Désolée pour mon retard, les vacances m'ont mis un coup de pompe monstrueux, mais au moins ça y est!


- The End of All Things — Panic! at the Disco –


Mis à part ce désastreux cours de biologie, le reste de la journée de Péridot se déroula sans incidents. Elle déjeuna toute seule mais ce n'était rien d'inhabituel – dans une école d'un peu plus d'un millier d'élèves, dans une ville aussi isolée, tous avaient leur groupe et s'étaient coagulés en cliques dès le premier jour. Alors Péridot resta seule. Il valait mieux ne pas trop faire ami-ami avec des gens qu'elle devrait abandonner d'ici plus ou moins un an, de toute façon. C'était plus efficace comme ça.

Après le déjeuner venait le Mandarin de niveau 3, un des cours les plus réduits et les plus avancés de son emploi du temps, avec moins de dix personnes pour remplir les sièges de la salle de classe, mais ni l'amical professeur blond ni le contenu de son manuel ne la perturbèrent. Avant d'avoir été retirée à sa famille par les services sociaux, sa vie entière avait été en mandarin – elle avait grandi dans un complexe d'habitation qui abritait principalement des familles chinoises et ne parlait anglais qu'à l'école. Même après avoir quitté New-York, elle éprouvait un désir pour tout ce qui était dans sa langue maternelle, s'emparant de toutes les chaînes chinoises à la télévision de la Famille n°1, récupérant toutes les prédictions des biscuits chinois pour apprendre leurs symboles par cœur. Quoi que ce soit, il s'agissait d'une soif de familiarité. Péridot s'épanouissait dans la familiarité. Cela n'avait pas duré longtemps et les Familles n°2 et n°3 l'avaient beaucoup moins approuvée, surtout le grand patron de la n°2, qui traitait les noirs de « voyous » et demandait régulièrement à Péridot de parler anglais aux Etats-Unis, d'oublier son chinois. C'est dans la Famille n°4 qu'elle avait eu accès à Internet et découvert au bout de ses doigts un réseau de plateformes d'apprentissage linguistiques et de réseaux sociaux qui dépassaient tout ce dont elle avait pu rêver.

En ce moment, elle tenait principalement un blog en mandarin sur la programmation informatique et la photographie artistique de hardware, bien qu'un de ses abonnés dont elle suivait aussi le blog lui ait poliment recommandé de prendre des cours de grammaire. Et tout cela, par tours et détours, l'avait amenée à sa cinquième heure de cours, à être l'une des cinquante élèves au total à apprendre le mandarin.

Sixième heure, permanence. Rien de très important ici, rien qu'un vieux surveillant épuisé qui faisait la liste de règles évidentes. Puis septième heure, classe préparatoire de Littérature de niveau 10 – et vous devriez avoir une idée assez claire de la façon dont Péridot voyait ce cours, à présent. Les pressions qu'elle avait subies pour parler l'Anglais dans son enfance ne lui avaient laissé que de l'amertume contre cette langue, et bien qu'elle remplisse ses devoirs à la lettre, il lui arrivait de perdre des points pour ne pas avoir assez creusé le sens du texte ou pour son style impersonnel. L'un dans l'autre, ce n'était pas une fin de journée particulièrement divertissante, et Péridot soupira lorsqu'elle se rendit compte que l'année allait être longue.

Lorsque la sonnerie de fin des cours retentit, elle eut juste assez de temps pour s'occuper de son passage au cours de mathématiques avancées de niveau 2 avec son conseiller d'orientation et le changement se fit plutôt proprement, en n'échangeant que deux cours. (Algèbre à la place de l'EPS, ce qui voulait dire Coach Jaspe tous les matins dès la première heure. Génial !) Après ça, il lui fallut dix bonnes minutes dans le parking pour localiser son bus, et d'ici là certains étaient déjà en train de partir et l'employé des services routiers chargé d'assurer la circulation à la sortie de l'école lui brailla de courir. Essoufflée et ralentie par son sac à dos, Péridot grimpa tant bien que mal les marches du Bus 103 et s'écroula dans le premier siège qu'elle vit.

Il y avait quelqu'un d'autre assis à la fenêtre, et lorsqu'elle prit place il se tourna vers elle avec un sourire fasciné.

« Oh, salut ! » Le garçon se rapprocha de la vitre pour lui laisser plus de place, balançant ses pieds chaussés de sandales. « Moi, c'est Steven ! Comment tu t'appelles ? »

Péridot n'était pas vraiment d'humeur à se socialiser (mais ce n'était pas nouveau). Elle produisit un bruit du fond de sa gorge pour signifier son indifférence et sortit son téléphone. « Péridot.

- Péridot, » répéta Steven. Il hocha la tête et ne cessa pas de sourire. « C'est un joli nom ! »

Comme elle n'avait alors que cinq ans, c'était la Famille n°1 qui avait choisi son nom dans la langue locale. Elle haussa les épaules et, n'ayant rien de mieux à faire, ouvrit . Le bus avait commencé à partir et Steven regardait par-dessus son épaule lorsqu'elle entra sa signature, Synthia (en hommage à la biologie cellulaire sur laquelle était basé le jeu et aussi au travail de Craig Venter sur la synthèse d'ADN artificiel. Bien sûr, elle ne s'attendait pas à ce que beaucoup de gens le sachent).

« Oh, ma sœur joue à ce jeu. Elle est au lycée aussi, tu la connais peut-être ? »

Péridot essaya de réprimander l'enfant, de le gronder en lui demandant s'il ne pouvait pas VOIR qu'elle n'avait pas envie de parler pour le moment, mais quelque chose l'en empêcha. Quelque chose de très inattendu, de très simple, mais d'aussi surprenant que si le garçon avait touché le verre de la fenêtre et l'avait fait tombé en morceaux. C'était quelque chose qui la fit se sentit toute petite.

« Je ne connais personne à l'école, » murmura-t-elle, et sur son écran sa minuscule cellule verte se fit avaler par une très grosse cellule jaune. Sa brève performance la découragea mais elle relança le jeu, au moins pour obliger le petit Steven à arrêter de lui parler. Sauf que ce n'était pas non plus ce qu'elle voulait. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait. « Je suis nouvelle, » ajouta-t-elle rapidement.

Steven attendit qu'elle ait fini, puis hocha la tête. « Ok. Je comprend. L'année dernière, quand je suis entré à l'école publique pour la première fois, j'avais très peur… mais j'ai rencontré Connie et je n'ai plus eu trop peur. »

Le jeu ne paraissait plus très satisfaisant. Elle ferma l'application. « Connie ?

- C'est ma meilleure amie ! Elle était nouvelle, elle aussi, et on a les mêmes horaires de récréation. C'était assez difficile de lui parler au début, parce qu'elle passait son temps à lire, mais ce n'est pas si mal après avoir essayé. Oh, tu veux un Cookie Chaton ? »

Les mots du jeune garçon étaient instructifs, et son offre alléchante. Il avait une boîte à déjeuner rose sur les genoux et en sortit un paquet en guise de présent – la marque disait Cookie Chaton : mini goûter !, et Péridot se dit qu'elle avait bel et bien faim.

« Ce sont ceux avec le glaçage à la fraise à la place de la glace ? » A ces mots, le visage de Steven s'éclaira d'un sourire contagieux.

« Ouaip ! Ils ne sont pas aussi bons que la crème glacée classique mais ceux-là ont des vermicelles exactement comme l'édition limitée de la Saint-Valentin. J'en ai deux paquets. »

Péridot rangea son téléphone et ouvrit le sachet. Une bonne poignée de mini-chatons au chocolat avaient un sourire aussi large que celui du garçon à côté d'elle. Timidement, elle en mangea un et l'apprécia.

Et c'est ainsi que Péridot se fit son premier ami à l'école.


Elle mit très peu de temps à s'habituer au rythme de la scolarité. Mais c'était juste comme ça que les rythmes marchaient pour elle ; les choses qui se répétaient étaient les choses qui la mettaient à l'aise, les choses où elle pouvait être certaine. Péridot se réveillait à 6h30, prenait sa douche, déjeunait rapidement, prenait le bus (Steven ne le prenait pas le matin alors elle restait seule), arrivait à l'école, faisait de son mieux pour ne pas se faire remarquer auprès de Coach Jaspe, supportait de mauvaises blagues pipi-caca en Histoire, appréciait l'Algèbre, puis allait en Biologie ou elle ignorait Améthyste, puis mangeait toute seule au déjeuner, Chinois, permanence, littérature, bus, goûtait avec Steven, rentrait à la maison, faisait les devoirs, aidait Vidalia à préparer le diner, mangeait, finissait les devoirs, se préparait à dormir, dormait, et recommençait. Et recommençait. Et recommençait. Heureusement, le reste de la semaine, les cours de biologie avaient été consacrés à des leçons d'écologie et ses contacts avec Améthystes en étaient restés au minimum. Cependant, après le week-end, lors de ce redoutable premier Lundi de cours, Mademoiselle Diamant commença à leur expliquer la mise en page d'un carnet de laboratoire digne de ce nom. « Demain, » leur dit-elle, « vous sortirez pour prendre des relevés de pH dans la terre de différents endroits sur le terrain du lycée. Ma stagiaire, mademoiselle Perle, vous y conduira et vous aidera si, pour une raison ou pour une autre, vous n'êtes pas capable de lire des indications. Vous viendrez en classe d'abord et je ferai l'appel comme d'habitude. »

Péridot n'aimait pas le travail de laboratoire en temps normal – c'était assez surprenant, mais les travaux écrits étaient méthodiques. Faciles à faire rentrer dans un modèle. Du moment qu'on était malin, on pouvait se débrouiller. Les travaux de laboratoire, en revanche, incluaient une part de pensées unique et créative (argh) et d'interactions avec les autres (argh avec un supplément de beurk). Et ça n'aidait pas que ces interactions se feraient avec quelqu'un qu'elle avait déjà décidé ne pas aimer.

Une part d'elle-même se souvenait de ce que Steven avait dit : « Se faire des amis n'est pas si mal après avoir essayé ! »

Une autre part regardait la fille à côté d'elle, qui portait ses écouteurs alors même que la classe de la quatrième heure de biologie de mademoiselle Diamant marchait vers le bassin de rétention de l'école. En plus de son accoutrement repoussant (aujourd'hui, c'était un short trop court et un T-shirt de lutte déchiré), Améthyste s'était mise à porter un petit sac-banane bizarre où elle stockait une quantité incroyable de nourriture et d'où elle piochait de temps à autres des biscuits au fromage en forme de poisson pour grignoter.

« T'en veux ? » Améthyste proposa une poignée de biscuits à Péridot lorsque la stagiaire ne regardait pas. Péridot avait faim mais n'était pas sûre de quand Améthyste s'était lavé les mains pour la dernière fois, alors elle préféra refuser d'un ton neutre.

Je doute que Steven ait déjà essayé « d'être ami » avec un animal pareil, ronchonna Péridot en son for intérieur. Améthyste se passa la main sur la bouche pour essuyer les miettes, et la lécha. Argh.

Elles avaient réussi à dériver vers l'arrière du groupe parce qu'elles étaient apparemment les deux seules personnes qui n'avaient personne à qui parler, et leur conversation était noyé dans le vague chaos des troisièmes qui n'avaient pas de mains fermes pour les guider. Mais malgré les pitreries des autres élèves, la stagiaire de mademoiselle Diamant arrivait à être capable de voir le moindre mouvement d'Améthyste. « Rangez-moi ces immondes biscuits, mademoiselle Espina, » claironna Perle sans même se retourner. Améthyste grogna et fourra le reste au fond de sa gorge.

« Quoi, pour éviter en faire tomber par terre ? » Elles avaient quitté l'établissement scolaire depuis longtemps et traversaient le petit parking derrière le terrain de football de l'école. Grommelant d'autres réponses sarcastiques dans sa barbe, Améthyste donna un coup de pied dans un caillou. « Elle est presque aussi nulle que la nôtre, de Perle.

- J'ai entendu ! » chanta Perle. Elle avait une planchette à pince et la consultait trop souvent, notant gracieusement des choses et d'autres, et le fit à cet instant. Probablement une note indiquant à mademoiselle Diamant de réprimander Améthyste plus tard, et Péridot n'aimait pas l'idée d'en recevoir une pour elle, mais sa curiosité avait été piquée.

« Qu'est-ce que tu entends par « la nôtre, de Perle » ? »

Cette fille aimait parler, remarqua Péridot, car elle répondit automatiquement. « Eh, rien. Je connais quelqu'un qui s'appelle Perle ; je… suppose que c'est un peu ma grande sœur ? Je sais pas. Par contre, elle est super collet monté, une vraie maniaque de la propreté et une de ces intellos – Heh, je crois qu'elle te plairait. »

Péridot tenait son carnet de laboratoire, la feuille de données et l'équipement de laboratoire en kit contre sa poitrine et les réajusta de façon à pouvoir tenir les papiers dans une main et le kit dans l'autre. Il n'y avait qu'un mince brin d'air, et le soleil rendait très chauds les épais cheveux noirs au sommet de sa tête. Avec son polo vert et rigide, elle aurait souhaité avoir un débardeur. Tandis qu'Améthyste consultait la musique sur son téléphone, Péridot s'aperçut qu'elle n'avait pas encore répondu à l'autre fille et fit semblant d'être intéressée. « Hmm. »

Elle ne reçut qu'un regard bizarre en retour, mais la conversation était finie de toute façon ; Perle, et par extension le reste de la classe, s'était arrêté au bord d'un trou peu profond et plein d'herbe. Un étendard jaune banane leur faisait signe depuis le centre de la vallée ; Péridot remarqua aussi deux drapeaux similaires au bord d'un champ de maïs au loin et sous un bosquet de bouleaux.

Mademoiselle Perle s'éclaircit la gorge, « Très bien. Tout d'abord, je m'attends à ce que vous ayez terminé vos devoirs et lu les instructions de l'expérience, alors je vais numéroter vos équipes de un à trois et vous vous mettrez au travail. Les Uns commencent ici, au bassin de rétention, les Deux commenceront au champ de maïs, et les Trois commencent aux arbres. Vous avez dix minutes par zone pour réunir vos données, et lorsque je donnerai un coup de sifflet, vous changerez de zone dans le sens des aiguilles d'une montre. Suis-je claire ? »

Il y eut un murmure général de consentement peu enthousiaste de la part des vingt-six étudiants et Perle commença à numéroter les groupes. Péridot et Améthyste furent assignés au bassin de rétention pour commencer, bassin qui, Péridot s'en rendit rapidement compte, n'était même pas un vrai bassin.

« Ce n'est même pas un vrai bassin, » répondit Améthyste aux pensées de Péridot en se laissant tomber dans l'herbe flexible et parfaitement sèche. Ses grands yeux tartinés de maquillage se plissèrent dans la lumière directe du soleil. Lorsque Péridot s'accroupit (elle était allergique à l'herbe), une brise chaude souffla et apporta une odeur unique, surprenante, avec elle, quelque chose comme des cupcakes, de la glace à la vanille, de la tarte aux pommes et… Quelque chose d'autre. Elle plaisait beaucoup à Péridot et cette dernière regarda Améthyste, qui était très proche tandis qu'elle tendait la main vers le kit de laboratoire. Était-ce d'elle que la douce odeur provenait ?

« Alors on doit, genre, ramasser un peu de terre, c'est ça ? » demanda Améthyste, quelque chose que Péridot fut très surprise d'entendre. Elle secoua la tête. Qu'est-ce qui lui prenait aujourd'hui ? Elle se sentait… léthargique. Non, pas exactement. Léthargique impliquait un manque d'énergie. Non, non ; c'était une léthargique d'ordre mental, comme une brume qui serait venue en travers des lobes temporaux de son cerveau. Son corps bourdonnait d'énergie et se focalisait sur cette odeur, pas même seulement cette odeur, mais le monde semblait un peu plus lumineux. Il y avait quelque chose de trop vibrant dans les petites choses. Dans la façon dont le soleil se reflétait dans les volumineux cheveux lavande d'Améthyste, dans les minces manches miteuses de sa chemise et dans le fait qu'elles étaient un peu trop grandes sur ses épaules nues, dans le clignement lent, comme celui d'un chat, de ses yeux profonds. Quelque chose n'allait pas.

Cela faisait peur à Péridot, pour être honnête, parce qu'elle n'avait aucune idée de ce dont il s'agissait.

Malgré toute la raison de son cerveau, sa bouche lâcha un petit « Agh ! » et elle eut un mouvement de recul du tout petit espace qui la séparait d'Améthyste, envoyant le kit de laboratoire rouler hors de ses genoux. Elle en récupéra immédiatement le contenu et se redressa. « Je – oui, évidemment. Ce n'est rien.

- Euh… J'allais demander si ça allait, mais j'imagine… j'imagine que répondre avant la question, ça marche aussi. » Améthyste secoua sa crinière qui passa derrière son épaule et se frotta la nuque. Ce simple mouvement fit trembler les mains de Péridot. C'est juste de l'anxiété, Péridot. Elle me juge – non, c'est faux ! On se fiche de ce qu'ELLE pense ! C'est une délinquante ! Mais – elle nous JUGE ! En contradiction directe avec la détresse double-face dans sa tête, Péridot feignit un rire hautain.

« HAHAHAHA, eh bien, j'ai fait exprès. Maintenant, on ne perdra pas de temps à l'ouvrir… ! » Elle l'avait dit trop vite et claqua ses dents pointues rayées d'un appareil dentaire avec un clac audible. Le faux enthousiasme crachota quelques étincelles et mourut. « Je… hahaha… ha… argh. Commence à creuser, c'est tout. »

Elle ME JUGE, hurla l'anxiété de Péridot. Pour la distraire pendant qu'Améthyste creusait un petit carré d'herbe et de terre humide, Péridot se jeta sur le kit de laboratoire pour préparer les sondes qui servaient à tester le pH. L'expérience fut faite, les mesures furent prises et Péridot s'assura de noter toutes les données. Vingt-six degrés Celsius pour l'air ; vingt-deux degrés Celsius dans la terre ; un pH de 5. Perle donna un coup de sifflet et les élèves qui travaillaient au bassin de rétention se déplacèrent vers le champ de maïs.

De toutes ces années à vivre dans l'ouest des Etats-Unis, Péridot n'avait jamais approché du maïs d'aussi près. Principalement parce que ses allergies étaient sévères lorsqu'elle ne prenait pas ses médicaments, mais à part ça, elle n'avait jamais pensé à aller marcher près d'un champ de maïs aussi de peu temps avant la saison des récoltes. Et ces trucs étaient immenses. Péridot ne faisait déjà qu'un mètre cinquante-cinq mais cette différence de taille était ridicule. Presque… intimidante. Elle entendit Améthyste rire.

« Quoi, jamais vu du maïs avant ? »

Péridot renifla mais se demanda silencieusement quelle expression son visage avait prise pour qu'Améthyste l'ait comprise si facilement. « Ils sont… étonnamment grands cette année.

- Eh, je sais pas. La sècheresse de Mai, ça les a pas aidés ; ils sont un peu courts en fait. »

Les gens de l'ouest sont tellement bizarres. Améthyste sourit, comme si elle avait entendu sa pensée et approuvait.

« Mais je comprends totalement. Une stupide plante est plus grande que moi. Ça met un peu les choses en perspectives, tu crois pas ? »

Une main puissante frappa l'épaule de Péridot, conduisant son corps tout entier à se raidir inconsciemment. « Aller, la nouvelle. C'est toi qui voulais prendre ces trucs de science au sérieux, alors qu'est-ce que t'attends ? »

Elles firent à nouveau l'expérience près du maïs qui s'étirait au-dessus de leurs têtes – température de l'air à vingt-cinq degrés, température de la terre à vingt-deux degrès, avec un pH de 5,5. Péridot rentra facilement dans la procédure et remplit l'expérience avec deux minutes d'avance – deux minutes pendant lesquelles Améthyste fouilla son sac banane à la recherche de plus de nourriture et découvrit un paquet à moitié entamé de Cookies Chaton : mini goûter.

« Ce ne serait pas… » Péridot s'éclaircit la gorge ; elle avait vraiment tendance à s'enrouer à cette période de l'année. « Ce ne serait pas ceux avec les vermicelles ?

- Comme l'édition limitée de la Saint-Valentin ? Haha, oui, » Améthyste en engouffra quelques-uns dans sa bouche relevée de gloss. Ces mots lui étaient très familiers, mais Péridot se moquait bien de se souvenir pourquoi. « T'es sûre que t'en veux pas ?

- Eh bien… Je suppose. Juste quelques-uns. »

Le sifflet de Perle déchira alors le silence et Péridot et Améthyste se dirigèrent vers le dernier emplacement, les arbres, côte-à-côte et mâchant leurs mini cookies chatons. Sous les branches il faisait frais et ombragé, et même si c'était un peu étroit avec les quatre autres binômes, les deux filles trouvèrent une place près des racines du plus gros bouleau. Améthyste se mit immédiatement à tirer sur l'écorce blanche qui ressemblait à du papier, mais Péridot la réprimanda et lui rappela de se remettre à creuser pendant qu'elle recalibrait la sonde à pH.

« Hé, Péridot, » dit Améthyste après quelques secondes, « je peux te poser une question un peu personnelle ? » Une Question Un Peu Personnelle était soulevée à chaque fois que les parents d'une famille d'accueil venaient pour les vacances. La réponse automatique qu'était « oui, ça ne me dérange pas, » passa les lèvres de Péridot. Améthyste tendit le poignet et envoya une motte de terre sur l'herbe.

« Genre, je me posais juste la question. Mais, euh, tu ne serais pas lesbienne par hasard ? »

… Oh.

Ça, ce n'était pas la question que les parents lui posaient d'habitude.

« Pas du tout, » s'énerva Péridot, et elle fit accidentellement tomber la sonde à pH. Ses joues étaient très chaudes – Améthyste l'avait bel et bien jugée ; elle le savait ! Qu'est-ce qui lui faisait dire ça ? A quoi ressemblaient les lesbiennes ? Quelles étaient leurs habitudes ? Est-ce que Péridot avait dit quelque chose ? Est-ce qu'il y avait un code ? Un genre de signe reproductif qu'elle avait reproduit par inadvertance, ou peut-être un certain style de vêtements ? Quoi qu'il en soit, elle devait rétablir la vérité ! « Je ne suis pas du tout lesbienne, pour ton information, et je me fiche de ce genre de liaison amoureuse en général. Et ça m'est égal si toi, tu l'es, mais est-ce que c'est nécessaire de me cracher tes propres mœurs à la figure comme ça ? Ça me met mal à l'aise. »

Sa tirade était bien dite, d'après Péridot. Les yeux d'Améthyste s'écarquillèrent. « Ok, comme tu veux, » souffla-t-elle en se détournant. Et comme ça, la conversation était finie. Bien. Maintenant on va pouvoir se concentrer sur notre travail –

Le travail qui était impossible à faire sans la sonde à pH, dont l'écran n'affichait absolument rien malgré le fait qu'elle soit allumée, ce qui n'était pas bon signe.

Quelle camelote. Péridot essaya d'appuyer sur quelques boutons et même de vérifier les piles, mais la sonde semblait avoir tout simplement laissé tomber et s'être laissé mourir. « Prends les températures au cas où je n'arrive pas à temps, » dit-elle laconiquement à Améthyste, mais l'autre fille creusait encore et ne fit même pas mine de lever les yeux.

Elle alla consulter Perle, qui ne savait rien sur comment réparer les sondes à pH et se contenta de lui en donner une nouvelle, et le temps qu'elle l'ait leur temps pour l'expérience était presque écoulé. Péridot eut tout juste le temps de revenir en trombe à l'arbre et de faire le test de pH. « Tu as pris les mesures, bien sûr, » dit-elle à Améthyste. La Première avait à nouveau ses écouteurs dans les oreilles, le volume assez haut pour que les basses et les percutions filtrent dans l'air, et sa propre feuille de données était pliée et fourrée dans sa poche arrière.

« Ouais, » répondit-elle rapidement. « Je les mettrai sur le document quand je rentrerai. »

Lorsqu'elle revinrent à la salle de classe et récupérèrent leurs affaires, elles se séparèrent sans un mot. Et dans la tête de Péridot : Qu'est-ce que j'ai dit ? Est-ce que je l'ai… BLESSÉE ? Je – GAH ! Qui est-ce que ça intéresse ! Pas moi ! Je me fiche d'elle ! Elle n'est que ma partenaire de laboratoire et je ne suis pas lesbienne ! Je ne le suis PAS ! Pourquoi est-ce qu'elle m'a posé une question aussi stupide ; elle ne sait vraiment pas que ça peut vexer des gens ?! Oh mon Dieu et si elle me déteste eT SI QUELQU'UN D'AUTRE AVAIT ENTENDU oh mon Dieu ils ont sûrement entendu parce qu'ils étaient si proches, punaise, maintenant tout le monde pense que je suis nulle et je vais mourir. Je ne reviendrai plus à l'école. Plus jamais.

Ce n'était pas une vraie prédiction car le jour où Péridot ne viendrait pas à l'école serait le jour où elle serait clouée au lit, en sursit de mort, ou diplômée.

Avec quelques efforts, Péridot parvint à se sortir de la tête ses inquiétudes au sujet d'Améthyste en y mettant les Autres Choses Dont Il Faut S'Inquiéter, comme la fiche de lecture d'été et le diaporama qu'elle allait présenter en septième heure de cours. (C'était sur le Guide du Routard Galactique, si vous voulez tout savoir, et elle avait apprécié tant l'œuvre que la perspective qu'un tel roman soit utile pour ses futurs examens universitaires.) Heureusement, l'école leur laissait peu de temps pour s'ennuyer, du moins pour la femme studieuse qu'elle était, et lorsque la sonnerie de la fin de la pause-déjeuner sonna et qu'elle se fit entraînée jusqu'à son cours de Mandarin de niveau 3, elle se perdit dans l'encre et le papier.

Et elle resta perdue le reste de l'après-midi, ou du moins, jusqu'à avoir terminé ses devoirs d'algèbre et d'histoire et être passée à la biologie.

On leur avait demandé d'inscrire les données dans un document sur Google Docs afin de ne pas seulement analyser leurs propres données mais celles de la classe entière. Et Péridot avait entré ses données le plus tôt possible, c'est-à-dire pendant son heure de permanence, et lorsqu'elle avait vu qu'Améthyste n'avait pas encore inscrit les siennes, elle n'en avait pas pensé grand-chose. Elle n'en avait peut-être pas eu l'occasion pendant les cours ; beaucoup d'élèves n'avaient pas d'heures de permanence. Mais il était maintenant six heures du soir et la seule case vide du document était celle d'Améthyste. Je… vais juste finir le reste de mes devoirs, et peut-être qu'elle se sera repris quand j'aurai fini, raisonna Péridot. Une page de mandarin, rien en littérature. Cela ne prit pas longtemps, mais le temps qu'elle ait terminé et dîné, qu'elle se soit mise en pyjama et qu'elle ait fait une publication sur son blog, la case de donnée était encore vide et il était huit heures du soir.

Salut connasse ! C'est moi-i-i-i-i-i ! brailla Anxiété. Qu'est-ce que tu vas faire sans les données, hmm ? D'abord, raisonna-t-elle, elle allait mettre la faute sur Améthyste. L'irresponsable avait probablement été si occupée à se plaindre qu'elle en avait oublié de rentrer les données ; en y repensant, Péridot aurait été surprise qu'elle ait bel et bien relevé les données. Mais qu'est-ce que Péridot allait faire, elle ?! Elle devait faire des graphiques en fonction du temps pour la moyenne de la classe, et c'était assez facile à faire, mais qu'en était-il des diagrammes en barre de leur groupe ? Mademoiselle Diamant notait à la journée ; demain, si Péridot n'avait pas un graphique complet, elle risquait une mauvaise note ! Et elle ne pouvait pas écrire une conclusion complète sans les données !

Vidalia mettait Octave au lit à cette heure, alors lorsqu'elle passa Péridot ouvrit la porte et demanda son avis. « Ma partenaire ne m'a pas fourni les données nécessaires, ce qui m'empêche de finir ma part du travail, » expliqua-t-elle. « Et maintenant, je ne sais pas si je devrais simplement m'en occuper demain ou le finir sans sa part d'informations. »

La femme blonde s'adossa au cadre de la porte, les bras croisés tandis qu'elle réfléchissait. « Hum, je ne sais pas, Péri. Ça fait des dizaines d'années que je n'ai pas été à l'école ; tu sais ce qui s'est passé. »

Vidalia s'était enfuie de chez elle pendant son année de terminale et n'avait jamais reçu son bac. Il était difficile de la voir comme autre chose que la mère espiègle et innovante qu'elle était maintenant, mais tandis que Crème Fraiche faisait son temps au lycée Vidalia avait souvent commenté les erreurs et expériences similaires qu'étaient les siennes.

« Je dirais, fais comme tu peux, » Vidalia lui fit un petit sourire et tapota gentiment l'épaule de Péridot – comme l'avait fait Améthyste, mais elle était loin d'être aussi forte. « Les efforts valent mieux que le savoir, et peut être que tu pourras arranger ça si la prof voit que ce n'était pas de ta faute ! »

Péridot rit en imaginant Mademoiselle Diamant aussi complaisante. « Bien sûr. Mais m – merci, madame Yellowtail.

- Pas de problème ! Et aller, garde la tête haute, gamine, t'es vraiment, vraiment intelligente. Une erreur au labo ne va pas te tuer. »

Elle partit sur ces mots, et Péridot lança un nouveau regard au tableau incomplet sur son ordinateur portable. Une erreur ne plomberait pas sa note… si ?

Stressée, Péridot sortit son cahier de texte et nota de parler à Mademoiselle Diamant – pas demain. Elle attendrait et ce serait de la faute de cette Améthyste. Elle le savait.