ALLIANCE


Deux jours plus tard, l'aubergiste, désolé d'avoir laissé partir ce client qui lui amenait tant de curieux désireux de boire une bière pendant qu'ils bavardaient en battant la semelle pour se réchauffer, dut expliquer à de nombreuses reprises que Messire Merlin demeurait désormais Rue de la Chausse-Trappe.

La maison était plutôt laide et ses jardins laissés à l'abandon depuis des années. Même le prince Morgan, qui savait se montrer absolument suave quand il le voulait, ne réussit pas à trouver un compliment qui ne sonne pas complètement creux lorsqu'il vint en visite dans la semaine qui suivit.

Merlin se contenta de sourire doucement, sans rien dire, tout en marchant à côté de lui, enveloppé dans un chaud manteau de fourrure malgré la température agréable de cette après-midi-là.

Du givre scintillait aux branches nues des arbres et habillait d'un velours vert-de-gris la pelouse en friche.

- J'ai su que mon illustre frère, le prince héritier Alined, était venu vous visiter aussi, hasarda le prince Morgan. "S'il ne vous a pas offert les services de son jardinier, qui est excellent, je dois le reconnaître, j'aimerais vous offrir ceux du mien."

- Je remercie Votre Altesse, mais c'est une trop grande faveur, répondit Merlin avec amabilité. "Mes gens ne vont pas tarder à arriver en ville et ils suffiront à entretenir ces lieux. Ma santé ne me permet pas de rester trop longtemps dehors, de toute façon, je ne pourrais guère profiter d'un jardin, même magnifique."

Le prince Morgan se répandit en vœux de bonne santé, tout en se demandant comment cet homme étrange réussissait à vivre avec seulement un drôle de garde du corps à moitié muet en guise de valet. Lui-même n'aurait jamais pu passer une journée sans au moins dix ou vingt personnes pour s'occuper de sa précieuse personne…

- Si votre Altesse peut supporter d'être introduite chez moi par des personnes aussi indignes d'elle que mes pauvres serviteurs, j'aurais plaisir à parler avec Votre Altesse de tout ce dont il lui plaira de m'entretenir, continua Merlin tranquillement.

Le prince Morgan s'empressa d'assurer qu'il trouvait le dévouement de Daegal formidable, n'était pas du tout offensé d'être accueilli à la porte par de simples fermiers si c'était la fantaisie de Messire Merlin de vivre ainsi et qu'il serait enchanté de revenir – la semaine prochaine, peut-être ? Lundi ? Mardi ? Ou dès demain, si cela convenait… ?

Merlin rit doucement et promit au troisième prince qu'il était le bienvenu aussi souvent qu'il le souhaitait. Puis il le raccompagna à la porte quand celui-ci prit congé et se tint sur les marches jusqu'à ce que le carrosse du prince se soit suffisamment éloigné.

Alors seulement il referma la porte, fit quelques pas en titubant dans l'allée devant la maison et vomit, au grand effroi de Daegal qui se mit à lui tapoter le dos en répétant frénétiquement :

- Docteur ? Gros bonhomme ? Docteur, malade, docteur ! Moi aller chercher Gros Bonhomme !

- Ce n'est rien… ne t'inquiète pas… dit faiblement Merlin au bout d'un moment. Il s'assit pesamment sur le bord de la terrasse, s'essuya la bouche avec dégoût et but un peu d'eau qu'alla lui chercher le garçon effrayé dans la cuisine. "Ne t'inquiète pas, nul besoin d'aller chercher Gauvain ou Gaius. Je vais bien. C'est juste que… je ne pensais pas que ce serait si difficile de supporter le poison de cette vipère."

- Vipère ! répéta Daegal avec conviction, les yeux flamboyants.

- Tu ne dois pas le répéter devant lui, tu comprends ? précisa Merlin sévèrement. "Nous devons toujours être accueillants, que ce soit lui qui vienne ou le prince héritier."

- Limace ! grommela Daegal d'un air écœuré.

Merlin rit malgré lui, puis il se mit à tousser et dut se reposer quelques instants. Il appuya sa tête contre le pilier en bois derrière lui et ferma les yeux. Quand il les rouvrit, le visage inquiet de Gauvain était penché sur lui.

- Tu n'as pas entendu la cloche ? demanda le chevalier en aidant Merlin à se lever et en le conduisant à l'intérieur de la maison. "Daegal m'a laissé entrer sans me défier, tu as dû lui faire une sacrée peur… Tes mains sont gelées. Il fait froid, tu ne devrais pas rester dehors, mon jeune capitaine."

- Prends l'habitude de m'appeler Messire Merlin, Gauvain. Nous ne pouvons pas risquer que quelqu'un entende ce titre par mégarde, murmura le jeune homme en s'appuyant lourdement sur son ami. "Surtout que bientôt… quand les aménagements seront terminés… la phase Deux pourra commencer…"

Il fallut attendre le printemps et une annonce officielle du roi pour que les conditions nécessaires au lancement de la Phase Deux soient rassemblées. En attendant, Merlin n'avait pas perdu son temps. Il était à présent bien connu dans la capitale et les deux princes qui se faisaient concurrence pour la succession au trône ne cessaient de défiler chez lui à toute heure du jour.

Merlin écoutait leurs lamentations avec patience et leur donnait des conseils. Mais ils n'écoutaient que ce qui les intéressait : ils voulaient savoir qui était vendu à leur rival parmi les ministres, mais se souciaient peu de faire le ménage dans leur propre entourage.

A leur grand agacement, pour chaque succès que l'un rencontrait, l'autre en rencontrait un aussi et ils auraient vraiment aimé que le Sorcier de l'Est se dépêche de choisir lequel d'eux deux il souhaitait soutenir pour que la victoire soit enfin évidente. Mais, sans qu'ils s'en rendent compte, ils se dirigeaient en fait tous deux vers une défaite écrasante. En effet, chaque fois qu'ils reportaient un cas de corruption dans le camp adverse, un ministre qui ne faisait pas son devoir et lésait l'état, le roi était de plus en plus agacé et sa faveur à l'encontre des deux princes concurrents diminuait progressivement.

Les premiers bourgeons vert tendre commençaient à apparaître sur les arbres dans les jardins royaux lorsque la princesse Vivian insinua dans l'esprit de son père l'idée qu'il devrait marier la princesse-générale Freyja avant que celle-ci ne prenne trop d'importance aux yeux de la population et qu'une révolte menée par les soldats qui l'adoraient ne la mette sur le trône.

Uther fit donc paraître un édit, déclarant que quiconque aurait vaincu tous ses adversaires dans le tournoi qui aurait lieu en mai et serait capable de vaincre également la princesse pendant le combat final pourrait épouser celle-ci. Pour la première fois alors, le prince Arthur, conseillé par Gauvain, se présenta sur le seuil de la maison de Merlin pour lui demander comment sortir sa sœur de ce guêpier.

En effet, la princesse était peut-être très forte au combat, mais elle n'était pas à l'abri de perdre, surtout que des guerriers tous plus puissants les uns que les autres affluaient de tous côtés, même des pays voisins. De plus, le prince était persuadé que Vivian, si elle avait un plan derrière la tête, était bien capable de faire boire à sa sœur une potion pour l'affaiblir ou diminuer ses réflexes avant que celle-ci n'entre dans la lice.

Pendant quelques minutes, Merlin sembla perdu dans une profonde réflexion et le prince Arthur respecta son silence, tandis que Gauvain semblait terriblement mal à l'aise et se tortillait inhabituellement sur son coussin dans un coin de la pièce.

Puis, d'une façon inattendue, Merlin se tourna vers le prince et planta son regard bleu saphir dans les yeux bleu de lin du jeune homme blond.

- Je peux faire quelque chose pour sauver la princesse Freyja, bien sûr, dit-il d'un ton étrange.

- Mais ? Je suppose qu'il y a une condition. Laquelle ? lança sèchement le prince Arthur.

Sa voix était glaciale. Il pensait que ce soi-disant Sorcier de la Rivière de l'Est n'était venu en ville que pour semer le trouble et attiser les querelles entre Alined et Morgan, et il ne s'était résigné à venir chercher son conseil que parce qu'il ne parvenait pas à trouver un moyen de protéger sa sœur par ses propres moyens.

- Est-ce que Votre Altesse est satisfaite des conditions actuelles du pays ? demanda Merlin en fixant son interlocuteur d'une façon intense. "Est-ce que Votre Altesse pense que le peuple est heureux ? Est-ce que Votre Altesse peut se contenter du pouvoir limité qu'elle a entre les mains tandis que d'autres plus puissants profitent des gens, les écrasent, les humilient, leur volent leurs biens et leur bonheur ?"

Le prince Arthur fronça les sourcils. Son cœur s'était mis à battre très fort. Il était tellement frustré depuis des années de ne pouvoir rien faire et soudain… soudain, peut-être

Ce regard clair et perçant le fascinait, lui rappelait un autre regard, si bleu lui aussi... Que voulait dire cet homme ? Pourquoi avait-il l'impression qu'il pouvait lui faire confiance ? Ce n'était qu'un inconnu, qui sans doute se préoccupait davantage de manipuler les pouvoirs politiques plutôt que de rassasier les enfants qui mourraient de faim et de froid dans les rues.

- Peut-être que Votre Altesse a entendu ce que l'on dit de moi dans la capitale, reprit Merlin calmement, en se versant une tasse de thé. "On prétend que celui qui recevra mes conseils sera le prochain roi."

Arthur lâcha un petit reniflement sarcastique.

Oh, les gens racontaient un tas de choses ridicules en ville, en effet. Ils prétendaient par exemple que le Sorcier de la Rivière de l'Est commandait au Dragon d'Emeraude des forêts d'Essetir. Quelle arrogance ! Comme si un homme aussi frêle avait pu avoir le cœur de feu nécessaire pour soumettre à sa volonté une aussi puissante créature… Morgan lui-même, qui avait à ses côtés des dizaines de magiciens, avait parfois du mal à garder le contrôle sur le Serpent Blanc de la Mer. Comment Merlin, qui n'avait pas la moindre fibre de magie en lui aurait-il pu rêver d'un pareil exploit ?

Seul un véritable sorcier pouvait toucher le cœur d'un dragon… Emrys l'aurait pu.

Arthur se rappelait encore très bien du jour où son meilleur ami, âgé de neuf ans à l'époque, l'avait convaincu de descendre en catimini jusque dans les profondeurs du donjon, où était enchainé le dragon de Camelot depuis qu'Uther avait pris le trône.

La bête, au début, n'avait pas manifesté l'envie de leur faire du mal. Peut-être que c'était parce qu'ils n'étaient que des enfants, mais Arthur croyait fermement que la créature mystique avait été fascinée par les yeux bleus brillants d'intelligence et le sourire lumineux d'Emrys – comme tout le monde finissait toujours par l'être. Mais ensuite, quand le dragon avait compris qu'Arthur était le fils d'Uther Pendragon, il était entré dans une terrible fureur.

Léon les avait sauvé des flammes ce jour-là – mais pas de la colère du roi. En fait, il avait même ajouté de l'huile sur cet autre feu. Emrys, comme d'habitude, ne s'était pas laissé démonter, jusqu'à ce qu'Arthur, sentant que les choses risquaient de vraiment mal tourner, endosse la responsabilité de leur stupide excursion dans le donjon.

Il était, après tout, un jour et demi plus âgé que son meilleur ami, c'était à lui de le protéger…

Le cœur soudain douloureusement serré, Arthur réalisa que son esprit s'était encore égaré dans le passé et, barricadant ses sentiments, il revint au présent.

Merlin attendait, comme si c'était au prince de dire quelque chose.

- Qui donc, alors, avez-vous décidé de servir ? demanda sèchement le jeune homme blond. "Le prince Morgan, le prince Alined ?"

Le sorcier toussait de temps à autre et semblait avoir constamment froid. Son épais manteau en laine grise et son col de fourrure blanche ne cachaient pas sa maigreur. On pouvait distinguer toutes les veines bleuâtres sous la peau fine de ses mains. Il paraissait si faible et pourtant… il y avait un feu terrible dans ses yeux, une force incroyable.

- Je vous ai choisi, Votre Altesse.

Arthur mit quelques secondes à comprendre ce qu'il venait d'entendre. Puis il fronça les sourcils, se racla la gorge.

- Pourquoi ?

- Parce que Votre Altesse a un cœur pur et droit. Parce qu'entre vos mains Camelot se relèvera. Parce que vous n'avez pas oublié le prince Léon et les 70 000 soldats morts dans les Montagnes du Nord.

Le prince Arthur tressaillit, troublé. La voix exaltée du sorcier s'était légèrement altérée à la dernière phrase.

Ce fut cela, plus que les mots, qui convainquit finalement le prince que le Sorcier de l'Est était peut-être sincère quand il déclarait avoir à cœur le bien du peuple et du royaume.

- Très bien, dit-il. "Ma sœur a fait le vœu de ne pas se marier, il y a des années. Si vous pouvez lui permettre de respecter sa promesse sans qu'elle n'encoure la terrible colère de notre père, alors j'écouterais vos conseils."

Il marqua une pause.

- Oui, je désire que les choses changent, continua-t-il d'une voix basse et rauque. "Oui, si vous arrivez à faire que le Roi se souvienne de moi et me donne la possibilité de servir mon pays, je suis prêt à vous écouter. Mais je vous préviens : jamais je ne ferai rien qui soit malhonnête, déloyal ou qui trahisse la confiance de mon père, et je ne monterai sur le trône que s'il m'y place de son plein gré."

- Je comprends, Votre Altesse, répondit Merlin en s'inclinant.

Arthur se pencha pour prendre sa tasse et but son thé avec une grimace, ce qui l'empêcha de voir que derrière lui, sur son coussin, Gauvain s'était enfin remis à respirer.

Sauver la princesse d'un mariage qu'elle ne voulait pas n'était qu'un jeu d'enfant pour quelqu'un d'aussi intelligent que le Sorcier de l'Est. La Phase Deux allait enfin pouvoir commencer.

Merlin commença par suggérer au prince héritier que si son futur beau-frère n'était que force brute, les royales réunions de famille allaient vite devenir pesantes. Alined, qui ne pouvait vivre sans discussions stériles et belles chansons s'empressa de faire remonter l'information à son père. A sa grande surprise, le jour suivant, le prince Morgan proposa l'idée d'un examen littéraire qui permettrait de faire le tri parmi les futurs prétendants.

Enfin, la princesse Freyja elle-même vint demander au Roi de faire superviser l'examen par un érudit – et, oh, comme cela tombait bien, l'homme le plus sage du monde se trouvait justement en ville.

Uther Pendragon, enchanté de montrer à sa Cour quelqu'un d'aussi renommé, convoqua immédiatement Merlin au Château, le gratifia d'un titre officiel pompeux et lui offrit gracieusement de composer le sujet de l'examen écrit auquel se soumettraient les candidats.

La Reine Ygraine trouva le Sorcier de la Rivière de l'Est absolument charmant et fit taire d'un coup d'éventail agacé les protestations de sa fille Vivian qui trouvait à celui-ci un air sournois et chétif.

Et ainsi ce fut décidé – et classé encore plus vite.

Les prétendants s'affrontèrent pendant le tournoi pour la plus grande joie du peuple, puis les vainqueurs suèrent et grattèrent le papier pendant des heures sous l'œil impassible de Messire Merlin et du Ministre de l'Education qui ne cessait de se frotter pensivement l'oreille, comme si quelque chose le dérangeait, mais qu'il ne parvenait pas à en trouver la cause.

Les résultats furent donnés par un héraut quelques jours plus tard.

La princesse ayant malheureusement vaincu au combat singulier tous ses adversaires, le mariage n'aurait pas lieu.

Mais le prince Arthur revint à la résidence délabrée Rue de la Chausse-Trappe et, après être resté un long moment silencieux, les mains sur les genoux, le dos très droit, il finit par s'incliner légèrement.

- Vous avez sauvé ma sœur, comme vous l'aviez promis. Je suis prêt désormais à vous écouter.

Pendant quelques instants, Merlin contempla ce visage mâle et déterminé, ces cheveux d'une blondeur d'enfant, ce menton carré, cette bouche fine serrée avec amertume, ces épaules trapues sur lesquelles il allait placer une charge si lourde, puis un étrange sourire, à la fois triste et ironique, se dessina sur son visage pâle.

- Ce fut mon plaisir, Votre Altesse, dit-il. "La princesse avait fait une promesse. Il n'était que normal de lui permettre d'y rester fidèle. Mais j'ose espérer qu'un jour elle trouvera quelqu'un digne de son cœur pour remplacer l'être aimé qu'elle a perdu autrefois…"

Arthur ne répondit pas, mais il détourna les yeux et ses poings se crispèrent.

- Je suis honoré de la confiance de Son Altesse, reprit Merlin. "Maintenant, je dois vous recommander la plus grande prudence. Nous ne pouvons pas nous voir ouvertement, sans quoi vos frères devineraient aussitôt votre ambition. Votre Altesse et moi devons rester deux étrangers à partir de maintenant."

Le prince hocha le menton.

- Je comprends. Je serai prudent lorsque je vous rendrai visite.

En repartant, il aperçut une petite silhouette qui bondissait légèrement au-dessus du mur qui entourait la maison. Il se retourna, prêt à lancer l'alerte : un voleur en plein jour, c'était d'une audace ! Il s'agissait sûrement de quelqu'un de particulièrement dangereux. Peut-être même un espion de ses frères…

Mais Gauvain, qui était aussi venu ce jour-là, était debout au milieu de l'allée et riait bruyamment, les mains sur les hanches, plutôt que de sortir son épée – Arthur, stupéfait, s'aperçut qu'il ne l'avait pas entendu s'esclaffer aussi sincèrement depuis des années. Merlin, sur la terrasse, secouait doucement la tête en croisant les mains dans ses longues manches.

Le prince fronça les sourcils, puis il se détendit en voyant que l'intrus n'était que ce jeune garçon bizarre qui servait de valet et de garde du corps au sorcier – le seul à pouvoir tenir tête à Gauvain dans tout Camelot.

Daegal tenait à la main une branche de prunier en bourgeons et il vint l'offrir fièrement à son maître.

- Merci, dit Merlin en lui tapotant affectueusement la tête. "Mais tu ne dois pas voler les fleurs des autres gens pour me les offrir. Attends un peu et nous aurons un joli jardin nous aussi, où tu pourras cueillir tout ce que tu veux."

Daegal hocha gravement le menton, puis il remonta sur le toit avec légèreté et alla s'étendre sur le faîte avec une poignée de noisettes qu'il se mit à décortiquer, en lançant de temps à autre un regard aigu en direction du prince.

- Il va mettre un peu de temps à s'habituer à vous, dit la voix de Gauvain à côté d'Arthur qui sortit de ses pensées. "C'est un drôle de petit bonhomme. Plus féroce qu'un lion, mais aussi attaché au c… à Messire Merlin qu'un bébé caneton. Il l'a sauvé, vous savez."

- Qui a sauvé qui ?

- Nous nous sommes mutuellement sauvés, dit Merlin qui s'était approché avec toujours le même sourire doux. "Daegal n'est pas seulement un serviteur, il est comme un jeune frère pour moi. Mais je ne l'ai pas assez discipliné. Toutes mes excuses, Votre Altesse, je crains que ce magnifique cadeau qu'il m'a rapporté ne vienne de votre jardin."

Arthur leva un sourcil, surpris.

Merlin montra les pruniers couverts de fleurs roses qui dépassaient de l'autre côté du mur, ondulant doucement et parfumant la brise avec délicatesse, créant un paysage féérique avec la neige éternelle sur les montagnes bleues au loin.

- Votre Altesse ne l'a peut-être pas réalisé, mais… bien que les entrées de nos maisons donnent sur des rues différentes et assez éloignées, nous sommes en réalité voisins.

Il y avait comme un défi dans les yeux du sorcier et le prince s'en aperçut. Réprimant un mouvement d'humeur, il désigna les seaux de terre et les outils qui encombraient la terrasse.

- Eh bien, je suppose que c'est une bonne chose que vous n'ayez pas terminé les rénovations de votre demeure. Ainsi, si vous souhaitez… ajouter une fenêtre… ou une porte quelque part, cela sera plus pratique.

Merlin sourit.

- Que Votre Altesse nous excuse, nous serons bruyants quelques jours et troublerons peut-être le sommeil du prince pendant nos… travaux. Mais que Votre Altesse se rassure, lorsque tout sera terminé, le prince pourra venir me réveiller à toute heure, je serai prêt à répondre à ses interrogations.

"Il avait décidément tout prévu !" songea Arthur avec un petit rire bref, presque involontaire, lorsqu'il arriva chez lui après avoir fait le long détour que lui imposaient les rues de la ville. "Comme s'il n'avait pas le moindre doute que j'accepterai sa proposition… C'est un homme vraiment très intelligent. Il faudra se méfier."

Se méfier de Merlin, de ses intentions, mais aussi de l'invitation à l'amitié qu'il y avait dans ses yeux bleus. Arthur le savait bien : même s'il était certain de la loyauté de ses soldats, il ne pouvait faire complètement confiance à personne dans cette ville, excepté à Gauvain et à sa sœur Freyja.

Mais il ne pouvait pas annoncer à la princesse qu'il avait décidé de s'engager dans la lutte pour la succession du trône, parce qu'il savait qu'elle le soutiendrait et se mettrait en danger…

- Je te soutiendrai, quel que soit le danger, dit Freyja abruptement, le matin suivant, alors qu'il prenait son petit déjeuner avec elle. "J'ai toujours pensé que tu étais le choix parfait pour succéder à notre royal père après… après la disparition de Léon. Mais je veux que tu fasses une chose pour moi. Laisse-moi rencontrer Messire Merlin en personne, loin de la Cour."

Arthur essuya l'eau qu'il venait d'avaler par le nez et de recracher partout.

- C-comment as-tu… ?

- Je l'ai compris en voyant ton visage ce matin. Tu avais l'air… différent. Résolu. C'est un peu la tête que tu fais avant de partir en guerre, mais je sais qu'en ce moment nos frontières sont en paix. Il n'y avait qu'une seule autre raison… je suis heureuse que tu te sois décidé. Camelot en a besoin.

- Messire Merlin peut se montrer très convaincant, grimaça le prince. "Je pensais que c'était les deux visites que j'ai faites chez lui qui m'avaient trahi…"

La princesse haussa négligemment les épaules.

- Tout le monde veut le voir, mais tu n'as pas envoyé de cadeaux et tu t'es rendu chez lui avec le général, on ne peut pas vraiment dire que ce soit le comportement d'un prétendant au trône. Personne ne va se faire d'idées, dit-elle d'un léger. "Au plus, on croira que tu vérifiais ses antécédents. De toute façon, personne ne s'intéresse à ce que tu fais, tout le monde voit bien que tu n'as pas la faveur du roi."

Il eut un petit soupir amer.

- Tu as raison. C'est ce que Messire Merlin a dit. J'ai encore du mal à comprendre la raison derrière sa décision, mais…

- A-t-il dit pourquoi il t'avait choisi ? reprit la princesse avec curiosité. "S'il voulait la gloire et le pouvoir, ce serait beaucoup plus simple pour lui de se mettre au service de Morgan ou Alined, plutôt que d'encourager les vaines querelles entre eux."

- Je ne sais pas ce qu'il veut, dit gravement Arthur. "Cet homme est très mystérieux et j'espère que je ne me fourvoie pas en décidant d'écouter ses conseils."

- Trouve un moyen pour que je le rencontre, insista Freyja. "Je veux pouvoir lui parler et le remercier en personne de nous avoir aidés avec ce mariage ridicule."

Son frère finit par céder et, dès le surlendemain, il fit envoyer un message au sorcier, lui proposant de retrouver la princesse en dehors de la ville, là où les routes se séparaient.

Un petit pavillon de bois se dressait à cet endroit. On apercevait en contrebas la merveilleuse Cité Royale entourée de ses murailles blanches mouchetées de rose par les pruniers en fleurs à cette époque de l'année. La plaine verte immense s'étendait jusqu'aux montagnes nappées de brume dans le lointain. La forêt d'Essetir commençait au-delà du poste, engloutissant les voyageurs lorsqu'ils dépassaient au galop le toit pointu ciré par les pluies.

Freyja sauta légèrement de son carrosse et dit quelques mots à la servante qui l'accompagnait avant de gravir la butte pour rejoindre ceux qui l'attendaient. Le soleil glissait en étincelant sur les entrelacs de perles argentées qui ornaient sa soyeuse chevelure châtain et mettait des paillettes dans ses yeux bruns. Elle était vêtue très simplement, comme d'habitude, mais les grands pans de soie brodée de ses manches et de ses jupes dansaient avec grâce à chacun de ses pas.

Dans sa petite main ferme, elle tenait son épée.

Daegal sentit Merlin s'appuyer plus lourdement contre lui et il leva la tête, étonné. Le jeune homme essuya une goutte de sueur sur son front pâle, puis fit signe que tout allait bien et se redressa, sourit à la princesse et la salua.

- Ma Dame.

Elle l'observa avec circonspection pendant quelques instants.

- Messire Merlin.

Il soutint son regard sans ciller. Daegal fronça le nez, parce que le pouls de son maître s'accélérait de façon inquiétante, mais Merlin lui pressa doucement la main, se détacha de lui et lui ordonna de s'éloigner.

- Ma Dame voulait me rencontrer.

- Oui, dit la princesse. "Je voulais vous remercier en personne. C'était extrêmement intelligent de votre part de proposer une dissertation sur l'art d'entretenir des relations diplomatiques. Aucun des prétendants ne se doutait que le roi redoute justement une rébellion de ma part avec les armées stationnées au Sud et ils ont donc tous abondement versé dans le sens de chercher des alliances avec nos frontières !"

Elle eut un petit rire amer et moqueur à la fois.

- Même si je n'avais pas réussi à les défaire tous en combat singulier après l'examen, mon père n'aurait jamais permis que j'épouse l'un de ces fats disposés à être de si amicaux voisins avec nos ennemis !"

Merlin la regardait avec admiration et elle se sentit un peu troublée sous ce regard bleu, sans savoir pourquoi. Elle fit quelques pas, auréolée par la lumière dorée de la fin d'après-midi, puis se tourna à nouveau vers lui.

- Veillez sur mon frère, je vous prie, dit-elle. "Il a besoin d'un ami à ses côtés et quelque chose me dit que même si vous ne pouvez pas remplacer celui qu'il a perdu, il y a si longtemps, vos conseils lui seront d'une grande aide. Nous avons besoin de sauver ce pays mais, jusque-là, personne n'avait su inspirer à Arthur le courage de s'imposer comme successeur. Pour cela aussi, je voulais vous remercier."

Le jeune homme hocha le menton. Il semblait étrangement ému et cela ne fit que conforter la princesse dans l'idée qu'il ne pouvait pas être quelqu'un de mauvais. Mais on ne pouvait être trop prudent.

- Sachez cependant que si vous lui faîtes le moindre mal, je saurais vous trouver, ajouta-t-elle avec une simplicité qui aurait fait couler un frisson dans le dos du plus aguerri des assassins.

Daegal sentit cette aura meurtrière et il fut d'un bond aux côtés de son maître. Mais Merlin n'avait pas eu peur. Au contraire, il souriait, presque comme quelqu'un qui a du mal à se retenir de rire.

- Je me souviendrais de cela, Princesse.

- Bien, dit Freyja en relevant le menton dans un geste royal. Elle indiqua le chariot qui attendait à côté de son carrosse. "Il est temps de nous séparer. Je vous laisse repartir en premier, la soirée est fraîche et votre santé n'est pas bonne."

Daegal approuva d'un grognement. Elle sourit en examinant le jeune garçon, prenant en compte la queue de cheval ébouriffée, les yeux ronds fixés avec détermination sur elle, le frémissement d'anticipation au combat dans le moindre de ses mouvements – et aussi la tendresse brusque dans sa façon de soutenir son maître.

- Vous avez là un bon serviteur, dit-elle.

- Pas serviteur, garde ! protesta l'enfant furieux.

Mais Merlin l'apaisa d'une caresse sur les cheveux.

- Pas garde, frère, rectifia-t-il. "Petit frère."

- Hum, dit Daegal, satisfait. "Petit frère. Garde !"

Freyja se mit à rire.

- Je comprends, dit-elle. Elle salua, ramenant ses deux mains devant elle avec son épée. "Faites bonne route pour rentrer. J'espère que nous aurons d'autres occasions de nous rencontrer, Messire."

Merlin s'inclina sans répondre.

Elle le raccompagna jusqu'en bas, inquiète qu'il ne glisse dans l'herbe humide et l'obscurité qui grandissait. Daegal le soutenait, grommelant à mi-voix. La servante avait allumé une lanterne quand ils parvinrent en bas de la butte et elle guettait le retour de sa maîtresse par l'entrebâillement des rideaux du carrosse, frottant ses vieilles mains usées pour les réchauffer. Son visage brun était ratatiné comme la peau d'une pomme et ses yeux attentifs disparaissaient presque dans ses rides. Elle avait des cheveux très blancs, encore bien fournis pour son âge et, à ses boucles d'oreilles, aux broderies jaunes de son manteau, il n'était pas difficile de deviner qu'elle avait un certain statut.

La princesse n'avait apparemment pas complètement confiance dans sa maisonnée, pour qu'elle amène au rendez-vous sa nourrice plutôt qu'une simple suivante.

- Il fait froid, Alice, mets-toi à l'abri, dit Freyja. "Je viens."

Mais la femme ne l'écoutait pas. La respiration soudain courte, elle s'était penchée, levait la lanterne.

- Qui… qui… c-c-comment ? bredouilla-t-elle. "Comment est-ce possible ?"

Freyja fronça les sourcils.

- Que t'arrive-t-il, Alice ? demanda-t-elle. "Tu as vu un fantôme ? Et s'il s'agit de bandits, tu sais que je suis de taille à nous défendre toutes deux."

Elle sembla se souvenir de quelque chose et se tourna vers Merlin.

- Nous défendre tous les trois, si tant est que Daegal ne m'aura pas devancée, ajouta-t-elle agréablement.

Puis le sourire mourut sur ses lèvres. Merlin, pétrifié, fixait la nourrice qui tremblait de tous ses membres.

- Viens, balbutia Alice. "Approche. Tu ne me reconnais donc pas ? Moi je ne t'ai pas oublié… mon pauvre… pauvre enfant…"

Elle eut un sanglot, tapota sa poitrine, tendit les mains.

- Oh, que les Cieux nous condamnent si nous vous oublions tous… oh, viens, mon petit… viens, Emrys…


A SUIVRE...


Prochain chapitre : L'ARC BRISE