Chapitre 2

Je passais un IRM en urgence dès le lendemain matin. Le docteur Cullen – puisque c'était son nom – avait tenu à suivre l'opération dans la salle attenante, scrutant les écrans avec une agitation qui ne fut pas sans me mettre la boule au ventre lorsque la machine blanche m'engloutie jusqu'aux épaules dans un bourdonnement mécanique.

Le lendemain, dans l'après-midi, il revint en compagnie d'une infirmière et de la jeune femme aux cheveux courts pour m'annoncer qu'ils m'emmenaient chez eux. L'infirmière m'aida à enfiler une sur-blouse et à m'installer sur un fauteuil roulant. J'avais tout d'abord regardé l'engin d'un œil circonspect avant de m'apercevoir rapidement que marcher était impossible. Les courbatures et les vertiges m'empêchaient de mettre un pied devant l'autre. Je pris donc place sur le fauteuil à la fois mortifiée et soulagée tandis que l'on m'emmenait vers les ascenseurs.

Ils me conduisirent vers une immense villa isolée au milieu d'énormes arbres, à l'écart de la petite ville de Forks. J'étais toujours aussi perdue, toujours aussi confuse. Ma gorge me brûlait, je ne parvenais pas encore à parler, à me faire comprendre distinctement. Aussi, le petit carnet ne me quittait pas, ainsi que le stylo. Ma tête était toujours aussi lourde et la fièvre avait du mal à retomber.

Quel sentiment étrange que de ne se souvenir d'absolument rien. Avant ma sortie, le médecin avait procédé à une rapide série de tests. Je savais toujours lire, écrire, compter. Je connaissais ma géographie, certain noms des nombreux fleuves des Etats-Unis, je pouvais situer les pays, ma notion de l'espace n'avait pas était altérée. En revanche, les mesures temporelles s'avéraient un peu plus compliquées à évaluer. J'avais du mal à jauger le temps qui s'écoulait, les secondes qui trottaient, trop vite à mon goût. Mais le plus déstabilisant, restait la perte de soi-même, de sa propre identité et même de sa propre existence.

Leur voiture, une Mercedes noire se gara enfin dans une allée de gravillons menant à leur imposante résidence. Une villa très spacieuse, à la fois classique et contemporaine mariant bois et pierre.

_ Nous sommes arrivés Bella.

J'avais encore du mal à m'habituer à ce prénom. On m'avait informé qu'il s'agissait d'un diminutif : mon prénom se trouvait être en réalité Isabella mais je préférais que l'on me surnomme ainsi.

La femme aux cheveux drus et courts me tapota doucement l'épaule. Je me tournais dans sa direction, m'apercevant que tous les autres avaient déjà quitté la voiture. Elle avait d'ailleurs ouvert ma portière. Je gémis pour me dégager de la ceinture de sécurité : mon corps était douloureux, comme en mille morceaux. Le médecin avait laissé le fauteuil à l'hôpital et j'ignorais si j'allais être capable de gravir les marches qui menaient au perron. Je sortis tant bien que mal mes jambes de l'habitacle.

_ Non, fit-elle doucement en me voyant faire : Je vais te porter.

Je la regardais, elle était plus petite que moi, trop fluette pour me porter, c'était ridicule : elle n'y arriverait pas. Elle se figea, levant un regard gêné vers moi, comme si elle venait de s'apercevoir que sa proposition était risible. Elle était sur le point de parler lorsqu'un ténor la coupa :

_ Je m'en charge Alice.

L'homme aux cernes apparu aux côtés de la jeune femme qui lui céda le passage presque aussitôt. Une main blanche se posa sur la portière avant qu'il ne se penche, me scrutant de ses yeux si étranges et si sombres. Le souvenir de mon réveil à l'hôpital et la première impression qu'il m'avait causé demeuraient encore très vifs. Comment s'appelait-il déjà ? Son nom m'échappait encore.

Avant que je puisse réagir ou protester, ses bras s'enroulèrent autour de moi et il me hissa avec une facilité déconcertante hors de l'habitacle. Il était froid, son corps glaçait le mien d'une façon assez désagréable et troublante. Je n'osais plus le regarder, gênée d'être ainsi portée contre lui.

Il m'emmena à l'intérieur, nous traversâmes rapidement un immense salon aux proportions démesurées avant qu'il ne se mettre à gravir – à survoler serait peut-être plus exacte – l'escalier menant aux étages. La jeune femme le suivait de près.

_ Carlisle dit qu'il n'est pas prudent de la faire dormir dans votre chambre pour le moment, Edward.

Vôtre ? Qu'entendait-elle par-là ?

_ Oui, je sais.

_ Il voudrait que tu évites de… Enfin, de la brusquer trop rapidement.

Il émit un bruit étrange, presque un grondement irrité :

_ Je ne suis pas inconscient. Il n'est pas question de lui faire peur.

Qu'est-ce que je devais comprendre à pareille conversation ? Avais-je un quelconque lien affectif avec cet homme auparavant ? Un lien plus fort qu'une simple amitié, nous poussant à occuper la même chambre ? A dormir dans le même lit ?! Une sueur froide parcourue mon dos. Je levais les yeux vers lui, le dévisageant. Ses cheveux couleur bronze, sa peau d'albâtre, lisse comme un marbre précieux et rare, essayant de me rappeler quelque chose, n'importe quoi à son sujet. Il baissa les yeux, me surprenant dans ma contemplation. Je détournai aussitôt le regard, gênée. Il s'arrêta alors d'avancer et je me crispais.

_ Nous y sommes Bella.

Sa voix était étrange, un peu différente que dans l'hôpital, plus rauque, plus basse. Son étreinte, au lieu de me relâcher, se resserra un court instant avant qu'il ne me dépose doucement sur un lit. Ses yeux ne lâchèrent pas les miens alors qu'il me bordait soigneusement. Il remit un oreiller sous ma tête, l'ajusta convenablement et murmura:

_ Je suis sûr que tu te souviendras bientôt.

Il quitta la chambre, d'une démarche un peu raide pour me laisser seule avec Alice. Celle-ci vint me voir, s'asseyant en tailleur au bout du lit, elle déclara :

_ Carlisle, le médecin qui s'occupe de toi est très gentil. Cette chambre t'est destinée, il y a une salle de bain juste à côté, si tu préfères te laver toute seule. Mais si tu n'y arrives pas, c'est moi qui t'aiderais.

Je gribouillais frénétiquement sur mon bloc-notes et le lui montrait. Un sourire étira sa bouche.

_ Tu penses y parvenir toute seule, c'est ça? Nous verrons. Mais ne sois pas gênée si je te viens en aide. De toute façon, se serra sois moi, sois Edward !

Je griffonnais ma question, lui montrant par la suite :

_ Qui est Edward ? lu-t-elle à voix basse: Saches qu'il serrait désespéré s'il savait que tu m'as posé pareille question. Edward est l'homme que tu as vu à ton réveil à l'hôpital, celui aux cheveux couleur cuivre. Celui qui vient de te déposer ici.

J'allais vraiment devoir me débrouiller pour me laver toute seule ! Il y avait quelque chose de dérangeant chez lui. L'idée qu'il pose ses yeux sur moi me mettait trop mal à l'aise. Elle me dévisagea, curieuse et s'approcha un peu de moi :

_ L'idée n'a pas l'air de t'enchanter particulièrement à ce que je vois ?

Je grimaçais. Elle rit un bref instant et redevint sérieuse.

_ Que ressens-tu quand tu le vois? Quand il te touche ? Tout à l'heure par exemple, quand il t'avait dans les bras ?

« Bizarre. Inconfortable.»

Elle fit la moue en voyant le calepin, j'ajoutais :

« Il m'impressionne »

_ Pourquoi ? Questionna-t-elle, visiblement curieuse.

La porte s'ouvrit et je ne pus répondre : d'ailleurs, je ne savais que répondre et n'avais pas très envie de m'étendre sur le sujet. J'eu peur qu'il s'agisse dudit Edward, mais ce fut le médecin qui entra. Un sourire rassurant se peignit sur son visage.

_ Comment te sens-tu ?

Je gribouillais sur le calepin après avoir prit soin de changer de page un vague « fatiguée »

_ Je vois…

Il procéda à un examen, plus poussé que celui qu'il avait pratiqué à l'hôpital deux jours auparavant. Il observa mes tympans puis mes yeux, fit couler des goutes à l'intérieur. Ses mains froides se posèrent ensuite sur ma gorge douloureuse, me faisant sursauter. Il me fit faire enfin quelques mouvements, avec mes bras, plia mes jambes l'une après l'autre avec douceur mais application.

_ Bon… Encore et toujours cette fièvre, commenta-t-il sa main revenue sur mon front : Je vais aller te chercher quelque chose de plus puissant qui apaisera aussi tes maux de tête. En ce qui concerne ta gorge, il y à du mieux. Peut-être arriveras-tu à boire de l'eau, du lait ou un bouillon tiède si tu préfères. As-tu faim ?

Je secouais la tête, n'ayant pas encore retrouvé mon appétit.

_ Bon, dans ce cas, nous aviserons plus tard. Je reviendrais te voir.

La porte se referma sur lui et Alice se tourna vers moi :

_ Tu veux que je te laisse tranquille moi aussi ? Veux-tu me poser des questions ? As-tu besoin de quelque chose ?

Le calepin repris du service. Je griffonnais:

« Je veux bien que tu restes. Pas besoin de rien. Pour les questions j'en ai. »

Elle opina, attentive, scrutant avec attention le petit bloc note que je noircissais d'encre à nouveau :

« Qui es-tu pour moi ? Sommes-nous amies ? Sœurs ? »

La dernière proposition me semblait peu probable à en juger le degré de ressemblance, sa beauté contrastait trop avec ma banalité pour que je ne puisse prétendre à un quelconque lien de parenté.

_ Oui, nous sommes amies, mais je ne suis pas ta sœur… Enfin, j'allais devenir ta belle-sœur d'ici peu mais au vue des récents évènements, je crains que nous devions revoir le planning.

Belle-sœur ?

Allais-je me marier ? Je jaugeais aussitôt mes mains, en particulier mes annulaires, dépourvus de bagues. Une intuition dérangeante me titilla. Je me remis à écrire sur le petit calepin, nerveusement :

« Je devais me marier ? Avec Edward c'est ça ? Quand ? »

Elle devint hésitante, me jaugeant avec inquiétude elle soupira avant d'avouer finalement :

_ Dans quinze jours.

Je me sentis frémir. Une sueur froide descendit mon dos, hérissant mon échine de frissons désagréables. Le regard sombre cerné de violet revint me hanter. Je devais être mariée à cet homme dans deux semaines seulement ?! Un râle rauque s'échappa de ma bouche.

_ N-non… soufflais-je à grand peine : N-non ! Je… je ne le connais pas… Je… Il… Ce qu'il…

Ma trachée endolorie protesta vivement alors que je m'escrimais à formuler mon refus coûte que coûte. Une toux douloureuse m'empêcha de poursuivre. Je toussais, raclant ma gorge brûlante à chaque haut-le-cœur, à chaque secousse. Le râle se fit plus rauque soudain et quelque chose d'acide envahit ma bouche. Je serrais les dents, plaquant aussitôt une main sur mes lèvres. Quelque chose gouta entre mes doigts et vint s'écraser sur la housse de couette blanche, quelques gouttes de sang qui la maculèrent d'un pourpre soutenu.

Alice s'écarta vivement de moi visiblement décontenancée :

_ Carlisle !

La porte s'ouvrit aussitôt sur le médecin qui déboula dans la chambre avec plusieurs feuilles d'un épais papier éponge, une bassine et un gobelet d'eau. Comment avait-il pu amener ça aussi vite ? Comment avait-il pu être au courant de la situation sans que personne ne l'en informe au préalable ?

Je ne réfléchissais pas outre et déversais le contenu âcre de ma gorge dans la bassine. Un mélange écœurant de sang, d'eau et de quelque chose d'autre, dégageant une odeur infâme de rouille et de sel qui me donna davantage la nausée.

Une fois les spasmes calmés, je me rinçais rapidement la bouche avec l'eau du gobelet puis m'écartais le plus rapidement possible du récipient.

_ Que s'est-il passé Alice ?

_ Elle a paniqué et s'est mise à tousser.

_ Et pourquoi a-t-elle paniqué ?

Elle sembla gênée.

_ Alice ? Que lui as-tu fais ? Que lui as-tu dis ?

_ J'ai parlé d'Edward et...

Le médecin s'impatienta, alors qu'Alice se couvrait le nez et la bouche de sa main. Elle non plus ne devait pas supporter l'odeur âcre qui se dégageait de la bassine.

La porte s'ouvrit brusquement et je frémis en voyant qui venait d'apparaître sur le seuil. Ses yeux vifs se posèrent instantanément sur moi et je constatais que ses prunelles étaient plus sombres que dans mon souvenir. Ses cernes violacés en revanche, avaient presque disparu.

_ Jasper est sorti avec Rose et Emmett. Pourquoi saigne-t-elle ? Que s'est-il passé ?

Il s'approcha du lit au moment où Alice quittait la pièce précipitamment. Ses prunelles ne me lâchaient pas un seul instant. Carlisle qui avait de nouveau remplit le gobelet m'aida à rincer ma bouche une nouvelle fois.

_ Et moi qui pensais que tu allais peut-être pouvoir manger quelque chose… Je suis désolé Bella mais ça va s'avérer plus long que prévu.

_ Carlisle ! fit l'autre un ton plus fort : que c'est-il passé ?

_ Alice lui à parlé de toi et lui a visiblement dit certaines choses trop tôt et trop précipitamment. J'ai peur qu'elle n'ait pas su tenir sa langue.

Il sembla ajouter quelque chose, ses lèvres remuèrent faiblement mais je n'entendis rien.

L'homme aux cheveux bronze émit un grondement sauvage, tel une bête, un loup furieux et contrarié. Il quitta la pièce et j'eu peur soudain pour Alice : peur qu'elle paye pour ma curiosité grandissante. Cet homme me faisait peur. J'eu un autre haut le cœur, le médecin ramena prestement la bassine. J'hoquetais, déversant un dernier flot rougeâtre et malodorant. Devançant ma demande, il gagna la salle de bain pour me remplir un autre gobelet d'eau. Je m'essayais à boire un peu pour chasser l'acidité de ma bouche et me brûlais la gorge, comme s'il s'agissait d'un breuvage bouillant.

_ Pas de précipitation, fit-il : pas de panique non plus. Je vais ausculter ta gorge Bella.

Je déglutis difficilement. Ses deux mains froides se posèrent autour de mon cou. Leur température apaisa un peu le feu de ma gorge. Il tâtonna ma mâchoire puis descendit avec précaution pour placer ses doigts au-dessous de mes oreille. Il appuya, un peu trop fort d'ailleurs et je gémis. Il s'excusa aussitôt, poursuivant son examen avec plus de douceur. Il me fit ouvrir la bouche, examinant les dégâts à l'aide d'une petite torche argentée.

_ C'est très enflammé, cela pourrait se comparer à une grosse angine. Tu as avalé beaucoup d'eau de mer. Tes amygdales me font peur également, j'espère que leur volume va réduire où tu vas être condamnée à manger de la soupe jusqu'à ce qu'on les retire.

Je sentis mon cœur accélérer. Ses yeux me fixèrent et je fus étonnée par leur reflet ambre et soyeux. Il ressenti mon appréhension :

_ Pas d'inquiétude, l'opération a lieu sous anesthésie générale. Tu ne sentiras rien et tu auras une bonne raison pour manger autant de glaces que tu le désires.

Ses mains reviennent sur ma tête, il en posa une sur mon front, brûlant avant que ses bras ne retombent.

_ Tu as de la fièvre. Encore. C'est ce qui m'inquiète. As-tu mal au crâne ?

J'approuvais silencieusement.

_ Où ça ?

Je désignais mes tempes et l'arrière de ma tête.

_ D'autres douleurs ?

Mon index pointa mes jambes puis mes genoux, je désignais ensuite ma nuque, mon dos et mes côtes et mon sternum.

_ Courbatures ?

J'affirmais.

_ Des difficultés à respirer ? Au niveau du larynx et de la poitrine ?

Je hochais doucement la tête.

_ Si les choses ne s'améliorent pas je vais devoir te remettre sous perfusion. J'espère que cette nuit de sommeil t'aidera à récupérer. Le lit est un peu plus confortable que celui de l'hôpital, certes, mais Alice est en train de préparer une chambre pour toi pour demain soir, avec un grand lit bien sûr.

Au regard des voitures que j'avais pu apercevoir dans leur garage, j'avais conclu que cette famille pour le moins atypique et étrange, avait visiblement un train de vie plus que confortable et des moyens financiers conséquents. J'étais gênée de profiter ainsi de leur générosité, ne sachant toujours pas clairement le lien qui les unissait à moi… sauf en ce qui concernait cet Edward. Un frisson m'hérissa de la tête aux pieds, et je senti mes doigts se crisper autour du drap. Mon dieu, pouvait-il y avoir situation plus gênante que celle-là ?

Remontant les couvertures, je me cachais en-dessous abrutie par la lourdeur de mon crâne, les cachets, le sommeil et les questions.

Je me réveillais au milieu de la nuit, en sueur et en sursaut. L'air rafraîchis ma peau lorsque je repoussais les couvertures, le souffle court, essoufflée. Je jetais un regard autour de moi, observant un instant cette pièce vide et obscure, puis le voilage qui masquait la fenêtre, un étrange pressentiment au creux de la poitrine. Un rêve peut-être ? Je ne m'en rappelais pas, aucun détail, mais cette tenace impression de louper quelque chose d'important. Un souvenir ? Je n'étais sûr de rien mais mes yeux étaient attirés par la fenêtre qui déversait une lumière pâle et translucide. Une impression fugace de déjà vue me traversa. Je reposais ma tête contre l'oreiller, un peu confuse. Mon regard détailla un moment le montant en aluminium et les rideaux avant que je ne sombre à nouveau dans le sommeil, abrutie par la fatigue.