Chapitre 2 : Premiers contacts
Les policiers lui enlevèrent ses menottes avec précaution et en présence de plusieurs gardiens bien bâtis qui ne semblaient attendre qu'un mouvement de sa part pour lui bondir dessus, puis ils l'abandonnèrent dans une petite salle qui semblait être un bureau. Les murs étaient blancs et nus comme ceux de l'ensemble des bâtiments à quelques exceptions près et la pièce ne contenait qu'une table, une chaise et deux armoires vissées au mur. Aucun objet susceptible d'infliger une blessure quelconque n'avait été laissé sur la table.
Il s'imaginait déjà faire le mur tout en sachant qu'il n'y avait aucune chance que ça se réalise quand d'autres infirmiers entrèrent dans la pièce, deux d'entre eux se plaçant dans les angles du côté de la porte. Ils étaient donc cinq en tout, ce qui aurait été presque amusant si la situation n'était pas aussi dramatique, et il se senti juste mortifié quand ils lui demandèrent de leur remettre ses effets personnels, c'est-à-dire le peu de choses qu'il avait sur le dos. Il n'avait eu que très peu d'occasions d'être nu devant autrui, en-dehors de sa famille proche lorsqu'il était enfant et à vrai dire, il n'en avait eu qu'une seule. Il avait couché avec une fille qui ne lui avait même pas dit son nom pour qu'il ne puisse pas la retrouver ensuite, car le père de cette dernière les aurait tué tous les deux. Du moins, c'était ce que l'adolescente lui avait dit.
Sa gêne était donc très présente quand il enleva son sous-vêtement et il eut le réflexe naturel de cacher ses parties intimes, ce que l'infirmier le plus costaud du lot ne le laissa pas faire, lui faisant écarter les bras afin de l'examiner. Il ne leur fit pas le plaisir d'esquisser le geste une seconde fois quand une femme entra à son tour dans la pièce pour prendre note de toutes les traces qu'ils constatèrent sur son corps, de la plus petite coupure au plus large bleu. Personne ne prit la peine de désinfecter et de nettoyer ses phalanges douloureuses, car c'était plus une humiliation volontaire qu'un examen médical. Une sorte de bienvenu chez les dingues.
Il retint un soupir quand une tenue propre bien que trop grande et usée lui fut remise, composée d'un haut qui lui arrivait jusqu'au milieu des cuisses, d'un pantalon qui laissait voir ses chevilles, de chaussettes qui avaient dû être blanches un jour et de chaussures claires elles aussi. Il s'habilla sans hâte, jouant les patients dociles tout en jetant un œil sur l'infirmière présente qui lui sourit, et en le regardant uniquement dans les yeux, ce qui était plus qu'appréciable dans sa situation. Il répondit par un sourire timide mais détourna le regard, très peu habitué à soutenir des contacts visuels. Ça le déstabilisait et gênait son train de pensées, l'embrouillant avec des idées sans grand intérêt comme « le blanc de l'œil semble vraiment jaune chez cette personne, peut-être est-elle malade ? » « ça le gêne de loucher de cette façon, sa vision n'en est pas affectée mais l'image qu'il renvoie ne lui plaît pas » « les pupilles du Dr. Lecter s'agrandissent quand je lui parle de mes ressentis à propos du meurtre de Garett Jacob Hobbs ». Vraiment sans intérêt. La plupart du temps.
Le rouge à lèvres de l'infirmière (que l'un de ses collègues venait d'appeler mademoiselle Bloom) le tira de ses pensées, véritable éclair pourpre dans son champ de vision alors qu'elle approchait, mais il n'était pas encore suffisamment reconnecté à la réalité pour comprendre ce qu'elle disait. Juste assez pour voir ses lèvres bouger et comprendre qu'elle s'adressait à lui.
« Je vous demande pardon ? »
Il émit un léger 'ahh' douloureux quand une large main épaisse s'agrippa à son épaule droite, le poussant vers la porte.
« Cordell va vous accompagner jusqu'à votre cellule. »
Génial. C'était vraiment ce qu'il lui fallait pour lui remonter le moral, être escorté par un colosse (ah tient non deux, juste au cas où). Il ne se fit pas prier pour avancer, observant les lieux qu'il traversait avec attention même si Cordell le faisait presque courir, menaçant de lui déboîter l'épaule avec l'une de ses grandes paluches s'il traînait trop. Il traversa un vaste dortoir qui était également une salle commune où s'entassaient les aliénés par centaines et il se sentit rapidement nauséeux, agressé par le bruit, les odeurs et la foule d'une part, et par son don de l'autre. Il ne le contrôlait absolument plus et il était comme une sirène d'alarme dans sa tête, une chose mauvaise qui le transformait en éponge alors que la salle débordait de sensations, de cris présents ou éteints depuis longtemps et d'un désespoir si intense qu'il déformait l'espace et couvrait les murs comme une énorme giclée noire poisseuse.
Lorsqu'il fut poussé dans une cellule située plusieurs couloirs après la salle commune, il tremblait encore et eu du mal à articuler : « Pourquoi...ne suis-je pas avec les autres ? ». Le collègue de Cordell haussa les sourcils mais lui répondit comme si c'était une évidence que c'était parce qu'il avait commis plusieurs meurtres. Will hocha la tête, réprimant un sourire en pensant qu'il y avait au moins un bon côté à être considéré comme un tueur en série, puis il regarda le mobilier de son nouvel espace vital : un lit et une toilette, exposée bien sûr.
« Au lit, maintenant, Monsieur Graham. » ordonna Cordell.
« Quoi ? Mais...nous sommes en plein jour. »
Le soleil inondait la cellule par une large vitre d'une épaisseur imposante (conçue pour ne pas pouvoir être brisée facilement) et encerclait ironiquement le crâne chauve de l'énorme infirmier d'une sorte d'auréole dorée. Le contre-jour l'empêchait de bien voir son visage, néanmoins il perçut son sourire et su qu'il n'annonçait rien de bon. L'homme approcha de lui, se tenant dans l'encadrement de la porte qu'il n'avait pas encore refermée.
« Il n'y a qu'une règle ici, Monsieur Graham. Obéissance. Sans poser de questions. »
« Ça en fait deux. »
Juste le mot de trop.
« Très bien, puisque vous ne voulez pas dormir, vous allez donc prendre un bain. »
L'idée d'un bain n'aurait pas dû l'effrayer et pourtant il se senti littéralement terrifié, son don lui faisant ressentir puissamment toute la malveillance chez l'homme qu'il avait en face de lui, bien qu'il ne faille pas être un empathe pour réaliser quel genre d'homme il était. Les deux infirmiers se saisirent de lui et l'emmenèrent dans une vaste salle de bain où les baignoires s'alignaient par dizaines, toutes munies d'une planche de bois percée d'un trou pour que la tête de la personne y étant allongée se retrouve hors de l'eau, et munies d'espèces de charnières ne s'ouvrant que de l'extérieur pour maintenir la planche en place.
Il se senti faible l'espace d'un instant, les cris et les pleurs des autres aliénés déjà enfermés dans leurs bains lui semblant distants, puis il fut poussé vers la baignoire la plus proche et son don s'affola, le pendule lumineux se balançant devant ses yeux encore ouverts. Il ne se laissa cependant pas entraîner dans une vision du passé et secoua la tête, refusant de se dévêtir et résistant à ses deux tortionnaires même si c'était inutile. Il se contorsionna, rua et tenta de mordre comme un animal pris au piège mais seuls ses ongles trouvèrent une prise, griffant profondément le visage de Cordell. Il ne le regretta pas même lorsque sa tête heurta la planche en bois la plus proche, l'assommant suffisamment pour qu'il ne puisse plus se débattre alors qu'ils enlevaient à la hâte ses vêtements et l'enfermaient dans la baignoire. Il serra les dents quand son nouvel ennemi personnel plaça le tuyau d'eau entre sa nuque et le rebord de bois, car bien sûr l'eau qui en sorti l'instant d'après était glaciale. Cordell alterna le froid intense et l'eau presque brûlante, emplissant la baignoire jusqu'au trois-quarts avant de lui caresser les cheveux et de lui souhaiter une bonne nuit comme le parfait enfoiré qu'il était.
« Va te faire foutre. »
Une gifle douloureuse tomba sur son oreille en guise de récompense à sa vulgarité puis il se retrouva seul. Il n'y avait personne dans les baignoires proches de la sienne, et s'il avait essayé de parler on l'aurait certainement bâillonné en plus du reste, mais pour l'instant, il ne se sentait pas si mal. L'adrénaline semblait avoir momentanément fait taire son don et il se mit à contempler le plafond criblé de taches sombres d'humidité, y cherchant de misérables constellations ou quelques formes reconnaissables entre deux lambris prêts à se détacher. Il le fixa assez longtemps pour voir un cerf s'y promener, recouvert d'un curieux plumage noir. Il avait déjà aperçu l'animal à plusieurs reprises sur les scènes de crime appartenant à Hannibal et il supposait que s'il le voyait ici, c'était parce que quelqu'un avait envie de tuer. Peut-être lui, d'ailleurs.
Ses yeux se fermèrent et il imagina Hannibal recouvert de son étrange combinaison commettre un crime de plus sur la personne de Cordell. Un sourire s'épanouit sur ses lèvres au fur et à mesure que les instruments contondants transperçaient l'homme, une fourche d'abord puis un pieu, une lance et ce qui ressemblait fort à un barreau de cellule. Seulement, Hannibal n'était pas seul, il se trouvait là également et le docteur ne manqua pas de lui déposer un couteau de chasse dans les mains, l'invitant à finir ce qu'il avait commencé. Will se mordilla la lèvre, se refusant d'imaginer la suite et se demandant pourquoi il lui semblait réconfortant de penser à son psychiatre lui offrant le privilège de mettre la touche finale à l'une de ses œuvres sanglantes.
Il ne s'interrogea pas longuement là-dessus, même s'il n'avait rien de mieux à faire. Il savait très bien qui il était, et il n'était pas un psychopathe. Son ressentiment envers Cordell était tout ce qu'il y avait de plus naturel, et penser à la façon de le tuer n'était qu'une association d'idées. Il n'avait pas essayé de vivre la scène comme lorsqu'il avait une « vision » et il n'essaierait pas de tuer l'homme sauf s'il menaçait directement sa vie. Il préférait de loin penser à des choses plus apaisantes et il fit appel à son imagination pour entrer profondément dans son propre esprit et revivre une scène heureuse.
En cet instant, alors qu'il revivait une partie de pêche en compagnie de ses nombreux chiens, il bénissait son don. Certains détenus ici n'avaient pas d'endroits rassurants où se réfugier dans leur propre tête et il les plaignait sincèrement. Il resta un très long moment à l'intérieur de son souvenir et lorsqu'il ouvrit les yeux, son premier réflexe fut de regarder l'horloge murale qu'il était vraiment heureux de voir là, sur le mur lézardé face à lui. Ne pas savoir depuis combien de temps il était là aurait été vraiment plus difficile que de constater qu'il était déjà dans l'eau depuis quatre heures, et qu'il était huit heures du soir. Il n'avait rien eu à manger et il avait faim, mais il était plus préoccupé par le sort de ses chiens que par le sien pour le moment, mais bien sûr personne n'avait daigné lui répondre quand il avait demandé qui s'en occuperait. Jack ne s'occuperait jamais de sept chiens. Sa petite meute allait être dispersée, chaque chien vendu séparément et l'idée lui était insupportable, cependant il ne pouvait rien y faire.
« A quoi pensez-vous ? »
Il sursauta puis sourit lorsqu'il vit à qui il avait affaire.
« A mes chiens, mademoiselle Bloom. »
« Vous avez des chiens ? Je pensais que les sociopathes n'aimaient pas les animaux. »
« C'est parce que je ne suis pas un sociopathe. Psychopathe. Peu importe. Je ne suis pas l'Empaleur. »
Elle sourit, comme si sa réponse était follement amusante.
« Je sais, vous prétendez qu'il s'agit du Docteur Lecter. »
« Vous le connaissez ? »
« Il était mon professeur. »
« J'ai du mal à l'imaginer comme professeur... »
« C'était un bon professeur. Dur mais juste. Et un des seuls à ne pas traiter ses élèves de sexe féminin de façon différente pour la simple raison qu'elles ne possédaient pas la même chose entre les jambes que lui. »
« Il est comme ça, du genre à ne pas s'intéresser à ce que vous êtes mais à qui vous êtes. Son image de gentleman ne colle pas avec la violence de ses crimes, et il n'a pas de mobile apparent. C'est pourquoi il est aussi difficile à voir. Il dégage...une impression de sympathie.»
Elle hocha la tête. Bien sûr elle ne le croyait pas. Elle ne faisait que le tester, pour voir quelle sorte de patient il était, et son niveau de dangerosité.
« Mademoiselle Bloom...Pourriez-vous enlever le tuyau d'eau à l'arrière de ma nuque? C'est douloureux. »
Cordell savait exactement ce qu'il faisait en le coinçant là, ça l'avait empêché de bouger la tête correctement et toute la zone lui faisait mal, jusque dans le haut du dos. Il avait froid aussi, car l'eau tiède au départ avait refroidit et être longuement immergé l'avait fatigué. Il rêvait de sortir de là, et il avait mal aux bras parce qu'il avait gardé le plus possible ses mains hors de l'eau. Juste une douleur de moins aurait été un réconfort, mais il était évident que l'infirmière avait peur de se faire mordre si elle approchait sa main de son visage. Il insista.
« S'il-vous-plaît. »
« Je reviens. »
Il fit la moue, ça semblait évident qu'elle ne reviendrait pas. Pourtant, à peine un quart d'heure plus tard elle était de retour avec...de gros gants en cuir épais. Il sourit, clairement amusé même s'il comprenait qu'elle prenne ses précautions.
« Sans commentaires, Monsieur Graham. »
« Will. »
« Si vous préférez. »
Puis, comme si elle lui devait une explication, elle ajouta :
« Une de nos patientes s'est fait arracher l'oreille aujourd'hui par votre voisin. »
« Je n'ai pas eu le loisir de faire connaissance avec mes voisins. »
« Abel Gideon. Il est dans la cellule à gauche de la vôtre. Il a tué toute sa famille. Celui de droite s'appelle Randall Tier. Il a tué un couple et un homme seul, comme un animal. Il croit qu'il en est un... »
« Charmant. Qu'est-ce qui vous a motivé à travailler dans un tel environnement ? Ah... »
Elle venait d'enlever l'abominable tuyau de derrière sa nuque et il attendit que ses mains se soient éloignées pour remuer la tête, même si elle portait des gants. C'était la première personne qui lui témoignait un peu de respect et il comptait bien ne pas l'effrayer.
« La nécessité, Will. »
« Il y a quelqu'un que vous aimez ici. »
« Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? »
« Intuition. »
Il lui parla un peu de son don puis quand la conversation commença à s'épuiser, il lui demanda de le libérer.
« Je ne peux pas. Je suis désolée. »
« J'ai faim. »
« Les patients prenant un bain ne sont pas autorisés à manger, il faudra attendre demain matin. »
« Et si je dois me rendre aux commodités ? »
« Faites ce que vous devez dans l'eau. Désolée. »
« Non, ne le soyez pas. C'était bien de pouvoir vous parler. »
Elle lui sourit puis s'excusa, il était tard et il était grand temps qu'elle aille se reposer. Lui aussi tenta de dormir, mais il passa la plus grosse partie de la nuit à penser à diverses choses et à regarder les heures avancer, le corps gelé et douloureux. Il n'allait sans doute pas être capable de marcher le lendemain.
