Message de l'auteur : pour bien caler mon histoire sur celle de Veronica Roth, j'ai dû recopier certains passages de son livre. Ils sont en italique dans le texte. Il y en a beaucoup dans ce chapitre, mais ça s'estompe par la suite. J'espère que vous aimerez malgré tout.
TOBIAS
Le retour est long et se fait dans le noir. Je regarde la lune se cacher et ressurgir derrière les nuages tandis qu'on tressaute sur la route défoncée. Quand on arrive à la limite extérieure da la ville, il recommence à neiger, à gros flocons légers qui virevoltent devant les phares. Je me demande si Tris, elle aussi, les regarde balayer les trottoirs et s'amonceler autour des avions sur la piste d'atterrissage.
Je me demande si le monde où je vais la rejoindre est devenu meilleur depuis que je l'ai quitté, peuplé de gens qui ont oublié de que signifie avoir des gènes « purs ».
Christina se penche en avant pour me murmurer à l'oreille :
— Alors, tu l'as fait ? Ca a marché ?
Je hoche la tête en croisant son regard dans le rétroviseur et je la vois qui plaque les mains sur ses joues avec un sourire jusqu'aux oreilles. Je sais ce qu'elle ressent : le sentiment d'être enfin à l'abri. On est tous sauvés.
— Et toi, tu as pu vacciner ta famille ? questionné-je.
— Ouais ! On les a retrouvées avec les Loyalistes dans la tour Hancock. Mais l'heure prévue pour la réinitialisation est passée. On dirait que Tris et Caleb ont réussi.
Hana et Zeke échangent à voix basse des commentaires erronés sur le monde étrange qu'ils découvrent derrière les vitres de la camionnette. Amar leur fournit des explications rudimentaires, et sa façon de quitter la route des yeux toutes les trois minutes pour les regarder dans le rétro me stresse. Chaque fois qu'il dévie vers un lampadaire ou une barrière, je tâche de me détendre en me concentrant sur la neige qui tombe.
J'ai toujours détesté l'espèce de vide engendré par l'hiver, les paysages nus et la grisaille où se confondent la terre et le ciel, les arbres ramenés à des squelettes et la ville muée en zone déserte. Pour moi, l'hiver a toujours été « la saison morte ». Peut-être que cette année, j'arriverai à voir les choses autrement.
On franchit les grilles du complexe et Amar se gare devant l'entrée, abandonnée par les gardes. Quand on descend de la camionnette, Zeke prend sa mère par la main tandis qu'elle avance tant bien que mal dans la neige.
Une fois dans le complexe, j'acquiers la certitude que Caleb a réussi, parce que tout le monde a disparu. Ca ne peut vouloir dire qu'une chose : qu'ils ont été réinitialisés et leur souvenirs effacés.
— Mais où sont-ils tous ? s'inquiète Amar.
On passe le check-point sans s'arrêter. De l'autre côté, j'aperçois Cara. Elle a la moitié du visage gonflé et un bandage sur la tête, mais ce qui m'alarme le plus, c'est son expression.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Tobias, je...
— Où est Tris ?
— Je suis désolée, Tobias.
— Désolée pour quoi ? s'énerve Christina. Tu vas nous dire ce qui s'est passé ?
— Tris est entrée dans le Labo d'armement à la place de Caleb, dit enfin Cara. Elle a survécu au sérum de mort et réussi à disperser le sérum d'oubli, mais... elle... elle s'est fait tirer dessus.
La plupart du temps, je sais quand les gens mentent, et Cara doit mentir parce que Tris est vivante, avec ses yeux brillants et ses joues qui s'empourprent sous l'effort et sa petite charpente pleine de puissance et de force, debout dans un rayon de lumière dans le jardin couvert. Tris est toujours vivante, elle ne me laisserait pas tout seul, elle ne serait jamais entrée dans le labo d'armement à la place de Caleb.
— Non, dit Christina en secouant la tête. C'est impossible. Il y a forcément une erreur.
Les yeux de Cara se remplissent de larmes.
C'est là que je me rends à l'évidence : bien sûr que si, Tris est du genre à entrer dans le Labo d'armement à la place de Caleb.
Evidemment.
Ma vue commence à se brouiller, les sons me parviennent étouffés, comme si j'avais plongé la tête sous l'eau. J'aperçois Christina qui attrape Cara par le col et la secoue. Je la vois hurler mais c'est à peine si je comprends ce qu'elle dit :
— Dis-moi qu'elle n'est pas morte ! Dis-moi qu'elle a survécu !
— Elle a survécu, répond Cara. Mais elle a perdu énormément de sang. Et...
— Et quoi ? !
« Survécu ». Ce mot perce le brouillard qui m'entoure.
— Le pronostic vital est engagé, répond Cara en fondant en larmes. Les médecins du complexe sont dans les vapes, y'a personne pour l'opérer et la transfuser, on ne sait même pas de quel groupe sanguin elle est ! On... Je ne sais pas si on va pouvoir la sauver...
— Elle est vivante...
J'ai parlé. Et ça m'a permis de reprendre pied dans cet enfer qu'est devenu la réalité. Tris est gravement blessée, elle peut mourir, mais elle est encore en vie.
— Tobias, reprend Cara. Il n'y a personne d'assez qualifié et conscient pour la soigner. Je ne sais pas ce qu'on peut faire...
— S'il n'y a personne ici, alors il faut aller ailleurs.
— Mais où ? ! Dans la marge ? !
— Non, à Chicago.
C'est Christina qui a parlé cette fois. Elle a compris ce que j'avais en tête. Elle est comme moi, elle s'accroche au moindre espoir, elle ne baisse pas les bras. Christina est comme moi, comme Tris, elle va se battre jusqu'au bout.
— Amar, l'interpellé-je. Tu retournes à Chicago avec Chris et tu trouves ma mère. Tu lui expliques la situation, et tu reviens avec tous les médecins Erudits qui sont encore en vie.
— Tris ne tiendra peut-être pas jusqu'à leur retour, insiste Cara.
Je la fusille du regard, et je la vois reculer un peu.
— Cara, dis-je en essayant de contenir la fureur dans ma voix. Soit tu es avec nous et tu arrêtes ton petit jeu de pessimiste tout de suite ! Soit tu es contre nous et dans ce cas, je te conseille d'aller te planquer quelque part en sécurité, parce que je ne sais pas combien de temps je vais réussir à garder mon calme.
Je vois la terreur apparaitre dans ses yeux. Elle a peur de moi. C'est parfait. Je n'ai pas besoin d'un obstacle en plus.
— Je... bredouille-t-elle. Je suis avec vous.
— Bien. Alors conduis-moi à elle.
Je m'apprête à la suivre mais Christina me retient par la main.
— Fais la tenir, me murmure-t-elle.
J'acquiesce. Mon regard se pose sur Amar. Pas besoin de se parler, je sais qu'il est de mon côté, et qu'il va tout faire pour nous aider.
Je les regarde partir en courant vers le camion, puis je suis Cara jusqu'au quartier médical.
Dehors, la neige tombe toujours, enveloppant tout le complexe d'un manteau blanc magnifique mais sinistre. J'ai toujours détesté l'hiver, mais jamais autant qu'à cet instant précis.
Le couloir est désert. Je suis seul, assis à même le sol, à fixer la porte du bloc opératoire en face de moi. Cela fait des heures qu'elle est entrée dedans avec quatre médecins et six infirmières Erudits. Je n'ai pas bougé d'un pouce, et je connais le moindre millimètre de cette porte qui me sépare d'elle.
Après m'avoir conduit à Tris, Cara est partie accompagner Zeke et Hana au chevet d'Uriah. Je ne les ai pas revus depuis. Christina et Amar ont accompli leur mission dans un temps record. Je n'ose pas imaginer à quelle vitesse a dû conduire mon ancien instructeur pour être aussi rapide. Surtout avec un temps pareil.
Pendant tout le temps qu'ils ont mis, je suis resté au chevet de Tris. Elle est toujours inconsciente, chose normale au vu de ses blessures et de la quantité de sang qu'elle a perdu. Sa plaie au bras est presque superficielle. Celle au crâne, elle aussi bénigne, est plus impressionnante car le cuir chevelu est connu pour saigner énormément.
Sa dernière blessure est la plus discrète en fait. La balle s'est logée dans son dos, tout près de l'aorte thoracique, lui brisant plusieurs côtes au passage. D'après les médecins, la balle est si près de la veine qu'une erreur d'un millimètre pour l'enlever provoquerait une hémorragie qui lui serait fatale.
Ce qui est presque « drôle » dans cette histoire, c'est que Tris est de groupe sanguin AB négatif. Très rare, il parait. Enfin, d'après Matthew, mais je ne mettrais pas ses dires en doute. Tris est unique, ça ne m'étonne pas alors qu'elle ait un groupe sanguin peu répandu.
Du coup, il a fallu lui trouver un donneur, car il n'y avait pas de poche de sang de ce groupe en réserve ici. Matthew a fait des recherches dans la base du complexe, et il a réussi à trouver quelqu'un de compatible.
Peter. J'ai eu du mal à y croire. Lui qui a voulu la tuer il y a quelques mois, il se retrouve à commencer sa nouvelle vie en sauvant peut-être la sienne. Le destin est farceur par moments.
Je suis seul à attendre que les médecins sortent, et ça me va très bien. Je ne suis pas en état de faire la conversation, même avec Christina ou Amar. Ils ont essayé de rester à mes côtés, au début. Mais je les ai ignorés. Pas sympa de ma part, mais je ne peux pas, pour l'instant. Au bout d'un moment, mon ancien mentor est parti rejoindre Georges, et Chris a prétexté devoir parler à Caleb. Ils ont compris qu'ils ne pouvaient rien pour moi, que la seule chose qui me sortirait de mon mutisme, ce serait sa voix à elle.
Si elle meurt, il ne me restera rien. Je serais seul pour toujours, et je ne peux pas l'envisager. Sans elle, je ne vois pas ce que je pourrais faire. Ma vie ne vaut pas le coup d'être vécue si elle n'est pas à mes côtés pour la partager.
Je repousse ces tristes pensées, je dois rester optimiste. Elle se bat de l'autre côté de cette porte, pour survivre. Le minimum que je puisse faire, c'est croire en elle, en sa force, en sa volonté.
J'attends donc, seul dans ce couloir blanc et froid, avec pour seule compagnie mes souvenirs et l'espoir de la retrouver.
