Chapitre deux : Eclaircissement

La salle du trône de la Giudecca venait de se vider de la majorité des spectres présents quelques instants auparavant. Les gardes refermèrent les lourdes portes sur eux, ne laissant qu'une dizaine de personnes dans ce lieu immense.

La réunion pour identifier les différents protagonistes de ce fléau avait été un succès. Il s'avéra que la boîte contenant la missive destinée à Hadès avait été confié par une âme défunte à Charon, spectre de l'Achéron et passeur du Styx. Elle s'en était servie comme paiement pour son passage et l'avait supplié de le faire parvenir au Dieu du monde souterrain comme présent. Un piège simple, mais d'une redoutable efficacité.

Le passeur n'avait pas cherché à en savoir davantage et une fois parvenu de l'autre côté de la rive, il avait donné la précieuse boîte à Valentine, spectre de la Harpie, qui l'emmena à l'intérieur de la première Prison. Avant d'envisager de le remettre à son divin destinataire, il s'était arrêté à la salle de repos pour pouvoir l'ouvrir tranquillement et en vérifier le contenu. Au regard de la richesse de l'écrin, Valentine fut un peu déçu de ne trouver qu'un seul petit parchemin cacheté, s'attendant d'abord à y voir un véritable trésor. Investigateur pour son travail, mais aussi de nature curieuse, il brisa le sceau.

Ne se doutant pas du sort qui l'attendait, il appela Sylphide, le spectre du Basilic, qui se trouvait également dans la pièce. Ils lurent tous deux la lettre et ils connurent le même destin que celui que Minos et de Rune eurent un peu plus tard, à la différence que les deux hommes tombèrent simultanément amoureux l'un de l'autre. Oubliant totalement la missive, ils quittèrent ensemble la salle et l'abandonnèrent sur la table qu'ils avaient occupée.

La pièce ne resta pas vide très longtemps, car Myu, spectre du Papillon s'était ensuite autorisé une petite pause et avait aperçut la lettre qu'il s'était empressé de lire à son tour. Constatant la gravité du texte et préférant éviter les ennuis, il préféra la laisser sur place et retourner à son poste le plus rapidement possible. Dans le couloir, il croisa Rhadamanthe en chemin et pour une raison inexplicable, il se mit à le suivre de loin.

La fatalité continua à s'abattre sur les Enfers avec Zelos, le spectre du Crapaud qui arriva dans la salle et qui s'approcha de la missive. Après sa lecture, il prit la boîte, y enferma son contenu et s'apprêtait à sortir pour l'apporter à Lady Pandore, espérant ainsi continuer d'être dans ses bonnes grâces, mais malheureusement pour lui, il vit apparaître Gordon, spectre du Minotaure et Queen, spectre de l'Alraune, marchant dans le couloir. Le choc de voir Gordon fut si intense qu'il laissa tomber la boîte sur le sol et sortit, l'air hébété, pour rattraper les deux hommes.

Finalement, c'est après tous ces passages que Rune tomba nez à nez avec le présent maudit et qu'il alla le présenter à Minos.

Au total, on dénombrait pas moins de six spectres qui avaient été victimes de la malédiction d'Aphrodite, dont certains parmi les plus puissants de l'armée d'Hadès.

Malgré la faible quantité de personnes présentes dans la salle du trône, un véritable brouhaha se faisait entendre, chacun amenant les responsabilités sur l'autre. Les répliques fusaient, dont certaines d'une violence inouïe et les bousculades n'étaient pas en reste.

Assisse tranquillement sur son trône, Pandore les regarda avec une pointe de lassitude. Elle tapa le sol d'un grand coup avec son trident pour exiger le silence. Ce qu'elle obtenue immédiatement.

« Messieurs, calmez-vous ! Vous énerver de la sorte ne résoudra strictement rien, bien au contraire. Maintenant que nous venons de tirer cette affaire au clair, j'aimerais que vous soyez un peu plus attentif à ce que je vais vous dire. »

Les spectres s'efforcèrent tant bien que mal de se calmer et écoutèrent le discours de leur dirigeante.

« Bien. Comme vous avez pu le constater, certains d'entre vous se retrouvent à présent dans une situation particulièrement délicate. Je demanderai donc un minimum de clémence en leur faveur, même si cela vous paraît insupportable. Me suis-je bien fait comprendre ? »

La voix de Pandore avait beau être douce et presque chaleureuse en cet instant, aucun spectre n'était dupe quant à la menace qu'elle laissait planer sur eux. Ils se contentèrent d'acquiescer, certains à contrecoeur.

« Pour en revenir à cette malédiction, je peux vous apporter de plus amples informations sur son origine. Le Seigneur Hypnos m'avait déjà parlé de cette histoire qui remonte avant la précédente Guerre Sainte. Vous savez tous que sa Majesté Hadès exècre l'amour et encore plus lorsqu'il s'agit d'un amour entre une divinité et un être humain. Jadis, la déesse Aphrodite était tombée follement amoureuse de l'un d'entre eux et voulut lui faire obtenir l'immortalité. Ce faisant, elle alla voir notre maître pour qu'il accepte de lui accorder cette faveur et qu'il renonce à obtenir l'âme de son bien-aimé, mais furieux, il ne l'entendit pas ainsi. Il refusa sa demande et ordonna à Thanatos de tuer l'homme en question. La déesse en fut anéantie et elle jura vengeance, mais la Guerre Sainte commença peu après et vous en connaissez le triste dénouement. Le Seigneur Hypnos pensait que sa colère s'était apaisée après la défaite de sa Majesté, mais au vu des derniers faits, je crois que, malheureusement, il n'en est rien. »

Le silence se fit lourd parmi les spectres.

« Je tiens cependant à vous remercier d'avoir intercepté ce piège destiné à notre Maître. Grâce à vous, il aura échappé à cette triste fatalité que cette Déesse lui réservait. Vous avez tous, d'une certaine manière, bien accompli votre devoir. La mauvaise nouvelle, c'est que j'ignore s'il existe un quelconque remède à cette malédiction. Mon frère se trouve actuellement dans un sommeil profond et les Dieux jumeaux veillent sur lui, je ne puis les déranger sans raison capitale. Il va falloir faire quelques recherches pour déterminer s'il existe ou non un moyen de vous tirer de ce mauvais pas. Certains d'entre vous iront consulter la grande bibliothèque au cas où il y aurait déjà eu une situation similaire parmi vos prédécesseurs. Cependant, je dois vous prévenir que les chances de trouver quoi que ce soit à ce sujet sont presque dérisoires.»

Cette dernière phrase provoqua un véritable tollé dans la petite assemblée.

« Pourquoi ne recherchons-nous pas l'âme qui a apporté cette maudite boîte ? Nous pourrions lui arracher de précieux renseignements ! » lança Eaque, furieux, les bras croisés sur son torse.

La plupart des spectres approuvèrent cette demande, mais Pandore brisa ce maigre espoir d'un tour de main.

« Navré, mais je suis certaine que cela ne servira à rien. Cette âme avait sans doute fait un pacte de son vivant avec la Déesse et elle a simplement remboursé sa dette en accomplissant sa volonté. Elle paye déjà pour ses crimes. Nous ne tirerons rien d'autres. »

Pandore claqua dans ses mains pour rétablir le silence que certains spectres, parmi les victimes, avaient brisé.

« Cela suffit ! Je vous promets de rechercher une solution pour vos sortir de cette situation embarrassante, mais faites un effort de votre côté pour ne pas vous gêner mutuellement. En attendant, vous pouvez retourner à vos tâches quotidiennes.»

« Pardonnez-moi, Lady Pandore, mais vous ne pouvez pas les laisser ainsi... » réagit Rhadamanthe en jetant un regard confus à Myu qui s'était doucement rapproché de lui durant le laïus de leur supérieure.

« Je crains que nous ne disposions pas d'autres alternatives pour le moment. Si cela peut aider les victimes à se contrôler, dites-vous bien que ce que vous ressentez envers vos compagnons d'armes n'est pas réel. Il s'agit uniquement d'un sentiment illusoire qui vous a été imposé de force. »

Pandore s'était levée de son siège et s'apprêta à s'isoler dans ses propres quartiers.

« Nous comprenons bien, mais c'est plus fort que nous et cela ne nous empêchera pas d'en souffrir. » murmura Minos, suffisamment proche pour que Pandore puisse l'entendre.

« J'en suis bien consciente, Minos, mais vous devrez prendre sur vous. Je ne peux rien faire de plus dans l'immédiat. » lui dit-elle, navrée.

Sous le regard désespéré de certains spectres, la redoutable dame des Enfers se résolut à prendre la parole une dernière fois.

« Allons, vous faites partie de l'armée de sa Majesté Hadès. Gardez cela à l'esprit, montrez-vous en digne et tâchez de résister ! »

Obéissant comme un seul homme, les spectres sortirent de la salle du trône. Seul deux d'entre eux abordaient une mine radieuse en marchant côte à côte. En effet, le sortilège ayant touché simultanément Sylphide et Valentine, ceux-ci se retrouvaient désormais dans leur propre monde, filant le parfait amour sous le regard envieux de certains et consterné des autres.

Gordon, accompagné de Queen, s'éloigna rapidement de Zelos, qui faisait mine de vouloir prendre la même direction que lui.

Myu papillonna autour de Rhadamanthe, essayant d'engager la conversation, mais le spectre du Wyvern ne l'entendit pas de cette oreille et lui ordonna de retourner à son poste, ce qu'il fit sans discuter, tout comme Charon qui n'était en rien affecté par le sort de ses compagnons.

Devant l'air affligé de Minos, Eaque s'approcha de lui et lui fit une petite tape sur l'épaule en signe d'encouragement et avec un petit sourire qui se voulait consolateur. Minos l'observa sans un mot, puis détourna la tête et partit en direction de son temple, accompagné rapidement par Rune.

Bien qu'étonné par le manque de réaction de son frère d'arme, Eaque n'insista pas et ne chercha pas à le rattraper. Minos n'était visiblement pas d'humeur à rechercher sa compagnie, préférant aller se réfugier dans sa demeure.

Pandore secoua la tête. Ses paroles semblaient n'avoir eu que très peu d'effets sur les spectres. Elle allait devoir gérer cette crise et la tâche s'annonçait vraiment ardue.


Sur le trajet du retour, Rune s'approcha subtilement de son supérieur et en profita pour l'observer à loisir. Minos regardait droit devant lui, l'air maussade et il détecta aussi sa colère, même si le spectre du Griffon essayait de le camoufler. Son mal-être fit écho au sien et il tenta une approche pour le réconforter.

« Seigneur Minos ? »

« Qu'y a-t-il encore, Rune ? Tu as une nouvelle malédiction à me donner ? » demanda le spectre du Griffon, le ton plus hargneux qu'il l'aurait souhaité en réalité.

Rune baissa la tête, honteux. Evidemment, Le Seigneur Minos lui en voulait et c'était parfaitement compréhensible. Il n'avait pas été capable de voir la menace au-delà de l'apparence inoffensive de la missive et son maître en avait payé le prix fort. C'était d'autant plus rageant qu'habituellement, il ne baissait jamais sa garde, mais dans sa hâte de vouloir bien faire, il avait mis de côté sa prudence et était tombé dans le piège de l'égocentrisme en essayant de tirer à lui tout le mérite de cette découverte.

« Je suis profondément désolé de vous avoir mis dans cette situation et de ne pas avoir su vous protéger. Je mérite la mort. »

Minos s'arrêta, légèrement surpris et se retourna vers son interlocuteur.

« Je ne veux pas ta mort, Rune ! À quoi cela me servirait-il si ce n'est qu'à me soulager sur l'instant. Où trouverai-je ensuite quelqu'un d'aussi qualifié que toi pour me remplacer dans mes fonctions ? Néanmoins, comprends bien que tu m'as mis dans une situation que je n'aurai jamais souhaité connaître. » grinça Minos.

« Pardonnez-moi ! Je ferai n'importe quoi pour me racheter à vos yeux.» s'exclama le spectre du Balrog, se baissant davantage devant le Juge.

Minos leva les yeux au ciel. Cela ne lui servait à rien de passer ses nerfs sur ce pauvre Rune. La faute venait exclusivement de cette affreuse Déesse qui n'avait pas accepté de perdre son amant et qui avait voulu se venger de la fatalité de la vie en s'en prenant au maître du monde souterrain. Quelle ineptie, quelle stupidité ! Sa majesté Hadès, dans sa grande clairvoyance, lui avait ouvert les yeux sur la vacuité de l'amour entre divins et mortels et tout ce qu'elle avait retenue était le geste et non le message qu'il avait voulu lui transmettre.

« Debout, Rune ! Retournons au temple ! »

La voix de Minos s'était adoucie et Rune le prit immédiatement comme un signe encourageant. À défaut de lui pardonner vraiment, son supérieur cherchait à passer outre ce fâcheux incident et voulait qu'ils continuent leurs contacts et leurs échanges comme avant.

Minos tourna les talons et poursuivit sa route tandis que Rune soupira en le contemplant. Son supérieur était assurément un homme d'exception. Un être aussi unique que magnifique. Sa compassion à son égard l'avait profondément touché, car il savait parfaitement que si une personne sous ses ordres à lui avait été responsable, il ne lui aurait surement pas laissé la vie sauve. Il s'empressa de le suivre avec un sourire et petit pincement au cœur.


Arrivé au temple du Griffon, Minos prit congé de Rune et partit rejoindre ses propres quartiers résidentiels. Si les logements de ses hommes étaient un peu vétustes pour les simples soldats et s'amélioraient en fonction leurs grades, ceux des trois Juges et Généraux des Enfers étaient dignes d'appartenir à une famille royale. La richesse et l'opulence étaient les maîtres mots de ces lieux. Le style architectural propre à la Grèce antique lui plaisait particulièrement. Il était intéressant de noter que le temple du Garuda et celui du Wyvern possédaient chacun un style différent en adéquation avec l'origine des créatures célestes qu'ils représentaient.

Minos était fatigué. Toutes ces émotions nouvelles lui mettaient les nerfs à rude épreuves et il avait une profonde envie de se reposer. Délaissant sa chambre à coucher, il prit une couverture et se dirigea vers la pièce la plus exposée vers l'ouest, la seule qui avait vue sur le temple du Garuda. Il s'assit sur un magnifique fauteuil installé entre de grandes colonnes et s'enroula dans le tissu soyeux. Oubliant le temps, il détaillait l'édifice voisin où son frère d'arme se trouvait actuellement.

Décidément, Lady Pandore ne comprenait rien. Comment résister à un être aussi parfait qu'Eaque ?


À suivre.


Un calme tout relatif dans ce petit chapitre explicatif (parce que Pandore aime bien faire des discours et donner des informations à ses alliés ou à ses ennemis), mais les événements vont s'accélérer et se gâter dès le chapitre suivant.