CH 2. Le message

Janvier 1994…

Il est des jours où la mer héberge les souvenirs heureux et ensoleillés des familles en vacances. Il en est d'autres où les morts retournent à l'océan en laissant les proches désemparés, devant un golfe clair où dansent les vagues. Ils scrutent désespérément les reflets argentés en espérant voir s'y dessiner, juste une dernière fois, le visage d'un être aimé…

Le mois de janvier était très froid. Et Mélissa frissonna. Charles murmura un mot à l'oreille de Laureen et s'approcha de sa sœur. Il passa son bras autour de son épaule et la ramena tendrement contre lui. Elle étouffa un sanglot.

Il ne dit rien et se tourna vers le large reportant son attention vers Herbert Norton qui au loin sur son petit bateau de pêche avait jeté l'ancre. La silhouette voûtée s'avança vers l'arrière de l'embarcation, portant contre son cœur l'urne qui contenait les cendres. Il ouvrit le récipient et fit un signe à l'attention de son second. La musique s'éleva dans l'air lourd de cette matinée comme si elle montait directement de la corne dorée d'un vieux gramophone.

Somewhere beyond the sea
Somewhere waitin' for me
My lover stands on golden sand
And watches the ships that go sailin'…

Maggie sentit son esprit s'échapper et revenir trente ans en arrière à ce bal où il l'avait emmené le soir même où il était rentré du blocus cubain. Et où il l'avait demandée en mariage…
Le lieutenant Norton ôta son chapeau dans un dernier hommage à son ami et répandit avec précaution ce qui restait de l'enveloppe humaine du capitaine Bill Scully sur la surface troublée de l'océan d'hiver.

- Et Laureen ? s'inquiéta Mélissa en murmurant dans le cou de Charlie. Et tes fils ? Ce sont eux que tu devrais serrer dans tes bras.
- Ca va aller, la rassura-t-il en jetant un œil sur Jack et Christopher.

Les garçons se tenaient tendus et un peu engoncés sur sa gauche, et Laureen posait ses mains sur leurs épaules avec douceur. A ce moment, elle tourna son visage vers lui et lui adressa un sourire confiant. Charlie sentit son cœur se remplir de gratitude pour elle, cette brune pétillante au regard généreux et déterminé qui avait transformé son existence, « sa femme »… Il disait « ma femme » comme elle disait « mon homme », mais ils ne s'étaient jamais mariés.
Elle était la femme de sa vie… Sa moitié sans laquelle il ne s'imaginait plus pouvoir vivre aujourd'hui.
Et il pensa à sa mère qui dormirait seule désormais dans un grand lit vide. Sa gorge se serra.

Somewhere beyond the sea
She's there watchin' for me
If I could fly like birds on high
Then straight to her arms I'd go sailin'…

Bill avec sa stature imposante s'était glissé entre Laureen et Dana. Charlie se pencha encore un peu et vit avec un sentiment de soulagement mêlé d'inquiétude que sa sœur parlait à voix basse avec leur mère. Il ne voyait pas bien Dana. Elle lui tournait légèrement le dos. Elles échangèrent quelques mots encore et soudain sa sœur se détourna vers le large, les yeux à l'horizon, dans un mouvement plein de raideur. Charles sentit son cœur se nouer. Cette posture droite et distante, pétrie de conventions et refoulant les émotions, ce corps dompté, ce visage fermé, il ne les connaissait que trop bien. C'était ceux qu'elle arborait lorsqu'elle décidait d'assumer seule ses problèmes. Charlie se jura qu'aujourd'hui, il ne la laisserait pas gérer ça toute seule. Il irait lui parler tout à l'heure. Il devait savoir de quoi elles avaient discuté toutes les deux.

Mélissa le tira de ses réflexions.
- Retourne près d'eux. Ils ont besoin de toi, de ta présence…
- Pardon ?
- Ta famille, Charlie. Les garçons ont besoin de leur père.
- Missy, tu es aussi ma famille. Quant à Jack et Christopher, Laureen est avec eux. Ne t'inquiète pas trop. Ils s'en remettront.
- C'est leur grand-père…
- Les enfants n'ont pas vu si souvent papa, tu sais.
- Justement. Ils n'ont qu'un seul grand-père paternel, et rien n'est plus lourd que le regret… De ne pas avoir eu le temps qu'on voulait avec celui qui est parti, de ne pas lui avoir dit ce qu'on a sur le cœur…
Il se pencha vers sa sœur aînée et lui caressa doucement la joue.
- Tu as des regrets avec Papa ? Des choses que tu aurais voulu lui dire ?
Elle soupira.
- Et toi Charlie ?
Il se referma comme une huître.
- Je ne crois pas que ça aurait changé grand chose… Nous étions trop loin l'un de l'autre.
- Parfois, on est plus près que ce qu'on croit…

It's far beyond the star
It's near beyond the moon
I know beyond a doubt
My heart will lead me there soon

- Il m'avait tracé une large route, une belle ligne droite en parallèle de la sienne, mais moi, je n'aime que les petits sentiers sinueux. Ca ne pouvait pas coller.
- Ce qui compte, ce n'est pas le chemin, mais avec qui on y va, Charlie…
- Alors laisse-moi rester près de toi…

We'll meet beyond the shore
We'll kiss just as before
Happy we'll be, beyond the sea
And never again I'll go sailin'

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Deux heures plus tard…

En dépit des efforts de leur mère pour insuffler un peu de vie aux discussions, le repas avait été pesant. Dès le dernier plat servi, Dana et Charles s'étaient réfugiés dans la cuisine pour s'éloigner de cette ambiance lourde.
Charlie prit un torchon, passa derrière Dana, et saisit le plat humide qu'elle venait juste de déposer sur le vaisselier. Si cela avait été Mélissa, il l'aurait probablement étreint gentiment pour tâcher de détendre son corps tout en tension. Mais voilà… Avec Dana, les gestes tendres ne jaillissaient pas avec la même facilité. Il y avait cette gène, cette pudeur et autre chose encore…
Pourtant s'il l'avait pu, il aurait voulu dénouer chacun des nœuds qui lui nouaient le ventre, lisser chacune des rides qui barraient son front. Il aurait voulu masser les muscles de son cou et lui murmurer des paroles réconfortantes. Si seulement il était capable de prendre sa douleur…

- Dire que ces mains si douées pour la vaisselle se gâchent à découper des cadavres pour confondre les criminels ! Quel gâchis !

Elle sourit… Tristement. Mais c'était un sourire quand même. Heureusement, il savait au moins faire naître ce sourire à défaut d'autre chose. Il s'enhardit et décida de passer outre sa réserve habituelle. Il se pencha vers la joue de sa sœur et déposa un rapide baiser sur sa peau douce. Il perçut son léger recul, sa surprise, et préféra se redresser rapidement pour retourner à son essuyage en affectant une mine appliquée.
Elle le dévisagea. Et il se sentit obligé de croiser l'expression de ses yeux bleus. Ils le détaillaient avec franchise et gratitude. Elle ne lui en voulait pas, au contraire. Rassuré, il décida d'aborder le sujet qui le préoccupait.

- De quoi parliez-vous avec Maman tout à l'heure ?
- De ce pour quoi mes mains sont douées d'une certaine manière…
Son regard se perdit au loin laissant Charlie perplexe. Et elle se replongea dans sa vaisselle avec une concentration qu'il suspecta être une tentative de botter en touche.
- Euh, c'est codé ?
Elle laissa passer quelques secondes au rythme de la rumeur de l'eau qui s'écoulait. Elle lui tendit une assiette et finit par murmurer :
- Je voulais juste savoir s'il était fier de moi… Je veux dire… malgré…
Sa voix mourut dans les bruits de vaisselle.
- … malgré ton choix de laisser tomber la médecine pour entrer au FBI.
- Je sais. C'est ridicule… et égoïste.
- Non… Non, je crois qu'on aimerait tous savoir… mais peut-être que nous le savons déjà…

- Un lieutenant ne doit jamais douter de son capitaine, Starbuck, intervint Mélissa contrefaisant la voix grave de leur père.

Elle venait d'entrer dans la cuisine et s'approcha de sa sœur. D'un geste assuré, elle la débarrassa d'un verre et de l'éponge, les posa un peu plus loin sur le plan de travail, et sans la moindre hésitation, elle prit sa sœur dans ses bras et l'enlaça de toute sa douceur. Comme pour partager avec elle ses forces vitales.
Et là, contre l'épaule de Mélissa, Dana ne put contenir davantage ses larmes et dans un sanglot, se laissa aller à sa peine.

- Il me manque déjà… et j'ai tellement peur de l'avoir déçu.
- Papa t'adorait, Dana. En fait, je crois qu'il nous aimait tous.
- Mmm…
- Oui. Tous ! soutint-elle avec autorité en se tournant vers Charlie.
- Missy, je t'en prie. Epargne nous le « tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes » : ça ne te ressemble pas de faire l'autruche !
- Tu confonds tout Charlie. Papa nous aimait. Mais nous n'étions pas vraiment ce qu'il attendait…
- C'est peu de le dire !
- D'accord, Charles ! Vas-y ! Soulage-toi de ton fiel. C'est sûrement le bon jour pour ça ! Tu me diras si tu te sens mieux ensuite, hein !
- Missy…
- Vas-y ! Ressors-nous le couplet que tu affectionnes tant…
- Tu es partie toi aussi, Mélissa !
- Et après ? ! C'est ce dont j'avais besoin ! J'avais besoin de liberté, tu avais besoin d'art et d'évasion et Dana avait besoin de justice ! C'était ainsi ! Et, en effet, malgré tout l'amour qu'il nous portait, il n'était pas prêt à ça. Notre père était donc juste un homme. Il n'est pas trop tard pour s'en rendre compte, l'accepter et faire notre deuil d'une image idéale…
- Je l'ai fait depuis longtemps ce deuil là…
- Alors Charlie, s'il te plaît, accepte maintenant de faire la paix avec lui, et laisse-nous lui faire nos adieux…

Une chape de plomb retomba au milieu de la cuisine.
Une légère sonnerie retentit, rompant le silence gêné qui s'était installé entre eux.
Dana saisit rapidement son téléphone portable, consulta son écran et s'excusa auprès des deux autres.
- Désolée, c'est Mulder. Je dois lui répondre.
Elle prit la communication et s'éloigna vers l'entrée de la maison tout en parlant très bas.
Mélissa et Charles se regardèrent en chien de faïence.
Finalement, il soupira et s'approcha de son aînée en ouvrant les bras.
- Pardonne-moi Missy. Tu as raison. Je suis un con ! Ce n'est vraiment pas le jour pour faire sa fête à Papa…
Il l'étreignit avec tendresse.
- Ce n'est pas le jour, mais tu n'es pas un con.
Elle se recula légèrement pour le regarder dans les yeux.
- Tu es en colère contre lui parce qu'il est parti sans te laisser le temps de lui parler vraiment, n'est-ce pas ?

- Charlie ?
- Je ne sais pas si j'aurais eu la force de lui parler vraiment…

- De lui parler de quoi ? demanda avec distraction Bill qui entrait dans la pièce avec la cafetière. Il avait l'air abattu.
- Oh. Rien de particulier.
- Et toi ? Ca va, Bill ? demanda gentiment Mélissa.
- Ouais, ouais. Ca ira. C'est pour Maman que je m'inquiète. C'est dur pour une femme d'être seule de nos jours.
Mélissa ne releva pas la remarque un tantinet machiste. Typique de Bill. Mais malgré son grand costume de capitaine et ses airs fiers, son frère n'en menait pas large. Ce n'était pas dans sa nature de s'étendre sur ses sentiments, mais de toute la fratrie, il était probablement le plus affecté à double titre : vis à vis de son père, il avait toujours été « le successeur », « l'héritier » en suivant avec respect et passion les traces du « Capitaine ». Et il avait toujours été particulièrement protecteur à l'égard des femmes de la tribu Scully, a fortiori lorsqu'il s'agissait de sa mère. Dans son esprit, c'était simplement son rôle. Et cela ne devait pas être autrement… Aujourd'hui, il se sentait investi d'une nouvelle responsabilité qu'il entendait bien assumer, mais dont il se serait volontiers passé.
Comme en réponse à ses pensées, Dana arriva dans son dos et lui prit la main.
- On sera tous là pour elle, Bill. Il n'est pas question de la laisser seule.

Les certitudes de Dana l'agaçaient parfois, mais ce jour là, elles lui firent du bien. Avec pudeur, il pressa discrètement les doigts fins de sa sœur et s'en détacha pour déposer le récipient encore chaud sur la table. S'il avait su quoi dire à cet instant, il ne l'aurait pas pu : sa gorge était nouée. Dana n'insista pas, respectant le chagrin que son frère voulait si manifestement leur dissimuler. Il s'empressa de détourner ses yeux humides vers la fenêtre où le paysage n'offrait qu'une vue tourmentée et nuageuse. Sur l'eau, on naviguait à vue…

Ce fut le moment que choisit Maggie pour pénétrer à son tour dans la cuisine qui avait toujours été la pièce la plus chaleureuse de la maison.

En passant le pas de la porte, elle se remémora qu'avant, c'est là que ses enfants venaient lui raconter leurs journées d'école pendant qu'elle préparait les repas. Chacun avait son style.

Bill arrivait, tonitruant, en quête d'approbation et de félicitations, mimait ses exploits sportifs, ronchonnait contre un camarade ou un professeur et repartait aussi vite un goûter à la bouche pour jouer dehors avec ses copains.

Mélissa, en seconde Maman, prêtait toujours main forte à sa mère mais en profitait pour tenter de la convertir à ses rêves, aux idéaux qu'elle défendait avec une conviction inébranlable. Au début Maggie souriait devant la fougue de son aînée, riait de ses élans… Avec le temps, elle avait du apprendre avec elle la tempérance : Mélissa n'entendait pas rentrer dans le rang et le développait haut et fort en particulier devant son père. Margareth tentait de ramasser les pots cassés après les repas parfois houleux. Mais aujourd'hui, sa fille avait gagné en sagesse. Mélissa… « la bien-aimée »…

Charlie, lui, venait s'émerveiller avec elle. Il lui racontait pendant des heures la beauté d'un poème qu'il venait de découvrir, lui contait avec moultes détails les scènes de son collège – Charlie avait toujours eu un talent particulier pour noter le geste furtif, le regard en coin, la petite chose en plus qui conférait à ses récits une saveur unique. Il était le sensible de la famille, celui qui lui avait un jour déclaré qu'au sein des Scully, il était « hors-sujet »…

Et puis il y avait Dana. Dana qui venait l'aider systématiquement, qui pouvait rester très longtemps sans rien dire à ses côtés. Elle n'avait pas peur du silence. Et puis, parfois, elle ouvrait la bouche et en quelques mots, elle résumait l'essentiel en une simple remarque, en une question. Et Maggie savait que sa fille lui avait livré son cœur. Elles échangeaient un regard, se souriaient. Et c'est ainsi qu'elles communiquaient. Au fil des années, c'était parfois devenu plus dur. La force de Dana était aussi sa faiblesse. Elle ne voulait pas peser sur les autres, tentait de faire face, seule, à ses mystérieuses interrogations. Il y avait quelque chose en elle que Maggie n'avait jamais réussi à percer.

Elle balaya la salle et posa un regard attendri sur chacun de ses quatre enfants. Elle sentit l'émotion la submerger sous l'œil inquiet de Bill, le regard doux de Mélissa, le sourire tendre de Charles et le visage grave qui la transperçait de Dana.
Son mari avait quitté le monde terrestre, mais il lui avait laissé le plus beau des héritages : ces quatre là ! Trois rouquins et un châtain. Dieu qu'ils étaient différents ! Mais en même temps, ils appartenaient à un tout indivisible comme les quatre éléments du Monde :

Mélissa et sa fougue, ses passions et ses colères, était le feu…
Bill qui ne vivait vraiment qu'en mer comme son défunt mari : l'eau…
Dana, solide comme un roc, pragmatique, présente, fidèle jusqu'à l'extrême : la terre…
Charlie, ses rêves, sa légèreté mais aussi son besoin de mouvement, de communiquer : l'air…

Sa fille cadette avança d'un pas, la prit dans ses bras et la serra contre elle sans rien dire.
Margareth inspira profondément, et l'étreint à son tour alors que les trois autres s'approchaient comme pour former un cercle protecteur autour d'elle.
Quand elle se redressa, un large sourire mélangé s'affichait sur son visage : elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer : c'était comique, en fait : elle contempla Dana avec émoi… car sa plus-si-petite-Starbuck, celle qui se souciait tant de ce que pensait son Achab de père, rejouait exactement la même partition que son paternel…
Au silence près,
au geste près,
au souffle près…
jusqu'à cette déclaration fidèle à l'original dans son intensité comme dans sa rareté à un mot près : « Je t'aime, Maman »…

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2 jours plus tard…

- N'accepte les possibilités extrêmes que si elles te mènent vers la vérité, conseilla Mulder avec prévenance.
Sa colère était retombée, mais Dana le vit quitter la chambre du motel avec un certain malaise. Il l'avait engueulée comme une gamine ! Et elle en éprouvait d'autant plus de honte qu'elle se sentait elle-même comme une môme prise en faute. En faute d'avoir cru aux possibilités extrêmes dont son coéquipier l'abreuvait pourtant jour après jour… C'était quand même un comble ! Et il s'était permis de la juger. Elle sentit la moutarde lui monter au nez, tout en se demandant contre qui elle était le plus en colère : Mulder et sa condamnation sans nuance ou elle qui s'était laissé aller à accepter un phénomène irrationnel.
Et pourtant, elle l'avait vu ! Et elle avait entendu Boggs fredonner le refrain de ses parents. Et pourtant, les indications qu'il leur avait dispensées l'avaient bien menée au repaire du ravisseur.
Tout cela méritait tout de même que l'on étudie les signes d'un peu plus près, non ?…

Elle pensa à Mélissa et à sa manie de chercher les signes partout. Souvent, ça l'avait fait sourire. Ce soir, elle avait envie de lui en parler. Elle saurait la comprendre.
Elle composa le numéro de sa sœur, pleine d'espoir.

- Allô ? Une voix masculine familière répondit.
- Charlie ? C'est toi ?
- Oui, Dana. Missy nous a proposé de camper chez elle pour nous éviter de repartir de nuit. On était tous crevés.
- Ah… Très bien.
- Ca va ? Tu arrives à bosser malgré… Il laissa la fin de sa phrase en suspension.
- Euh, oui… Enfin, ajouta-t-elle dans un élan de sincérité, ça me travaille tout de même.
- Je comprends. En fait, j'aurai cru que ça t'aiderai à ne pas y penser.
- Moi aussi, j'aurais cru… murmura-t-elle avec un brin d'amertume. Missy est là ?
- Non, elle préférait rester avec Maman ce soir.
- Ah… Une immense déception l'envahit. Oui, bien sur. C'est mieux ainsi. On peut toujours compter sur elle pour faire ce qu'il faut au bon moment ! J'aurais du y penser.
- Toi aussi frangine, tu sais faire ce qu'il faut.

- Dana ?
Il y eut un flottement entre eux. Elle se reprit.
- C'est pas très important de toute façon. Je rappellerai plus tard.
- Non, attends !
Il n'était pas né de la dernière pluie, et le désarroi de Dana était perceptible dans sa voix en dépit de sa fichue obstination à vouloir tout maîtriser. Elle avait besoin de parler.
- Je suis là, moi…
- Euh…
- Allez Starbuck, dis-moi…
En entendant le surnom que lui donnait son père, elle se troubla.
- Promets-moi de ne pas te payer ma tête, Charles.
C'était une entrée en matière très inhabituelle pour Dana. En temps normal, c'était plutôt Mélissa qui adoptait ce genre d'introduction sur la défensive.
Il jura docilement.
- Promis.
- Tu ne le répéteras pas ?
- Si c'est ce que tu veux… Ca ne fera qu'un secret de plus que nous garderons pour nous. Maintenant, je suis entraîné.
Cela aurait pu être un reproche, mais son ton était doux.

Malgré elle, Dana sentit les larmes lui monter aux yeux.
Leurs secrets…
Un moment, elle avait envisagé d'en parler à son père. Mais c'était au-dessus de ses forces. Trop dur…
Comment la regarderait-il après ?… Il avait suffit qu'elle préfère le FBI à la médecine pour que, déjà, elle puisse lire la désapprobation au fond de ses yeux. Alors s'il avait su…
Et aujourd'hui, il était trop tard.
A moins que…

Charlie attendait, patiemment. Elle commença à raconter, un peu hésitante. Elle avait davantage l'habitude de se confier à Mélissa.
- Mon coéquipier et moi, nous avons été appelés pour interroger un certain Luther Lee Boggs.
- Ca me dit quelque chose ce nom.
- C'est bien possible. C'est un tueur en série. Il va passer sur la chaise électrique dans quelques jours.
- Tu as de drôles de fréquentations, Clarice…

Elle sourit à l'allusion de son frère. Lorsqu'elle avait annoncé son intention d'intégrer le Bureau, il avait été le seul à la féliciter immédiatement. « Clarice Starling va pouvoir aller se rhabiller, avait-il déclaré solennellement, tu seras la meilleure ! ». Ce jour là, il s'était levé et avait fait le tour de la table pour l'embrasser alors que Mélissa et Maggie la regardaient avec consternation et que son père et Bill se renfrognaient et préparaient déjà leurs arguments pour une attaque en règle. Charlie l'avait soutenu avec une foi inébranlable pendant cet interminable repas et elle lui en était encore infiniment reconnaissante.

- Ce qui est moins drôle, c'est qu'il prétend pouvoir entrer en contact par télépathie avec le ravisseur d'un couple d'ados… et qu'il veut négocier son savoir supposé contre l'annulation de son exécution.
- Sale type… Il laisserait crever des gamins ?
- Il tentera n'importe quoi pour sauver sa vie…
- Mmm…

Il perçut une réticence dans son silence. Peut être même de la détresse…
- Dana, qu'est-ce qu'il y a ?… C'est ce tueur ? Il te fait peur ? demanda-t-il gagné par une sourde angoisse.
Elle soupira et lâcha d'un coup.
- J'ai vu Papa !
- Pardon ? !
- J'ai vu papa alors qu'il était déjà mort.
- Mais… Tu étais bouleversée sûrement, non ?
- Non, non, protesta-t-elle. La première fois, je ne savais même pas qu'il avait eu un infarctus.
Tous les sens de Charlie se mirent en alerte.
- La première fois ?
Elle expliqua, non sans éprouver une terrible gêne en décrivant les derniers événements.
- Papa et Maman venaient de partir. Nous avions dîné ensemble pour Noël. Je me suis endormie devant la télévision. Et c'est là que je l'ai vu… Il était assis en face de moi. Il parlait… Enfin, il essayait de me parler, mais moi je n'entendais rien… Et puis le téléphone a sonné. Et maman m'a annoncé la nouvelle. Je me suis retournée vers le fauteuil où je l'avais vu mais il n'était plus là…
- Je suis désolé, Dana.
- Ce n'est pas fini. Lorsque je suis allé voir Boggs…
- Le fou furieux ? Quel est le rapport ? !
- J'y viens. Au moment où nous prenions congé, il s'est mis à fredonner…
- Oui ?
- C'était « Beyond the sea », Charlie…

- Je l'ai entendu comme je t'entends.
- Moi aussi, Dana, j'ai entendu cet air toute la journée, avança prudemment son frère.
- Mais là, c'était Papa ! Il me regardait ! Il m'a appelé « Starbuck », Charlie, et m'a demandé si j'avais compris son message ! Boggs veut me délivrer un message de Papa !
- Pardonne-moi de te demander ça mais comment peux-tu croire que ce type possède le moindre pouvoir pour communiquer avec l'au-delà ?
- Il l'a déjà prouvé une fois.
- Tu plaisantes ? !
- Non, je t'assure. Il nous a décrit l'endroit où étaient retenus les mômes et je l'ai retrouvé en suivant ces indications…
- « Je » ? Tu n'étais pas seule tout de même ?
- Ca n'est pas le problème ! se hérissa-t-elle. Je viens déjà de me prendre un savon par Mulder ! Tu ne vas pas t'y mettre !
- Ton partenaire ? Il a raison. Tu prends des risques, Dana…
- C'est ma vie ! Et puis, j'avais de bonnes raisons de le faire. Des risques, j'en ai toujours pris et tu en sais quelque chose !
- Justement !

- …
- Bon, je crois que ça suffira pour ce soir.
- Non !

- Attends ! Excuse-moi ! Je m'inquiète un peu, c'est tout. Mais tu as raison : tu as toujours pris les bonnes décisions. Parle-moi. Que veux-tu faire, maintenant ?
Elle soupira.
- Je n'en sais rien en fait. J'espérais que peut-être Mélissa pouvait m'aider à démêler un peu les choses.
- Et ce n'est que moi…
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, Charlie. En fait… Je suis contente de t'en avoir parlé.
- Je n'ai pas été d'un grand secours.
- On ne cherche pas toujours des réponses en se confiant aux autres…
Il sourit. Et compléta.
- … On a parfois juste besoin d'être écouté pour trouver ses propres réponses à l'intérieur de soi-même.
- Oui. C'est exactement ça, observa Scully un peu surprise. Comment… ?
- J'ai la chance de vivre avec une femme merveilleuse qui m'a pas mal briefé sur le fonctionnement des cerveaux du deuxième sexe, à vrai dire ! expliqua-t-il avec légèreté.
Elle rit. Ca lui fit du bien.
- Merci, Charlie.
- N'hésite pas à me rappeler, s'il te plaît.
- Oui. D'accord.
- Bon, ben… Bonne nuit alors.
- Bonne nuit…

Il raccrocha et resta un moment, immobile, presque tétanisé sur sa chaise. Il murmura tout bas, pour lui-même.

- Un tueur en série… Un tueur en série ! Tu vis une drôle de vie, Dana… Mais il y a une raison à tout ça, n'est-ce pas ?...

Il prit sa tête dans ses mains et pleura en silence.

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5 jours plus tard…

Il avait sauvé la vie des enfants en lui révélant la nouvelle planque. Il lui avait même sauvé sa vie à elle avec cette mise en garde « Evitez le diable !». Et d'une certaine manière, on pouvait se dire que Mulder était à l'hôpital parce qu'il n'avait pas pris en considération ses avertissements.

Mais le diable, c'était lui. Il avait tué. Des gens. Des innocents. Par dizaines. Et maintenant, il voulait qu'elle assiste à l'exécution.

« Soyez mon témoin. Et lorsque je serai sur la chaise électrique, je vous délivrerai le message de votre père »…

Elle jeta ses clés sur le meuble de l'entrée, appuya machinalement sur le bouton rouge de son répondeur qui clignotait, et s'effondra sur la table en enfouissant son visage dans ses bras.

Elle était perdue… Elle se sentait terriblement seule…

Une voix chaleureuse mais un peu tendue s'éleva au milieu de la pièce.

« Dana, tu es là ? C'est moi. Charlie.
Bon, j'espère que tu auras mon message à temps.
Ecoute, j'ai bien réfléchi à tout ce que tu m'as dit. Cet homme, ce Luther Lee Boggs, il est dangereux. Je ne sais pas ce qu'il va faire ou te demander, Dana. J'ignore si ce malade veut te pourrir la tête, profiter de la vision d'une belle femme ou juste expérimenter avec toi le plaisir de la manipulation… Mais je suis convaincu qu'il ne t'apportera que souffrances et doutes. Ca ne peut pas être ça, le messager de Papa.
Papa n'était pas parfait mais il y a une chose dont je suis sur et tu ne me contrediras certainement pas là-dessus : il était malade à l'idée que tu te mettes en danger. Alors, s'il avait vraiment quelque chose d'important à te dire, Starbuck, il aurait préféré se taire à jamais plutôt que de choisir un messager qui pourrait te faire souffrir d'une manière ou d'une autre… »

Elle sentit tout d'un coup son cœur se gonfler sous l'émotion. S'alléger du poids terrible du doute. Il avait raison !

« … Et si tu redoutes de laisser passer le message du Capitaine, dis-toi que c'est Mélissa qui est dans le vrai. Peu importe s'il était fier ou pas, peu importe si nous avons pu lui parler comme nous l'aurions aimé, je suppose que la seule chose qui compte, c'est que nous étions ses enfants.
Crois-moi : il n'y a rien de plus inestimable dans la vie d'un homme que ses enfants…
Dana… C'était notre père… Et tu étais inestimable pour lui.
Et ça, c'est la seule vraie réponse à toutes tes questions. N'attends pas d'autres messages.
Et surtout, protèges-toi de cette vermine parce que je t'aime.
Et ça, c'est MON message ! Parce que dans tout ça, il ne faudrait pas passer à côté des messages des vivants, frangine…»

Elle aurait voulu l'embrasser ! Son frère ! Grâce à lui, elle respirait à nouveau…
Elle composa son numéro. Il était sur répondeur. Elle inspira un grand coup.

« Charlie ? C'est Dana. J'ai… J'ai bien reçu ton message. Enfin… tes messages. Je voulais juste te dire… Merci ! Merci pour tout.
Et… idem ! »

Elle essuya ses larmes, se sourit dans la glace et saisit sa veste. Elle avait mieux à faire qu'assister à une exécution ce soir.
Il y avait quelqu'un auprès de qui elle voulait être à cet instant… Un vivant, qui était toujours à ses côtés, dans les bons comme dans les mauvais jours, et là, il l'attendait à l'hôpital…