Note:

Bonsoir.

Comme promis, nous vous livrons notre premier chapitre de notre fic " spéciale " qui a suscité pas mal d'intérêt - nous sommes flattées -. Nous sommes désolées de ne pas vous répondre cette fois-ci personnellement, mais nous nous rattraperons la prochaine fois.

Je - Mush... - tiens à préciser que je resterai assez évasive sur certains points d'évènements et aspects de la personnalité d'Edward mais ne vous inquiétez pas, ça s'éclaircira avec le temps. L'ambiance a été choisi aussi par rapport à un auteur du XXème pour qui j'ai eu un coup de coeur il y a quelques mois: Julien Gracq qui a repris dans son œuvre le thème du romantisme noir que nous essayons de vous retranscrire ici tout en étant attachées à Jane Austen. Ce qui peut paraître maladroit; ce n'est pas un truc facile à faire lol

Sur ce, nous vous souhaitons une agréable lecture, bizouxxx et à dans 15 jours!


Première partie: La Nouvelle Héloïse

***

*

Carlisle, mon très cher guide.

Après près de douze jours de voyage infernal et peu confortable, nous sommes enfin arrivés. Et je l'ai enfin rencontré.

Je ne sais pas pourquoi j'exprime un quelconque intérêt ou soulagement avec un adverbe tel que " enfin ", peut-être est-ce parce que je vois désormais de quoi tu parlais lorsque tu évoquais sa peau laiteuse, sa voix cristalline, la carnation de ses joues... Tu as juste omis un accent sur son caractère de petite fille riche, hautaine et presqu'aussi froide que moi et surtout, cette fâcheuse tendance qu'elle a à faire sortir de ses gons son interlocuteur, en l'occurrence, moi. Cette femme est la réincarnation de Lilith (1), dans quoi m'as-tu entraîné? Pourquoi tant de souffrance et d'acharnement à mon encontre?

Je suis certain que tu te demandes comment s'est passé notre premier entretient. Je te rassure, il a été plus court que je ne l'aurais cru - je crains seulement demain, lorsque mon combat personnel débutera -. Elle m'attendait dans le Petit Salon - quelle demeure obscure... Je n'aurais pas entendu son coeur battre, j'aurais eu des doutes sur son humanité - et elle m'attendait sans chaperon! Mais j'imagine qu'à l'instar des trois précédents précepteurs, celle-ci a fui sa compagnie. A peine étais-je entré qu'elle me jaugeait déjà. Comment peut-on avoir un a priori sur une personne que l'on ne connaît pas? Comment la condamner sans appel alors qu'elle n'a même pas ouvert la bouche, ni prononcé le moindre mot? Comment a-t-elle pu avoir un jugement sur ma personne juste en étant dans la même pièce que moi? Car c'est ce qu'elle a fait, assurément. Tu aurais vu son regard méfiant! Tu aurais vu son attitude! Par l'Enfer, pourquoi m'avoir envoyé là? Ne te suis-je pas un tant soit peu cher?

Il est vrai que si je réussis la mission que vous m'avez confié, je pourrai être fier de moi et avoir ce que je vous demande depuis toutes ces années, mais là, Carlisle... Là... Je suis comme Tantale (2) qui se penche sur le fleuve, la soif lui déchirant la gorge, et qui vois le breuvage disparaître. Je suis un supplicié que tu as condamné à la pire des tortures!

Elle est là, en ce moment même, quelque part dans une pièce au dessous de moi, son odeur est partout, quoi que je fasse, son odeur est là et le pire, c'est qu'elle ne m'a pas immédiatement oppressé. Il a fallu que j'aille à la bibliothèque pour cela. Je me suis rendu compte que c'était la pièce qui s'attenait à ses appartements. Cette senteur de fleur qu'elle dégage m'a de suite assailli. Elle était partout, quoi que je faisais, quoi que je touchais, elle était là. Ma gorge était pleine de venin, mes mains tremblaient et j'ai dû quitter la salle d'étude plus rapidement que je n'aurais voulu, sans regarder le moindre ouvrage. J'ai erré longtemps dans le dédale des couloirs du manoir, mais mes sens étaient tous en alerte, alors je me suis réfugié dans les écuries. Seul le sang de cheval n'a presque pas d'emprise sur moi, à cause de son goût incipide et âcre. Quel dommage, d'ailleurs. Sachant la puissance et la majesté de l'animal, cela aurait pu être un breuvage des plus exquis.

J'y suis resté de longues heures, j'ai écouté la pluie tomber, les vagues se fracasser sur les falaises, le tonnerre gronder au loin, mais son visage était déjà incruster dans mon esprit. Son visage... Et sa fragrance. Troublante. Obsédante. Démentielle.

Oh oui! Carlisle. Pourquoi m'avoir infligé cela?

Je crains fort que tu ne doives bientôt m'autoriser à chasser par mes propres moyens. Les fioles ne sont qu'un pauvre substitut et ma soif ne s'apaise pas.

En espérant avoir bientôt de vos nouvelles.

Fidèlement tien,
E.A.M

***

*

Le jour se levait lorsque je cachetai ma lettre et soupirai en me tournant vers ma chambre plongée dans une semi obscurité. Je pris une fiole de sang d'une main incertaine du petit coffret posé à côté de moi et contemplai un instant les cinq vides échouées sur le bureau. Ma sixième fiole en l'espace d'à peine huit heures. Alors que c'était la ration de trois jours de survie.

Je regardai autour de moi, cherchant une aide inespérée, un conseil, un avertissement, un retour à la raison alors que je serrai dans ma main froide la fiole salvatrice, autant pour elle que pour moi. Mes yeux furent attirés par un regard doux et bienveillant. Celui de Renee de Winster, me surplombant dans sa robe pourpre, un livre et une croix finement travaillée dans sa main droite. Je restai un moment à scruter ce visage qui ressemblait tellement à celui de ma pupille et finis par porter la fiole à mes lèvres lorsqu'on toqua doucement à la porte.

Je sursautai et jetai ma fiole pleine et celles qui étaient vides dans le coffret, puis allai défaire nerveusement le lit.

" Entrez. " Dis-je d'une voix quelque peu tremblante.

Jessica poussa les portes sans un mot, munit d'un plateau où se trouvait une samovar, une tasse en porcelaine, des oeufs et du bacon qui me donnèrent la nausée, puis alla le poser délicatement sur le bureau sans un mot et sans me regarder, après avoir esquisser une révérence.

Je la regardai s'affairer autour de la cheminée où le feu était en train de mourir et entendis les battements assez réguliers de son coeur. Je contemplai ses mains blanches et fines, sa taille moyenne, la blondeur de ses cheveux retenus en chignon au bas de la nuque, la noirceur de son uniforme qui contrastait avec son épiderme. Elle dût sentir mon regard posé sur elle car elle se retourna un instant vers moi et rougit lorsqu'elle rencontra mon regard. Mais cela ne m'affecta pas comme cette odeur qui m'avait assailli la veille, dans la bibliothèque.

" Miss Swan vous attend dans une heure, Monsieur. Elle est déjà dans la salle d'étude, mais elle vous laisse le temps de vous restaurer. Me dit-elle en finissant de mettre des bûches dans l'âtre.

_ Elle y est déjà? Elle doit être levée depuis un moment, alors. M'étonnai-je.

_ Oui, Monsieur. Miss passe beaucoup de temps dans les jardins et les écuries. C'est là tout son univers depuis que Monsieur Black est parti... "

Elle s'interrompit brusquement et se figea, le coeur manquant un battement. Elle me jeta un regard inquiet et balbutia des excuses que j'eus peine à comprendre.

" Y a-t-il un problème? M'enquis-je.

_ Ne lui dîtes pas que je vous en ai parlé, Monsieur. Je pourrais perdre mon emploi...

_ De quoi donc?

_ De... Monsieur Black. "

Malgré moi, je fronçai les sourcils.

" Je vous en prie, Monsieur! Paniqua-t-elle devant mon silence.

_ Qui était-ce?... Un prétendant? Un amant? "

La perspective qu'Isabella Mary Swan ait connu quelque chose avant moi malgré son jeune âge, me déplut fortement.

" Je ne peux rien dire, pardonnez-moi! "

Elle s'inclina devant moi et sortit sans un mot de plus, le coeur battant lourdement contre ses côtes.

Ainsi donc, ma pupille était sans doute moins froide qu'elle ne laissait paraître. Il allait me falloir l'aide de Julie d'Etanges (3) pour tenter de lui délier la langue.

***

*

Une heure plus tard, je passai une main nerveuse dans mes cheveux et entrai, en refermant ma main sur mon exemplaire de La Nouvelle Héloïse. Je me figeai un instant, inspirant par la bouche, les yeux mi-clos, attendant de m'habituer à cette odeur. Car c'était sans doute cela la clef, nul doute là dessus: la patience.

Elle lisait à côté de la fenêtre et ne semblait pas avoir fait attention à ma présence. Je me raclai la gorge et m'inclinai légèrement lorsque son regard froid et ennuyé croisa le mien.

Les battements de son coeur me berçaient comme une élégie, m'emmenant sur mon propre chemin de croix, m'appelant à lui, me tentant de le goûter ne serait-ce qu'un tout petit peu.

" Bien le bonjour, Miss. Dis-je d'une voix enrouée.

_ Bonjour à vous. "

Je m'avançai et vins m'assoir sur une chaise à quelques pas d'elle. Elle me regarda faire et contempla un instant le titre de l'oeuvre que j'avais choisie en haussant un sourcil.

" Jean-Jacques Rousseau?

_ Vous avez quelque chose contre la littérature française, Miss? Répliquai-je sur un ton acerbe, tenant de faire abstraction des battements de son coeur.

_ Aucun. D'autant lorsqu'il s'agit d'un écrivain ayant appartenu au mouvement des Lumières. "

J'eus un rictus et la contemplai un instant alors qu'elle faisait tranquillement de même.

" Je procède par discussion. Nous converserons sur cette oeuvre durant deux heures tous les jours pendant deux semaines et j'enverrai mon compte rendu à votre père quant à vos connaissances. Tout écart de votre conduite lui sera également mentionné, naturellement.

_ Naturellement. Répéta-t-elle d'une voix calme.

_ Parfait. L'avez-vous lu? Lui demandai-je en lui tendant le livre.

_ Oui, une fois. Je ne saurais en souffrir la relecture. "

J'inspirai profondément pour m'inciter au calme. Aucune prière ne me sauverait de cette impasse: seuls la résignation, l'abstinence et le désintéressement seraient la clé de mon salut et exauceront mon voeu.

Mes yeux s'égarèrent un instant une fois de plus sur sa poitrine mise en valeur et remontèrent jusqu'au creux de nacre entre ses deux clavicules. La peau y avait l'air si tendre...

" Que pouvez-vous m'en dire? " Murmurai-je en détournant mon regard.

Elle n'eut pas l'air d'avoir conscience de mon trouble car elle enchaîna platement:

" Jean-Jacques Rousseau explore les valeurs morales d'autonomie et d'authenticité, fidèle au mouvement révolutionnaire français ; décrit l'exaltation des sentiments avant d'obliger son héroïne à suivre le chemin tout tracé que lui offre la société ; et tout se termine dans la plainte des personnages qui, au fond, se complaisent bien dans leur malheur.

_ Est-ce là votre avis personnel? Une oeuvre dramatique et légèrement masochiste?

_ Et j'ajouterais ennuyeuse. Je pourrais évoquer l'amour, mais cette part ne me parait pas digne d'intérêt ; thème bien trop récurrent de la littérature. "

Sa réplique me laissa un moment perplexe et j'étudiai durant quelques secondes les traits impassibles de son visage, au son de la pluie qui tombait moins fort que la veille et du tic tac de l'horloge posée sur l'antre de la cheminée.

" Ce n'est pas l'un de ceux qui a le plus votre faveur? Lui demandai-je, toujours dans un murmure.

_ Non, en effet. "

J'eus un petit sourire et me redressai vaguement alors que son regard vagabonda vers la fenêtre qui surplombait le parc.

" Que dire de l'héroïne?

_ Julie, démarre comme une imbécile au sens latin populaire du terme (3) - celui qui, à mon sens, est tout sauf une insulte. Puis finit par se conformer aux règles que lui impose la société.

_ Ce n'est pas aussi simpliste. " Rétorquai-je, agacé.

Comment pouvait-on décrire l'héroïne rousseauiste en seulement deux phrases?

" Bien entendu. Voilà une réponse à laquelle je m'attendais ; je vous en prie, inculquez-moi la manière dont la société aimerait que je vois cette œuvre. Répliqua-t-elle un peu moqueur, sans quitter des yeux la fenêtre.

_ Ce n'est pas l'avis de la société que je vous demande, mais le vôtre propre. Cependant, peut-être que le sujet du roman ne sied pas à votre pudeur. "

Je me maudissais intérieurement lorsque mes derniers mots sortirent de ma bouche. Ce n'était ni l'endroit ni le moment de la provoquer. Elle pourrait mettre nos deux existences en danger rien qu'en s'approchant un peu trop près de moi ou en faisant un geste délibéré qui accentuerait sa fragrance.

" Mon avis, je vous en ai fait part. Qu'attendez-vous de plus?

_ Que vous argumentiez! Que vous défendiez votre point de vue! Il est facile de dire des mots mais il ne l'est pas de débattre avec. Cette œuvre a bouleversé le siècle passé, je vous demande juste en quoi. Mais peut-être est-ce trop dur pour vos connaissances qui semblent aussi solides qu'un brin de paille en pleine houle! " M'emportai-je, malgré moi.

Elle se tourna vers moi, ennuyée et eut un sourire.

" Faîtes-moi part du votre, je me chargerai d'en débattre. "

Je me penchai vers elle, mais pas trop pour ne pas être plus affecté par son odeur et lui dis:

" C'est moi le précepteur. C'est moi qui vous écoute et vous juge, pas le contraire.

_ Un débat ne se fait-il pas à deux? Vous me semblez avoir une étrange conception de ce mot.

_ Il me faut d'abord juger de vos connaissances. Je ne converse pas en profondeur de Littérature avec une personne qui ne le mérite pas.

_Oh, je vois, je doute donc qu'un jour on en parvienne à ce niveau... Question de sexe. Vous voulez que je débatte... Non, le mot me parait de ce fait fort mal adapté. Que j'argumente sur cette œuvre dont vous jugez qu'elle a bouleversé le XVIIIème siècle ? Je vous répondrais que d'autres, et du même auteur, ont eu plus d'impact sur cette même époque.

_ Tiens donc! Et les quelles? Demandai-je, moqueur.

_ Le Discours sur les Sciences et les Arts, le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Émile ou De l'éducation ou encore le Contrat social (4) ; les deux premiers ayant suscité une vive polémique et les deux derniers ayant été censurés. "

J'éclatai d'un rire sans joie en observant ses yeux s'illuminer d'une folle lueur. Elle avait 17 ans et elle parlait comme Benjamin Franklin ou Charles Grey (5)! Ou mieux: un membre de la Librairie royale française (6). Audacieuse et irritante, voilà ce qu'elle était en train de devenir à mes yeux.

" Une royaliste qui parle d'égalité. Quelle ironie, Miss. Murmurai-je.

_ Royaliste ? Vous ne connaissez rien de mes opinions politiques, vous ne faites que supposez que je suis les pas de mon père.

_ Vous vous conduisez en châtelaine. Cela ne fait que confirmer que c'est bien le cas.

_ Ainsi que je le pensais, il en faut peu pour convaincre un quidam d'une chose fausse.

_ Votre dureté et votre pudeur ne sont qu'apparence, dans ce cas. La provoquai-je.

_ La société dans laquelle nous évoluons est faite d'apparences. Répliqua-t-elle du tac au tac.

_ Ne philosophez pas quand vous n'êtes pas en mesure de converser sur la Nouvelle Héloïse. "

Un rire moqueur s'échappe de sa gorge lorsqu'elle reprend:

" Nous converserons sur cette œuvre durant deux heures tous les jours, avez-vous dit. Cela va vous paraître bien long.

_ Cette œuvre est inépuisable, il y a des millions de façons de l'aborder. Je constate seulement que vous n'en connaissez qu'une seule et encore, de façon factice. Répliquai-je sur un ton sec.

_ En effet, et par choix. Vous pourrez toujours écrire au moins ça dans votre compte-rendu.

_ Et je ne manquerai pas de mentionner votre insolence. Mais je vous rassure; il m'en faudra beaucoup plus pour me faire fuir.

_ Voilà qui est bien dommage. Pour vous, car vous serez vite remplacé. Vous souhaitez continuer sur la Nouvelle Héloïse ? J'ai oublié que M. de Wolmar semble être le seul personnage un tant soit peu digne d'intérêt du roman. Quoi qu'un peu trop naïf... "

Je la regardai avec incrédulité, attendant de voir dans ses yeux une lueur moqueuse ou un rictus sur son visage de porcelaine mais n'y vis rien de cela.

" M. de Wolmar? J'espère que c'est une plaisanterie. Le dindon de la farce; vous avez de drôles de goûts en ce qui concerne les personnages. Autant pleurer d'Arlequin (7) ou rire du Massacre à Paris (8)!

_ Ce n'est pas comme s'il n'avait pas été mis au courant, au final ; et comme je vous l'ai dit, il est effectivement trop naïf. Sa conception de certaines choses en revanche n'est pas indigne d'intérêt, notamment ses valeurs religieuses.

_ Prude, croyante et entêtée. Murmurai-je en déviant mon regard sur la croix qu'elle portait en ras du cou. Et dire que quelqu'un devra vous supporter toute sa vie. "

Un vrai sourire se dessina sur ses lèvres qui me fit serrer les dents.

" Apparence. Tout n'est qu'apparence. " Dit-elle en jouant avec sa croix qu'elle fit glisser sur sa nuque avant de la remettre à sa place originelle.

_ Alors montrez-moi votre vrai visage. Murmurai-je en la regardant droit dans les yeux.

_ Je ne converse jamais en profondeur de mon vrai visage avec une personne qui ne le mérite pas. Répliqua-t-elle, dédaigneuse.

_ Parce que je suis un homme et qui plus est votre précepteur? Ou parce que votre cœur bat légèrement plus vite en ma présence...

_ Je ne m'arrête pas à de simples considérations d'ordre sexuel. Parce que jusqu'à preuve du contraire, vous ne valez pas mieux que mes précédents précepteurs ; mon cœur bat légèrement plus vite ? Qu'en savez-vous ?

_ Ne prononcez pas des mots d'ordre charnel juste pour me provoquer.

_ Vous provoquer ? Une telle idée vous concernant, vous qui êtes aussi froid et impersonnel que tous ceux qui ont pénétré cette pièce, ne m'effleurerait même pas l'esprit. "

Pour la première fois, je la regardai intensément. Si mon coeur avait pu battre,à cet instant précis, il se serait arrêté.

Froid et impersonnel... Quel portrait de moi était plus véridique que celui-là?

" ... Vous commencez à m'intéresser. Murmurai-je sans lâcher des yeux son visage.

_ L'attrait du défi? Dit-elle en haussant un sourcil.

_ On va dire ça comme ça, oui. "

Elle eut un sourire goguenard et ses yeux s'allumèrent, comme si tout à coup, j'avais un quelconque attrait. Autant qu'elle, en avait pris subitement au mien, mise à part sa fragrance et le charme naturel de ses traits.

" Surprenant. Peut-être finalement tiendrez-vous un peu plus longtemps que les précédents. Ce n'est pas pour autant que vous réussirez à m'inculquer la manière d'être... une bonne châtelaine.

_ Là n'est pas mon intention. On m'a juste demandé de vous transmettre mon savoir et c'est ce que je ferai.

_ Et dans quel but, à votre avis? Qu'importe! On s'égare. Fit-elle en secouant légèrement la main.

_ Défi personnel... " Finis-je par murmurer, les yeux dans le vague.

Je sentis ses yeux me scruter longuement alors que je m'égarais dans mes pensées.

" Si votre défi est de m'inculquer votre façon de voir les choses, vous feriez mieux de commencer maintenant. quoique je doute que vous n'y parveniez. "

Je relevai mon regard sur elle et vis un sourire moqueur sur son visage pâle qui me fit serrer des dents. Je me redressai et un rictus déforma lentement ma bouche alors qu'elle me toisait toujours calmement.

" Que pensez-vous du thème choisi par l'auteur? " Lui demandai-je, soudain provocateur.

La Nouvelle Héloïse était l'histoire revisitée d'Abélard et Héloïse, couple tragique du haut Moyen-âge français qui avait fait couler bien d'encre. Lui, était un professeur assigné auprès d'Héloïse, pour son éducation. Il avait trente-quatre ans, elle n'en avait que seize. Et la passion les avait bouleversé malgré l'interdit.

" Du thème, dîtes-vous ? Votre conception est... restrictive, cette oeuvre ne traite pas que d'un thème. Alors duquel parlez-vous ? De l'exaltation des sentiments ? De la révolte contre les règles préétablies, avant de retomber dans la soumission à la société ? D'une existence un peu naïve aux apparences idylliques ?

_ Du thème principal! Le noyau de l'intrigue! Je ne vous demande pas une analyse approfondie pour l'instant, juste une simple élégation. " Sifflai-je entre mes dents.

Une fois de plus, elle me dévisagea et sourit doucement, me faisant serrer des poings.

" Vous perdez déjà votre sang froid ? Pensez à vous ménager. Hum, l'amour, donc, je suppose ; Rousseau nous dépeint un amour puissant, et qui semble immortel ; je dis bien qui semble, car après tous les héros ne l'ont pas mis à l'épreuve des habitudes et de la lassitude. L'Amour est dépeint comme un rêve inaccessible pour les deux personnages centraux.

_ Je ne suis pas d'accord. C'est un amour-passion qui bouleverse tout, même les règles préétablies, pour reprendre vos dires. Mais je ne devrais pas en attendre d'avantage d'une jeune fille novice aux sentiments et aux plaisirs de la chair. "

Je m'égarai, je le savais. Je n'avais pas le droit de lui parler sur ce ton et de cette façon, je le savais aussi. Elle pouvait me faire remercier en un claquement de doigt, mais quelque part en moi, je savais qu'elle ne le ferait pas.

Elle éveillait malgré moi ma curiosité, je cherchais un vain moyen de la comprendre. Comprendre ses choix et ses idées.

Pour s'être enfermée ici, mise à part que c'était le repaire préféré de sa défunte mère, selon Jessica, pourquoi défendre avec tant de passion Rousseau et ses idées avant- gardistes et ne pas le faire en plein jour, devant une assemblée, par exemple?

" Et qu'est-ce qui vous permet d'en juger ? Vous croyez me connaître... A la vérité, vous connaissez-vous vous même ? Je ne serais pas étonnée que vous finissiez par vous remettre en question, un jour ou l'autre. Vous considérez que cet amour bouleverse les règles préétablies ? Pas tant que ça, dans la mesure où il n'empêche pas à Julie de suivre son petit chemin tout tracé en dépit de ses sentiments. Dit-elle en soupirant.

_ Et qu'auriez-vous fait, à sa place? lui demandai-je, piqué par la curiosité.

_ Vous avez si joliment dit que je n'étais que novice en matière de sentiments et de plaisirs de la chair ; si tel est le cas, en aucun cas je n'ai le droit de donner une réponse à cette question ; je ne peux tout simplement pas juger. Répliqua-t-elle en souriant franchement.

_ Enlevez donc vos œillères et déliez-vous la langue, je suis certain que vous avez un avis sur la question. N'ayez pas peur de me choquer.

_ Dans ce cas, je dirai simplement que je préfère vous cacher la conduite que mon cœur tendrait à me faire adopter ; après tout, une simple mention de ma réponse à mon père lors de votre compte-rendu, et mes possibilités pourraient se voir réduites à néant.

_ Vos possibilités?

_ Oui, mes possibilités.

_ Vous n'êtes pas un livre, Miss. Si vous ne développez pas vos arguments, je ne vois pas comment je pourrai vous évaluer.

_ Sincèrement, cela m'importe peu. Je préfère contrôler ce que je révèle de moi, que m'efforcer à vous donner une bonne impression.

_ Je commence à croire que ce n'est pas vous qui avez remercié vos précédents précepteurs, mais plutôt eux qui vous ont abandonnée.

_ Qui vous a dit que c'était moi qui les avais remercié? Ils sont partis de leur plein gré, je vous rassure, et même avec un certain soulagement. Dit-elle en éclatant d'un rire frais.

_ Ce n'est pas parce que vous avez des blessures profondes que vous devez absolument écarter tout le monde de votre cocon de cristal. "

Elle me fusilla du regard et je ne pus m'empêcher de lui sourire pour toute réponse. Si elle voulait que nous jouions au jeu de la provocation, j'étais prêt à faire face. Je connaissais suffisamment les blessures humaines pour cela.

" Je pourrais vous retourner cette phrase. Mais la conception bornée que vous vous faites de moi vous interdirait de seulement considérer que je puisse être dans le vrai.

_ Être dans le vrai? En étant enfermée dans vos souvenirs et votre solitude, refusant tout ce que le monde extérieur pourrait vous apporter?... A ce propos... Vous ressemblez beaucoup à votre mère... "

Je m'attendais à voir son visage se refermer, voire ses yeux s'embuer mais elle resta impassible et haussa même légèrement des épaules.

" Vous ne l'avez pas connue. Mais d'une manière purement physique, oui, je lui ressemble. Quant à ce que pourrait m'apporter le monde extérieur, laissez-moi rire. Vous connaîtriez mon passé, vous sauriez que je n'ai pas toujours été ainsi.

_ Je n'ai néanmoins pas envie de vous connaître plus personnellement. Je ne suis pas là pour ça. "

Je mentais, évidemment. Je ne pouvais raisonnablement pas lui dire que son odeur me poussais à m'intéresser à elle plus en avant. je ne pouvais pas lui dire que j'avais envie d'entendre tout contre mon oreille son cœur battre. Je ne pouvais pas non plus lui que ses traits avaient quelque chose de fascinants sans être d'une très grande beauté.

Elle acquiesça vaguement.

" Je l'espère bien. Évitez donc ce genre de... remarques à l'avenir.

_ C'était une simple constatation. Son portrait trône en face de mon lit.

_ Désolée. Je le ferai retirer, si ce n'est que ça.

_ Vous êtes toujours aussi contrariante? "

Ses lèvres s'étirèrent légèrement alors qu'elle me toisait.

" Non. Je ne suis pas en forme aujourd'hui. Donc... nous étions en désaccord sur le thème principal de cette œuvre. "

Je lui rendis son regard en silence.

" Oui. Quelles œuvres connaissez-vous qui évoquent ce thème?

_ Roméo et Juliette de Shakespeare, dit-elle dans un soupir.

_ " L'amour est une fumée de soupirs; dégagé, c'est une flamme qui étincelle aux yeux des amants; comprimé, c'est une mer qu'alimentent leurs larmes. Qu'est-ce encore? La folle la plus raisonnable, une suffocante amertume, une vivifiante douceur! " récitai-je. Est-ce que cela mérite un soupir ennuyé?

_ Voilà une bien belle phrase, pour quelqu'un qui voyage lui-même seul ; je ne pense pas m'abuser en disant cela ? Mais pour reprendre Plaute :" Il est plus dangereux de tomber en amour que de tomber du haut d'une falaise." L'amour n'a pas sa place sous tous les toits ; pardonnez mon soupir ennuyé, j'ai été élevée dans l'idée que ce sentiment ne devait en aucun cas faire partie de ma vie.

_ Tel que vous parlez, on croirait entre une statue de pierre, sans sentiment, ni cœur. Murmurai-je avec une soudaine pointe de dégoût dans la voix.

_ Oh mais Dieu - et vous semble-t-il - , me répondit-elle sur un ton moqueur, savez que j'ai un cœur et des sentiments, en revanche je ne nierai pas ne plus m'y arrêter.

_ Épargnez-moi vos épanchements de tragédienne bafouée par la vie et les hommes, cela ne vous sied pas du tout. Répliquai-je d'un ton froid.

_ Mais sans difficulté. Loin de moi le désir de vous paraître désagréable. " Me dit-elle, de plus en plus moqueuse.

Une boule de venin était en train de se former dans ma bouche et si je ne me calmais pas immédiatement, sa gorge ne serait bientôt plus blanche, mais bel et bien rouge écarlate.

" Cessons là pour aujourd'hui. Quelles langues avez-vous étudiées et qu'en est-il de votre niveau en dessin et en musique?

_ J'ai étudié le Français, l'Italien et comme vous devez vous en douter, les langues anciennes. Quant aux arts, peut-on quantifier un niveau? J'ai appris le clavecin et le chant que j'ai... arrêté il y a quelques années. "

Je l'observai un instant, piqué par la curiosité - comment pouvait-on cesser toute musique? - mais me contentai d'hocher vaguement la tête.

" Vous lierez La Nouvelle Héloïse le plus rapidement possible et commencerez à étudier Les Métamorphoses d'Ovide. Seule. Je veux voir comment vous procédez dans vos exercices lorsque l'on vous en confie la charge. Nous consacrerons notre début de soirée à la musique et à la danse. Bonne... fin de matinée... Miss. "

Je me levai et m'inclinai devant elle alors qu'elle faisait de même avec semblait-il un certain soulagement.

Je regagnai la porte, n'attendant pas qu'elle me réponde quand elle me dit, d'une voix égale:

" Profitez de vos heures de repos. "

Je tournai instinctivement la tête dans sa direction et la vis se replonger dans la contemplation du parc.

Quel sens devais-je donner à ses paroles? Me rendrait-elle ma tache encore plus difficile? Était-elle... sincère? Ou plus déroutant encore: savait-elle que je n'avais pas dormi de la nuit?

A suivre...



(1): Lilith: Première femme et première compagne d'Adam, avant Ève. Il s'agit sans doute du plus ancien mythe de la féminité contradictoire. Étymologie: " Être féminin de la nuit/démon " - il y a plusieurs autres sources, mais nous retiendrons celle-ci pour notre conteste.

(2): Tantale: Fils de Zeus et de la nymphe Plouto, il fut condamné au Tartare et à subir un triple supplice: il est placé au milieu d'un fleuve et sous des arbres fruitiers, mais le cours du fleuve s'assèche quand il se penche pour en boire, et le vent éloigne les branches de l'arbre quand il tend la main pour en attraper les fruits.

Au-dessus de sa tête se tient en équilibre un énorme rocher qui menace de tomber à tout moment. Une angoisse mortelle étreint sans cesse sa gorge constituant ainsi le troisième supplice.

(3): Julie d'Etanges: héroïne de La Nouvelle Héloïse de J-J Rousseau.

(4): Le Discours sur les Sciences et les Arts, le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Émile ou De l'éducation ou encore le Contrat social : œuvres rousseauistes.

(5): Benjamin Franklin ( 1706 - 1790 ): Une des figures les plus emblématiques de l'histoire américaine, il fut écrivain, physicien et diplomate. Il fut notamment l'un des pères fondateurs des États-Unis d'Amérique et un des signataires de la Déclaration d'Indépendance en 1776.

Charles Grey ( 1764 - 1845 ) : Homme politique britannique. Il se fit connaître en étant un député Whig en 1786, en opposition à la politique de William Pitt le Jeune. Il fut notamment Premier Ministre et a aboli l'esclavage dans l'Empire britannique.

(6): Librairie royale: censure française sous l'Ancien Régime.

(7): Arlequin: personnage de la comedia dell'arte connu pour ses pitreries au théâtre.

(8): Le Massacre à Paris: Tragédie de Christopher Marlowe ( 1564 - 1593 ), contemporain de W. Shakespeare. Relate la Saint Barthélémy ( massacre des protestants dans la capitale française qui dura plusieurs jours et fit des dizaines de milliers de victimes durant la guerre de religion ).