IL N'Y AVAIT PLUS QUE ce goût de sucre au fond de mon palais.
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« Hé ! Reviens ici.
— Qu'est-ce que tu veux ?
— Je suis blessée.
— T'as fait quoi ?
— Je me suis pris un mètre quatre vingt dix de béton dans la gueule, on m'a tiré des balles de plombs jusqu'au fond de l'estomac. J'ai une paire de ciseau planté dans le cœur et je saigne de partout. Tu vois pas ?
— Je vois pas.
— T'as jamais rien vu de toute manière.
— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?
— J'ai mal.
— Où ?
— Au cœur.
— Je t'aimais avant le premier jour.
— Moi aussi. C'était dur tu sais ? C'est dur.
— Je sais, ça. Tu pleurais tout le temps en t'accrochant à moi. Tu voulais que je te parle et que je me taise, tout à la fois. Tu voulais que je t'embrasse et que je feigne le grand amour, et tu voulais aussi que ce soit sincère alors tu m'hurlais de partir de dégager de plus te parler. Tu criais je suis heureuse que Dieu m'ait donné de l'amour pour t'aimer et putain je veux t'oublier.
— Et t'es encore là.
— Avec toi, je te signale.
— Ouais. T'en sais toujours rien, tu vois toujours rien. Tu fais que constater sans poser de mots, ressentir sans le remarquer. Tu te rends compte des choses des semaines en retard et alors c'est l'évidence, et puis le doute encore et ça recommence et tu vois pas comme mes larmes s'emmêlent et comme mes mots s'entassent dans ma gorge, comme mes silences se font plus nombreux. Tu fais que mentir et me dire des conneries. T'es encore là merde, à me parler et à me dire « Je t'aime » alors que je suis que ça pour toi, pas plus qu'une autre, pas plus qu'un autre. »
La plage est recouverte de coquillages irisés. Elle parait blanche sous le soleil. Je ne sais pas ce qu'ils voient de moi, ce qu'ils voient en moi. Je ne sais pas qui sont-ils et où sont-ils. Je ne sais pas ce que Dieu prévoit, ou ce qu'il a déjà prévu. Je ne sais pas. Alors je ne peux que prier, prier prier prier prier. Je prie le bon Dieu. Il n'y a plus que lui.
« Tu dis je mens, tu dis je t'ai menti. Et c'est quoi la vérité alors ! Tu dis je suis honnête, mais quand es-tu honnête ? Quand tu dis l'un ou l'autre, je t'aime ou tu n'es rien ? Moi je me rappelle de tout tu sais. Toi aussi tu t'en rappelles. Mais moi ça me fout le cœur à l'envers, l'estomac en vrac, ma trachée s'obstrue et j'ai envie de t'embrasser, de rire et de pleurer aussi. Mais surtout de t'embrasser. Surtout de t'embrasser… »
Prends-moi, Seigneur, dans la richesse divine de ton silence, plénitude capable de tout combler en mon âme. Fais taire en moi ce qui n'est pas de Toi, ce qui n'est pas ta présence toute pure, toute solitaire, toute paisible ! Impose silence à mes désirs, à mes caprices, à mes rêves d'évasion, à la violence de mes passions. Couvre par ton silence la voix de mes revendications, de mes plaintes…
« T'as dit c'est rien pour moi, mais je peux comprendre pour toi. Parce que t'as déjà ressenti, et moi je suis seule perdue on est pas ensemble, voilà. T'es juste là, incapable de te casser. Moi je me souviens, c'était violent, comme la mer sous l'orage, comme une tempête de neige, un tsunami ! Et ça a tout recouvert. Tout tout tout tout tout. Tout le reste, toutes les douleurs passées, tout ce qui était pas toi, pas nous. C'était des glaçons dans le café qui craquaient sous mes dents. »
Alors, si ton amour est encore en moi, qu'il se soulève si fort, c'est qu'il est pur, pur et destiné, prédestiné même. Et les vagues s'écrasent encore sur le sable et on est toujours là comme des cons, à pas savoir quoi faire et à parler pour essayer de comprendre, ou pour noyer la vérité je sais pas. Pour essayer de sauver les choses ou pour tout détruire, je sais pas. Je sais pas, je sais plus, je n'ai jamais su, ou en tout cas je ne sais pas si j'ai su un jour. Si j'étais sûre un jour. Si je serai sûre un jour.
« Tu m'as donné tant de premières fois.
— C'est pour ça que je devrai partir.
— Tu dis n'importe quoi.
— Si je pars c'est parce que je t'aime.
— Tu es encore là.
— Je t'aurais offert ton premier baiser.
— Mon dernier baiser.
— Ta première solitude.
— Mon éternelle solitude.
— Tu peux pas, petit ange. Tu peux pas te contenter de mes « Je t'aime » et tu pourras jamais. Tu veux trop de moi, tu veux plus que moi. Je te suffis pas. Tu vois pas ? Regardes ! Quoi que je dise je suis honnête, et ce que je ressens c'est pas ce que tu veux. Si je te suffis pas, si c'est pas assez pour toi, que je t'aime, c'est que tu m'aimes pas assez. Tu dis que t'as mal au cœur et que t'es blessée, que ça a été dur et que c'est dur pour toi, mais ça l'est aussi pour moi. J'ai tout fait ! Tout espéré ! Tu étais tout pour moi. Tu es toujours tout pour moi. Mais j'peux pas, j'peux pas. Je peux pas être ce que tu veux. Je peux pas être assez. Tu m'as appris que t'aimer n'était jamais assez. Alors oui, il faut que je m'en aille.
— T'es trop con. Regardes, je saigne et je continue de courir. Je pleure et tu es encore là, et je te parle, et tu me réponds aussi. Je continue de t'aimer. De m'accrocher. Je m'en fous si t'es toujours en bas et en haut, en bas puis en haut puis en bas encore. C'est dur et ça fait mal, ça pique comme des aiguilles, des clous de fer dans la jugulaire. Ca fait saigner mais je suis encore là. Je suis encore là merde. Encore là à te dire de rester. C'est bien parce que je le veux. Que tu me suffis, que j'suis plus rien sans toi. Oui, je t'aime, tu m'aimes et c'est incroyable. Je t'ai toujours attendu, je t'attendrai encore. J'attendrai un millénaire s'il le faut.
— Je vais partir. Je t'ai déjà entendu et écouté des centaines de fois.
— Tu peux partir. Mais je te suivrai. Je serai là encore. Et je préfère souffrir que mourir. Je le dis une fois de plus : merci Seigneur Dieu de m'avoir offert l'Amour pour t'aimer. J'ai confiance en Dieu. Il ne fait rien au hasard et cela non plus.
— Je pars.
— Je t'en prie. »
Et il tourne le dos encore une fois, et il reste immobile. Et il dit plus rien et ça va recommencer. Et je suis prête à recommencer. Ce goût de sucre doux-amer qui me reste au fond de la gorge, mi-victoire mi-défaite. Ni l'un ni l'autre finalement. Ni je pars ni je reste, ni je t'aime ni je te déteste. Il dit à la fois je t'adore et je te hais, je veux rester avec toi, il faut qu'on se sépare. Et finalement c'est jamais ni l'un ni l'autre. Tout ce qu'on dit c'est que du vent et on est dans un entre deux. Et ça me tapisse la bouche de sucre acide, comme si c'était doux et ça l'est pas non plus.
Je vais finir par étouffer.
