Chapitre 2 : Aphélie
Aphélie : n.m. Astron. Point de l'orbite d'un corps gravitant autour du Soleil qui est le plus éloigné de celui-ci.
S'il y a bien une personne qui fait l'unanimité au sein des jeunes du centre, c'est madame Chourave, la cuisinière. Ses cheveux gris, toujours maintenus en place par un filet, et son sourire bienveillant font qu'elle est un peu notre grand-mère à tous. C'est l'une des seules personnes capables de rassurer Colin après l'une de ses crises et on l'a tous vu, à un moment où à un autre, glisser un biscuit à quelqu'un qui passe une mauvaise journée.
Le lendemain de la crise de Colin, en descendant pour le petit-déjeuner, je vois qu'il est avec elle dans la cuisine. Un tablier trop grand accroché autour de son corps frêle, son regard rivé sur le mélange à crêpes qu'il fouette lentement. Il semble épuisé, mais l'ombre d'un sourire se dessine sur ses lèvres alors que madame Chourave lui murmure quelque chose en passant près de lui.
Colin est arrivé au centre trois jours après moi. Il a seulement onze ans, ce qui fait de lui le plus jeune d'entre nous. Avec sa petite taille, ses cheveux bouclés d'un blond très clair et son visage enfantin, on lui donnerait à peine huit ans. On ne parle pas des diagnostics des autres ici, mais tout le monde le soupçonne d'avoir quelque chose de très grave pour être ici à cet âge. Il est l'un des rares résidents dont les parents sont tout ce qu'on pourrait espérer. Ils l'appellent tous les jours, viennent le visiter aussi souvent que cela leur est permis et le prennent avec eux presque tous les weekends, dépendamment de sa capacité à sortir du centre à ce moment-là, bien sûr.
Lorsqu'il est arrivé, en juin, il nous réveillait toutes les nuits avec ses crises. Et le jour, ce n'était guère mieux. Depuis, il s'est calmé. Mais parfois, il explose, ça semble plus fort que lui. Je ne peux pas dire que je ne le comprends pas, bien au contraire. Dur de croire qu'un si petit corps puisse renfermer autant de colère, mais quand il fait une crise, il a la force de trois, il a réussi à briser la porte de sa chambre il y a quelques semaines.
Colin ne parle presque pas et, à dire vrai, je ne suis pas certain qu'il comprenne tout ce qu'on lui dit. Mais, je ne pense pas qu'il soit complètement retardé non plus. Parfois, il s'assoit de longs moments à nos côtés sans dire un mot, dessinant la plupart du temps dans ce cahier qu'il traîne partout avec lui. Il ne dit rien, mais j'ai la ferme impression qu'il écoute notre conversation puisqu'à certains moments, il lève la tête et nous fixe pendant de longues minutes, sans ciller. Dans ces instants, on peut voir briller quelque chose dans son regard qui n'a alors plus rien de celui d'un enfant.
Ce n'est pas toujours aisé entre nous, au centre. Tout le monde a ses difficultés. Certaines sont plus difficiles à vivre que d'autres et rendent la vie en groupe parfois périlleuse. Mais, et je ne sais pas si c'est uniquement parce qu'il est le plus jeune ou si c'est parce que nous savons tous que, contrairement à ceux qui sont présentement au centre, il ne sortira jamais du système, tout le monde prend soin de Colin. Même Blaise Zabini, qui est certainement l'être le plus imbu de lui-même que la Terre ait jamais porté, et même Théodore Nott, qui sinon semble se faire une spécialité d'envoyer promener tout le monde, y compris les éducateurs.
Néanmoins, celui qui porte le plus d'attention à Colin, c'est Neville. Immanquablement. Neville qui fait passer avant lui le reste de l'humanité et qui n'a jamais même eu une pensée malveillante de sa vie.
Je ne suis donc nullement surpris, ce matin, de le voir se diriger vers le comptoir derrière lequel se trouve la cuisine pour aller voir Colin. Le plus jeune lui jette un regard et, encouragé, Neville s'approche pour lui murmurer quelque chose, un sourire aux lèvres, en se penchant au-dessus des plateaux de nourriture. Je ne lui ai pas reparlé depuis notre dispute de la veille, une pointe de culpabilité s'enfonce dans mon estomac en le voyant. Je sais que j'ai eu tort de lui dire ces choses, mais je déteste présenter des excuses à quiconque.
À notre table habituelle, Olivier est déjà assis et me fait signe de venir le trouver. Il est censé quitter le centre d'une semaine à l'autre et retourner dans sa famille d'accueil. Ça semble être des gens bien. Du moins, selon ce qu'il en dit. C'est dommage, c'est l'un des seuls, avec Neville, avec qui je m'entends bien. Il ne sait pas pour la dispute entre Neville et moi et je n'ai pas envie qu'il le sache, alors j'espère que Neville fera mine de rien lorsqu'il se joindra à nous. Je sais trop bien qu'il prendrait la part de Neville et je n'ai pas besoin de sentir son regard de reproches sur moi pour savoir que j'ai mal agi.
La majorité des résidents ont déjà été servis et sont assis, leur assiette posée devant eux. On doit se servir nous-mêmes. Sauf le samedi où ce sont les éducateurs qui servent ceux qui n'ont pas la chance de quitter le centre. J'imagine que c'est une façon de rendre ça un peu moins déprimant. Je trouve que c'est une bien maigre compensation.
-Tu te bouges, oui? lance sèchement une voix que je ne reconnais pas.
En me retournant, je vois que c'est le blond que j'ai vu la nuit dernière. Le nouveau. Il ne s'adresse pas à moi, mais bien à Neville qui bloque, sans s'en rendre compte, l'accès aux plateaux de nourriture. Pour qui se prend-il pour lui parler de la sorte, il vient à peine d'arriver et il se prend déjà pour le maître des lieux?
-T'es sourd ou quoi? continue-t-il en le toisant de haut et quelque chose en lui n'est pas sans me rappeler Crabbe et Goyle.
Le visage de Neville devient complètement rouge lorsqu'il se rend compte que c'est à lui qu'on s'adresse ainsi. Je sens d'ici son malaise et je me demande s'il ne va pas tout bonnement fondre sur place. Je crois parfois que Neville préférerait être invisible ou tout simplement ne pas exister. Le regard des autres lui fait l'effet d'une giclée d'acide et je ne suis pas certain que ce n'est pas réellement douloureux pour lui. Je n'apprécie pas non plus être le centre de l'attention, mais ça n'a rien à voir, chez lui, c'est maladif. Je ne peux pas laisser mon ami se faire traiter de cette manière. Je n'essaie même pas de modérer la colère qui monte en moi.
Deux éducateurs parlent entre eux près de la porte menant à l'extérieur, ils n'ont rien entendu de la scène qui se perd dans le bruit des conversations et des ustensiles contre la vaisselle. Je me lève et j'entends Olivier me chuchoter quelque chose que je ne comprends pas. Mon cerveau est en pleine ébullition et, en même temps, rien de cohérent n'en sort. Que des émotions qui s'empilent à une vitesse folle les unes sur les autres. Colère. Impatience. Culpabilité. Injustice. Vengeance.
-J-j-je…je…suis… Neville bégaie, tétanisé et je sens mes poings se serrer d'eux-mêmes alors que j'avance vers et plus rien n'existe autour.
-Inutile de finir cette phrase, on y serait encore demain, se moque le blond d'un air supérieur et j'entends quelqu'un rire.
Haine. Fureur. Rage.
Madame Chourave lui jette un regard outré et moi je pense à Vincent, à Gregory et puis, je ne pense plus à rien.
-LA FERME! je m'entends crier sans même que ces mots n'aient le temps de se former dans mon esprit avant que ma bouche ne les crache.
Mon cœur bat à tout rompre, je n'entends plus rien tant le martèlement de mon pouls contre mes tempes est assourdissant.
-T'es qui toi? De quoi tu te mêles? il me crache de son ton provocant en faisant un pas vers moi.
Puis, c'est le noir total.
Je me jette sur lui en criant. Il crie aussi, mais de surprise. Mes yeux ne clignent pas, mes épaules ne se crispent pas, mon visage ne se tord pas, mais je frappe. Encore et encore. Je le roue de coups. Partout où je peux l'atteindre. Ses bras, son visage, ses épaules, son ventre, son torse. Je ne vois rien. Je n'entends plus rien. Je ne ressens rien, alors je frappe plus fort encore. Ça dure vingt secondes, mais j'ai l'impression qu'il se passe trente minutes. Plus rien n'existe que lui. Ni Neville qui me m'implore d'arrêter ni Colin qui se met à pleurer ni madame Chourave qui appelle d'un cri les éducateurs.
La seconde suivante, deux bras puissants me tirent vers l'arrière. Je me débats sans pouvoir m'en empêcher, je continue de projeter mes poings dans toutes les directions, je n'ai plus le contrôle sur rien et je ne tente pas de le reprendre. La rage me brûle de l'intérieur. Je suis plongé dans un bain d'acide qui me dévore la peau, la traverse et se répand dans tout mon corps. Mon cœur va exploser. Ma tête va se fendre. C'est insupportable et ça ne s'apaisera jamais. Je vais mourir ici, sur le plancher en tuiles de la salle à manger du centre.
Je ne suis pas mort, mais je n'ai pas envie de parler de la suite. Parce que c'est ennuyeux et que ça n'a pas d'importance. C'est écrit dans mon dossier de toute façon.
Je ne peux plus aller chez Ron ce weekend. Ils sont très déçus de mon comportement. Ça ne doit pas se reproduire. Inacceptable. Désorganisation. Violence. Encadrement intensif si ça se reproduit. Et bla-bla-bla.
Ça ne me fait rien. Je n'avais pas envie de voir Ginny de toute manière. Ça m'arrange, même.
Je n'ai pas pu voir Neville avant qu'il parte passer la journée chez sa grand-mère. Je le verrai ce soir. Il ne reste pas encore à dormir à l'extérieur du centre. Ça l'angoisse trop. Tout angoisse Neville : la météo, l'école, les chiens, les chats, les abeilles, les carrés de sable, verrouiller les portes, la pluie, la neige, le vent, les filles, les gars, le professeur Snape et, surtout, sa grand-mère. Trouble d'anxiété généralisé avec trouble obsessionnel compulsif qu'il paraît qu'on appelle ça.
Ça peut être difficile à voir au premier abord. Ce l'est un peu moins quand c'est la douzième fois qu'il clenche et déclenche la barrure de la porte-fenêtre à chaque fois qu'il la franchit. Ou encore lorsqu'il fait une attaque de panique parce qu'il a laissé ses souliers bleus au centre et qu'il s'est mis à pleuvoir en cours d'après-midi et que ce sont les seuls avec lesquels il peut marcher dans ce genre de temps. Sans parler de ce truc qu'il a avec les horloges…
J'aimerais que Neville soit ici avec moi. Ou Ron. Ou Luna. Mais pas Hermione. Je ne pourrais supporter d'entendre ce qu'elle aurait certainement à dire sur ce qui s'est passé. Et même si elle ne disait rien, ce regard qu'elle poserait inévitablement sur moi.
Je ne veux plus jamais sortir de cette chambre. Je ne veux pas revoir les autres. La honte.
Lorsqu'il arrive un peu plus tard dans la matinée, Remus passe me voir dans ma chambre. Il pose une assiette de rôties sur mon bureau, mais je n'ai pas faim. Il porte un cardigan dont l'état d'usure est assez impressionnant et je crois que je n'ai jamais vu quelqu'un arborer de tels cernes sous les yeux. Je préférerais qu'il me laisse tranquille, j'ai déjà été rencontré, mais il prend plutôt place sur la chaise devant mon bureau. Je soupire sans prendre la tête de dissimuler mon agacement. Ce qui est fait et fait, ça donne quoi d'y revenir sans cesse?
Un atelier est prévu à dix heures et ma présence est requise qu'il me dit. Je me retiens de lever les yeux au ciel et cette fois-ci, ce n'est pas un tic. Tout ça, c'est de la foutaise. Je ne suis pas censé être ici ce matin. Normalement, je passe mes weekends chez les Weasley et c'est ainsi que ça aurait dû se dérouler. Et si je n'avais pas été ici, je n'aurais pas été présent à ce putain d'atelier. Donc, inutile que j'y participe.
Une pensée me traverse la tête.
-Je dois appeler les Weasley pour leur dire que je n'irai pas chez eux aujourd'hui.
Que vont-ils s'imaginer, sinon? Il est déjà neuf heures trente. Je devrais déjà être chez eux à cette heure-là.
-Ils sont au courant, ne t'en fais pas avec ça, me répond-il.
Je ne m'en fais pas. Qui a dit que je m'en faisais? C'est simplement pour être poli. On me répète sans cesse d'être poli et lorsque je le suis on me le reproche?
-Ok, mais je dois les appeler quand même. C'est sûr.
-Je te demanderais plutôt de réfléchir dans ta chambre un moment encore à tes gestes et de venir nous rejoindre pour l'atelier.
J'essuie mes mains devenues moites sur mon jeans. Dans le couloir, je vois Theodore passer et nous jeter un regard ennuyé. Qu'il aille se faire foutre. Je me retiens de lui envoyer un doigt d'honneur, mais là je serais vraiment dans la merde. Remus n'a rien vu et ça me tomberait encore dessus comme ça semble en être devenu une habitude. Tout le monde semble s'être ligué contre moi, de toute façon. Comme Remus qui rechigne à me laisser appeler Molly et Arthur, Dieu seul sait pourquoi!
-Ça prendra deux minutes! j'insiste.
Ce n'est pas si difficile à comprendre, pourtant! Ce n'est pas comme si ça allait lui faire quelque chose que je leur téléphone. Ils n'arrêtent pas de parler de lien et d'attachement et que je dois apprendre à faire confiance à ma famille d'accueil et maintenant que je veux les appeler, c'est plus possible? Les éducateurs sont des imbéciles. Je les déteste. Je déteste tout le monde.
-Non, Harry.
-Depuis quand est-ce que je n'ai pas le droit de les appeler? C'est ma famille d'accueil!
Je ne pense même pas à retenir la crispation qui déforme mon visage. J'ai seize ans, je ne suis pas un enfant, j'ai le droit de faire un appel, bordel!
-Je te demanderais de baisser le ton de ta voix, sinon on devra mettre fin à cette conversation.
-C'est pas une conversation! je dis, en baissant la voix malgré moi.
Un moment passe. Puis deux. Dans le couloir, Colin et un éducateur passent sans me porter la moindre attention. Ils sourient et discutent. Leur bonne humeur m'est insupportable. Mes bras se croisent et un frisson me traverse, j'ai envie de tout envoyer valser autour de moi et retenir cette envie me coûte terriblement. Au-dessus de la tête de Remus, je vois mes livres sur la tablette vissée au mur. Les couvertures multicolores s'alignent parfaitement, par ordre de grandeurs et de couleurs. Neville est assurément passé par là.
-Que voudrais-tu dire à Molly et à Arthur qui ne peut attendre? demande Remus avec ce maudit calme qui le caractérise.
-Leur raconter ce qui s'est passé!
-Ils en ont été informés, maintenant essaie de…
Fait-il exprès de ne pas comprendre ou le fait-il seulement pour me mettre en rogne?
-Non! Pas par moi! Ils vont juste savoir ce que vous vous leur avez dit et ils vont s'imaginer j'sais pas quoi!
-Et que penses-tu qu'ils vont s'imaginer? il demande.
S'il pense que je vais tomber dans le panneau. Ses techniques d'intervention, je les connais. Il ne m'aura certainement pas. Je suis en colère et j'ai raison de l'être. J'hoche les épaules. Compte les secondes jusqu'à ce que ce moment se termine. Mes yeux clignent fortement d'eux-mêmes, une fois, deux fois, trois fois. C'est assez! J'ai envie de me recoucher et de dormir jusqu'à demain. Le dimanche, je travaille à l'épicerie du centre-ville avec Luna. Personne ne pourra me forcer à participer à un stupide atelier.
-Crains-tu qu'ils n'aient plus envie de te recevoir chez eux après ça? il ajoute devant mon silence.
-Pourquoi tu poses des questions si, visiblement, tu as toutes les réponses? je réplique en levant les yeux au ciel, cette fois ce n'est pas un tic et j'espère qu'il le sait.
-J'essaie seulement de comprendre ce qui te dérange tant.
-C'est simple! Tu m'empêches d'appeler ma famille d'accueil! C'est ça qui me dérange!
-As-tu peur que ce qui s'est passé avec Draco change la perception qu'ils ont de toi?
Draco. C'est là la première fois que j'entends son nom et qu'enfin je peux tourner ma rage vers quelque chose de concret.
-C'est lui qui a dit des chose à Neville, c'est lui qui devrait être ici à subir cette conversation, comme tu dis, pas moi! Je n'ai fait que défendre mon ami!
-Je pense qu'on sait tous les deux que tu as faits plus que ça et que les comportements que tu as eus ne sont pas acceptables, répond Remus. Ça fait sept mois que tu es ici, Harry…
-Justement! Ça fait des mois que je travaille, que ça va bien et là, à la première chose qui arrive tu me prends la tête! Vous ne voyez rien! Que les mauvaises choses! Et ensuite, vous notez ça dans vos rapports et c'est tout ce qui vous intéresse. Tout ce que je réussis, ça vous vous en foutez!
-Tu es en colère en ce moment, mais je pense que tu sais que ce tu dis ne représente pas la réalité. J'ai vu les efforts et le travail que tu as accompli dans les derniers mois et c'est pour ça qu'un placement progressif dans ta nouvelle famille d'accueil a commencé. Mais, aujourd'hui, tu as agressé un autre jeune, ce n'est pas rien et il doit y avoir des conséquences à ce geste. Ça n'efface pas toutes les bonnes choses que tu as accomplies avant, mais tu dois vivre avec les conséquences de tes actes. Et je sais que tu le comprends.
C'est tellement injuste. Même si je voulais retourner en arrière je ne peux pas le faire. À quoi bon tourner le fer dans la plaie. Ça n'y changera rien. Mon cerveau tourne en boucle. Je repense à cette seconde où j'ai perdu le contrôle et je sais que j'aurais pu me retenir. Mais je ne l'ai pas fait. La vérité c'est que je n'en avais pas envie. Puis, ensuite, il était trop tard, même si j'avais voulu, je n'aurais plus été capable.
-C'est sûr. Bon. C'est sûr. C'est sûr. Ouais. C'est sûr. C'est sûr, je m'entends marmonner, puis je reviens à moi, prends une profonde inspiration.
Remus attend, fait comme si de rien n'était. Je me reprends.
-J'ai compris, je ne le referai pas, mais je veux appeler Molly. Ok? Ça veut pas dire que je ne réalise pas les conséquences. Je veux juste appeler, juste m'expliquer. Ok?
-Comme je t'ai dit, on va d'abord aller à l'atelier et ensuite, je te permettrai de l'appeler. Ça te va?
J'hausse les épaules. La fatigue me recouvre comme une couverture. Je lutte de toutes mes forces contre mon corps qui tente de me persuader de laisser échapper des paroles et des gestes inutiles. C'est encore plus fort que d'habitude.
-De toute façon il est trop tard. C'est déjà tout gâché. C'est sûr, je dis sans pouvoir empêcher ces horripilants derniers mots de franchir mes lèvres, puis je resserre ma poigne pour reprendre le contrôle même si c'est presque douloureux de le faire tant je suis à bout.
-Qu'est-ce qui est gâché?
Mon regard veut tout dire. Du moins, selon moi.
-J'ai pas pu me retenir, après. Ça a été trop vite, trop fort. Et si je ne peux pas me contrôler… Si je ne peux pas aller chez Molly et Arthur, je n'ai nul part où aller.
-Nous n'en sommes pas là du tout.
Il ne comprend rien.
-Ça viendra, je marmonne, exprès pour qu'il n'entende pas.
-Je pense que tu devrais te reposer avant l'atelier.
Le silence s'étire entre nous. J'en ai marre de parler et il le sent.
-Je m'attends à ce que tu présentes tes excuses à Draco dès son retour, il ajoute avant de se lever et de me laisser.
Quand Draco revient de l'hôpital, en fin d'après-midi, il arbore quelques contusions sur son visage sinon pâle et sa lèvre est fendue. Il n'a pas de coquard. Tant pis. Je sais que je n'aurais pas dû faire ce que j'ai fait, mais ce mec est un connard. Ce que je regrette vraiment c'est que je n'ai pas pu distribuer mes coups plus équitablement entre lui, Crabbe et Goyle.
Je regrette aussi de ne pas avoir pu aller dans ma famille d'accueil et que désormais, Colin ait peur de moi. J'ai essayé de lui dire que je n'étais pas méchant, que c'était seulement pour défendre Neville, mais il s'est mis à pleurer avant de s'éloigner rapidement.
J'ai appris des choses sur Draco depuis ce matin. Déjà, son nom de famille : Malfoy. Qui a un tel nom de famille? J'ai aussi appris d'autres choses, des choses faciles à deviner rien qu'à voir qu'on lui a attitré une éducatrice qui le suit partout comme son ombre. Mais tout ça n'a pas d'importance pour le moment. Là, c'est l'heure des excuses et j'ai bien l'intention de m'en débarrasser vite fait, bien fait.
Je m'approche et il me regarde avec circonspection. Je suis surpris qu'il ne m'envoie pas paître directement, mais son éducatrice est près de nous. Il est plus brillant que ça.
-Je dois te présenter des excuses, je commence.
Il lève un sourcil. Même moi, je réalise que ce n'est pas vraiment ce à quoi devraient ressembler des excuses. Mais je m'en fous. Le salon est vide. Peu de jeunes restent la fin de semaine et ceux qui sont là ont d'autres chats à fouetter.
-Ne t'en prends plus jamais à Neville, je continue.
C'est presque inhumain cette façon de ne pas réagir. Il pourrait être sourd que ce ne serait pas différent. Il est là à me regarder comme une statue de cire, dépourvu de toute émotion et je suis réconforté à l'idée de ne pas m'être trompé sur son compte. Ce type est un poseur doublé d'un connard. Il méritait ce qui lui est arrivé et si ça n'avait pas été moi, ç'aurait été un autre et le résultat aurait été le même. C'était juste inévitable.
Comme il ne dit rien, je prends tout mon temps pour l'observer. Ça pourrait être amusant tellement nous sommes l'opposé l'un de l'autre, et ce, en tous points, mais je n'ai pas envie de rire. Je retiens de justesse ce besoin presque irrépressible de grimacer. C'est hautement désagréable, mais j'y parviens.
-Mais sinon, comme je le disais, je te présente mes excuses.
Cette fois-ci, je crois percevoir l'ombre d'un sourire sur ses lèvres, et ce, pendant une fraction de seconde à peine. Si bien que l'instant d'après je ne suis plus certain de rien. Pourquoi sourirait-il? Était-il plus barjo que je ne le pensais? Je n'attends pas de réponse de sa part. Il semble bien parti pour ne rien dire. Je ne suis même pas certain de me souvenir de sa voix.
-D'accord.
Ah, tiens, oui, je m'en souvenais après tout. Sa voix est parfaitement agencée au reste. « Fatuité » est le mot qui me vient à l'esprit. Mon regard va à la rencontre d'Amelia, son éducatrice, unique témoin de ce qu'on pourra me tirer de mieux en termes d'excuses. Surtout si elles doivent être adressées à lui. C'est une nouvelle et je la plains de s'être vue attitrer un tel cas. Elle m'adresse un faible acquiescement de la tête. Merveilleux. Mission accomplie. Excuses suffisantes avec sceau d'approbation de l'éducatrice. C'était encore plus facile que ce à quoi je m'attendais. Je ne demande pas mon reste. J'ai mieux à faire. Rien, par exemple.
Mais, il n'a pas fini.
- Sauf que je m'en fous pas mal de tes excuses, je n'en ai rien à faire de toi et de tes potes. Je ne suis pas comme vous, je vais bientôt me tirer d'ici. En attendant, je te conseille fortement de t'enlever de mon chemin, me dit-il d'une voix si basse que l'éducatrice qui s'est éloignée après m'avoir signifié que mes excuses étaient suffisantes ne capte rien.
Note de l'auteur :
Chers lecteurs,
Un chapitre où on découvre un peu plus Harry. Pourquoi croyez-vous que Draco est en centre?
Merci de me lire, de me suivre et de commenter,
Harley
