Lorsqu'il ouvrit les yeux, il ressentit une souffrance insupportable au niveau de la tête. Il plongea sa main dans ses cheveux blonds décoiffées pour ensuite la regarder, quelques gouttes de sang frais et des résidus de sang séché s'étaient accrochés à ses longs doigts pâles et fins. Il essuya avec dégoût le liquide visqueux avec le mouchoir à ses initiales dans sa poche. Il se redressa du sol, époussetant ses vêtements, tentant de se rappeler ce qu'il s'était passé et aussi de savoir où il était. Tout ce dont il se souvenait, c'était qu'il était sorti du théâtre, qu'il allait entrer dans son fiacre puis plus rien.

Le jeune homme regarda autour de lui. La lumière éclairait des panneaux peints autour de lui, illustrés et disposés comme des ruelles. Il fit quelques pas avant de voir sur l'un des panneaux peints, écrit à la peinture rouge: "From Hell". Soudain il entendit de la musique. Il reconnut aisément le lent et doux son d'un violon qui pleurait. Puis une voix sortant de nulle part chantonnant sur l'air.

Ce soir, l'ambiance n'est pas au Requiem, pas pour ceux qui nous ont déjà quitté mais pour ceux qui vont partir.
Non, ce soir, je joue un Lamento pour moi-même et pour celui qui va mourir.
Mon violon pleure sur Londres et sur cette pluie de sang et de flammes qui bientôt s'abattra sur la ville et ses habitants à l'Aube de la Nouvelle Révolution qui déjà gronde.
Je pose alors mon archet sur l'instrument et tendrement, je fais pleurer le violon dont les sanglots mélodieux s'abattent sans merci sur la nuit silencieuse de Londres.
Et que joue l'âme perdue du violoniste sans nom
Pour le bal de quelques fantômes égarés qui dansent
Tournent, tournent, les violons
Et que dans la mort, le spectacle commence...

Soudain le chant et la musique se stoppèrent avant que la voix de l'inconnu ne s'élève à nouveau.

« Bonsoir Alfred. »

Le dénommé releva les yeux vers son interlocuteur. Une lumière s'alluma sur un homme qui lui faisait dos, une cape sur les épaules et un chapeau haut de forme sur la tête. Le violon et l'archet toujours peints de noir dans les mains, il les allongea avec attention, presque tendresse, à terre, puis se tourna vers lui. Ce que vit le jeune homme lui glaça le sang. L'homme portait sur la tête un masque en toile, deux larges cercles noirs couvraient ses yeux. Le masque n'avait pas de visage, juste ces deux orbites noires, profondes, qui lui donnaient des airs de fantôme ou de démon. L'homme s'avança lentement vers lui. Il était élégamment habillé. Sous sa cape, il portait un long manteau de cuir noir, ses mains étaient gantées dans la même matière. Il portait aussi un costume trois pièces tout aussi sombre. La seule chose autre que son masque gris qui illuminait son habit de ténèbres, était une chemise blanche immaculée. Son cou était caché par un foulard noir noué sous sa chemise comme un homme qui irait en soirée.

« Lord Alfred Douglas. Surnommé Bosie, à raison. »

Ce dernier regarda l'homme aussi élégant qu'effrayant s'approcher de lui. Sa voix était grave et suave, presque rassurante, contrastant brutalement avec son aura.

« Qui êtes-vous? »

L'homme se stoppa un instant pour enlever son chapeau en signe de salut.

« Veuillez m'excuser, je faillis à toutes les règles de courtoisie. Je n'ai pas de nom et pourtant, si je devais demander qu'on mette une inscription sur mon tombeau, je n'en voudrais pas d'autres que celle-ci : Il fut l'Individu »

Bosie sentit son sang se glacer à l'entente de ces mots. Il avait entendu le message radiophonique de cet homme et il savait à présent qu'il serait sa première victime. Sans qu'il ne puisse rien dire, il entendit L'Individu lui adresser de nouveau la parole.

« Bosie... ce nom vous va si bien. Vous aimez tout contrôler, cela vous insupporte de ne pas être le centre d'intérêt du monde entier. Toute votre vie, vous avez pris plaisir à rabaisser les "classes moyennes" comme vous le dites si bien. Vous méprisez les gens qui font votre fortune et vous respectent, même si vous ne le méritez pas. Vous êtes un enfant gâté et comme si cela ne suffisait pas... il a fallu que vous détruisiez un Espoir... »

Le jeune homme sentait son cœur battre la chamade comme s'il tentait de s'arracher à sa poitrine alors que l'homme s'approchait toujours lentement de lui.

« Vous avez charmé un grand homme, l'un des plus grands hommes de l'histoire. Monsieur Oscar Wilde... que son Dieu garde son âme... Il vous a donné son amour, vous n'avez voulu que de sa notoriété et de son influence. Vous avez profité de lui. Il était connu et vous, comme un enfant capricieux, vous n'avez vu en cela qu'une occasion de choquer vos parents et la noblesse comme un stupide adolescent. Il vous a aimé, réellement aimé, ce qui l'a conduit en prison car il refusait de vous quitter et de se plier aux évidences. Il a passé douze ans, douze ans en prison où il n'a cessé un instant, de vous aimer avec passion. Cet amour lui inspira incontestablement une de ses oeuvres les plus achevées, des plus magnifique, De Profundis... Une oeuvre qui vous était destinée et que vous n'avez même pas daigné lire... Cela l'a détruit et l'a conduit à la tombe alors que vous avez continué votre vie sans plus jamais penser à lui. Monsieur Wilde était un grand homme. Ses idéaux, ses écrits, sa personnalité, j'en suis sûr, changeront le monde, mais il ne sera pas là pour le voir. Par votre faute. Il aurait pu faire beaucoup plus qu'il n'avait déjà fait, beaucoup plus. Il était le point de départ d'une révolution importante qu'il aurait pu voir naître et grandir avec fierté, qu'il aurait accélérée en restant en vie et en l'appuyant, mais vous lui avez ôté ce droit et cet honneur. Cela fait de vous l'exemple même de la Noblesse que je méprise. Vous vous pensez mieux et plus important que tout le monde, mais vous n'êtes qu'un enfant capricieux et gâté qui n'a aucune conscience de ses actes et cela a coûté l'emploi d'innombrables domestiques et la vie d'un génie qui a fait l'erreur de tomber amoureux... et pour cela, aujourd'hui, il faut mourir afin de donner l'exemple. »

Toujours tétanisé, le jeune homme resta planté sur ses jambes. L'Individu était à présent debout à quelques centimètres de lui, le toisant de toute sa hauteur. Il savait que la fuite était impossible. Il aurait tout de même pu en tenter une, mais l'aura de cet homme l'oppressait tant qu'elle semblait extirper de ton âme tout espoir en n'y laissant que la frayeur.

« Il vous faut une mort digne de votre personnage... je n'ai pas cherché longtemps pour vous. »
À ces mots, L'Individu remit son chapeau en place, sortant de son manteau une trousse de médecine en cuir brun, la dépliant ensuite d'un geste sec, dévoilant aux yeux de sa victime les divers instruments affûtés qu'il y cachait.

« Avez-vous entendu parler de ce meurtrier qui sévissait à Londres il y a quelques années de cela à peine? Il s'attaquait aux prostituées. Pire que des "classes moyennes", ce sont les bas-fonds des classes sociales, n'est-ce pas? On appelait cet homme Jack L'Eventreur. »

Avant qu'il n'ait pu tenter un geste de fuite, Bosie sentit une main puissante agripper sa chemise avec violence. Il sentit son corps trembler, empli de frayeur à ce qui l'attendait. Alors que des larmes emplissaient ses yeux, il tenta vainement de supplier son bourreau.

« Seigneur je vous en supplie... pour l'amour de Dieu, ne faites pas cela...

- Il est inutile d'appeler votre Dieu, c'est moi qui suis le Maître de ces lieux. »


"Et pourtant, si je devais demander qu'on mette une inscription sur mon tombeau, je n'en voudrais pas d'autres que celle-ci : Il fut l'Individu"
Søren Kierkegaard

Voilà pour ce premier chapitre. J'ai décidé de répertorier les meurtres de cette manière au lieu de l'intégrer à un chapitre et un début d'enquête ou d'explication. C'est comme ça j'ai décidé c'est moi qui commande héhé.

Je sais que quelques détails de cette histoire ne sont pas d'époque, je sais qu'il y a une différence d'époque mais elle se limite à environs 10 ans, je trouve que c'est pas trop donc je me permet de mettre quelques petites incohérences qui sont un peu vitale à mon histoire

Voilà, je vous laisse, laissez moi vos avis! A plus tard pour un chapitre un peu plus long.