20 janvier 1997
Ernie m'a demandé ce que je pouvais bien foutre avec ces lettres que je n'enverrai jamais, ou du moins pas maintenant. Il m'a demandé si j'allais bien, question stupide étant donné que j'allais pas bien du tout, il m'a demandé si je voulais parler et que si c'était le cas il était là.
J'ai répondu que je ne savais moi-même pas pourquoi j'écrivais ces lettres, que j'allais très bien, et que je savais qu'il était là. Des mots sonnant creux et un ton se trouvant trop morne.
Mais ça m'énerve et ça me fout une boule au ventre qu'il ait pas cherché à aller plus loin, à comprendre, parce que je sais pas.
Je sais pas.
Ça se voit, je ris plus autant qu'avant et je me retrouve à écrire des putains de lettres à un cadavre. A un cadavre, à un tas de chair vide comme papa, vide comme moi, vide comme ceux qui m'entourent. Pardon maman mais pour l'instant je te vois comme ça, et ça m'énerve d'autant plus et la boule grossit, grossit, grossit, tellement, trop, et je suffoque, et je suis désolée de penser ça, je devrais pas maman. Mais je te vois pas, je sens que dalle à part ces mines compatissantes et apeurées. On flippe, on s'enterre dans nos couvertures et nos lits, on se contrefout des autres et on veut que ça se finisse, et on espère que ça ne nous arrivera jamais.
C'est ce que je pensais. Je ricane, je me moque du moi du passé, grande gamine se croyant intouchable.
Et pam pam pam. Les coups de feu retentissent portés par la tempête. Une plaie apparaît, s'entrouve, s'élargit, une jolie plaie illusoire.
Y'a même pas de sang qui s'écoule, tu sais pourquoi maman ? Regarde la plaie, regarde-la plus attentivement. Y'a rien à voir hein ? Y'a rien vu que la plaie est un trou béant noir, vu qu'à l'intérieur c'est du néant. La poupée en porcelaine se répare, pas toute seule mais avec ceux qui l'ont bâtie. Des coups d'aiguille par-ci par-là surmontés de jets de colle, histoire que ça tienne un tantinet. Pendant ce temps la tempête s'éloigne et la poupée a bouché la plaie, mais on sait dorénavant maman, et l'air est empli de ces chucotements distincts et piquants.
- Pauvre Hannah.
J'en veux pas de leur pitié, je leur crache à la gueule mon mépris et je repousse nonchalamment les bras tendus en signe d'aide. Pardon, excusez-moi, ça sert juste à rien.
- Ça va passer Hannah.
Autant se taire, pourquoi ils se taisent pas. Pourquoi est-ce que j'entends des hurlements me vrillant les tympans à tout bout de champs, des voix me murmurant que ce n'est rien, des rires joyeux pendant que le monde s'écroule. Les structures s'effondrent et s'embarquent dans un tas de poussière m'aveuglant, entraînant la chute du reste. Du reste ? Sans base ni fondement le reste n'existe pas, à croire que je déambule sans but dans les couloirs en quête d'un autre chemin, le poids des décombres sur les épaules.
Il était trop épineux celui que j'ai emprunté, je crois, je suis sûre, c'est confus.
Quoique non c'est une certitude, j'ai pissé le sang à ne plus pouvoir et je me suis asséchée, pire qu'un désert maman, plus d'eau, du sable à perte de vue. C'est sec et ça me brûle les yeux, comme l'alcool qui me brûle la gorge.
C'était de l'alcool tout à l'heure, Ernie m'en a fait boire, mais je le sens plus, on me piétine juste la tête.
- Pour oublier Hannah, ça te rend folle d'écrire sur ces bouts de papier. Pour oublier un instant, pour penser à autre chose.
La pièce se transforme en un manège et les meubles tournoient, valsent et tourbillonnent. Le seul remède est de rabattre les paupières, mais quand je ferme les yeux au lieu de voir tout noir ou les étoiles habituelles, je fais face à un amas de terre se réduisant à cause des coups de pioche. La terre est jetée dans le vide, sans délicatesse, avec précipitation, la terre disparaît, recouvre, avale et engloutit la boîte où tu es entreposée. Le ciel se voile, monsieur le temps fait une pause. Il vient pour nous passer le bonjour et assister à la scène se jouant au théâtre de ma vie. Le nouveau venu sort sa clope, inspire, expire, dégage l'odeur chatouillant mes narines, provoquant un haut-le-cœur parce que t'aimais fumer.
Ça picote encore, allez Hannah, obstine toi à garder les yeux clos, assiste au dernier acte jusqu'au bout.
Faites place aux gouttes d'eau ruisselant, sortez les parapluies, la cigarette s'éteint, monsieur en a assez et s'en va. Le sable s'écoule à nouveau comme si de rien n'était au rythme des clapotis. Un ballet de noir se déploie vers le haut, les gens n'en peuvent plus et commencent à partir. A la fin il reste une poignée de silhouettes, salutations papa.
- Pardon Lizzy, j'aurais dû être là.
Ton rire retentit, ton corps est enseveli, papa pleure, grand-père pose une main sur mon épaule.
Pam pam pam.
Monsieur le temps jette le revolver à mes pieds en me souriant.
- Regarde Hannah, regarde la jolie rose à côté. Elle me fait penser à ta mère, elle se dresse fièrement au milieu des orties et pourtant prête à piquer ceux qui osent lui faire du mal à coups d'épines.
- Faut croire que cette fois-ci les épines s'étaient ramollies ou alors y'en avait plus.
Papa tombe à genou, je supporte pas, mes talons se tournent je parcoure à grandes enjambées le chemin jusqu'à la voiture. La portière claque, la radio se met en route, Queen résonne. Dehors ma mère repose dans un cercueil, mon père s'envole avec elle, et pourtant la terre continue de tourner.
Tu méritais un meilleur jour pour ton enterrement quand même.
J'ouvre les yeux, Ernie dort et Susan est affalée par terre en divaguant sur les lutins de Cornouaille.
- R'garde Hannah jolie, ils s'accrochent à la bataille... A la bouteille... Ils s'accrochent quoi.
Les autres membres du petit comité de ce soir sont dans le même état que Ernie, sauf Michael, et Michael est sur le fauteuil en train de regarder le feu.
- On joue à un jeu Abbot.
- Arrête de m'appeler par mon nom de famille, tu veux.
- C'est que tu t'es aguerrie ces derniers temps dis-moi.
Le manège s'est arrêté, pourquoi il ne m'appelle jamais par mon prénom ? J'aimerais bien, j'aimerais beaucoup.
- Tu veux pas jouer Abbot, ça serait marrant.
- Je suis pas d'humeur, désolée. Je vais aller me coucher.
Il s'est tournée vers moi maman, nos regards se sont croisés, bon dieu que ça pourrait paraître niais, mais nos regards se sont croisés. Ça a pas duré deux secondes, oh non, vraiment plus, mais il ne montre jamais ses expressions contrairement à moi, et j'ai rougi, comme d'habitude. J'ai rougi, j'ai balbutié un bonne nuit, j'ai empoigné Susan pour que l'on monte ensemble. Et j'avais beau essayer j'ai pas réussi à déceler quelque chose chez Michael, j'ai jamais réussi maman.
Et je suis dans mon lit et Susan me demande si c'était vrai qu'elle a embrassé Ernie, si c'était vrai qu'un hibou est venu l'attaquer, et elle pleure je sais pas pourquoi. J'ai encore l'image fraîchement ancrée des yeux verts de Michael mélangé à un amas de terre, c'est bizarre, je fatigue, ça tourne encore.
C'est amusant, ça tourne tellement que j'ai l'impression d'entendre ta voix.
- Tu ne veux pas jouer avec moi Hannah chérie ?
Puis en fat maman, ce qui serait bien, c'est ce que je m'allonge dans le parc maintenant. Par terre, qu'il neige, qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il fasse un soleil magnifique. Que je m'étende de tout mon long de sorte à ce que l'immense couverture me couvre. Je ne saurais même plus où mettre mes yeux.
Ce qui serait bien, c'est ce que je sois là à regarder les bouts de coton voltiger au ralenti. Que le soleil les éclaire, projetant une lueur jaunie sur les nuages. Que je tente de mettre des mots sur ces formes diverses et abstraites.
Ce qui serait bien, c'est que j'arrête de penser à tout et surtout à toi et que je m'endorme là par terre. Me foutant éperdument de ce qui m'entoure, infaillible et insensible au temps. Qu'il ne me dégrade pas et que je sois toujours présente, à le narguer par ma simple aura, histoire d'échanger les rôles.
Ce qui serait bien, c'est que tous ceux que je déteste disparaissent.
Et il ne resterait que moi. Moi et les autres, ceux que j'aime.
Ça, ça serait drôlement bien et ça me rendrait heureuse.
Hannah
