Chapitre 2
Prendre l'air
L'instant d'après, Rachel avait disparu dans la forêt de plus en plus sombre. Je restai là un moment, totalement sous le choc. Si je m'étais attendue à ça... De plus, mon esprit fut assailli des pensées incohérentes de Rachel, mêlées à celles des loups qui avaient assisté à son arrivée en direct dans la meute. Paul tentait de la rassurer, mais cela ne semblait pas porter ses fruits. Elle courrait sans s'arrêter, fonçant droit devant elle comme si elle avait eu la mort à ses trousses. Et bien sûr, elle avait peur. Non. C'était bien plus que ça : elle était terrifiée. Je restais la plus proche d'elle, alors je m'élançai à sa poursuite. Mais la rattraper ne fut pas chose aisée, elle était rapide. Je vis à travers ses yeux qu'elle avait stoppé sa course au bord de la falaise. Je courus alors aussi vite que possible. Je n'avais jamais été très proche de Rachel. Je l'avais toujours simplement considérée comme l'imprégnée de Paul, oubliant même parfois qu'elle était elle aussi une descendante d'Ephraïm Black.
Enfin, je la rejoignis au bord du précipice. Sa fourrure était semblable à celle de Jacob, en un peu plus claire. Elle tourna son regard vers moi, semblant totalement perdue.
Nous savions tous ce que l'on pouvait ressentir la première fois que nous mutions. Je ne savais pas quoi faire, je n'étais pas très douée pour consoler les gens ou apaiser des situations tendues, la subtilité n'ayant jamais été mon fort.
Toi, tu sais au moins ce qu'il en est !
Oui... Mais je, je… ne pensais pas que moi aussi… Je veux dire : pourquoi maintenant ?
Il était vrai que cela faisait déjà plusieurs années que Rachel était revenue vivre à la Réserve, alors pourquoi seulement maintenant ? Même quand il y avait pourtant eu un nombre important de sangsues qui avaient envahi nos terres et que nous avions senti leur menace, elle n'avait donné à ce moment-là aucun signe de mutation.
A cette époque, Sam était là. Peut-être était-ce cela le souci ? Elle attendait peut-être qu'il abandonnât son rôle d'Alpha, nous fit remarquer Jacob.
Quelques secondes plus tard, Paul et Jacob nous avaient rejoint. Les autres avaient repris forme humaine, histoire de ne pas complètement saturer le cerveau de Rachel. Paul s'approcha d'elle et enfouit son museau dans son épaisse fourrure. Elle était légèrement plus petite que lui, et plus fine, aussi.
Ne va-t-il pas y avoir de conflits d'Alpha ? Après tout, vous avez tous les deux les mêmes ancêtres...
On verra ça plus tard. Paul, on te laisse la gérer, ça ira ?, mecoupa Jacob.
Je m'en occupe, lui assura Paul.
Très bien. On mutera à nouveau d'ici demain soir, pour savoir si ça va...
Nous nous éloignâmes donc, laissant à Paul le soin de calmer Rachel, et de lui apprendre à maîtriser ses mutations d'humaine à louve. Je rentrai rapidement chez moi. Ma mère était absente, sûrement chez Charlie. Même si elle ne voulait pas l'avouer, je savais bien que ces deux là n'étaient plus de simples amis depuis longtemps. Une fois derrière la maison, je mutai et enfilai les vêtements que je laissais toujours là. J'étais exténuée, cela faisait deux jours que je n'avais pas dormi et la fatigue se faisait de plus en plus ressentir. Je montai rapidement dans ma chambre, prévenant au passage Seth de mon retour, et allai me coucher. Une fois dans ma chambre, je me laissai choir sur mon lit et m'endormis rapidement.
Le lendemain matin, je fus réveillée pas la lumière vive du soleil dans ma chambre. C'était plutôt rare que je me fasse ainsi réveiller par la douce chaleur d'un matin ensoleillé, et cela me mit aussitôt de bonne humeur. Je me levai rapidement, fis mon lit et partis prendre une douche revigorante. Je retournai dans ma chambre, vêtue d'un peignoir, et inspectai ma penderie : c'était le vide intersidéral. À force de muter sans prendre le temps de me déshabiller, je n'avais presque plus rien à me mettre. J'enfilai une des rares robes que je possédais et décidai d'aller faire une chose que je n'avais pas faite depuis bien longtemps.
Une fois dans la cuisine, je retrouvai ma mère, en pleine préparation du petit déjeuner. Je me dirigeai vers elle.
« Bonjour Maman, bien dormi ?, dis-je tout en déposant un baiser sur sa joue.
- Oui, et toi ?
- Bien aussi. Dis-moi, tu es rentrée à quelle heure, hier soir ?
- Euh, je ne me rappelle plus trop. Pas trop tard, en tout cas… C'est vrai que j'aurais pu vous prévenir, mais je suis allée voir Charlie, et puis …
- Maman !, la coupai-je. C'est bon, ne t'inquiète pas, c'est rien. »
Elle m'offrit un beau sourire, et déposa un pancake tout chaud dans une des trois assiettes. Je m'assis à notre table, qui par le passé contenait une assiette de plus, et commençai ma journée avec le même sentiment d'absence que d'accoutumée. Quelques minutes plus tard, Seth nous rejoignit, semblant lui aussi de bonne humeur.
« Coucou, tout le monde !
- Bonjour, mon chéri, bien dormi ?
- Évidemment, Maman ! Il a sûrement dû rêver de sa belle louve ! D'ailleurs, Seth, tu as encore un peu de bave, là ! », me moquai-je tout en montrant la commissure de mes lèvres. Pour toute réponse, il me lança un torchon en plein visage, que, bien sûr, j'esquivai.
Le reste du petit déjeuner se passa bien, dans la bonne humeur et les rires. Après cela, ma mère m'informa qu'elle devait aller rendre visite à une amie et qu'ensuite, elle avait une permanence à faire à la maison de retraite. Ce qui me privait de ma partenaire de shopping. Après réflexion, je décidai d'y aller quand même, seule. Je pris les clés de ma petite voiture et partis en direction de Port Angeles.
Avant que tout ne dérape avec Sam, j'avais plein d'amis avec qui j'aurais pu sortir aujourd'hui. J'entrais en terminale au lycée de la réserve à l'époque, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sam et moi étions ensemble depuis déjà quatre ans et nous voulions nous fiancer après ma remise de diplôme. Peu de temps après, tout avait basculé et ce dernier m'avait quitté, me laissant dévastée et anéantie. Peu de mes amis avaient alors réussi à rester proches de moi, et le peu que j'avais gardé avait définitivement déserté ma vie un an plus tard, quand j'avais muté à mon tour. Après cela, j'avais abandonné le projet d'entrer à la faculté. Parfois, j'avais envie de me relancer dans mes études, ne serait-ce que pour voir autre chose que la réserve, la meute ou les sangsues...
Une heure plus tard, j'arrivais à destination et commençai mon ascension à travers les boutiques afin de renflouer un peu mon armoire. Bien sûr, tout cela avec mon peu de moyens. Après avoir fait les trois-quarts des boutiques du centre ville, je me dirigeai vers la dernière. Je passai alors devant un pub à l'allure de vieux grenier poussiéreux, mais avec un certain charme rustique. La devanture en bois, d'un vert fané, semblait avoir fait bien plus que son temps, et la pancarte dépassée était marquée de grosses lettres dorées, presque illisibles. Cependant, j'arrivai à y déchiffrer « White Fang Pub », ce qui me fit sourire. Ce pub avait un nom des plus surprenants, et même s'il faisait sans doute référence au roman sur le chien-loup, cela me fit plutôt penser aux sangsues.
« Le pub est fermé ! »
Je sursautai. Je m'étais faite surprendre, trop plongée dans mes pensées pour entendre quelqu'un se diriger vers moi. Je me retournai et tombai nez à nez avec un jeune homme qui devait avoir mon âge. Il avait la peau claire, des cheveux noirs de jais tombant en mèches folles sur son front et s'arrêtant juste au-dessus de ses yeux, d'un bleu clair. Sa mâchoire carrée semblait crispée mais il était sans conteste vraiment beau. Son regard posé sur moi semblait hautain, ce qui me rendit à mon tour agressive.
« Je sais. Je regardais juste ! », rétorquai-je d'une voix tranchante.
Il sembla réfléchir une minute, sans pour autant perdre cette expression déplaisante sur son visage vraiment parfait. Ses yeux auraient été rouges que j'aurais pu le prendre pour un vampire.
« Vous travaillez ? »
Je trouvai sa question tellement idiote et surprenante que je me mis à rire. Voyant qu'il était sérieux, je répondis cependant la première chose qui me vint à l'esprit :
« Vous êtes fou ? »
Il se délesta instantanément de son air suffisant pour laisser apparaître une profonde lassitude sur ses traits qui, à bien y regarder, semblaient tirés par la fatigue.
« Non. Je suis juste un patron qui désespère de trouver de la main d'œuvre…
- Je ne vois pas vraiment le rapport, ni en quoi cela me concerne !, répondis-je à mon tour, plus que surprise par sa réponse.
- Désolé, je suis un peu à cran avec ce pub. Ma dernière serveuse m'a laissé tomber et... je ne sais même pas pourquoi je vous dis tout ça ! »
Il passa devant moi et entra dans le pub, désert à cette heure-ci. Il déposa une affiche sur la porte.
« Cherche serveuse »
J'avais souvent été réprimandée sur ma manière d'agir sans réfléchir, sur mon impulsivité qui bien des fois m'avait fait défaut, à moi ou à d'autres, et une fois de plus, ce fut ce côté de ma personnalité qui me poussa à agir. J'entrai à mon tour, derrière le jeune inconnu.
« C'est toujours fermé, vous savez !, me dit-il d'un ton las
- Et vous cherchez toujours une serveuse, apparemment ? », le questionnai-je.
Il se tourna vers moi, assez surpris, et je l'étais également moi-même. Finalement, il s'approcha de moi et me tendit une main en m'offrant un sourire amical, qui contrastait avec le jeune homme qui m'avait agressée quelques secondes auparavant. Mais je dus reconnaître que le sourire lui allait beaucoup mieux que son air condescendant.
« Evan Stevenson.
- Leah Clearwater, me présentai-je à mon tour, surprise de cet excès d'amabilité.
- Vous vivez ici ?
- Non. À une heure d'ici. A la réserve Quileute.
- Vous n'avez pas de travail plus prés ?
- Sûrement… "
Il n'avait pas tort : pourquoi vouloir ce job alors que c'était si loin de la réserve ? En fin de compte, à bien y réfléchir, c'était surtout pour ça qu'il m'intéressait vraiment.
« Écoutez, je vous avoue que peu de serveuses tiennent le choc ici. Les clients sont plutôt, comment dire… »
Il semblait chercher ses mots, comme s'il essayait d'être honnête et, en même temps, de me cacher un peu la réalité, histoire de ne pas me faire fuir. S'il savait ! Il fallait bien des choses pour me faire peur aujourd'hui.
« Il vous faut quelqu'un ou pas ?, le coupai-je avant même qu'il ne trouvât ses mots
- Oui, bien sûr mais…
- Alors dans ce cas, ça me va, qu'importe votre clientèle.
- Très bien. Revenez demain avec tous les papiers nécessaires. On fera un essai d'une semaine pour voir si ça se passe bien.
- Très bien, alors à demain.
- Attendez ! Je suis assez étonné... Pourquoi avoir accepté le poste ?
- J'ai besoin d'argent…
- Je vois... », fit-il d'un air contrarié.
J'aurais sûrement dû lui dire autre chose de plus convaincant. Comme, par exemple : « J'adore l'ambiance des pubs, être au contact des gens, sympathiser avec eux,... ». Mais c'était loin d'être le cas et d'ailleurs, j'en prenais conscience. Mais j'avais besoin d'argent et de me changer les idées, alors je ferais un effort.
« Cette motivation n'est pas légitime à vos yeux ?, demandai-je.
- A bien y réfléchir, c'est peut être la plus adaptée à ce bar. Une autre serveuse s'occupe du midi, elle ne devrait pas tarder. Je lui demanderais de rester demain soir pour qu'elle vous montre un peu le boulot.
- Ça me va. À demain ?
- A demain. Je compte sur vous. »
Je lui adressai un dernier regard, signe qu'il pouvait, et sortis. Une fois dehors, je m'arrêtai un instant. Qu'est-ce qui m'avait pris ? Je n'avais jamais travaillé dans un bar, ou autre. Je n'avais même jamais beaucoup travaillé. Allais-je m'en sortir ?
Je me ressaisis la seconde d'après. Si je pouvais tuer des vampires, je pouvais bien tenir un bar une soirée. Je me remis alors en route pour retourner à ma voiture. La jauge d'essence était presque vide, et j'avais quasiment tout dépensé dans les boutiques de vêtements. Il y avait juste assez pour rentrer. S'il fallait faire le trajet chaque jour, cela allait me coûter cher. Heureusement, que j'avais à ma disposition un moyen bien plus rapide et économique pour venir chaque jour !
