On aurait probablement pas du s'exclamer comme ca ni l'un ni l'autre parce que non seulement ça démontre un important problème de communication au sein de la direction du groupe mais en plus ça prouve que le PDG décide unilatéralement et je suis pas sûr non plus que ce soit bon pour l'image de Yokoyama Ltd. Mais honnêtement, là je pense que ni nii-chan ni moi n'en avons quelque chose à faire. Une pluie d'applaudissements se fait entendre et, alors que je peine à réaliser ce qui vient de se passer, des dizaines de personnes que je n'ai jamais vu de ma vie viennent me serrer la main en me félicitant. De quoi ? D'être à partir de demain coincé dix heures par jour avec un frère qui venait de me jurer qu'il ferait le nécessaire pour que je n'ai jamais rien à voir avec le groupe et va donc non seulement me détester encore davantage mais aussi être un patron tyrannique ? Quelle joie... Qu'est ce qui a pris à papa de prendre cette décision sans nous consulter ? En plus il sait parfaitement que je n'ai pas fais les études qu'il faut pour être le secrétaire de nii-chan. C'est incompréhensible. Je sais bien que j'avais envie d'aider mais là... c'est exagéré. Pourtant malgré mon envie de parler à papa, je dois faire bonne figure tout le reste de la soirée et subir les œillades assassines que me lance sans arrêt nii-chan qui a l'air de penser que j'ai manœuvré dans l'ombre pour obtenir un poste au sein du groupe. Sérieusement ? Et avec son attitude envers moi, il pense que j'aurais CHOISI de devenir son secrétaire ? Misère on est vraiment mais VRAIMENT mal embarqués... Vers minuit, les invités partent les uns après les autres en nous laissant une collection conséquente de cartes de visite. Et soudain un nom sur l'une d'elles m'interpelle. Koyama. Ce nom de famille est courant, mais il me fait aussitôt penser à notre bienveillant majordome et ça me donne envie qu'il soit à mes côtés pour me prêter sa force morale. Je pense que je vais en avoir vraiment besoin. Lorsque la pièce est vidée de toute présence hormis la notre, papa semble se diriger vers la porte comme si de rien était mais nii-chan l'arrête.

- Attends père, tu ne crois pas que ta déclaration de tout à l'heure mérite une explication ?

- Ma déclaration ? Ah, à propos du nouveau poste de Takahisa ? Et bien c'était très clair, je ne vois pas ce qu'i expliquer de plus Kimitaka.

- Pardon ?! Tu décide de ça sans nous consulter ni lui ni moi et nous devrions... Mais dis quelque chose toi aussi ! m'agresse-t-il immédiatement en se tournant vers moi. Te faire utiliser comme un pion te convient ?!

He ? Depuis quand mon opinion a la moindre importance à ses yeux ? C'est nouveau ça. Ah mais non j'y suis. C'est parce qu'il espère que je vais refuser le poste et qu'ainsi il n'aura pas à subir ma présence au bureau aussi.

- Ca suffit tous les deux. Je ne vous ai pas consultés parce que cette décision n'est pas sujette à discussion. Takahisa est maintenant en âge de prendre ses responsabilités au sein du groupe même si ce n'est qu'en qualité de secrétaire. Tu reste le directeur alors je ne vois pas où de situe le problème.

- Mais il n'a aucune expérience d'aucune sorte, c'est de la folie ! Il va juste être un boulet que je vais traîner !

- Kimitaka ca suffit. Je suis toujours le PDG de ce groupe et je t'ai fais part de mon ordre. Fin de la discussion. Je vois les poings de nii-chan se crisper de rage. Je suis sûr qu'il va avoir la marque de ses ongles imprimée dans les paumes. Moi... je n'ose rien dire et de toute façon je n'ai pas voix au chapitre alors à quoi bon... Notre père quitte alors la pièce et, avant de lui emboiter le pas, mon frère me lâche méchamment :

- Tu me payeras ça, Takahisa... Tu me le payeras très cher.

Il sort à son tour et je reste totalement seul dans l'immense pièce. Anéanti, je me laisse tomber à genoux en me moquant bien d'abîmer mon smoking hors de prix. Pourquoi tout le monde s'acharne à me compliquer la vie ? Qu'est ce que j'ai fais au ciel pour mériter ça ? Une larme roule sur ma joue, bientôt rejointe par des dizaines d'autres. Je ne devrais pas pleurer, je sais bien mais...

Une paire de chaussures noire impeccablement cirées entre dans mon champ de vision et une main me tend un mouchoir blanc en tissu fin. Je relève la tête.

- Koyama... fais-je en prenant le carré de tissu.

- Relevez-vous, Takahisa-sama. Nous allons rentrer.

- Je n'ai pas envie de rentrer...

- Je le sais bien, mais il le faut pourtant. Venez.

Il m'aide à me relever, mais mon corps me semble lourd de toute la peine que je ressens, accrue par toute cette haine imméritée et je quitte le building à sa suite.

Pendant le trajet retour en voiture, je ne dis pas un mot et il respecte mon silence, se contentant de me jeter de temps à autre des coups d'œil inquiets par l'intermédiaire du rétroviseur central.

- Je suis désolé de vous inquiéter, Koyama...

- Ne vous en faites pas pour moi.

Le silence retombe dans la voiture. Je suis fatigué. Pas physiquement mais psychologiquement. Fatigué de me battre pour exister aux yeux d'un frère pour qui je ne suis qu'une gêne.

- Prenez une bonne douche bien chaude, me dit Koyama une fois arrivés à la maison. Je vais vous apporter du thé et une collation. Je suis sûr que vous n'avez pas avalé le moindre petit fou pendant cette réception.

Je hoche la tête et suis son conseil, puis retourne dans la chambre en peignoir et me laisse tomber sur mon lit sur le dos, en étoile de mer. Un nouveau soupir m'échappe. J'ai l'impression d'avoir passé la journée à soupirer.

- Je vous ai dis ce matin que vous alliez faire fuir le bonheur à soupirer comme ça, me dit encore Koyama en entrant chargé d'un plateau. Ca n'a pas changé depuis vous savez.

- Quel bonheur ? Ma mère n'est plus là, mon père se sert de moi comme d'un pion, mon frère me hait et en prime je vais devoir quitter mon travail à la boutique, Murakami-san et Tesshi... Vous êtes mon seul allié ici Koyama. Ne me quittez jamais, je ne sais pas ce que je deviendrais sans vous...

- Takahisa-sama...

- Prenez-moi dans vos bras s'il vous plait. Juste quelques instants...

- Tout ce que vous voulez, me dit-il doucement avant de s'asseoir sur le bord du lit et de m'enlacer presque avec tendresse. Vous vous sentez seul, n'est ce pas ? dit-il encore en caressant doucement ma nuque.

Vous n'avez pas idée à quel point...

- Hum...

- Vous savez que vous pourrez toujours vous reposer sur moi, Takahisa-sama. Tant que vous voudrez de moi à vos côtés, je serais là.

- Je sais. Merci...

- Vous devriez dormir maintenant. Kimitaka-sama ne vous fera aucun cadeau si vous n'arrivez pas à vous lever demain matin.

- Je sais...

Il me lâche donc et s'écarte.

- Je vous souhaite bonne nuit, Takahisa-sama, dit-il avant de quitter la pièce en me laissant une impression de vide.

Je suis réveillé en sursaut par une douche glacée qui me trempe et trempe mon lit.

- Je vous avais dis que vous y alliez trop doucement avec lui Koyama. Vous voyez il est réveillé maintenant. C'est parce que vous êtes trop doux avec lui qu'il est aussi inutile.

Cette voix, c'est celle de nii-chan qui tient un seau vide qui devait contenir l'eau dont il m'a aspergé. Je croise le regard désolé de Koyama qui me fait comprendre qu'il a vainement essayé de me tirer du sommeil bien plus doucement.

- Debout tout de suite, me jette ensuite nii-chan de son habituel ton glacial. Tu as exactement dix minutes pour me rejoindre en bas dans une tenue correcte qui ne fera pas honte au groupe. C'est clair ?

Il sort sans attendre de réponse et je prends la serviette que me tend Koyama pour essuyer mes cheveux, mon visage et mon cou. La journée commence bien...

A contrecœur, j'enfile ensuite chemise, cravate et costume sombre mais ça ne me va pas. Enfin je veux dire, ça me va forcément parce que c'est du sur mesure, mais… ça n'est pas moi. Mais comme je n'ai…

- TAKAHISAAAAAA ! hurle à travers la maison la "douce" voix impatiente de mon frère, interrompant mes réflexions.

Je me dépêche donc de descendre et le rejoint.

- Qu'est ce que tu n'as pas compris dans "dix minutes exactement" Takahisa ? Le réveil brutal n'a pas suffit ? Tu es donc un boulet même pour quelque chose d'aussi simple que la ponctualité ? Que vais-je bien pouvoir faire de quelqu'un comme toi ?

Et à la façon dont il prononce ces trois derniers mots, ça aurait tout aussi bien pu vouloir dire "d'une déjection comme toi", ce qui achève de me rabaisser.

Je le suis en silence jusqu'à la voiture et le trajet se passe dans le silence le plus total. Sur notre passage dans le building, les employés s'inclinent très bas et je m'en sens extrêmement gêné, mais nii-chan a l'air de trouver ça normal. Lui il est habitué.

- Assis, m'ordonne-t-il une fois que nous sommes entrés dans son immense bureau.

Bureau dont les deux murs opposés à la porte ne sont que de gigantesques baies vitrées donnant une vue plongeante sur Tokyo trente étages plus bas. Mais ça je ne le remarque qu'à peine. Tout ce que je sais c'est qu'il vient de m'aboyer un ordre comme si j'étais son chien. Mais je n'ose pas me rebeller. Quand il est comme ça, nii-chan me fait un peu peur.

- Puisque je suis obligé de travailler avec toi, je vais t'édicter des règles que tu es prié de respecter à la lettre. D'abord ici je ne fais pas partie de ta famille, je suis ton patron, donc quand tu t'adresse à moi c'est "Yokoyama-san" et tu ne me parle que si c'est absolument nécessaire si je ne t'adresse pas la parole en premier. Compris ?

- Oui...

- Oui qui ?!

- Oui Yokoyama-san... répond-je docilement.

- Bien. Ensuite ici on est au bureau de huit heures du matin à minimum vingt-deux heures donc tu as intérêt à être présent et efficace pendant tout ce temps. Je refuse d'avoir un secrétaire feignant. Et ne t'avise pas de te plaindre de la charge de travail. Compris ?

- Oui Yokoyama-san...

- Tu devras tenir à jour mon agenda, prendre mes rendez-vous, t'occuper des réservations de restaurant, de billets de train et d'avion, gérer le matériel pour les réunions, prendre tous les appels téléphoniques, checker les mails, ouvrir le courrier et me faire part des documents importants et/ou urgents, prendre en note les courriers ou mails que je te dicterais... Tu fais quoi là ?

- He ?

- Tu ne prends aucune note de ce que je te dis, tu es sérieux ?

- Je... ne savais pas que...

- Seigneur aidez-moi, en plus du reste il est complètement idiot... marmonne-t-il dans la barbe qu'il n'a pas. Sors. Va t'asseoir à ton bureau et n'en bouge pas. Je ne veux plus te voir pour le moment.

Je me lève et me traîne misérablement vers la porte.

- Oh et, Takahisa... Si cette situation ne te convient pas, tu as toujours la solution de démissionner. Et de déménager. Tout le monde sera content, moi le premier.

Dire que la journée n'a été qu'une longue épreuve serait en dessous de la réalité. Comme j'ai été parachuté à ce poste sans aucune expérience en la matière et que je tremblais à l'idée de me tromper d'une quelconque façon, j'ai évidemment multiplié les boulettes et les maladresses. Avant la coupure déjeuner, j'avais déjà : passé à nii-chan des gens à qui il ne voulait pas parler et brutalement coupé une bonne dizaine de communications en me trompant de touches sur le téléphone qui en est surchargé ; effacé par erreur deux mails importants ; fait tomber un dossier dans la déchiqueteuse et renversé du café sur la chemise de nii-chan. Je me suis vite sauvé pour aller manger avant qu'il ne m'étrangle pour de bon mais mon repas n'a pas réussi à passer, j'étais trop stressé. Le ballet des erreurs a repris dès mon retour : j'ai mis cinq bonnes minutes à noter correctement le long courrier qu'il me dictait et me suis trompé dans l'adresse d'envoi ce qui a fait que j'ai du courir après le facteur et le faire attendre le temps que je change l'enveloppe ; j'ai remis dans la mauvaise enveloppe le coupon réponse pour sa présence à une réception et donc envoyé à la mauvaise société une réponse négative... et sûrement d'autres mais elles ont été tellement nombreuses que nii-chan a refusé que je monte dans la même voiture que lui au retour vers la maison et je suis resté bêtement sur le trottoir à attendre Koyama en retenant mes larmes de toutes mes forces. Savoir que cette première journée cauchemardesque n'était justement que la première m'emplit d'effroi. Je ne suis pas fais pour être secrétaire. Travailler au milieu des fleurs me convenait parfaitement. Au milieu des fleurs... Murakami-san... Je ne suis pas venu travailler et je n'ai même pas pu le prévenir... Du coup, quand Koyama arrive, je lui demande de me conduire directement là-bas.

- Bienvenue ! clame Tesshi par habitude en voyant entrer quelqu'un.

- Salut Tesshi.

- He ? Massu ? fait-il en me reconnaissant. Pourquoi t'es pas venu aujourd'hui ? Et pourquoi t'es habillé en pingouin ?

- Je... Je...

C'est plus fort que moi, je fonds en larmes. Il s'est passé trop de choses aujourd'hui.

- Heeeeee ?! Mais Massu pourquoi tu pleure ? fait-il en sortant à toute vitesse de derrière le comptoir pour me prendre dans ses bras. Murakami-san ! Massu est là et il a pas l'air bien du tout !

À la mention de mon nom, notre patron sort de son bureau en catastrophe.

- Masuda-kun ! J'étais tellement inquiet ! Qu'est ce que tu... Oh... Attends viens t'assoir. Ne va pas avoir un accident alors que tu n'as rien.

Je le suis dans l'arrière-boutique, toujours soutenu par Tesshi dont je devine l'air inquiet à travers mon voile de larmes. Une fois assis et après avoir bu un peu d'eau, je me décide à leur dire ce que je voulais pourtant taire. Enfin au moins à Murakami-san. Il m'écoute d'ailleurs jusqu'au bout, sans me couper et reste silencieux alors que Tesshi lui, a bondi d'indignation :

- Mais c'est quoi cette horreur de frère ?! C'est pour ce mec épouvantable que tu te minais le moral ?! Sérieusement ?! Tu es maso, Massu ! Maso et bien trop gentil ! Tu ne vois pas que tu n'as rien à en attendre ?! Il faut que tu...

- Tegoshi-kun, stop, intervient alors Murakami-san. Ce que tu dis est vrai mais ça n'aidera pas ton ami. Il faut réfléchir calmement. Pour moi il est évident que tu ne tiendras pas des jours avec cette pression constante, Masuda-kun. Il faut trouver un moyen de t'en défaire. Tu n'as pas un allié dans la place qui pourrait t'aider ?

- Je n'ai... que Koyama...

- Et lui il ne peut pas t'aider ?

- Il n'a aucun poids... C'est... il est notre majordome. Même si pour moi il est bien davantage.

- Hum je vois. Reste à espérer que le comportement de ton frère ne va pas empirer dans les jours à venir.

- Ce qui m'ennuie le plus c'est surtout que maintenant... je ne peux plus travailler ici...

- Ca m'ennuie aussi de te perdre. Mais ce n'est pas comme si nous y pouvions quelque chose ni toi ni moi.

Je soupire lourdement. Honnêtement je ne pense pas que l'attitude de nii-chan envers moi changera. Il me hait trop et en plus il est obligé de s'embarrasser de moi au travail parce que papa l'a décidé.

Le lendemain, à peine arrivés au bureau, nii-chan se tourne vers moi.

- Réserve-moi un billet sur le vol pour New-York le plus tôt possible aujourd'hui. Je serais absent plusieurs jours et je ne veux pas que tu m'accompagne, tu risquerais de faire échouer toutes les tractations. Je te recontacterais pour te donner ma date de retour pour la réservation du vol.

J'ai du mal à cacher mon soulagement. S'il part aujourd'hui je vais être délivré de mon stress. Du coup, inutile de dire à quel point je suis rapide à chercher, trouver, réserver et imprimer son billet. En moins d'un quart d'heure, le papier se retrouve sur son bureau.

- Pour une fois que tu es efficace et zélé c'est pour m'expédier au loin, me dit-il, ironique. Tu devrais mieux dissimuler tes sentiments Takahisa, ils sont trop évidents.

- Mais je ne...

- Ne mens pas. Ton soulagement est écrit sur ton visage. Mais je te rassure, il est identique de mon côté. L'idée de ne pas avoir à subir ta présence pendant quelques jours m'est infiniment agréable.

La phrase est aussi cruelle sue d'habitude, lais son effet est atténué par la liberté qui m'attend. Du coup, libéré presque immédiatement après mon arrivée, j'appelle Koyama pour l'informer de la situation et j'ai la surprise de l'entendre rire à l'autre bout du fil.

- C'est mignon que vous n'arriviez pas à cacher ce que vous ressentez aux gens.

Dans la bouche d'un autre, cette phrase aurait ressemblé à une moquerie, mais Koyama n'est pas comme ça. Cela dit, si même lui l'a remarqué, il doit savoir depuis longtemps quels sentiments il m'inspire et l'idée seule est très embarrassante.

- Je suppose que vous voulez vous rendre tout de suite chez Murakami Fleurs ?

- Oui bien sûr ! Vous pouvez m'emmener ?

- Bien sûr, Takahisa-sama. Restez au chaud dans le building en attendant mon arrivée.

J'acquiesce, raccroche et reste de longues minutes à sourire dans le vide jusqu'à ce que je repère la voiture stationnée devant. Je me dépêche d'aller m'assoir à l'arrière et me surprend même à chantonner alors qu'on arrive presque à la boutique.

- Je suis ravi de vous voir si joyeux, Takahisa-sama mais... étant donné votre affection pour Kimitaka-sama, il est un peu étonnant que cette joie soudaine soit déclenchée par son départ pour New-York si vous me permettez cette remarque, me dit-il en me regardant par l'intermédiaire du rétroviseur central.

- Je sais mais... après tout ce qui s'est passé aujourd'hui, c'est une bouffée d'oxygène inattendue mais salutaire. Et la boutique... je m'y sens à ma place contrairement à la maison et au bureau. Je ne fais pas partie de ce milieu, Koyama. Je suis une pièce rapportée dans un puzzle dont le thème n'a rien à voir. Et quoi qu'on fasse, jamais une pièce issue d'un autre puzzle ne pourra trouver sa place dans un autre qui ne soit pas identique.

- Je vois ce que vous voulez dire, fait-il en arrêtant la voiture. Alors allez vite compléter votre puzzle. Ils seront ravis de vous retrouver.

Je lance à Koyama un sourire rayonnant et m'envole presque hors de la voiture dans ma hâte.

- C'est moi ! clamé-je à pleine voix en entrant après avoir poussé la porte avec plus de force que d'habitude.

Mon arrivée est si brusque et inattendue, que Murakami-san lâche le vase plein de gerberas qu'il tenait. Le fragile contenant en verre explose sur le sol carrelé en une myriade de fragments, répandant eau et fleurs. Les yeux fixés sur moi, Murakami-san porte la main à son cœur comme pour l'empêcher d'exploser.

- Masuda-kun ! Seigneur, tu es fou de crier comme ça en entrant. Tu aurais pu t'annoncer de façon plus calme, je suis trop jeune pour la crise cardiaque tu sais ?

- Excusez-moi. Tout va bien ? demandé-je d'un ton penaud.

- Tu as de la chance que je sois solide. Mais regarde-moi ce carnage, dit-il en contemplant le melting-pot de fleurs, d'eau et de débris de verre.

- Je suis désolé, c'est ma faute. Je vais nettoyer ne vous en faites pas.

- Nettoyer dans ce costume qui a du coûter plus cher que nos trois salaires réunis ?

- Non bien sûr. Je vais me changer, fais-je dans un sourire en me dirigeant vers l'étage.

- Attends... Tu avais pourtant dit hier que tu ne pourrais plus revenir ici. Je ne comprends plus.

- Disons que j'ai obtenu des vacances inespérées que je veux passer ici avec Tesshi et vous.

- Je ne suis pas sûr de suivre mais... tu tombe à pic. Nous avons reçu un impressionnant nombre de commande et avec toi en moins je me demandais comment toutes les honorer.

Je lui souris.

- Alors c'est parfait. Je me change et j'arrive pour tout nettoyer pour commencer. Ensuite vous me donnerez la liste des bouquets à préparer.

Ca fait maintenant cinq jours que nii-chan est parti et que je travaille tous les jours à la boutique pour mon plus grand plaisir, celui de Murakami-san et celui de Tesshi. Je rentre épuisé le soir mais ça n'a pas d'importance parce que je peux être moi. Le soir, Koyama vient me chercher et je lui raconte mes journées en détails car lui semble sincèrement s'y intéresser. Seulement ce soir je dois rentrer seul, il m'a prévenu qu'il avait quelque chose à faire et s'en est excusé je ne sais combien de fois. Il est tellement toujours là pour moi que je ne me voyais pas lui reprocher une absence de quelques heures. Ca aurait été méchant et mesquin en regard de tout ce qu'il fait pour moi. Par contre la maison fait vide sans sa présence réconfortante. Nii-chan est à New-York, papa à Hong-Kong ou Macao je ne sais plus et du coup Koyama est je ne sais où. Conclusion je suis plus seul que jamais malgré la présence de notre armée de domestiques.

Refusant le repas proposé par une des femmes de chambre, je me refugie dans la mienne et soupire. Cette journée était parfaite jusqu'à mon retour à la maison.

Une heure après mon retour, quelqu'un frappe à ma porte. Pris de l'espoir que ce soit Koyama, je me précipite pour ouvrir et me retrouve face à...

- Oncle Masahiro ? fais-je stupéfait. Qu'est ce que tu fais là ?

- J'ai appris que tu étais seul dans la maison alors je suis passé te tenir un peu compagnie. Tu dois te sentir seul sans mon frère ou le tien.

- Un peu oui.

- Tiens je t'ai apporté du thé. Ca réconforte toujours, dit-il en me tendant un mug.

- C'est vrai. Merci c'est gentil. Entre on ne va pas discuter sur le pas de la porte.

Je m'efface pour le laisser entrer. Je me suis trompé en pensant que je n'avais aucun allié dans la maison excepté Koyama. C'est vrai qu'il n'est pas souvent là mais oncle Masahiro est toujours gentil avec moi. Il l'a toujours été depuis mon entrée dans la famille. Je vais m'asseoir sur mon lit et bois avec délices plusieurs gorgées du thé parfumé qu'il m'a apporté.

- Ton majordome n'est pas là ? C'est rare de vous trouver l'un sans l'autre, d'habitude il te suit comme ton ombre.

- Non, Koyama avait quelque chose à faire aujourd'hui en fait. Il est absent depuis le début de l'après-midi.

- Je vois. Comment se passe ton travail auprès de Kimitaka ?

Je grimace et reprend une gorgée de thé.

- Si mal que ça ? Mon pauvre garçon, tu n'es pas dans une situation évidente.

- Hum...

Je termine ma tasse. Ca m'a fait du bien de la boire, je me sens un peu mieux et ça m'a réchauffé. En fait j'ai même chaud maintenant. Je retire donc le pull que j'avais mis le matin. Mais même comme ça j'ai toujours chaud. Très chaud même. Trop chaud.

- Ils ont mis le chauffage à fond dans la maison ? demandé-je à voix haute sans vraiment attendre de réponse à ma question.

- Non je ne crois pas. Je n'ai pas particulièrement chaud.

- J'ai l'impression d'étouffer...

- Essaye d'enlever tes vêtements pour voir si tu as toujours aussi chaud.

J'acquiesce et retire mon t-shirt, puis mon pantalon, restant simplement en boxer, mais la sensation de chaleur ne se dissipe pas du tout. Au contraire on dirait qu'elle s'accentue. Ma peau est bouillante et mon souffle s'est fait court.

- Takahisa ? Tout va bien mon garçon ?

La voix de mon oncle me parvient comme dans un brouillard. Je sens une main se poser sur mes fesses et un gémissement m'échappe malgré moi.

- Qu'est ce qui... m'arrive ? fais-je dans une nouvelle plainte rauque alors que la main baladeuse me caresse les cuisses.

- De toute évidence, tu es en manque mon cher petit, répond la voix lointaine. Depuis quand n'as-tu pas fais l'amour ?

- Je... Je ne sais plus... gémis-je de nouveau, haletant sans la moindre raison.

La chaleur s'est répandue dans mes veines comme un feu liquide qui chercherait à me consumer tout entier et... j'ai réagi aux contacts. Je suis en érection.

- Tu as besoin d'être soulagé on dirait. Veux-tu que je m'en charge ?

- Je... Non ce n'est... pas bien... balbutié-je, de moins en moins assuré à cause de mon état qui empire à mesure que le temps passe.

- Qui le saura ? Nous sommes seuls, dit-il encore en posant une main sur mon membre à travers le tissu déjà humide de mon boxer.

Le geste me déclenche un nouveau gémissement, bien plus long. Je ne sais pas ce qui se passe en moi, mais je vais devenir fou si je...

- Han ! Oui encore... C'est... C'est bon... fais-je malgré moi alors que sa main qui s'est glissée sous mon sous-vêtement entame sur mon sexe de délicieux va-et-vient.

Mais les enivrantes caresses sont interrompues par des coups frappés à la porte.

- Takahisa-sama c'est Koyama. Je suis navré de vous avoir laissé tout ce temps. Puis-je entrer ?

- Hmmmmmm...

Je n'ai pas pu empêcher ce nouveau gémissement de franchir mes lèvres. On dirait que l'intégralité de mon corps est devenue hypersensible. La porte s'ouvre alors sur Koyama. Oh non... Non pas ça... Je ne veux pas qu'il me voit dans cet état... Je ressemble à un prostitué, surtout avec mon érection et mon oncle à mes... Tiens mais où est ce qu'il a disparu ? Je tourne la tête et remarque vaguement que la fenêtre est ouverte.

- Takahisa-sama...

Ca y est j'ai perdu son respect. Je voudrais que la terre s'ouvre sous mes pieds et m'engloutisse pour cacher ma honte et mon dégoût de moi-même.