CHAPITRE UN
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La soirée s'annonçait comme toutes les autres, dans cette petite maison calme en périphérie de la ville. L'heure tournait, Sung-yeon avait terminé ses devoirs depuis longtemps et regardait des vidéos sur son ordinateur. Lorsque son estomac commença à se plaindre bruyamment, la jeune fille quitta sa chambre et descendit au sous-sol, dans une salle que Tae-hyung occupait la plupart du temps à cette heure tardive, après ses révisions. Elle toqua, interrompant le monologue du garçon, et entra.
- Tae-hyung ? appela-t-elle.
- Qu'est-ce qu'il y a ? grommela-t-il, peu satisfait d'être coupé au beau milieu de ses répétitions.
Le grand et fin jeune homme avait revêtu des habits simples pour travailler. Ses cheveux lila étaient en bataille et ses yeux liquides et profonds brillaient.
- Eh bien, c'est tard... Qu'est-ce qu'on fait ?
- Je sais pas, tu as prévu de jeûner ?
- Non...
- Bon, alors tu sais quoi faire.
Il parcourut des yeux le manuscrit qu'il avait à la main et se remit dans son rôle. Sung-yeon serra le poing.
- Tu exagères, je ne suis pas ton esclave ! s'indigna-t-elle.
- Écoute, je suis occupé, ça se voit pas ? soupira-t-il, sortant du rôle de l'adorable Han-sung* pour se fondre dans celui de l'impitoyable Kim Tae-hyung.
- Je le suis tout autant, renchérit la jeune fille. J'ai beaucoup de travail, moi aussi !
Le garçon balaya une mèche de cheveux mauves. Ses yeux, dont la couleur oscillait entre le brun sombre et le noir, étaient plus froids que jamais.
- Tant que tu vivras sous mon toit, tu feras comme je te dirai, c'est compris ? répliqua-t-il. Prépare-toi quelque chose et laisse-moi répéter, maintenant.
Sung-yeon acquiesça, les dents serrées, avant de claquer la porte derrière elle. Elle remonta les escaliers sans se retourner et fila en cuisine, encore glacée par l'indifférence de son tuteur. Bref, le quotidien.
Après avoir mangé seule à la table de la cuisine, elle monta dans sa chambre préparer ses affaires pour le lendemain. En passant devant le miroir, la jeune Coréenne de dix-huit ans remarqua, sinon le désordre de ses cheveux bruns et l'éclat inexistant de ses yeux marron, que ses lunettes à monture carrée ne pouvaient cacher ses cernes noires. Toujours en forme au milieu des siens, c'était lorsqu'elle rentrait à la maison que les choses se gâtaient. Elle avait peur. Oh, rien ne se passait... mais c'était justement ce qui l'angoissait. Et cette angoisse prenait de plus en plus de place, dans son quotidien, dans ses rêves, dans son sourire éteint.
Lorsqu'elle était à l'école, elle pouvait échapper à cette étrange situation. Mais quand elle rentrait chez elle, elle devait affronter ce garçon, qui se fermait comme une huître dès qu'il la voyait. Il s'occupait d'elle... mais il ne prenait pas soin d'elle. Parfois, elle se demandait pourquoi il...
Tae-hyung toqua à la porte et entra sans attendre de réponse.
- Tu as terminé ton travail ? demanda-t-il, par pure courtoisie apparemment.
La jeune fille avait renoncé depuis longtemps à une quelconque gentillesse de la part de cet homme qu'elle ne comprenait pas. Elle acquiesça.
- Et toi ? Tu as mangé ?
Le jeune homme haussa les épaules, comme si répondre était un effort qu'il se résignait à faire.
- Pas encore, bientôt.
Lui aussi paraissait fatigué. Alterner les études et les répétitions devait certainement l'épuiser plus que nécessaire. Sung-yeon n'arrivait pas à l'ignorer, elle, et ne put s'empêcher de compatir :
- Laisse, je vais préparer quelque chose.
XXX
Sa cuisine fut accueillie par une grimace. Elle n'eut pas besoin de mots pour comprendre que ses talents culinaires ne plaisaient pas. En soupirant, elle s'assit en face de Tae-hyung et le regarda passivement manger, avant de détourner le regard.
- Depuis combien de temps est-ce que je vis avec toi ?
Tae-hyung s'interrompit dans sa dégustation.
- Tu tiens vraiment à parler de ça maintenant ?
La jeune fille le fixa, de son regard couleur chêne. Malgré tous ses efforts, elle ne pouvait pas le percer à jour, ni lui voler un sourire ou un compliment... rien. Lui gardait posées sur elle ses prunelles sombres, prisonnières dans deux amandes effilées comme les yeux d'un chat.
- Depuis que... depuis qu'on vit ensemble, tu es toujours très froid, confessa Sung-yeon, soutenant le regard de celui qui lui faisait face. Est-ce que j'ai fait quelque chose pour mériter ton indifférence ?
- Je suis pas indifférent, lâcha Tae-hyung en portant la fourchette à sa bouche.
- Alors, pourquoi est-ce que je ne te vois jamais me sourire ?
Il s'arrêta net et croisa le regard débordant de franchise de Sung-yeon.
- Sung-yeon... on est pas obligés d'en parler ce soir encore.
- Tu n'es jamais heureux ou quoi ? poursuivit la jeune fille sans l'écouter. Pourquoi est-ce qu'on ne passe jamais de temps ensemble ? Tae-hyung, tu es censé agir comme un pa-
- Ça suffit, la coupa brutalement le garçon en se levant.
Il la laissa plantée là, murmurant un « merci pour le repas » pas franchement amical et regagna le sous-sol. Il ne fallut pas longtemps à Sung-yeon pour retourner s'enfermer dans sa chambre et passer une nuit comme les autres, roulée en boule dans son lit, seule avec la pensée que Tae-hyung ne l'aimerait probablement jamais, ni en tant que père, ni en tant qu'ami, ni rien.
XXX
Le lendemain matin, alors que le soleil paresseux du lundi se levait, la jeune fille fut amenée à l'école à l'arrière de la voiture de Tae-hyung. Le trajet se passa dans le silence, car tous les trajets se passaient toujours dans le silence. Mais en compensation, elle s'apprêtait à avoir cours de mathématiques. Avec un dieu pour professeur.
Sung-yeon entra dans la classe, chassant toutes les pensées négatives que générait son quotidien. Elle n'eut pas besoin de se forcer pour qu'un sourire apparût sur son visage.
- Bonjour monsieur Park, sourit-elle timidement en entrant.
- Mademoiselle Min, lui répondit le beau brun avec un sourire angélique. Comment allez-vous ? Vous semblez fatiguée.
- Je vais bien, même si je ne dors pas beaucoup...
L'enseignant adressa un grand sourire confiant à son élève.
- Je sais bien que vous vous donnez de la peine, mais veillez à votre santé, d'accord ? Si vous vous endormez en cours, je vais me fâcher.
Sung-yeon ne put retenir un nouveau sourire. Son professeur s'inquiétait pour elle... en tout cas plus que son tuteur.
Elle se dirigea en hâte vers son bureau pour cacher le rouge qui lui montait aux joues. Quel mal y avait-il à trouver son professeur absolument charmant ? Aucun, c'est pourquoi elle ne s'en voulait pas. Elle partageait même ses préférences avec son amie la plus proche, Chan Yuna-ra, une petite noiraude avec un sempiternel sourire accroché au visage. Même si elle n'avait pas de relations particulièrement conflictuelles ou amicales avec les autres, les événements l'avaient quelque peu isolée du reste des élèves. Mais Yuna-ra était une personne toujours présente pour elle.
- Quel sourire il t'a fait ! la taquina Yuna-ra lorsque son amie s'assit.
- J'ai vu, il m'a fait fondre sur place, confia Sung-yeon.
Dès lors, elle garda son regard rivé sur le professeur Park Ji-min. À la fin du cours, elle effaça la moitié d'un exercice qu'elle venait de finir pour aller poser des questions.
- Vous avez progressé, dites donc, remarqua monsieur Park. Regardez : ici, vous avez retranscrit la formule. Il suffit de changer la variable et...
Il réajusta ses lunettes sur son nez en poursuivant ses explications. Sung-yeon crut qu'un incendie venait de se déclarer en elle.
« Si c'était lui qui s'occupait de moi... » pensait-elle. « Si j'avais quelqu'un pour me sourire avec autant de chaleur, chaque jour... »
- Alors, vous avez compris ?
Sung-yeon mit rapidement un terme à son fantasme, réalisant que son visage était figé sur une expression béate ridicule. Elle acquiesça.
- Merci beaucoup, j'ai tout compris, dit-elle en récupérant son cahier avec empressement.
- Si quoi que ce soit ne va pas, venez me voir ! rappela-t-il, consumant ce qui restait du cœur de l'adolescente.
Elle retourna à son bureau pour le restant de l'heure. Comme d'habitude, elle fut la dernière à sortir de classe, rien que pour profiter un maximum de la radiance presque solaire de monsieur Park. Yuna-ra resta avec elle tout le temps de cette contemplation. Alors que la jeune fille rangeait ses affaires en songeant que le cours se terminait déjà, le jeune professeur s'approcha, retirant ses lunettes pour les épousseter avec un petit mouchoir.
- J'ai des lunettes, mais je vois quand une de mes élèves ne va pas bien, dit-il très sérieusement une fois à son niveau. Rien de grave ?
Sung-yeon releva brusquement la tête lorsque la voix de monsieur Park vint la chercher au fond de ses rêveries. Elle tenta de garder une contenance malgré les palpitations incontrôlables de son cœur. Yuna-ra se dirigea vers la sortie.
- Je t'attends aux casiers, prévint-elle.
Sung-yeon lui adressa un sourire complice furtif avant de reporter son attention sur son interlocuteur.
- J'ai un peu la pression, j'ai parfois du mal à dormir, avoua-t-elle. Mais tout va bien... (Elle força un sourire devant l'expression peu convaincue de monsieur Park. Rien ne servait de l'inquiéter plus que nécessaire.) Je vous assure.
- La pression ? À cause de l'école ?
Sung-yeon baissa le regard, lui cachant la vérité qui brillait dans ses yeux.
- Ça fait un moment que je vous vois comme ça, dit monsieur Park en croisant les bras sur sa poitrine. En tant qu'enseignant, je dois faire attention à mes élèves. Vous comprenez ?
La jeune fille hocha la tête. Son cœur battait de plus en plus vite. Combien de fois avait-elle rêvé d'une telle sollicitation et d'une pareille attention de la part de son tuteur ?
- Si vous avez un problème, n'hésitez pas à aller voir le psychologue de l'école. Il sera là pour vous écouter.
- J'y penserai.
- Vous prendrez soin de vous, promis ?
Il lui présenta son auriculaire. Sung-yeon le fixa quelques instants, avant de faire de même, le cœur battant, scellant une promesse du bout de leurs doigts liés.
- Promis, répondit la jeune fille, dont le cœur se réchauffait peu à peu.
Le professeur Park lui sourit gentiment et s'éloigna.
- J'ai aussi des filles, je peux comprendre que ce soit difficile pour vous d'aller parler à un inconnu. Mais croyez-moi... ça fait du bien, souvent.
Le mot « fille » la fit tomber de son petit nuage. Son cœur se serra. Elle jeta son sac sur son épaule.
- Merci monsieur, lança-t-elle en quittant hâtivement la salle.
XXX
La journée se passa tranquillement. La bonne ambiance de la caféteria déteignit bientôt sur le moral de la jeune fille, dont l'esprit n'était plus orienté que sur la gentillesse de son enseignant.
- Tu as prévu quelque chose, après les cours ? demanda Yuna-ra en se retournant vers elle.
- Rien, pourquoi ?
- Si on sortait un petit moment ? On pourrait aussi inviter d'autres gens.
Le regard chocolaté de Sung-yeon s'illumina et un sourire s'étira, avant de s'évanouir.
- Ah... mon... Tae-hyung ne veut pas que je sorte en semaine.
L'expression de Yuna-ra s'assombrit. Elle approcha son visage pour parler moins fort :
- Il n'a pas à dicter ta vie, tu sais... Tu as bien le droit de sortir.
- Je lui ai déjà dit, se défendit son amie. Il ne veut rien entendre il exige que je rentre juste après l'école.
Yuna-ra soupira et planta d'un geste un peu brusque sa fourchette dans son plat. On aurait juré qu'elle avait imaginé la tête de quelqu'un ou quelque chose de semblable à la place de son brocoli.
- Heureusement qu'il reste le professeur Park... Il te fait un peu oublier tout ce que tu vis...
Sung-yeon acquiesça, avant de tourner le visage vers sa meilleure amie.
- Et heureusement que tu es là, toi aussi, sourit-elle.
Yuna-ra rit doucement et pressa la main de sa meilleure amie.
- Je serai toujours là, Sung-yeon. Je sais comme tu as souffert ces derniers mois... Si quoi que ce soit ne va pas, si tu veux pleurer, si tu veux hurler, je suis là. Ça ira.
Puis, elle ajouta, d'un sourire malicieux :
- Dis, j'ai une petite idée... Tu peux m'attendre, ce soir, après les cours ?
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*Kim Tae-hyung incarne le personnage de Han-sung dans le drama coréen Hwarang (que je recommande fortement d'ailleurs)
