Chapitre 2: Les lois de la guerre
Un homme à la carrure de boxeur apparu sur le pas de la porte avec son daemon. Lyra se dressa de toute sa hauteur, fière et toujours hurlante, et une paume s'abattit sur sa joue et l'envoya rouler au fond du cachot. Kirjava sauta sur le daemon-chien et le sang gicla sur sa fourrure. Un globe oculaire tomba sans bruit et l'homme cria, trois notes au-dessus d'une voix de bariton. Le chat luttait comme Will, silencieuse, impitoyable, et surtout meurtrière. L'homme tachait de la happer au vol quand elle rebondissait, mais il ne pouvait l'atteindre que lorsqu'elle était sur lui, d'une seule main, l'autre plaquée sur son orbite vide.
La tête de Lyra avait heurté le mur et elle était trop assommée pour suivre la bataille. Son crâne palpitait douloureusement, mais elle se leva à quatre pattes comme un petite giptane et se jeta en avant toutes griffes dehors. Une vague de policiers apparut dans la pièce et ils la saisirent, ondulante et échevelée. Elle se débattit de toutes ses forces et les couvrait d'injures terribles. On lui passa des menottes en lui tordant douloureusement le bras. Quatre d'entre eux s'avancèrent en demi-cercle vers le chat sauvage, et Kirjava recula pas à pas, toujours figée en posture d'attaque. On emporta le blessé et une sorte de silence tomba sur la pièce. Le tout avait duré moins d'une minute.
Un homme grand et filiforme entra dans la pièce et fit un geste. On posa un pistolet sur la tempe de la jeune femme. Il s'adressa au daemon:
- Toi, sale bestiole, rapplique vers ta maîtresse ou tu t'en repentiras, je t'assure. Tu as arraché une oreille à Sallycombe Parker et un oeil à ce pauvre Harris. Roule-toi en boule sur le cou de Belacqua si tu veux conserver ta queue.
Kirjava rentra ses griffes et compris qu'il fallait à tout prix jouer le jeu. À peine ébouriffée, elle sauta sur l'épaule de Lyra, qui murmura:
- Pan!
Croyait-elle que son daemon s'était transformé à nouveau, comme lorsqu'elle était enfant, maintenant qu'elle retrouvait les gestes de la révolte? Elle avait les yeux démesurément ouverts, les traits tirés, et sa joue peu à peu bleuissait. Une petite écharde de pierre avait percée la peau de sa pommette.
On les emporta rudement vers la porte, trop top pour que la foule de la veille aie repris leurs postes sur le parvis, et on les fourra dans un fourgon plus confortable et plus propre que celui du premier jour. Lyra, coincée entre deux policiers, ferma les yeux et se laissa couler au fond du siège. Elle comprenait qu'on l'emportait ailleurs, et que ses amis ne saurait désormais pas où elle était. C'était entièrement possible qu'elle aie mal joué son coup, et qu'on veuille la faire disparaître pour du bon. Elle eut très peur. Maintenant qu'elle avait vingt-quatre ans et qu'elle avait vraiment vu les gens mourir, elle n'avait aucune hâte de faire le trajet dans le monde gris des morts avant de s'évanouir dans la nature. Pour l'instant, son intégrité lui plaisait. En plus, mourir dans un cachot obscur comme tant d'autres dissidents auparavant? Ah ça non! S'il fallait mourir, elle voulait le faire aux côtés d'un ours en armure, au cours d'une aventure épique où bonheur et désespoir jouaient un rôle pareil.
Et il y avait une autre question très pressante à considérer. Lentement, ses yeux s'ouvrirent et trouvèrent la figure impossible du chat roulé en boule sur ses genoux. Elle serra Kirjava dans ses bras et gémit le nom de Will, trop bas pour qu'on l'entende, et éprouva de nouveau au contact du daemon d'autrui cette sensation intime et désagréable, comme si elle déposait gentiment un doigt sur une plaie béante, sans mauvaises intentions, peut-être juste pour la nettoyer. Les policiers la regardaient fixement, mais il lui était impossible de s'en rendre compte.
Kirjava sentit les cottes de Lyra trembler et lui lécha la main avec affection. Sa langue grattait comme du papier de verre. Le daemon chat avait peu d'affections, et elle avait toujours envie de se battre. Elle griffa le bras de Lyra.
Un policier lui tendit un mouchoir et elle le prit, mais sans la présence d'esprit d'essayer de le charmer. Elle nota qu'ils portaient un uniforme d'un corps militaire du Magistérieum, et elle se dit qu'elle devrait faire un effort, mais après tout, elle n'était pas sa mère! Elle était une actrice, mais elle avait aussi le diable dans le corps, cette énergie qui parfois l'obligeait à s'épuiser à la course à pied avant de pouvoir prendre des décisions. Elle voulait hurler "Will!" para la fenêtre à s'en déchirer la gorge, et elle fut incapable de s'assoir calmement et séduire des policiers comme elle avait été incapable de maintenir son sang-froid en voyant Kirjava dans sa cellule. Elle voulait danser sur le toit de fourgon, et pas le vals, mais la danse de joie de son enfance, des sauts et des coups de poing en l'air.
Au lieu de ça, elle prit le mouchoir et regarda Kirjava. Ce qu'elle cherchait dans ce regard, elle ne le savait pas, mais il y avait toujours dans les yeux du chat quelque chose de secret qu'ils ne pouvaient pas être nombreux à voir. Comme quand elle était petite, elle n'eut plus peur parce qu'elle savait que Will viendrait la chercher.
Le trajet fut long. Peu à peu, elle perdit la conscience du temps et du lieu. Elle ne savait pas si elle avait parcourut 50 km ou 500. Était-elle toujours à Oxford? Il lui était impossible de l'affirmer. On la descendit sans presque toucher le sol et on la hissa sur un perron. Un daemon chimpanzé voulut prendre Kirjava, mais elle sauta sur Lyra qui la prit dans ses bras en essayant de ne pas toucher sa fourrure avec sa peau nue. Elle fut certaine que personne ne pouvait penser que Kirjava était elle, rien qu'à voir sa violente émotion, mais les hommes qui l'entouraient n'était pas très regardants.
On les conduisit à travers de long corridors en pierre noire. Enfin, en plein coeur du bâtiment, sombre et grand comme un ministère, une porte s'ouvrit et sans mot dire elle fut poussée dans un petite chambre blindée. Il n'y avait pas de fenêtres, quant aux meubles, rien qu'un vieux lit de fer. Lyra s'assit sur la maigre couverture et Kirjava sauta para terre.
- Bonjour, Lyra.
Lyra sourit d'un seul côté du visage, puisque l'autre lui faisait trop mal pour bouger.
- Ce n'est pas possible…
Kirjava eut son petit sourire de chat:
- Et pourtant.
Lyra frémit en entendant sa voix.
- Will est dans ce monde?
- Bien sûr, on a traversé la barrière ensemble.
- Comment? Mais comment, bordel? Ça fait dix ans! Dix ans qu'on essaie, avec Pan!
- Il faut juste trouver l'état d'esprit correct, Lyra. C'est comme voir un daemon dans notre monde à nous. Nous on a le chemin à moitié fait. C'est ce que les anges voulaient dire, tu comprends.
- Non, souffla-t-elle, mais en ce moment ce n'était plus très important. La seule chose qui comptait c'était qu'ils étaient là, et l'épouvantable injustice qui empêchait qu'elle le voie. Will avait toujours fait des choses qui étaient impossibles. il était bon avec les objects, avec la réalité du monde tel qu'il est dépourvu d'humanité.
- Tu te sens bien? Tu ne voix pas des lumières bizarres devant les yeux?
Lyra la regarda sans comprendre.
- On est médecins, Will et moi. Si tu fais une hématome sous-dural je ne sais pas si je vais pouvoir te tirer de là.
- Mouais, il faut pas mal de vertus dialectiques pour converser avec ces messieurs de l'armée…
Elle ricana.
- Lyra, pour quoi tu en es là? Je te fais confiance, mais on ne s'attendait pas à te trouver en prison.
Elle soupira, s'étendit sur le lit, tacha de se coiffer avec les doigts. Kirjava sauta à côté de sa tête.
- Pour que tu comprennes, il faudrait que je t'explique comment fonctionne le gouvernement dans ce monde. Médecin, ça vous va, vous, même si je ne vous avez jamais vu comme ça- quelque part j'ai toujours pensé que Will serait explorateur, comme son père. Mais il y a ce côté de vouloir améliorer le monde aussi dans la médecine… comme on a promis. On a promis de faire le Royaume des Cieux sur terre. À l'époque on ne savait pas ce que ça voulait dire, mais ce n'est pas si difficile, si on ne cherche que le pas suivant: c'est le chemin de la Poussière. C'est la sagesse, la connaissance, et c'est la volonté constante de faire un monde meilleur, ce qui est donc un effort collectif, puis que le monde n'est pas individuel. Je suppose que c'est pour ça que Will n'est pas devenu explorateur.
Kirjava ne dit rien.
- Mais ce n'est pas quelque chose qu'on réussit, on ne se réveille pas un beau jour en disant: "on a fait le Royaume des Cieux, le voilà, c'est fait. C'est très joli. Apportez-moi un biscuit, Philibert, je vais prendre le thé et regarder ce monde parfait depuis mon balcon" Et pour les gens comme moi… Faire bouger les gens, c'est un rôle que je joue facilement. Ils m'ont toujours suivie. Alors, la politique, c'est évident. Ça te pourrit les entrailles, il faut dire. Ça fait quelques mois, j'ai obtenu un certain nombre de documents. Je suis au Parlement depuis un mois et je suis membre de la chambre des Lords- elle était fière en le disant, malgré tout- je suis très visible, mes sources n'ont eu qu'à me contacter. Et on m'a donné des documents au sujet du Magistérieum et une bonne partie des membres du Grand Conseil. Corruption, sexe, prévarication, en veux-tu en voilà. J'ai tout fait publier dans le Journal d'Oxford. Mais ils prétendent que j'ai rompu un dizaine de lois en le faisant. C'est vrai sans doute. Lord Saville, le chef du gouvernement, a fait un discours sur l'ordre établi et la sainteté des textes de lois à mon sujet, comme si des hommes comme nous ne les avaient pas écrit il n'y a même pas 200 ans. Mes partisans voulaient changer les textes pour m'épargner tout en imputant ceux que mes documents ont contribué à inculper. Un énorme scandale a éclaté. Dans deux jours... enfin, c'est compliqué. Ils craignent que j'aie accès à d'autres documents compromettants. Je pense qu'on veut me faire disparaître.
- J'aurais du m'en douter, grommela Kirjava. Ne pas te faire remarquer, qu'on te disait avec Will. On se tourne un petit moment…
- Dix ans!
- Et te voilà transformée en working class hero.
Le chat disait ça avec un mélange de nostalgie et d'amour si évident que Lyra se tut, prise à la gorge.
- Bon ben, on va faire de notre mieux pour te tirer de là, hein?
…
Will fut trainé au milieu de la foule menaçante. On jetait des pierres contre les vitres du commissariat, on se ruait contre les portes. Ceux des files d'arrière écrasaient contre les murs ceux qui étaient placés en avant. L'uniforme d'un policier fut arraché et mis en pièces alors qu'il essayait d'entrer par la porte cochère. Un homme qui avait été arrêté par vol fut libéré quand ceux qui l'escortaient s'enfuirent. Les gens tournaient, roulaient autour du pâté de maison, on agitait les poings, on scandait une dizaine de slogans.
Deux ou trois sorcières volaient au dessus de leurs têtes, dont Serafina. Elles ne prenaient pas part; à leur habitude, elles trouvaient très difficile de suivre les mouvements humains, mais elles craignaient pour Lyra. Will aussi avait peur. Il savait que c'est très facile de tuer quelqu'un qui embête un gouvernement et il ne savait plus comment fonctionnait ce monde, et s'il était prône à ce genre de choses. Les giptans ostensiblement semblaient penser que oui, mais le monde est en général plus dangereux pour les giptans et moins dangereux pour les Ladys.
Will avait Pantalaimon sur son épaule, mais ils n'avait pas parlé; c'était impossible dans ce vacarme. Tous deux savaient confusément que Kirjava et Lyra n'étaient plus à l'intérieur: tellement près, ils les auraient sentis. Pourtant, ils se sentaient pris de la force de la foule. Will avait des démangeaisons dans les poings et envie de prendre d'assaut le commissariat. Dix ans de pacifisme! Un médecin lutte à sa façon, mais rarement contre les gens: au contraire, il se tait et laisse les autres décharger leur agression contre lui sans répondre. Avec le tempérament de Will il était facile de se taire. Il était mois facile de trouver des valves de décompression et se débarrasser de toute cette tension qu'il endiguait jour après jour.
Si ce commissariat n'avait plus Lyra, il s'en foutait, il l'avaient eu. Elle l'avaient engagé dans le chemin qu'il suivait depuis qu'il l'avait sauvée de sa mère. C'était par elle qu'il était médecin et non explorateur, ou assassin, ce genre de métier solitaire pour lequel il était mieux fait mais qui n'ameilleuraient pas sensiblement le monde. Alors, un commissariat? Il aurait pris d'assaut la Lune.
Lorsqu'un bande de giptans aporta des perches comme celles qu'ils utilisaient pour amarrer leurs péniches au quai, il enleva sa veste et roula les manches de sa chemise. Sans bretelles ni casquette il n'avait pas tout à fait l'air des giptans qui l'entouraient, mais il n'était pas entièrement différent non plus. Comme eux, il était brun et mince, comme eux, il attaquaient l'édifice avec toute l'intention de l'envahir, et non simplement de salir ses murs, comme eux, il n'accordait pas un regard à la partie bien civilisée de la foule. Les chapeaux hauts n'ont jamais été practiques dans les manifestations, et ceux qui les portaient toujours ne seraient pas d'une très grande aide.
La partie supérieur de la porte craqua, et le jeune homme qui était devant Will leva le poing au ciel en signe de triomphe. On poussa à nouveau en ce moment. Il serait tombé, mais Will le retint par un pan de chemise. Ils échangèrent un coup d'oeil et repartirent de plus belle malgré les son des décharges des policiers. Ils ne tiraient pas dans le tas, mais Will avait l'intuition qu'ils n'était pas nombreux et que ce n'était tout simplement pas dans leurs intérêts.
La porte tomba et la meute se rua à l'intérieur du commissariat. Ils déferlèrent vers les cachots, rasant tout sur leur passage, mais il fallu se résigner: Lyra n'était plus là.
Des fourgons militaires arrivèrent des deux côtés de la rue. Comme des rats qui abandonnent le navire, ceux qui étaient entrés sortirent et coururent vers les quais. Des soldats emboitèrent le pas de Will et du giptan avec lequel il était resté, peut-être parce qu'il hurlait toujours un peu plus haut que les autres. L'un deux sauta et plaqua l'autre jeune homme par les genoux. Tous deux s'effondrèrent.
Will se retourna, hésita, mais Pan revenait déjà sur ses pas. D'un coup de pied il se débarrassa du soldat qui valsa vers l'arrière. Il releva le giptan et ils coururent à nouveau jusqu'au bord de l'eau. L'autre sauta sans ralentir à l'intérieur d'un péniche. Will voulu se détourner, mais ils étaient toujours suivis. Le giptan l'aida à monter avec moins d'élégance que celle qu'il avait montré, lui, et Will git au font du sol vermoulu pendant qu'il reprenait son haleine. Autour de lui une nuée de gens poussa sur les perches; cinq minutes n'étaient pas passées qu'ils étaient déjà au large.
On lui tendait une main pour le relever.
- Billy Costa, se présenta-t-il. Mince, brun, les cheveux un peu trop longs, l'air conquistateur de quelqu'un qui n'a jamais été mal-aimé, ou au moins pas longtemps, le giptan lui serra la main.- Et toute ma famille.
Une bonne armée de giptans les entouraient.
- Will Parry, dit-il. Et en attrapant Pan par la peau du coup il sentit à nouveau ce petit frémissement d'intimité trop rapide.- et voici Pantalaimon- rajouta-t-il, comme s'il avait peine à le croire.
Il le soutint à la hauteur de sa tête, juste pour le regarder, et il se perdit très brièvement dans l'émotion bizarre qu'il sentait en le voyant, et qu'il n'osait pas nommer.
En un instant la bonne armée avait sauté sur lui. Son poing connecta, mais il sentit sa mâchoire s'écraser contre les planches et dix mains de fer le plaquer sur le sol.
- Qu'est-ce que tu as fait à Lyra, gronda une voix qui était très probablement liée à la main qui soutenait la lame d'un couteau très près de son cou.
Kirjava aurait arraché la main qui soutenait le couteau, mais Will sentit les petites pattes de Pan sur son dos lorsqu'il bouffa et hérissa son pelage, perché sur son corps, au centre des giptans menaçants.
- Il n'a rien fait du tout, Billy. Lyra et moi, on n'est toujours qu'un.
Lentement les mains se relâchèrent et les giptans s'écartèrent, méfiants. Will ne se releva pas. Il avait mal, et surtout il n'avait pas spécialement envie d'être à nouveau immobilisé. Silencieux, il observa Pan parler.
- Will Parry est notre ami. Il nous a aidé, jadis. Je pense que Ma Costa le connaissait. -Ma Costa était morte cinq ans auparavant. Ses reins avait fléchi, rongés par la diabète.- Lui, moi et Lyra, on est comme les sorcières. Notre lien peut s'étendre. Mais personne ne l'a coupé.
Billy s'approcha d'un homme qui lui ressemblait et murmura quelque chose. Puis, une deuxième fois, il aida Will à se relever.
- Excuse-nous, l'ami. Nous les giptans, nous n'associons pas de bons souvenirs aux daemons séparés de leurs humains. Lui en sait quelque chose, ajouta-il en désignant Pan du doigt.
Will haussa les épaules et s'épousseta.
- Pan, il faut appeler les sorcières.
- Sérafina est là? - Se réjouit le daemon. - Elle a fait vite! On ne l'a appelée qu'hier, Lyra et moi! En même temps, si toi tu peux être ici, il n'y a pas de tellement de quoi s'en surprendre. Billy, dégage, tu vois pas qu'on a des choses à se dire?
- Oh là! Pan, tu as regardé autour de toi? Tu es ici chez-moi, mon beau Lord.
Les giptans avaient assisté avec un tout petit peu d'ironie l'ascension de Lyra aux sommets de l'échelle sociale.
- Tu sais, cette péniche, je l'ai toujours vu comme un peu la mienne… tu ne savais pas?
Billy sourit en se souvenant de ce fameux épisode où lui, Lyra et une bonne partie des gamins d'Oxford avaient séquestrée la péniche des Costa.
- Lord Fa va vouloir te voir, Pan. Ça fait tout bizarre de te parler à toi, dis. J'ai déjà parlé à des daemons de sorcières, mais ils ne parlent jamais tant que ça, alors que toi tu as toujours eu la langue bien pendue, comme Lyra, tiens.
- C'est pas de ta langue que Lyra te pendrait, si elle avait vu comment vous avez traité Will. On n'est plus à l'époque du tirer d'abord, demander ensuite, oui?
- Je ne suis pas fait en cristal, coupa Will, je m'en remettrai.
- C'est bien ça. On fait quoi, alors?
- On se tire d'ici et on appelle les sorcières! Cria un tiers.
Ce tiers s'appelait Gabriel Costa. Il fit tourner un flacon de whisky à la ronde, assit tout le monde sur les bancs qui entouraient la proue de la péniche et une fois l'ambiance ainsi calmée demanda à savoir où était Lyra et ce que Will venait faire dans cette histoire. Billy explica de son mieux ce qui s'était passé au commissariat et Pan compléta quelques détailles. Will continua son silence, pas particulièrement hostile mais pas cordial non plus.
- Est-ce qu'elle est en danger, Pan? Fut tout ce qu'il demanda à la fin.
Pan réfléchit.
- Lorsqu'on est politique, dit-il, il ne fait pas bon que tes amis ne sachent pas où tu es.
- Ça, c'est sûr, musa Billy.
Will se releva, étira les jambes.
- Alors c'est simple. On n'a qu'à les tracer.
La marte hésita.
- Ce n'est pas si simple, pourtant. C'est une très mauvaise idée pour nous de dévoiler qu'on peut nous séparer. - Will montra tout autour- Les Costa, c'est différent. Ils garderont notre secret. On a grandi ensemble, Billy et nous, et Ma Costa était notre nourrice. Ils ne nous trahiront pas.
Un des giptans, un marin d'une cinquantaine d'années avec un daemon mouette qui s'appelait Xavi, ricana.
- Trahir la seule Lady de la Chambre qui a foulé une péniche de sa vie? On n'est pas entièrement cons tout de même.
- Ce n'est pas que ça, sourit Gabriel. Lyra n'est pas l'une d'entre nous, mais ma tante l'aimait et mon cousin est son ami d'enfance.
Il dit tout cela comme si c'était sacré. Will sourit avec un petit poil d'ironie.
- Et qu'est-ce qu'on fera si on la trouve? Elle sera dans un citadelle militaire, mais ici, pas au Nord. On ne peut pas passer par les armes tous les policiers qu'on voit. Il faudra bien aller en justice. Et la justice ne nous aime pas, nous les giptans.
- Il faut trouver Lyra, coupa Billy. Sinon, on la tuera et on l'oubliera vite fait. Les journalistes gueuleuront à chaque anniversaire, et puis c'est tout.
Will eut un petit sourire.
- Trouver Lyra, ça nous concerne, Pan et moi.
- Mais t'est qui toi?
Ils se dévisagèrent un instant, le giptan à la mine sympathique et le blanc à l'air impénétrable. Will n'était pas sûr de lui-même, entouré d'inconnus aux vêtements bariolés dans un bateau en bois sur un monde étrange, et ceci ce traduisait dans une expression qui insinuait qu'il n'avait rien contre loger un lame entre les côtes de n'importe qui qui n'était pas d'accord.
Par contre, Billy n'avait aucune rivalité dans son visage. Si Will se demandait ce qu'il y avait entre Lyra et Billy, c'était évident qu'ils n'avaient pas couché.
- C'est un ami… -intervint Pan.- Un ami d'avant, des autres mondes.
Les giptans flanchèrent.
- Mais les fenêtres sont fermées!
Pan regarda Will avec quelque chose qui n'était pas loin de l'adoration. L'émotion du jour, sans doute.
- Pas pour lui.
…
Ils décidèrent d'appeler les journaux. C'est ce qu'on fait normalement dans ces cas, et c'est ce qu'ils firent, malgré les difficultés. Le lien avec les médias des sorcières, des giptans et des ours avait toujours été Lyra, et Pan était bien en peine de la remplacer. Puis Will et Pan se mirent en route.
Tracer une partie de toi-même, ce n'est pas si facile. C'est pourtant faisable, par une espèce de jeu d'élimination. On sait quand on se rapproche même si on n'est pas sûr quand on s'éloigne. Will était doué pour ce jeu, mais il ne s'orientait pas aussi bien que Pan. Ce n'était pas son monde après tout.
Ce road-trip bizarre se passa dans la voiture de Lyra, conduite par une avocat rousse qui était son amie mais que Will détesta tout de suite. Elle trébuchait avec ses propres pieds, ne finissait jamais une phrase dans les dix secondes après l'avoir commencée, et ne se laissait jamais cinq secondes s'écouler entre deux phrases. C'était tout ce qu'il fallait pour qu'il se tasse un peu sur la banquette. Il aurait put profiter du voyage si au moins il aimait les voitures anciennes. Celle de Lyra avait l'aspect de celles qui dans le monde de Will ne circulaient plus depuis 1930. Mais il n'avait jamais aimé les espaces fermés.
Enfin ils arrivèrent devant une énorme grille marquée au nom de l'armée et l'avocate rouquine, qui s'appelait Marion, commença son art. Will exerça lui aussi le sien, qui consistait en se fondre avec le siège d'arrière et ne pas se faire remarquer.
- Et je vais appeler la presse! Et le Ministre! Et l'armée!
- Mais, mademoiselle… Nous sommes l'armée, souligna le gardian, très embarrassé.
- Oui, je vois bien que vous êtes l'armée! Et ça ne me plaît pas plus qu'a vous, je vous l'assure…
- Mais…
- Mais je vous dit que soit vous appelez tout de suite vos supérieurs, soit vous m'entendrez!
C'était très désagréable pour Will, qui se révoltait de ce genre de techniques, mais ça marchait. On laissa passer Marion. Ce qui ne l'empêcha pas d'écrire à toutes les publications du pays que Lyra Belacqua, Lady Asriel avait été enlevée de sa maison de Londres par l'armée.
Des nuées de journalistes déferlèrent sur le petit village sombre où on avait apporté Lyra pour la faire oublier. Des flash, l'odeur des produits de développement photo, envahirent l'air. On voulut la déplacer à nouveau.
Une petite figure menottée apparut sur le perron, encadrée par deux policiers beaucoup plus grands qu'elle. Il avait abattu la casquette sur ses yeux, mais il sentit Pantalaimon remuer et il la reconnu. Un grand chat marchait à ses côtés.
Éblouie, elle regarda la foule. Will sauta sur le toit de la voiture avec Pan à ses côtés. Elle le vit. Elle tendit le bras vers lui.
