Tomate farcie pour une esseulée.
Les mois qui suivirent, Will Graham put recevoir un héritage de sa mère. Ce fut sa tante, unique autre membre de sa famille, qui fit quelques efforts pour lui -consistant à passer une fois par semaine lui rendre visite. Alors agé de 18 ans, Will put rester habiter dans sa maison. A présent, il semblait réellement noyé dans une solitude absorbante. Les visites de sa tante ne duraient jamais très longtemps car aucun des deux n'avait vraiment quelque chose à partager avec l'autre, et durant ces séances seuls des mouvements et des regards génés passaient entre les deux individus.
Cependant, il arrivait à peu près à continuer à aller au lycée, si on occultait les matins durant lesquels, tous les rideaux de la maison tirés, ils le restaient pour la journée. Ces jours-là, Will ne se levait que peu de son lit, souvent pour satisfaire des besoins nécessaires, ou pour entrer dans la chambre de sa mère. La chambre de sa mère représentait à présent un palais étrange, difforme, à la fois comme inconnu, et comme le ventre même d'où il provenait. Will s'asseyait au centre de cette pièce, et laissait s'ouvrir en lui des chapes d'où entrerait les sentiments de l'extérieur. Son empathie, comme une fleur, éclosait jusqu'à percuter les murs. Là, une foule d'émotions qui voguaient dans l'air venaient le pénétrer tels de vicieux petits fantômes. Se mélaient alors une peur soulagée à une tristesse amoureusement haineuse. Tout se confondait dans l'être et les yeux de Will, dans ce regard fixement accroché au mur. Nul ne pouvait décerner ce qui s'y mélait, et lui-même ne pouvait désormais plus discerner ce qu'il ressentait. Alors, c'était peut-être un des seuls moments où finalement il était en paix, car la confusion des sentiments le laissaient dans un état épuisé à l'issu duquel il n'en avait plus.
Après ce qui semblait être des heures (et peut-être que cela l'était), il se levait mécaniquement, grimpait comme un robot détraqué les marches qui menaient à sa chambre, et s'endormait d'un sommeil sans rêve, aussi noir que l'encre.
Les autres jours, comme tout adolescent qui cherchait son existence, Will allait au lycée, et se nourrissait des cours pour occulter les autres qui l'entouraient - chaque adolescent perdu semblait vouloir, inconsciemment, l'agresser de leur désespoir palpable. Alors Will évitait le contact, pour éviter la panique et le comportement étrange qui suivait.
Parfois, et toujours sur le chemin du retour chez lui, il pensait à l'homme qui était venu la nuit de la mort de sa mère. A force d'y penser encore et encore, le souvenir s'était mué en doute et il n'était plus vraiment sûr d'avoir vécu cette situation, ou d'avoir rencontré cet homme. Peut-être que la mort de sa mère l'avait fait délirer cette nuit là, et qu'il avait imaginé un ange sauveur, et dans sa crise, était même allé jusqu'à fabriquer cette carte de visite pour se raccrocher à une preuve et se convaincre qu'il n'était pas fou. Mais d'autres fois, il était certain que cela était arrivé, et qu'il retrouverait un jour ce frère perdu.
Et ce jour, comme déterminé par d'étranges cartes célestes, finit par arriver.
Ce jour-là était aux prises de l'automne, camouflé entre quelques couches de feuilles rougeâtres qui mourraient sur le sol. Ces feuilles rougeâtres et sèches, abimés, mais encore imbibé d'odeur de nature délaissée, âcre et poignante. Une telle feuille rougeâtre rappelait sans mal ce qui battait tout doucement à l'intérieur de la cage d'os que constituait le buste de Will. Ici battait un petit oiseau trop jeune qui ne demandait qu'à sortir, qu'à s'échappait pour laisser aller des sentiments qui libèrent. Et c'est exactement là où ce petit cœur battait que vint frapper le retour d'Hannibal.
En effet, il venait de lui rentrer dedans. Oh, bien sûr, Hannibal ne rentrait jamais dans personne sans faire exprès.
Will en fut tout terrifié, et après avoir laissé échapper un léger cri de surprise, il releva le visage. Quelques secondes furent nécessaire à l'existence pour que l'adolescent intègre l'information. Alors, ses yeux semblèrent s'éveiller, comme une bougie qui ne s'est pas complétement éteinte et qui soudain crée une nouvelle flamme. Un doux sourire reposait sur le visage d'Hannibal.
Alors, Will sourit en retour. Un sourire sincère qui lui fit tant de bien que son cœur rata un battement.
« Bonjour Will, » dit tranquillement et toujours si poliment Hannibal. « Te souviens-tu de moi ? » La réponse était bien sûr connue d'Hannibal, mais cet homme-là adorait simplement observer les conséquences de ses actions. C'était, pour le dire ainsi, pratiquement ce qu'il préférait.
« Oui ! » Le mot fut lâché bruyamment, à travers un sourire qui s'agrandissait. Peut-être que Will aurait dû être troublé : l'image de cet homme le renvoyait après tout directement à la perte de sa mère. Mais à cela, il n'y pensait pas. L'image de cet homme lui renvoyait pour l'instant seulement la tendre promesse d'un compagnon compréhensible. Cette sensation de compréhension qu'il ressentait de la part d'Hannibal était à la fois viscérale et instinctive chez Will. Il savait juste que cet homme le comprenait, et qu'il semblait l'avoir accepté à la première seconde. De plus, aucune émotion ou aucun sentiment négatif ne suitaint de lui pour se coller désagréablement à l'épiderme de Will, comme ce que semblait faire chaque humain.
Hannibal émit un petit rire et recula d'un pas pour avoir une vue plus large. « Tu as maigri. Veux-tu m'accompagner déguster quelque chose ? »
'Déguster'. Will Graham rit doucement à l'emploi de ce mot, et hocha la tête. « Bien sûr, ouais, heu, oui. »
Hannibal perçut instantanément la gène provenir de Will et son effort de s'exprimer le mieux possible, et il sourit intérieurement. Puis il avança le bras pour effleurer l'épaule de Will. « Je t'invite. »
Alors l'adulte avança et l'adolescent lui emboita le pas. Il sentait à présent une telle quantité d'énergie qu'il pourrait parcourir plusieurs kilomètres près d'Hannibal.
« Tu vas toujours à l'école ? »
« Oui, oui. Je, j'ai gardé la maison, alors, je suis indépendant… Enfin, oui, on peut dire ça. »
Hannibal sourit davantage à cette phrase, Will essayant de paraître plus vieux pour atteindre Hannibal. Bien sûr, Hannibal savait aussi déjà que Will allait toujours à l'école. Hannibal savait beaucoup de choses et n'avait jamais totalement disparu de la vie de l'adolescent. En Hannibal, brûlait une sorte de curiosité attirante et parfois malsaine pour ce garçon.
« C'est bien, tu es très courageux, » affirma t-il avec un ton sûr. Si Will avait été un chien, aurait-il remuer la queue à ce moment ? Hannibal ria en lui à cette pensée, puis s'éclaircit la gorge et déssera sa cravate.
« Vous trouvez ? » Plein d'espoir imbibait la voix de Will.
« Oui, vraiment. Cette nuit où je t'ai rencontré, je n'étais pas sûr de pouvoir… te laisser. » Ou te tuer ou te prendre chez moi, pensa ensuite Hannibal.
« Je… Si, je peux rester seul. Mais... » Hannibal avait été cruel de faire remonter directement le sujet, mais Will ne put imaginer que cela était intentionnel. Il ne put se douter que tout mot qui sortait de la bouche de Hannibal n'était jamais laissé au hasard. « Parfois j'aimerai bien juste, je sais pas, parler à quelqu'un. »
« Tu ne fréquentes personne à ton lycée ? »
Will haussa les épaules et ne sut s'il devait mentir. Alors il ne dit rien, et écouta quelques secondes le bruit de leurs quatre chaussures qui glissaient entre les feuilles d'automne qui mourraient au sol.
Hannibal n'insista pas sur le sujet des fréquentations.
« Et tu n'as pas de la famille ? »
Will haussa une seconde fois les épaules, et remonta son manteau sur ses épaules. « La sœur de ma mère, heureusement moins… bizarre, mais bon, c'est une pauvre femme seule qui, comme moi, n'a pas forcément l'habitude d'utiliser sa langue. »
Hannibal laissa échapper un rire assez fort pour que Will l'entende. « Pourtant, les adolescents utilisent beaucoup leur langue, en général. »
Will comprit le jeu de mots, pas très subtil, et rit en retour. « Faut croire que je suis pas vraiment comme les autres ? »
« Tu ne fréquentes pas non plus de filles ? » demanda Hannibal en tournant son visage vers lui. Il le surplombait et prit un air tant plein d'assurance que lorsque Will croisa son regard, puis ne put même plus répondre. Ses jours prirent, au milieu de la pâleur de son visage, une douce teinte rosée qui parut sucrée à Hannibal. Alors Will détourna le regard et secoua la tête de gauche à droite. Il n'avait jamais vraiment évoqué ce sujet avec n'importe qui, et cela l'arrangeait d'habitude car ainsi il pouvait facilement éviter de penser à tout ça.
« Bien, bien, n'en parles pas si tu veux, » dit simplement Hannibal avant de regarder de nouveau devant lui. « Je ne t'embêterais pas avec ça non plus. Crois-moi, au lycée, j'étais pas non plus très ouvert sur la question. »
« Non, mais ! » Will essaya de se rattraper. « Enfin, ça ne veut pas dire que je m'en fiche mais… Ou que… C'est juste, je... »
Hannibal rit de nouveau et attrapa doucement l'avant bras de Will en marchant. « Je ne te demande aucun compte. » Sa prise se serra légèrement puis il le lâcha totalement. Tant il avait l'habitude d'être simplement intouché, Will ne savait pas si ce comportement était normal, mais cela éveillait quelque chose en lui. Un sentiment doux, envahissant, comme celui de se plonger dans un bain brulant après une journée éprouvante.
Les deux laissèrent quelques secondes d'univers s'envoler puis Will reprit la conversation.
« Vous étudiez toujours, vous ? »
« Tu pourrais me tutoyer, je n'ai que 28 ans. »
Will fut un peu surpris. Pour lui, Hannibal dégageait une telle prestance qu'il semblait avoir l'aisance d'un homme bien plus âgé, ou alors, il ne semblait avoir aucun âge déterminé, mais les facultés d'un être qui aurait vécu déjà mille ans.
Cependant, Hannibal n'avait pas dit « tu peux », mais « tu pourrais », ce qui dissuada Will.
« Heu, oui mais... » Will s'éclaircit la gorge. « Ca me fait bizarre. »
« Bien, bien. Ce n'est pas grave. Oui, j'étudie toujours, enfin, je suis interne maintenant. Mais je pense de plus en plus à me diriger vers la psychiatrie. »
Will eut un petit rire. « C'est pour ça que vous m'observez. »
« Peut-être. »
L'adolescent ne sut quoi répondre. Alors ainsi ils continuèrent de marcher plusieurs minutes, durant lesquelles ils échangèrent des paroles plus légères portant globalement sur ce que l'un et l'autre faisait, car l'un et l'autre évitaient absolument de traiter tout sujet évoquant des sentiments personnels. Ce n'était pas que la conversation était superficielle, mais elle ne les engageait en presque rien.
Bientôt, ils arrivèrent devant une maison élégante, aux volets fraichements repeints, et devant laquelle se dressait une grille en fer forgé noire, pleine de courbures accérées comme des serres d'aigle.
« Je t'invite à manger chez moi ? » Hannibal se tourna vers Will, et plongea un regard déterminé dans celui de l'adolescent. Le regard si determiné que, sans le savoir, au fond de nous-même nous ne pouvons déjà plus dire non. La sorte d'hypnotisme que ne possèdent que certaines personnes.
« D'accord, oui. » Will hocha la tête, une douce excitation faisant battre son moineau de cœur et coulant doucement dans son ventre creux.
« C'est moi qui cuisine, » annonça Hannibal avant d'ouvrir le portail noir qu'il venait de déverouiller, et qui grinça.
Le grincement suivant fut celui de la fourchette sur l'assiette en porcelaine, dans la salle à manger grandiose de Hannibal.
Will dégustait, comme l'avait annoncé Hannibal. Il semblait que jamais de sa vie il n'avait savouré un met si goutû et délicieux, fabriqué à partir d'un tel agencement de saveurs que toutes explosaient dans son palais et le faisaient fondre sur sa chaise. Il fermait presque les yeux à chaque bouchée, et l'envie de gémir le piquait. Mais cela aurait peut-être été malpoli et il se retenait. Mais c'était si loin de la bouffe fade de sa mère, ou de la cantine, ou de ce qu'il ne se préparait même pas chez lui mais contentait de faire par simple besoin de se nourrir pour survivre. De toute son existence, il n'avait pu imaginer qu'il était possible de manger quelque chose qui avait autant de goût, et qui faisait autant voyager. Un sourire illuminait son visage après chaque prise de nourriture, et en face, Hannibal l'observait avec deux yeux de félin.
« Ca semble te plaire, » murmura t-il après une bouchée qu'il avait longtemps machée.
« Oh, oui, beaucoup ! » Will s'exprima fort et hocha vivement la tête. « Merci, c'est vraiment délicieux ! J'ai jamais rien mangé d'aussi bon ! »
Hannibal sourit en coin. C'est ce qu'il disent tous, pensa t-il. Bien sûr, chaque personne qui disait ça ignorait à chaque fois qu'un tel délice de saveurs ne provenait pas uniquement du savoir-faire culnaire (bien qu'exceptionnel) de Hannibal, mais aussi de la nature des produits.
« Merci à toi, » répondit-il en le regardant trancher avec presque hargne la viande, avant d'en fourrer un morceau dans sa bouche. Sous la table en bois, Hannibal put sentir une douce coulée chaude depuis son ventre jusqu'à l'intérieur de ses cuisses. Lorsque quelqu'un osait, devant lui, avaler sa préparation spéciale et secrète, il sentait monter une forte excitation. Cette excitation n'était pas forcément d'ordre sexuel à chaque fois, bien que, il faut le préciser, Hannibal était convaincu que toute excitation en général possède toujours un versant sexuel plus ou moins prononcé. Et face à Will, comme ce fut quelque fois le cas, le versant sexuel semblait assez accentué. Il existait, dans l'acte d'observer un adolescent de 18 ans aussi appétissant que celui-ci qui de surcroit dévorait sous ses yeux une viande aussi précieuse que celle-ci l'était pour Hannibal, et bien il exsitait dans cette acte une source d'excitation sexuelle mélée à une excitation bien plus dangereuse, qui outre dans le pantalon de Hannibal, brulait dans tout son corps. L'excitation la plus sauvage qui soit : celle du désir pure et dure de tuer violement l'être qui nous fait face, pour satisfaire la soif de sang du félin. Cette soif assécha la langue de Hannibal et il leva le verre de vin blanc à sa bouche pour tenter de s'en défaire.
