C'était une belle journée dehors.
Asgore arrosait les fleurs, Toriel préparait le repas. Sans somnolait dans le jardin, Frisk était encore à l'ambassade, écoutant le baratin ennuyeux des politiciens, mais déterminée à œuvrer pour le bien commun des monstres et des humains. Chara l'assistait, tandis qu'Asriel enseignait à l'école de Toriel. Les élèves l'aimaient beaucoup. Undyne s'y trouvait également, en super prof de sport méga badass. Alphys travaillait dans un laboratoire scientifique. Mettaton était en tournée, aspergeant le public de paillettes glamour, soutenu par son manager, le grand Papyrus !
Ainsi, mis à part les grands-parents royaux et le petit squelette, la grande maison où tout ce petit monde vivait était plutôt vide. À l'étage, dans la salle commune, se trouvaient les enfants. Penny griffonnait dans son carnet, Voxy révisait sa chimie, tandis qu'Arial faisait la sieste dans une énième pose atypique. Cette fois, elle était allongée face au mur ; elle avait d'abord aplati à la verticale ses jambes contre le plâtre, mais à l'endormissement elles étaient retombées des deux côtés de son visage. On aurait eu l'impression qu'elle faisait du yoga si l'on n'entendait pas un léger ronflement.
La porte du rez-de-chaussée claqua. Marsyas était enfin rentré. Sans un mot, il grimpa à l'étage.
- Salut Mar…
Le satyre passa outre les salutations des jumelles et alla s'enfermer dans sa chambre.
- Wow, s'exclama Penny, y en a un qui a passé une mauvaise journée !
- T'as encore perdu aux billes ? rajouta Voxy. Allez t'inquiète, tu les récupèreras, faut pas bouder pour ça.
- Fermez la… grommela t-il de l'autre côté de la porte.
- T'as eu une mauvaise note ? demanda Penny. Tu la rattraperas, va !
- Je parie que tu t'es encore pris un ballon dans la figure ! Te fais pas de sang d'encre, c'est pas parce que t'es nul au foot que tu dois en faire tout un plat, tu as d'autres qualités, tu sais.
- Héééé ! Je sais ! T'as loupé la première de ton nouveau film préféré au cinéma !
- Non, je pense que c'est plutôt –
- Mais VOS GUEULES !
Le cri-bêlement fut suffisamment puissant pour faire taire les deux pipelettes.
- T'as pas besoin d'être vulgaire ! Si on peut plus rigoler…
Arial souleva une paupière puis la referma aussitôt. Elle s'en occupera plus tard.
O*O*O*O*O
Marsyas n'était pas descendu prendre le repas, malgré les appels de Toriel.
- Il est peut-être malade ? s'inquiéta la reine.
- Je ne crois pas, répondit Penny, sinon il n'aurait pas mâchouillé tous mes crayons. Le rongeur stressé a encore frappé.
Marsyas, lorsqu'il était contrarié, avait la fâcheuse manie de mordiller tout ce qui lui tombait sous la main, car c'était la meilleure façon – selon lui – de calmer ses nerfs. Ce qui n'était évidemment du goût de tout le monde, quand on retrouvait des traces de dents sur ses affaires.
- Si tu veux, Mamie, je peux lui apporter un peu de salade.
- C'est gentil de ta part, Arial. Veille à ce qu'il ne salisse rien.
Quelques secondes plus tard, elle se retrouvait devant la porte de son cousin. La téléportation était très pratique, merci Papa Sans.
- Toc toc !
- J'ai pas faim, entendit-elle de l'autre côté.
- En fait, tu es sensé dire « qui est là ».
- Arial, laisse-moi tranquille.
- Toc toc !
- (Soupir) Qui est là ?
- Thé !
- Thé qui ?
- Ben, c'est moi, Arial ! Tu as la mémoire courte dis donc.
La porte s'ouvrit sur un satyre furieux. Il remarqua le saladier qu'elle tenait entre ses bras.
- J'avais pensé que ça te ferait plaisir, puisque tu es un MORDU de la MÂCHE !
- AriaaAARGH !
Il se jeta sur son lit et étouffa son cri dans son coussin. Sa cousine posa son colis et serra Marsyas dans ses bras. Ils restèrent ainsi enlacés pendant un temps indéterminé. Enfin, Marsyas poussa un soupir et délaissa l'étreinte d'Arial.
- Désolé d'être d'aussi mauvais poil…
- J'ai du shampooing si tu veux.
Il poussa un soupir à mi-chemin entre l'exaspération et le rire dissimulé. Voyant qu'Arial ne disait plus un mot, il comprit qu'il était temps d'expliquer ce qui le tracassait.
- J'ai… J'ai encore eu un souvenir.
Arial se sentit désolée pour lui. Parfois, un « souvenir » surgissait dans leur conscience, un souvenir qui n'était pas le leur, un souvenir qui appartenait à leurs parents. Tantôt gai, tantôt violent, il pouvait venir à n'importe quel moment, et absorbait toute leur attention. Ils étaient les seuls touchés par ce phénomène, et n'en avaient jamais parlé à personne.
- J'ai vu… j'ai vu mon père. Il portait Maman dans ses bras, quand elle était encore enfant, le soleil rayonnait sur son visage blême. J'ai compris qu'elle était morte. Mon père l'a posée sur des fleurs dorées, puis j'ai entendu des cris. C'était des humains qui hurlaient, ils avaient peur et ils étaient en colère également, je les ai vu se jeter sur mon père et le transpercer avec leurs armes. J'ai vu leur furie, leur folie, mon père qui ne faisait rien, je voulais l'aider mais je ne pouvais pas bouger. Les coups pleuvaient, il a finalement réussi à s'enfuir, et je le voyais partir en poussière quand je suis retourné à la réalité. J'étais recroquevillé, haletant, dans la cour de l'école. Un garçon me demandait si j'allais bien ; je l'ai repoussé et je lui ai crié de me laisser tranquille. Je ne voulais pas lui faire peur, je ne voulais pas lui faire du mal, mais je venais de voir mes parents mourir et je… et j-je…
Il hoquetait, tandis que sa mémoire repassait en boucle les images de mort, et le petit garçon qui pleurait sans comprendre pourquoi il était en colère contre lui, et le sang, et la peur, et la poussière, et…
Sa cousine l'entoura et frotta son dos pour le calmer. Il reprit une respiration normale, chassa la boule qu'il avait dans la gorge.
- J'ai peur, Arial… J'ai peur de ce que je suis. Regarde-moi ! J'ai moins l'air humain que toi. Je vois bien que les humains n'acceptent pas aussi facilement les monstres. J'ai peur d'être lynché, je ne veux pas vivre la même chose que mon père.
- Ne dis pas que tu es moins « humain » que moi, lui répondit-elle d'un ton dur. Ne le dis plus jamais. Je suis à moitié monstre et à moitié humain, comme toi. Nous sommes pareils et nous sommes uniques. C'est grâce à notre sang-mêlé que nous pouvons comprendre les deux espèces. Et le genre humain est le plus complexe à comprendre. As-tu vu combien de fois ils se sont déchirés, combien de fois ils se sont massacrés pour une question de territoire, de couleur de peau ou de religion ? S'ils ont déjà du mal à s'entendre au sein de leur propre peuple, quoi de plus normal qu'ils aient du mal à accepter les monstres ? Tu as peur d'être discrimé, tout comme certains ont peur de subir des injustices racistes ou xénophobes. C'est grâce aux combats de certains que les inégalités se réduisent aujourd'hui. Moi aussi, j'ai peur, Marsyas. Mais mon sort, ma position me permet de voir le monde avec deux regards différents, et plutôt que de les séparer, je les fusionne. Je montrerai au monde que personne n'est dangereux, je ferai en sorte que l'on respecte son prochain. On ne peut pas voir ça du jour au lendemain. Si tu abandonnes en te disant que c'est trop dur, alors les choses n'évolueront pas. La peur et la colère sont les meilleurs moyens pour diviser un monde, et il est très dur de s'en débarrasser. Pourtant, tu as bien vu que tous les humains ne sont pas fermés d'esprit ! Ce garçon qui t'a demandé si ça allait, il n'a pas prêté attention au fait que tu sois un monstre ou un humain, il a juste vu que tu allais mal et il a cherché à t'aider. Les gens comme lui sont très précieux ; demain, tu iras t'excuser, car il n'avait pas mérité ta colère, tout comme tu ne mérites pas d'être injurié pour tes origines. C'est normal d'avoir peur, Marsyas mais le seul moyen de se redonner courage est de penser aux gens qu'on aime, et de…
- Rester déterminé ! Ça, tu me le sortiras encore et toujours !
Ils se sourirent. Marsyas avait beaucoup de chance d'avoir une cousine comme Arial, et il souhaitait plus que tout l'aider dans son combat, elle qui souhaitait un monde meilleur, elle, l'idéaliste.
- Bon, il serait temps que tu manges quelque chose, non ?
- Non, ça ira, je n'ai pas…
Un beau gargouillis rutilant l'interrompit.
- Si, tu as faim ! Alors arrête tes SALADES !
Marsyas se prit la tête entre les mains et se retint de rire.
- Arial…
- Hé, ce n'était qu'une blague, tu ne vas pas en faire tout un PLAT, quand même.
Ils n'y tinrent plus, et le fou rire les gagna. C'était un rire libéré, cristallin, celui d'enfants qui s'aimaient et qui aimaient le monde.
D'ailleurs, ne dit-on pas que le rire est bon pour la santé ?
Ta-da ! J'espère que ça vous a plu, parce que j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire :)
Une 'tite review ? :3
Cao
