Chapitre II: Dominos de neige.
Les pièces du dominateur s'assemblaient doucement pour former le mode élimination létale. La lumière bleue se concentrait, le dominateur était pointé vers lui...
Le policier se réveilla soudain, comprenant qu'il s'agissait d'un rêve. Il lui fallut un moment pour revenir totalement à la lucidité, et quand ce fut fait, il dût faire face au souvenir trop précis du songe qu'il venait de faire. Ça lui avait pas mal tourné dans la tête, ce moment où il était passé à deux doigts d'être exécuté par Kasei.
Qu'est-ce qu'on ressent, pendant la seconde après que le dominateur...
Kogami secoua la tête, puis se redressa pour prendre la tasse de café refroidi sur la table. Un court instant, le visage souriant de Makishima passa dans son champ de vision.
-...!
La tasse tomba sans se briser mais répandit tout de même son contenu sur le sol. L'albinos avait disparu. Soupirant, le brun essuya le café sur le sol avant d'aller en chercher un nouveau. Ce n'était pas le moment de commencer à voir des gens qui ne sont pas vraiment là, Shinya savait déjà sa santé mentale peu stable mais à ce point... il avait besoin de se passer de l'eau sur le visage. Alors qu'il s'essuyait, il entendit un appel sur son bracelet.
Ginoza, peut-être? Non, numéro inconnu...
-J'espère que tu ne m'en veux pas de t'appeler si tard...
Oh. Cette voix.
-C'est bien le numéro de Shinya Kogami? ...Bon, je viens de découvrir la véritable nature de Sibyl. À ta place, je n'aurais plus envie de mettre ma vie en danger pour la protéger. Je me disais simplement que tu méritais de le savoir. Eh bien... à la prochaine fois, Shinya.
Kogami demeura un instant immobile, hésitant à appeler Ginoza. Finalement, il décida de garder cet appel secret et d'attendre que Nobuchika lui annonce de quelle façon Makishima s'était échappé. En s'asseyant sur le canapé, le brun ne put réprimer un petit rire. Au fond, il ne pouvait s'empêcher d'être heureux que Shogo se soit échappé. Il aspira la fumée de sa cigarette, laissant la nicotine infiltrer ses poumons et sirotant un café brûlant.
-Makishima? murmura-t-il.
-Oui?
Le fantôme était assis à côté de lui, au même endroit où il était "apparut" précédemment.
-Ce que tu viens de me dire dans ton appel...
-Tu l'as très bien compris. Pour une certaine raison, j'ai eu la possibilité de découvrir la vérité sur le pilier de cette société, et si tu penses mériter de la connaître...
-...Ne plus la protéger de ma vie...
-...La prochaine fois qu'on se verra.
-En d'autre terme, ce que tu viens de me dire est...
-J'ai découvert ce qu'est vraiment Sibyl, si tu veux tout savoir, brise ta laisse de chien fidèle et viens me voir.
-La question étant; où te retrouver?
-Ce n'est pas à moi que tu devrais poser cette question, mais plutôt au misanthrope faisant partie de tes connaissances. À part moi, bien sûr.
-Merci.
-C'est toujours un plaisir...
-Je sais.
Kogami arrêta sa moto sur le bord de la route pour pouvoir prendre un peu l'air. Ces casques avaient beau être très utiles quand il s'agissait d'échapper au contrôle des dominateurs, il n'empêchait que l'on étouffait dedans! En plus de cela, il lui semblait par moments que l'odeur du cadavre de l'ingénieur agricole revenait de temps à autre. Il lui avait fallu le trainer afin de le cacher et d'ainsi retarder les inspecteurs, pas question de les laisser interférer d'une quelconque manière. Après une dernière bouchée d'air frais, Shinya remit le casque, espérant que Masaoka n'avait pas eu d'ennui pour l'aide qu'il lui avait apporté, et que son départ n'avait pas trop perturbé ses collègues. Cela dit, il préférait encore s'exiler que de recroiser Kasei après ce qui s'était passé au sommet de la tour. Il l'avait revue une seule fois, et croiser son regard lui avait largement suffit. Elle l'avait observé comme un rapace contemplerais un lapin au milieu d'une plaine, et Kogami était désormais certain que le dominateur qu'elle avait braqué sur lui ce jour-là n'aurait pas dût être en mode "élimination létale". À présent, et grâce au sacrifice de tout ce qui lui restait, Shinya allait enfin pouvoir juger lui-même l'homme que Sibyl ne pouvait, au plus grand plaisir de celui-ci.
Enfin, la silhouette sombre et informe de sa destination commença à se dessiner plus clairement, dévorant l'horizon de sa taille.
Dire qu'il faut un bâtiment d'une telle envergure pour synthétiser un virus invisible à l'œil nu... mais plus destructeur qu'un incendie.
Il mit pied à terre et avança vers l'entrée. Le casque berna les dispositifs de sécurité, mais un autre problème se posait; afin de pénétrer à l'intérieur, une carte et une reconnaissance oculaire étaient nécessaires, c'était pour cette raison que Makishima avait...
Oh.
...Laissé le "nécessaire" devant l'entrée.
-Quelle amabilité... lâcha le brun pour lui-même.
Alors qu'il s'aventurait dans le bâtiment, Kogami songea aux actions de l'albinos. Le criminel savait bien que Shinya chercherait à le tuer pour contrecarrer ses plans, plans dont la réalisation lui semblait pourtant chère. Tenait-il encore plus à une nouvelle discussion avec son ennemi? Était-il convaincu qu'il parviendrait à le faire rejoindre son camp? Avait-il prévu que Kogami n'arrive qu'après qu'il ait pu accomplir son dessein? Où était-il en fait incertain de ses convictions au point qu'il avait décidé de laisser le destin choisir? La dernière option semblait la moins probable, mais de toutes façons le brun savait qu'il trouverait la réponse en même temps que Makishima. Enfin, il atteint la salle où devait se trouver l'albinos. Il jeta le casque, s'assura que son revolver était bien chargé, puis enfonça la porte d'un coup de pied. Shogo était là, assis devant un ordinateur. Il venait de refermer son livre, qu'il rangea dans une poche de son manteau en se relevant.
-Enfin, te voilà, Shinya.
Celui-ci répliqua en pointant le canon de son arme en direction du criminel, qui arborait toujours un sourire mais... différent. Il n'avait plus l'air d'être le seul à être au courant de quelque chose, mais paraissait sincèrement heureux. Ignorant totalement la menace du revolver pointé vers lui, il se dirigea à grand pas vers Kogami et...
-«La lutte seule nous fait plaisir, pas la victoire.»
Cita Blaise Pascal. Évidement.
-Tu penses vraiment que ça m'amuse de courir après toi en abandonnant tout ce que j'ai?
-Peut-être. Après tout, qu'as-tu seulement prévu de faire, une fois que ce sera fini?
-Je ne me bats pas pour moi, je...
-...Ou peut-être que je parlais de moi.
Shinya se tut un instant, songeur, avant de se ressaisir.
-Je ne suis pas là pour faire ce genre de citation.
-Oui, bien sûr. Donc, tu veux la vérité, ma mort, ou l'un puis l'autre?
-...D'abord le premier, ensuite on verra.
-Bon, es-tu prêt à connaître la vérité sur Sibyl?
-Mouais... laisse-moi deviner; des gens on en fait un contrôle dessus.
-Non, pire.
-Ah.
-C'est... ce n'est pas un ordinateur surpuissant mais plutôt... eh bien, plus de deux-cents cerveaux de criminels asymptomatiques (c'est-à-dire les gens qui, comme moi, ne peuvent être jugés par les dominateurs) réunis dans des... bocaux, pour combiner leurs intelligences, et ainsi créer Sibyl.
-...
-Ais-je mentionné qu'ils se prennent pour des dieux, et que j'ai retrouvé Toma Kozaburo, ou du moins son cerveau, dans le "corps" de Kasei? Ah, oui, en fait Kasei n'est pas vraiment une personne, simplement une identité et un modèle de cyborg habité passagèrement par les des cerveaux du système.
-...Que... qu'est-ce tu as fait? Je veux dire, quand tu l'as retrouvé?
-Je l'ai tué... non, détruis. Pour m'échapper, et par égard pour ce qu'il a un jour été.
-Ah. Je vois.
-...Shinya?
-Comment est-ce que je peux savoir que tout ce que tu m'as dit est vrai?
-M'imagines-tu te mentir là-dessus?
-...Non.
Le brun avait baissé son revolver, et le considérait avec amertume. Makishima soupira, et fit quelques pas dans la salle.
-Si je te laisse faire ici, demanda Kogami, personne d'autre ne mourra, n'est-ce pas?
-Non. Une simple crise économique est tout ce qui arrivera. Tu veux protéger les gens, non?
-Mais toi? Toi aussi tu voudrais les protéger, après ce que t'as fait, tu veux me faire croire ça?
-J'aime l'humanité, je te l'assure, mais...
-Mais?
-Je ne peux pas supporter ce qu'ils sont devenus... et je me suis trop longtemps forcé à avoir l'air d'être normal...
-Qu'est-ce que tu racontes?
-... Laisse tomber. Mais s'il-te-plaît, aide-moi à racheter ce que j'ai fait, et fais de même.
-Qu'est-ce que j'aurais à racheter?
-Tous les gens que tu as tués en tant qu'inspecteur?
-...
-Pardon. Après ça, tu pourras me juger, et si tu décides de me tuer... j'accepterais avec joie mon sort.
-Tu préfères ça à devenir un dieu avec Sibyl?
-Aucun humain ne mérite ni ne peut devenir un dieu. Et puis j'aime trop vivre. S'ils m'avaient intégré de force, j'aurais tout essayé pour causer un maximum de chaos avant de me détruire.
-Alors j'imagine qu'il est inutile de vous capturer vivant, prononça une voix derrière eux.
Les deux hommes se tournèrent de concert. "Il" ressemblait à un quinquagénaire lambda, mais le fait que le dominateur qu'il tenait venait de passer dans la forme servant à détruire les machines ne put les tromper.
Un androïde de Sibyl!
Shogo hurla quelque chose.
Puis il y eu l'explosion.
Les deux hommes couraient en tentant de se souvenir du chemin vers la sortie. Ils ne le retrouvaient plus. La douleur vint informer Shinya que plusieurs débris l'avaient touché. Il saignait abondement. Shogo aussi, semblait-il, mais moins.
-Kogami! cria ce dernier. T'es blessé?
-On s'en fout! Il faut qu'on trouve... ah... les camions à l'extérieur!
Ils continuèrent leur course, mais les blessures de l'albinos étant moins importantes que celles du brun, il commençait à le devancer dangereusement.
Pas comme ça...
-Policiers droit devant! Ils sont deux! cria la voix de Makishima.
-Esquive-les!
Peu après, Kogami bouscula les visages ahuris de Kagari et Tsunemori.
C'est vrai... Ils ont dit que Kasei les avait interceptés avant qu'ils n'aient pu atteindre... là où se trouve Sibyl... et qu'elle les avait renvoyés en haut...
Heureusement, il ne les entendit pas le poursuivre. Ou...? Shinya commençait à ne plus être sûr, l'acouphène envahissait son ouïe. Il manqua de trébucher. Il fallait continuer. Des étoiles... il ne voyait plus bien... continuer... encore...
Non...
Makishima l'attrapa avant qu'il ne s'effondre et le hissa dans le camion. Avec un morceau déchiré de chemise, le criminel fit ce qu'il put pour endiguer l'hémorragie, puis démarra.
-Shinya? demanda-t-il après un moment.
-...Oui...?
-Tu as toujours ton revolver?
-Non... je crois que je l'ai laissé tomber quand on fuyait...
-Ah.
-Pour... pourquoi?
-Parce que l'inspectrice qui s'accroche à l'arrière à l'air de vouloir tirer dans le pneu avec.
-Que... Attends, quoi?!
Un coup de feu, le paysage défila à travers le par-brise puis devint noir.
Makishima ouvrit péniblement la portière par en-dessous. Puis tant bien que mal, il s'en extirpa en tirant le corps inconscient de Kogami. Il tomba du camion dans le champ en le tenant contre lui. Il parvint tout de même à se relever et, traînant son compagnon d'infortune, se mit en marche. Pour aller où? Aucune idée. Quelques mètres plus loin, il croisa l'inspectrice. Elle était consciente, mais au sol, et incapable de bouger. Le revolver était à côté d'elle.
-J'apprécierais que vous arrêtiez de nous insulter... maintenant, dit-il en pointant le canon de l'arme en direction du crâne de la jeune fille, tout en le lui écrasant légèrement du pied.
Il avait une violente envie de parsemer le doré des blés avec le peu que pouvait contenir cette petite tête terrifiée, mais... ça ne plairait pas à Kogami, n'est-ce pas?
J'ai peut-être déjà un peu trop décimé de ses proches, considérant qu'un est déjà trop.
Finalement, Shogo tira toutes les balles du chargeur dans la terre. La gamine gémissait de peur, mais elle allait techniquement "bien".
Attends, je ne l'aurais pas croisée avant... Ah, si...
-Je vois, tu es...
Bah, quelqu'un comme elle ne mérite certainement pas une mort aussi décente.
L'albinos repartit en traînant le brun.
Tout le monde est seul...
À chaque pas qu'il faisait, le froid s'insinuait plus en lui.
Tout le monde est vide.
Toute force le quittait à mesure que ses veines se vidaient.
Les gens n'ont plus besoin les uns des autres.
Ses doigts étaient poisseux du sang chaud de quelqu'un d'autre.
On peut toujours trouver une utilité pour n'importe quel talent.
Mais cette fois, ces blessures n'étaient pas de son fait.
N'importe quelle relation peut être remplacée.
Et ils n'étaient pas encore froids.
Je me suis lassé d'un tel monde.
Il trébucha à plusieurs reprises.
Mais pour une certaine raison, l'idée que quelqu'un d'autre que toi prennes ma vie ne m'est jamais venue à l'esprit.
Ayant atteint un endroit surplombant le champ, ses jambes se dérobèrent sous lui et il tomba sur ses genoux. À l'horizon, le soleil couchant était une plaie béante, teintant d'écarlate la mer dorée.
-Shinya?
-...Oui?
-La vue est vraiment magnifique d'ici, tu ne trouves pas?
-J'imagine... qu'on peut dire... ça...
-Au moins, on aura pu voir ça avant de mourir.
-L'autre androïde... nous suit toujours?
-Mmh... Je crois que je le vois. Mais il est encore loin, on doit avoir quelques bonnes minutes devant nous.
-Ah...
-J'aurais quand même aimé qu'on ait plus de temps...
-Pour une conversation? demanda Kogami.
-Oui.
-Désolé... je pourrais pas... l'anémie.
-Ce n'est pas grave. Tu peux tenir ça?
-Ton... rasoir?
-Oui, il a... une certaine valeur sentimentale, pour moi. J'aimerais...
Shogo fut interrompu par une violente quinte de toux.
-Quitte à mourir ici, continua-t-il, autant que ce soit de ta main, et avec mon objet préféré.
-J'imagine que je peux bien t'accorder ça...
L'albinos sourit tristement.
-Alors vas-y. Fais-toi plaisir, venge-toi.
-Bah... Je ne pense pas avoir encore... envie de me venger... au point où on en est...
Tous deux restèrent un instant silencieux.
-«Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie.»
Shinya ne répondit pas.
-A...
...Acouphènes. Hein?
Shogo rouvrit les yeux. Sur le sol, à quelques mètres de lui, se trouvaient le "corps" de l'androïde qui les pourchassait quelques instants auparavant. Dont le crâne était percé de part en part. Le crâne de métal.
-Hey, Shinya?
-Qu'est-ce que...
La réponse se présenta d'elle-même, sous la forme de trois hommes, visiblement des militaires. L'un d'eux tenait ce qui semblait être un fusil sniper, et se faisait complimenter par les deux autres dans une langue que Shogo ne comprenait pas.
-Qu'est-ce... qui... se passe...? demanda le brun qui avait des difficultés à rester éveillé.
-Je... je ne suis pas sûr...
L'un des militaires interpela Makishima et, se voyant incompris, gueula dans une autre direction. Il s'avéra qu'il venait en fait d'appeler d'autres soldats
qui arrivèrent peu après. L'un d'eux tenait une trousse de secours qu'il ouvrit dès qu'il aperçut les blessés. Un autre s'approcha de l'albinos et s'adressa à lui dans un anglais à peu près correct.
-C'est vous, Shogo Makishima?
-Je... Oui, en effet.
-Et lui? demanda-t-il en désignant Kogami.
-Ah, c'est... c'est un allié, il est avec moi.
L'"anglophone" fit un signe, et aussitôt celui à la trousse de secours entreprit de soigner le brun.
-Qui êtes-vous? demanda prudemment Shogo.
-On est les forces spéciales du… d'un pays voisin, expliqua l'autre avec une pointe de fierté. Quand les émeutes ont commencés, on a été envoyé pour surveiller la situation, et voir ce qui se passait. Alors on a fini par comprendre que c'était vous qui était derrière tout ça, et on s'est mis à vous observer de plus près. On a failli vous perdre quand vous avez été capturé et, bah, vous l'avez vu; à ça près tout le boulot qu'on avait fait aurait pu être gâché. Donc maintenant on aimerait savoir ce que vous vouliez faire dans ce bâtiment?
-Causer un chaos économique en détruisant les champs de blé du Japon. En modifiant un virus, c'est possible, et le Japon aurait été obligé d'importer, du fait que...
-Ok, ok, je vois. Bon, c'est encore possible de faire ça maintenant?
-À priori, oui.
Le soigneur dit quelque chose, que l'"anglophone" traduit.
-Ton pote va s'en sortir, apparemment.
L'albinos poussa un soupir de soulagement. La situation était toujours aussi indémêlable, mais dans ce genre de situation, un souci en moins en soulage mille.
-Au fait, c'est pas lui qui s'est donné toute la peine rien que pour avoir ta peau? demanda le militaire, soudain confus.
-Non.
-Je vois... Bon, y'a plus qu'à s'occuper de vos blessures et on pourra y aller.
-Je ne suis pas sûr de pouvoir tenir debout...
-T'inquiète, on a des brancards.
-Oh. Et, au fait, sur le chemin vous trouverez une inspectrice légèrement blessée. Je vous suggère de la prendre en otage au cas où vous en croiseriez d'autres.
-Très bien.
-Et... que se passera-t-il après?
-On vous renvoie au pays par bateau, histoire de vous mettre à l'abri.
Shogo ferma les yeux et inspira longuement.
Allez, Shinya, on a encore un bout de route à faire.
