Note: Deuxième chapitre! Merci aux personnes qui ont laissé des reviews - en fait, merci à toutes les personnes qui ont lu même sans laisser de review. C'est tout l'encouragement dont j'ai besoin pour écrire. Petit détail: je disais dans le chapitre un que je situais cette fanfic entre Children Shouldn't Play With Dead Things, et Simon Said. Or j'avais oublié qu'à la fin de CSPWDT, Sam se casse le poignet, ce dont je ne fais aucune mention dans ma fic. Par souci du détail et de la cohérence avec la série, je change officiellement la place de Requiem for the undead dans la chronologie de Supernatural: nous nous situons maintenant entre Bloodlust et CSPWDT. Ahem.
Disclaimer: Voir chapitre un. Je n'ai fait aucune acquisition nouvelle entre temps.
Chapitre deux : Le nom du père
Si je m'attendais effectivement à revoir les deux journalistes mystère, je ne pensais pas que ce serait aussi tôt. Évidemment, il est rare que les choses se passent telles qu'on les a imaginées.
Je suis réveillée par des coups à la porte. À en juger par leur force, le visiteur doit tambouriner depuis un moment, alors je me dis qu'il faudrait que je me lève avant qu'il ou elle n'appelle la police en pensant que je suis morte à l'intérieur. Ma voiture est garée dehors, je peux donc difficilement dissimuler que je suis chez moi.
J'ignore l'heure qu'il est, et je ne m'en préoccupe pas. Sean n'est plus là, mais ce n'est pas une surprise. Je sais qu'il est retourné chez lui au point du jour, pour se glisser dans le lit de sa femme, Karren.
Je vais ouvrir ma porte d'entrée, et ils sont là, sur le pas de ma porte. Sam Parrish et Dean Weasley – si toutefois il s'agit bien de leurs véritables noms. Ils ont quitté le costume, et sont en chemises et jeans délavés.
« Sean n'est plus là, leur dis-je en guise de salut.
- C'est vous que nous voulions voir », m'apprend Sam Parrish.
Son expression est moins aimable que la veille, plus gardée, et son partenaire me dévisage avec une franche méfiance. Je n'ai sans doute pas été aussi discrète que je le pensais en les observant hier, et maintenant ils doivent se poser des questions. Je me demande s'ils sont venus pour cela – étant donné que je ne sais pas bien moi-même pourquoi, c'est une conversation qui promet d'être intéressante.
« Que voulez-vous ?
- Pouvons-nous entrer ? » demande Parrish au lieu de répondre à la question.
Je fais un rapide état des lieux mental de mon appartement. La seule bouteille vide qui traîne est dans ma chambre, et Sean a récupéré les dossiers sur l'enquête en cours. Il n'y a pas de raison de leur refuser d'entrer, alors je hoche la tête affirmativement.
Je les mène au salon, et leur fait signe de s'asseoir sur le canapé. Je reste moi-même debout – une tentative à peine consciente pour garder le contrôle de la situation.
L'impression bizarre que j'avais eu la veille en les voyant est revenue en force, mais je n'arrive toujours pas à mettre le doigt sur ce qui me perturbe. Aurais-je déjà rencontré ces hommes auparavant? Même s'il est vrai que l'alcoolisme n'aide en général pas à la mémoire, je ne crois pas. Je pense que je m'en souviendrais – tous les deux très séduisants, ils ont un physique qu'on garde en mémoire.
« Est-ce que je peux savoir pourquoi vous désiriez me parler, maintenant ? »
Parrish prend un air gêné, et Weasley dissimule un sourire en coin. Ils échangent des regards, en une conversation silencieuse de quelques de secondes, bien trop rapide pour que je puisse saisir de quoi il s'agit.
C'est à nouveau Parrish qui prend la parole, apparemment en charge de la conversation.
« Vous êtes odontologue, n'est-ce pas ? »
Peu de gens sont familiers avec le terme, et avec ce qu'il signifie, mais je sens que mon interlocuteur sait de quoi il parle.
« Oui, c'est exact. Pourquoi ?
- Y a-t-il un moyen d'établir avec certitude que deux morsures proviennent de la même mâchoire ? »
Je reste silencieuse une minute, non que j'aie besoin de réfléchir pour trouver la réponse, mais parce que je m'interroge sur ce qui motive la question.
« Votre question est en rapport avec la mort de Claire Olsen ?
- Ma question est plutôt d'ordre général, mais oui, je pense à cette affaire. S'il y avait d'autres victimes mortes dans des circonstances similaires, pourrait-on les relier les unes aux autres par la morsure ? En déterminant si elles ont été mordues par la même… personne. »
Je suis intriguée par l'hésitation qu'il a avant de dire « personne », surtout quand je repense à l'étrange apparence de la morsure, mais je ne sais pas trop qu'en conclure. Je décide de le reprendre sur autre chose.
« S'il y avait d'autres victimes ? Hypothétiquement parlant ? »
Parrish sourit, et cela le fait paraître encore plus jeune, presque trop jeune pour qu'il puisse être journaliste. Mais ça ne me dit toujours pas qui il est vraiment – qui ils sont, tous les deux.
« Nous avons creusé un peu, et nous avons trouvé d'autres cas similaires, admet-il. Des jeunes femmes, qui disparaissent subitement sans laisser de traces, puis réapparaissent mortes dans leurs lits. Vidées de leur sang, mordues à la jugulaire. Alors, peut-on déterminer s'il s'agit du même tueur à partir des morsures ? »
Je m'assois sur le bras d'un fauteuil avant de me lancer dans mon explication.
« C'est difficile. On fait des moulages des morsures, mais il est presque impossible que deux morsures, même issues de la même mâchoire, soient identiques.
- Sans être identiques, elles pourraient être suffisamment similaires pour qu'on puisse en conclure qu'il s'agit de la même mâchoire, non ?
- Oui. Si la dentition en question a certaines particularités qui sortent suffisamment du lot. Mais identifier un tueur de cette manière est aléatoire. Si l'on trouve de la salive dans les blessures, son analyse ADN est un outil plus fiable. »
Parrish et Weasley se lancent à nouveau dans une conversation silencieuse, et j'en profite pour réfléchir à nouveau à ce qui chez eux ne cesse de me lancer des signaux. Un peu comme pour la madeleine de Proust, il y a quelque chose chez ces deux hommes, des inconnus pour autant que je me souvienne, qui ramène des souvenirs à la surface.
Soudainement, c'est comme une brèche dans un barrage, et un détail émerge, un nom. C'est pratiquement sans en avoir conscience que je prononce ce nom à voix haute :
« Winchester. »
Parrish et Weasley sont trahis par leur absence de réaction : leur visage se vide de toute trace d'une émotion particulière, et ils me regardent en silence. C'est cette attitude qui achève de mettre en place les pièces du puzzle ; je pense maintenant savoir qui ils sont, et il ne reste plus qu'à tester mon hypothèse.
« Vous êtes les fils de John ? »
Les yeux de Sam s'étrécissent, et la mâchoire de Dean se contracte. Je suis maintenant sûre de ce que j'avance – je me souviens bien que Sam et Dean étaient les prénoms des fils de John Winchester. John qui s'était un jour présenté à ma porte, de la même manière que ses fils, prétendant être journaliste et posant des questions précises sur une enquête en cours.
Je pose une dernière question, le coup de grâce :
« Vous êtes des chasseurs ?
- Bon, ça suffit ! » explose Dean. Sa main gauche est crispée sur le bras du canapé, et tout son corps est aussi tendu qu'une corde d'arc. « Arrêtez de tourner autour du pot !
- Comment connaissiez-vous notre père ? » complète Sam, un peu plus doucement.
J'hésite un peu avant de répondre, mais je ne vois pas à quoi déguiser la vérité m'avancerait.
« Nous avons eu… Je crois que « liaison » serait un terme un peu trop fort, mais disons que nous avons couché ensemble à plusieurs reprises. »
Sam a l'air surpris, mais l'expression de Dean est carrément incrédule.
« Quoi ? Vous racontez des conneries.
- Je ne vois pas pourquoi je mentirais à ce sujet. »
Je suis frappée soudain par le temps utilisé par Sam – connaissiez. Le passé. Cela signifierait-il que… ?
« Comment ça « connaissiez » ? Il est arrivé quelque chose à John ? »
Sam jette un coup d'œil furtif à Dean avant de répondre.
« Il est mort. Il y a un peu moins d'un mois de cela. »
Je suis surprise de constater que cette annonce me touche. Ce n'était pas une histoire d'amour, entre John et moi, loin de là, mais il représentait tout de même quelque chose, bien que je ne puisse pas dire exactement quoi.
Je l'ai rencontré il y a un peu plus de cinq ans. J'ai tout de suite su qu'il n'était pas réellement journaliste, mais j'ignorais ce qu'il pouvait être en réalité. Je l'ai revu un peu plus tard, et c'est là qu'il m'a dit que son vrai nom était John Winchester, et qu'il était une sorte de détective. On s'est envoyé en l'air. On s'est vu à nouveau par la suite, et on a remis ça. Il portait une alliance, et même s'il m'avait dit que sa femme était morte depuis longtemps, je savais que ça ne faisait pas grande différence : comme presque tous mes amants, il appartenait déjà à une autre.
« Que… que s'est-il passé ? »
Dean s'agite, comme s'il ne pouvait plus supporter d'être assis.
« Sam… », gronde-t-il – c'est presque une supplique.
Sam se tourne vers Dean – son frère, je réalise brusquement, et ce simple fait éclaire leur comportement d'un jour nouveau – de sorte que leurs genoux se touchent.
« Tu devrais aller à la voiture. Je te rejoins tout de suite. »
Dean semble agacé, sans doute par le fait d'être traité comme un enfant de dix ans, mais il se lève tout de même et quitte la pièce sans m'adresser un regard. Sam le suit anxieusement des yeux. Il ne tourne à nouveau la tête vers moi qu'une fois que le claquement de la porte d'entrée s'est fait entendre.
« Veuillez excuser mon frère. Il a été très touché par la mort de notre père.
- Et pas vous ? »
Il a un sourire triste, et baisse la tête, des mèches de cheveux lui tombant dans les yeux.
« On ne s'entendait pas très bien, Papa et moi. Dean était beaucoup plus proche de lui.
- Pourquoi ? »
Cela ne me regarde pas, à dire vrai, et je regrette d'avoir posé la question. Mais je pense à mon propre père, abattu dans la roseraie quand j'avais huit ans, par un rôdeur jamais identifié. Quelle relation aurions-nous s'il avait survécu ? Que penserait-il de la personne que je suis actuellement ?
Sam répond de bonne grâce. Il s'est penché en avant, les coudes sur ses genoux, une autre manière de minimiser sa taille, probablement.
« Nous étions… trop semblables, je crois. Et en même temps en désaccord sur presque tout. Je n'ai jamais approuvé certains de ses choix, ni le genre de père qu'il a été. C'est Dean qui s'est le plus occupé de moi, et nous n'avons que quatre ans de différence. Mais bon, tout ça n'a plus beaucoup d'importance, maintenant. » Après un silence, il reprend : « Je peux vous demander quelque chose ?
- Allez-y.
- Vous nous avez demandé si nous étions chasseurs. Comment êtes-vous au courant ? Ça n'est certainement pas mon père qui vous en a parlé.
- Ah. Eh bien, effectivement, ce n'est pas lui qui m'en a parlé. Il m'a dit qu'il était une sorte d'enquêteur, mais son histoire était assez bancale. Nous ne… discutions pas beaucoup, mais j'étais tout de même curieuse. Alors un jour, j'ai fouillé ses affaires, et j'ai trouvé une sorte de journal. Tout était dedans. »
J'appréhende un peu la manière dont il va réagir à l'aveu que j'ai fouillé les affaires de son père, mais à ma grande surprise, il se met à rire.
« Vraiment ? Parce que c'est aussi comme cela que j'ai tout découvert, en dérobant son journal. Mais vous avez cru tout ce que vous y avez lu ? »
Pour être honnête, je n'en sais trop rien. Les choses dans le journal de John, quand je les ai lues, m'ont paru complètement dingues – elles me le paraissent encore maintenant. Mais en même temps, je ne suis pas la mieux placée pour donner des leçons de santé mentale.
« Disons que je suis prête à garder l'esprit ouvert.
- C'est tout à votre honneur. Vous allez en parler à votre… à l'inspecteur Regan ? »
Il me semble détecter une pointe d'anxiété dans sa voix, alors je le rassure :
« Probablement pas. »
Si je racontais à Sean ces histoires de monstres, de fantômes, de chasses, sa réaction serait sans doute de me demander si j'ai bu, ou si j'ai bien pris mes médicaments. Quant à lui parler de John… Il serait mal placé pour me faire une crise de jalousie, étant donné qu'il couche régulièrement avec une autre femme – même si c'est celle qu'il a épousée devant Dieu – mais ça ne signifie pas que j'ai envie pour autant d'aborder avec lui le sujet de mes anciens amants si rien ne m'y oblige.
Je vois le regard de Sam se détourner furtivement vers la porte du salon, par laquelle son frère est parti.
« Allez-y, lui dis-je. Allez rejoindre votre frère. »
Il se lève et me sourit poliment pour prendre congé. Avant qu'il passe la porte, je le rappelle :
« Vous ne m'avez pas dit comment John est mort. »
Il se fige, et reste silencieux un instant, si longtemps que je crois qu'il ne va pas me répondre. Il garde le dos tourné quand il dit :
« Un accident de voiture. C'était un accident. »
Je hoche la tête, bien qu'il ne puisse pas me voir, et cette fois-ci le laisse partir.
Je reste seule avec mes pensées et mes souvenirs.
ooOoo
Dean est appuyé contre le capot de l'Impala, les mains dans les poches, et regarde Sam arriver avec un air impatient, comme si celui-ci revenait d'un tour aux toilettes qui avait duré un peu trop longtemps. Il ouvre la portière côté conducteur, et se glisse derrière le volant de la voiture, sans un mot.
Sam prend sa place sur le siège passager, réfléchissant à la manière d'amener la conversation qu'il veut avoir sans que son frère ne se braque. Dean démarre la voiture, s'engage sur la route, tout en continuant soigneusement de regarder droit devant lui. Le message est clair, mais ce n'est pas comme si cela avait jamais arrêté Sam.
« Dean…
- Sam. »
Le ton de Dean est neutre, mais peu engageant. Il refuse toujours obstinément de tourner le regard dans la direction de son frère.
« Dean, arrête de faire ça.
- Faire quoi ? Conduire ? Parce que si tu veux te retrouver dans le décor…
- Non, te fermer complètement dès qu'on mentionne Papa.
- Et toi arrête de me psychanalyser en permanence, c'est un brin pesant, tu sais.
- Je ne fais pas ça pour t'emmerder, je veux juste…
- Tu ne veux peut-être pas m'emmerder, mais tu y arrives très bien. Ça doit être une sorte de don. »
Sam retient un soupir. Si Dean devient agressif, c'est que cette histoire le perturbe sérieusement. Sam pourrait choisir la facilité, et laisser tomber, mais c'est quelque chose qu'il n'a jamais su faire.
« Dean, qu'est-ce qui t'ennuie dans cette affaire ? Papa était un homme, il avait… des besoins. Tu ne pensais tout de même pas qu'il avait vécu comme un moine depuis la mort de Maman ? »
Au moment même où les mots sortent de sa bouche, il réalise que c'est en fait tout à fait possible. Il se rappelle la réaction de son frère quand il a émis l'hypothèse qu'Ellen Harvelle et leur père aient eu une liaison : il avait trouvé étrange que Dean, pour lequel le sexe est une chose tellement vitale, ne puisse envisager que John ait eu des besoins semblables. Mais à cet instant, il comprend que pour son grand frère à l'enfance brisée, leurs parents sont restés deux êtres supérieurs à la limite du surhumain, tels qu'ils lui apparaissaient lorsqu'il avait quatre ans, à l'époque où tout a basculé.
Là où Sam voit un éclairage nouveau sur un homme dont il se rend compte qu'il l'a à peine connu, Dean voit un coup porté au piédestal sur lequel il a toujours dressé leur père.
« Dean, commence-t-il doucement, que Papa ait couché avec Catherine Ferry, ou avec d'autres femmes, ça ne signifie pas qu'il avait cessé d'aimer Maman. Il…
- Elle a à peine quelques années de plus que moi, Sam, putain ! l'interrompt brutalement Dean. Elle aurait pu être sa fille ! À quoi il pensait ? Qu'est-ce qu'il… » Il soupire, et se passe une main sur le visage, l'autre restant au contrôle du volant. « Je n'ai jamais été au courant de rien. Combien il y en a eu d'autres ? »
Sam entend la question supplémentaire, celle que son frère s'abstient de formuler à voix haute : 'Qu'est-ce que qu'on ignore encore ? Est-ce que je le connaissais si bien que ça, finalement ?' Il se demande la même chose, même si ça l'ébranle moins que Dean.
« Il était notre père, Dean. Il nous aimait. »
Les mains de Dean resserrent leur prise sur le volant, si fort que les articulations blanchissent, et il ne répond rien.
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Ils reprennent le cours de leur enquête dès le lendemain matin. Leur travail n'est parfois vraiment pas bien différent de celui de la police, même si Sam sait qu'il ne serait pas judicieux de faire la remarque à son frère, étant donné son amour pour les représentant de la loi.
Ils sont allés interroger l'entourage de Claire Olsen – toujours sous le couvert du journalisme, en évitant habilement de tomber sur Sean Regan, probablement passé voir les mêmes personnes – et rentrent en milieu d'après-midi à leur chambre de motel, épuisés et dégoulinants de sueur.
Ils se débarrassent de leurs vestes et de leurs cravates, et Sam sort deux bières du frais, pour en tendre une à son frère, qui s'est assis sur son lit. Dean regarde la bouteille tendue pendant un moment, comme si les réponses au fonctionnement de l'univers y étaient inscrites dans un langage particulièrement ardu.
« Euh, Dean ? Ça va ? »
Dean lève les yeux sur son petit frère.
« Hein ?
- Ça va ? répète Sam, un peu inquiet.
- Oui. »
Dean prend la bière des mains de son frère, et la décapsule avec sa bague en argent, comme à son habitude. Mais au lieu de se mettre à boire, il recommence à fixer pensivement le vide.
Sam ouvre la bouche pour demander à nouveau si tout va bien, mais il est pris de vitesse par son aîné.
« Je crois que je vais aller voir Catherine Ferry, déclare-t-il.
- Quoi ? Mais hier encore tu étais prêt à faire comme si elle n'avait jamais existé !
- Il faut que j'aille lui parler. »
Sam scrute son frère, à la recherche d'un indice pouvant l'aider à comprendre ce qui se passe dans sa tête. Il songe à la nature très particulière du lien qui les unit : ils sont parfois tellement en symbiose qu'il leur est difficile de distinguer où finit l'un et où commence l'autre, et puis à d'autres moments, une dissonance survient qui les projette brutalement sur deux orbites distinctes, leur rappelant qu'ils sont en réalité deux personnes très différentes par bien des côtés.
Sam a le sentiment de passer sa vie à jongler avec les diverses facettes de leur relation. Mais il suppose qu'il en est de même pour Dean ; il suppose que de toute manière il est impossible de connaître complètement quelqu'un.
« Très bien, vas-y. Moi je vais… » Il fait un vague geste de la main en direction de son ordinateur portable. « Je vais bosser.
- Ok. Je ne pars pas longtemps. »
Dean se change, et passe un jean et un tee-shirt, qu'il renifle avant pour déterminer leur degré de propreté. Avant d'ouvrir la porte, il jette un dernier coup d'œil à Sam, comme s'il attendait une permission quelconque pour sortir. Sam lui adresse un hochement de tête encourageant en ravalant son inquiétude – être aussi hésitant ne ressemble pas du tout à son frère.
La porte se referme derrière Dean, et Sam se retrouve seul avec cette étrange sensation de vide au ceux de l'estomac qu'il a ces derniers temps lorsqu'ils doivent se séparer pour une durée conséquente.
Il se secoue, et décide que la première chose à faire est de prendre une bonne douche, de manière à ne plus se sentir moite et collant. Il prend mentalement note qu'il faudra suggérer à Dean de trouver leur prochaine chasse dans un endroit plus frais – et avec moins de moustiques, se dit-il en se grattant le coude.
Il se trouve que l'un des luxes les plus appréciables de leur chambre actuelle est une douche avec une pression convenable. Sam en profite un bon quart d'heure, laissant couler l'eau sur son visage et le long de son corps, savourant le fait que personne ne va venir tambouriner à la porte s'il passe plus de cinq minutes dans la salle de bain.
Une fois séché et habillé, il s'attelle au travail. Ils ont interrogé un bon nombre de personnes aujourd'hui – les parents de Claire, deux de ses amis les plus proches, ses collègues de travail – aussi Sam a jugé utile d'emporter un carnet et de prendre des notes, ce qui a eu en plus l'avantage d'ajouter une touche de crédibilité à leur couverture.
Il passe en revue ce qu'il a écrit. Claire Olsen était une jeune femme discrète, qui ne sortait pas beaucoup. Pour payer ses études de droit, elle travaillait comme caissière dans une supérette le jour, et comme serveuse dans un bar deux nuits par semaine, ce qui ne lui laissait guère le temps d'avoir un petit ami. D'ailleurs, tous s'accordent à dire que Claire ne fréquentait pas tellement les garçons. C'est là qu'intervient le petit détail qui cloche, celui dont Sam sait par expérience qu'il détient souvent la clé de la résolution de l'énigme.
Une autre des serveuses du bar dans lequel travaillait Claire leur a appris qu'un soir la jeune femme avait demandé à faire un échange de nuits, parce qu'elle avait un rendez-vous. La serveuse interrogée ignorait qui Claire devait rencontrer, et aucune autre des personnes questionnées par les frères n'a fait allusion à ce rendez-vous.
Sam tape la mine de son crayon sur le papier pendant qu'il réfléchit. Il pourrait y avoir bien des raisons différentes qui expliqueraient pourquoi Claire aurait voulu cacher une relation à son entourage. Peut-être s'agissait-il d'un homme marié, ou de quelqu'un de connu. Peut-être aimait-t-elle tout simplement le secret. Sauf qu'il faut prendre en compte le comportement atypique du vampire qui l'a tué : peu de victimes à son actif – à moins que Sam ait manqué d'autres cas similaires – et d'un type relativement précis. Le vampire choisit ses victimes, il n'agit pas dans la précipitation. Il semble donc logique à Sam que Claire ait rencontré son meurtrier avant qu'il ne décide de l'enlever.
Il regarde l'heure – Dean est parti depuis un peu plus d'une heure, et ne devrait donc pas tarder à rentrer. Sam lui fera part de ses conclusions, et ils décideront ensemble de la marche à suivre pour le lendemain. Il leur faudra essayer d'en savoir un peu plus sur le mystérieux rendez-vous de Claire, et aussi se renseigner sur les précédentes victimes et leurs fréquentations – s'ils ont de la chance, ils parviendront à obtenir une description, et peut-être même une localisation.
En attendant le retour de son frère, il se met à surfer sur le net à la recherche de légendes de vampires à la Nouvelle-Orléans. Il marque les pages qui l'intéressent, pour quand ils auront plus de détails avec lesquels travailler.
Deux heures plus tard, il est obligé de s'arrêter. Sa concentration lui échappe, il n'arrête pas de regarder l'heure, mais Dean ne revient toujours pas. Il hésite à l'appeler – si jamais Dean est encore en train de discuter avec Catherine Ferry, ou s'il s'est arrêté dans un bar, il se moquera abondamment de Sam et de son attitude de jeune épouse anxieuse. À la place, il sort de son sac un roman qu'il a acheté il y a quelques semaines et n'a jamais le temps de lire.
Le temps passe, et quand la lumière du jour commence à faiblir, Sam cède au mauvais pressentiment qui le taraude de plus en plus. Il attrape son téléphone, et trouve le numéro de son frère dans sa liste de contacts avec une vitesse née de l'habitude. Il attend debout au milieu de la pièce que Dean décroche, le téléphone collé à son oreille, et quand il entend la voix enregistrée de son frère débiter le message de sa boîte vocale, il raccroche, et cette fois, c'est décidé – il part à sa recherche.
Mais quand il ouvre la porte de la chambre, quelqu'un qu'il a à peine le temps de distinguer se jette sur lui et le pousse brutalement à l'intérieur. La surprise l'empêche de se défendre, et il se retrouve plaqué contre un mur.
« Fini de jouer, vous aller me dire qui vous êtes, et ce que vous avez fait d'elle ! »
Sam cligne des yeux. C'est Sean Regan, et le policier l'a saisi par le col de sa chemise et le regarde comme si son souhait le plus cher était de lui arracher la tête.
« Quoi ? De quoi vous… ?
- Cat ! crache l'inspecteur. Où est-elle ? »
Sam déglutit péniblement. Il a vraiment un très, très mauvais pressentiment.
