Amour d'octobre
Chapitre 2 :
Il voulait profiter de sa journée de libre pour faire la grasse matinée. Les semaines précédentes avaient été fort stressantes et la pression retombant, il avait besoin de dormir davantage. Généralement, après la parution d'un de ses livres, suivait une période de semi-dépression où il n'avait envie de rien jusqu'à ce qu'une nouvelle idée germe dans sa tête et qu'il se remette à écrire. L'écriture comme thérapie aurait dit Sacha.
La sonnerie du téléphone qui retentit le tira du sommeil alors que les rayons du soleil n'avaient pas encore fait irruption dans sa chambre. Il hésita à aller répondre, calculant que le temps qu'il lui faudrait pour décrocher le combiné serait peut-être trop bref, sans compter son cerveau pas encore totalement réveillé.
Il se leva cependant, ne voulant pas rater un coup de fil important, sachant que de toute façon, il ne pourrait plus dormir paisiblement ensuite.
Il se racla la gorge avant de décrocher.
Il écouta son interlocutrice, ponctuant de temps à autre la discussion par des : « Oui » ou des « Je vais m'arranger ».
Il raccrocha et se laissa tomber sur son canapé.
Sa conseillère bancaire… sa matinée était définitivement gâchée !
Il passa la main dans ses cheveux auburn qu'il portait longs. Il réfléchit quelques minutes avant de se rendre dans sa salle de bain, de prendre une douche puis de s'habiller.
Comme à chaque fois qu'il avait besoin d'un complément pour finir son mois, il s'était rendu chez le vieux Docco, une connaissance de longue date. Avant que ses livres aient le succès qu'ils connaissaient actuellement, il écrivait régulièrement dans le journal pour ado « Diamond dust » que le vieil homme dirigeait depuis de longues années.
Bien entendu, peu de gens étaient au courant de cela. Même si cela lui permettait de vivre, ses articles pour un journal pour fillettes n'étaient pas ce dont il était le plus fier. Mais cela amusait malgré tout Camus et lui avait permis de tenir bon malgré deux années de vaches maigres.
Il avait eu soin d'utiliser depuis toujours un pseudonyme : Aurore Arthur. Aurore, comme le prénom de sa grand-mère maternelle et Arthur, en hommage à Rimbaud.
Docco eut l'air un peu étonné en le voyant débouler dans son bureau. Après de brèves salutations, le vieil homme, espiègle, lui demanda :
« Ton livre ne marche pas ? Avec tout ce que j'entends dire sur toi à la radio, je ne pensais plus te revoir… »
Camus esquissa un pauvre sourire :
« Ecrire des romans, ça ne rapporte pas assez… » dit-il comme pour s'excuser.
Il avait presque plus honte de venir aujourd'hui qu'il était connu que lorsque, jeune diplômé aux illusions vite déçues, il était venu frapper à la porte du vieil homme pour demander des piges. Docco l'avait pris sous son aile et il savait qu'il pourrait toujours compter sur lui pour le dépanner.
« Tu ne tombes pas trop mal, il reste de la place pour le numéro de ce mois-ci. Fais-moi une page entière sur l'humeur du jour d'Aurore ! Mais je veux ça demain matin. Il faut que cela parte rapidement à l'impression.»
« D'accord. Compte sur moi. »
Le bus tanguait davantage sous l'effet de la vitesse et les joueurs se laissaient peu à peu bercés. Certains d'entre eux s'étaient même assoupis et la bruyante bonne humeur du début du voyage avait été remplacée par un calme apaisant.
La pluie matinale avait cessé pour faire place à un grand soleil. L'après-midi allait sûrement être agréable. Il ne semblait pas y avoir non plus de vent, toutes les conditions paraissaient réunie pour que le match qu'ils s'apprêtaient à disputer, soit magnifique.
Damien se retourna vers son voisin qui semblait rêveur. Milo était plutôt bavard, d'ordinaire et son silence depuis qu'ils s'étaient engagés sur l'autoroute, l'étonnait un peu.
« Toujours perdu dans tes pensées ? » lui demanda-t-il, gentiment.
Milo se retourna vers lui et sourit doucement.
Un de leur coéquipier, assis devant eux dans le bus, se pencha pour se joindre à leur début de conversation.
« Tu n'es pas stressé par le match, au moins ? » demanda-t-il avec un fort accent du sud.
Damien haussa les épaules et répondit à sa place :
« C'est déjà dans la poche ! Avec ce temps, les pénalités, elles vont passer toutes seules ! »
Le sourire de Milo se fit plus espiègle.
« Il ne faut pas parler trop vite…. » dit-il pour les taquiner « Tant que le match n'est pas encore disputé, on ne peut être sûr de rien. Et leur troisième ligne n'est pas mauvaise à ce qu'on dit… »
Ses deux camarades eurent soudain l'air terrorisé. Celui qui se trouvait devant eux scruta intensément le visage du jeune demi d'ouverture :
« Toi, tu n'es pas en forme… » soupçonna-t-il.
Milo éclata de rire. Son rire clair et franc qui résonna dans le bus rassura totalement Damien qui le rejoint dans son hilarité. Leur coéquipier secoua la tête et réajusta ses écouteurs sur ses oreilles.
Le visage de Milo était redevenu grave et Damien le dévisagea un moment.
« On dirait tout de même que tu as des tracasseries depuis quelques temps. Des problèmes dans ta famille ? »
« Non, tout va bien, je t'assure. »
« Tant mieux. Peut-être que tu es juste devenu trop sérieux…. Eh Milo ! C'est pas parce que tu deviens vraiment bon qu'il faut oublier la rigolade ! On leur met la pâtée et on fête ça comme des cadets ! »
Milo sourit de nouveau.
« Promis ! » dit-il même s'il aurait préféré regagner tout simplement sa chambre d'hôtel, le match fini.
Il fallait qu'il se méfie. Sans qu'il n'en ait conscience, son attitude allait peut-être le couper de ses camarades. Il allait falloir que dans les semaines à venir, il lutte contre cette insidieuse mélancolie qui le poussait à la solitude et à de longues introspections. A trop s'écouter, il allait rapidement finir par passer pour quelqu'un ayant pris la grosse tête.
Il se plongea dans la contemplation du paysage qui défilait à la fenêtre. Il fixa le bout de son nez, louchant de plus en plus pour ne plus voir que des tâches de couleur qui se succédaient.
Il y a quelques années encore, il trouvait les voyages ennuyeux. Il aimait désormais le ronronnement des moteurs et ce spectacle hypnotisant.
Il se concentra sur ses perceptions, mettant en pratique ce que lui avaient enseigné les longues séances de yoga qu'on leur avait imposé au club. Son cœur battait à un rythme lent et régulier. Il ne sentait aucune tension en lui.
Non. Il n'était pas stressé. Même au moment d'aborder ce match. Il en était même presque déçu.
En lui, plus que jamais, il n'y avait que cette impression de vide qui lui donnait le vertige.
A peine rentré chez lui, il s'était mis au travail. Mais comme souvent lorsque les délais étaient courts, l'inspiration lui manquait.
Rien dans l'actualité politique ou cinématographique ne l'inspirait. Avec la sortie de son livre, il avait, de toute façon, été trop occupé pour se rendre au théâtre ou à des expositions quelconques.
Il essaya à nouveau de faire le vide dans son esprit. La peur de la page blanche commençait à l'obséder et comme il faisait souvent dans ses cas là, il laissa son esprit vagabonder, s'efforçant d'écrire n'importe quoi, tout ce qui pouvait lui passer par la tête. Il ferait ensuite le tri.
Il avait déjà rempli et raturer une demi-douzaine de pages. Mais il devait se rendre à l'évidence : il n'était pas dans un bon jour. Hormis les fesses d'Emilio Miriakis, rien ne l'inspirait.
En passant la porte de la boîte de nuit, Milo avait réalisé aussitôt comme il avait été démesurément ambitieux de leur part de vouloir fêter leur victoire en espérant rester anonymes dans ce lieu ouvert à tous.
La venue d'une quinzaine de jeunes hommes aux larges épaules dont les deux tiers mesuraient plus d'1m90 ne pouvait certes pas passer inaperçue.
Lorsque les premiers de leurs coéquipiers avaient pénétré dans la salle, le silence avait semblé se faire et tous les regards avaient soudain convergés vers leur petit groupe. Devant Milo, Damien s'était immobilisé, n'osant plus bougé, intimidé par tous ces gens qui le détaillaient des pieds à la tête.
Mais cet état de grâce n'avait duré que quelques minutes. Juste ensuite, les premiers cris hystériques avaient retenti et les gens avaient commencé à affluer autour d'eux.
La panique se lisait dans le regarde de certains joueurs, peu habitués à ça. Dans leurs petites villes de province où ils connaissaient presque tout le monde, la notoriété n'avait rien changé pour eux.
Mais dans la capitale, il fallait se rendre à l'évidence, ils étaient désormais adulés comme des rock-stars.
Milo dut pousser Damien avec énergie pour échapper à une main qui avait agrippé la manche de son polo. Toute cette foule autour de lui le rendait nerveux et il regretta d'avoir voulu suivre ses camarades.
Heureusement, le service d'ordre de la boîte leur vint en aide et ils purent sous bonne escorte se frayer un passage vers un petit espace dans un coin un peu sombre où ils prirent place.
L'attention générale se focalisa sur eux pendant encore de longues minutes durant lesquelles, gênés, ils n'échangèrent pas un mot. Le DJ monta le son de sa musique et peu à peu, les danseurs regagnèrent la piste et les joueurs se détendirent légèrement.
Quelques personnes continuaient à leur jeter des regards curieux mais ils commandèrent des boissons et commencèrent à discuter entre eux.
Il ne fallut qu'une dizaine de minutes à la première de leur admiratrice pour se décider à venir les aborder. Timidement, la jeune fille fit d'abord plusieurs aller-retour devant leur table, n'osant apparemment leur parler. Un des joueurs, amusés, s'apprêtait à l'inviter à se joindre à eux lorsqu'elle se lança enfin.
« Milo ! » fit-elle, rougissante en s'approchant du demi d'ouverture « Est-ce que je pourrais avoir un autographe, s'il te plait ? »
Le jeune joueur, gentil comme à son habitude, accepta immédiatement.
« Bien sûr. Tu as un stylo ? »
L'embarras de la jeune fille le toucha, surtout quand il vit ses mains trembler en fouillant fébrilement dans son sac à main. Elle finit par en extraire un agenda et un stylo à poussoir qu'elle présenta au jeune homme.
Il lui sourit avec douceur.
« Comment tu t'appelles ? » demanda-t-il en tentant de griffonner un mot.
« Elise. »
Mais le stylo était récalcitrant et au bout d'une minute de lutte acharnée, Milo rendit les armes.
« Il marche pas…. » s'excusa-t-il en tendant le feutre à la jeune fille.
« C'est pas grave ! » s'écria-t-elle « Je suis tellement contente que Milo Miriakis ait touché mon styloooooo ! Quel grand honneur ! Je ne peux pas croire qu'il m'ait parlé ! »
Le jeune grec la regarda, à la fois ahuri et consterné. Elle sautillait quasiment sur place et il se demanda un instant si elle n'allait pas se mettre à embrasser l'objet. Il grimaça de gêne.
Elle s'éloigna avec un grand sourire, tenant toujours son stylo à la main.
Ce fut pour les autres, les indécises qui n'osaient les déranger, comme un signal qui déclencha les hostilités : un défilé incessant de jeunes femmes à leur table.
Deux hystériques, leur demandèrent même des mèches de cheveux.
Milo se sentait comme après une cuite. La salle lui semblait tourner autour de lui. Il ne distinguait plus vraiment les visages qui se succédaient devant lui. Les voix qui se mêlaient pour lui demander des autographes, des baisers ou s'extasier sur leur rencontre ne lui parvenaient plus distinctement. Il avait une envie irrépressible de fuir.
C'était donc ça, la célébrité ? Il s'en serait bien passé…. Alors que dans un autre temps, dans d'autres circonstances, il aurait probablement invité aimablement n'importe laquelle de ces filles à prendre un verre avec lui si elle l'avait abordé, tous les rapports étaient à présent faussés. C'était agréable d'être complimenté mais il voulait juste être traité en 'Milo'. L'aurait-elles seulement regardé, avant ?
Cependant, il était à présent certain que la notoriété n'était pas sa quête.
Il tenta de se raccrocher à ses coéquipiers mais leurs visages montraient qu'ils étaient aux aussi dépassés par la situation. Il regarda avec un certain amusement Hugo, un beau garçon sûr de lui, aux origines italiennes, titulaire lui aussi de l'équipe de France et mois de mars du calendrier.
L'homme était réputé pour être plutôt dragueur mais il avait à présent un étrange regard d'animal traqué. Visiblement, c'était également trop pour lui.
« Il faudra fréquenter les clubs VIP si on veut avoir la paix ! » lança le talonneur de l'équipe.
« Tu te sentirais à l'aise dans la jet-set, toi ? » rétorqua un autre.
« On mettra le feu ! »
« Partons ! » supplia Milo.
« C'était une bonne idée de parler des rugbymen et de leur calendrier ! » lui lança Docco comme il entrait dans son bureau.
Le vieil homme venait de raccrocher son téléphone et il lui souriait à présent à pleines dents.
« J'ai eu de bons échos sur ton article. »
Camus avait toujours son papier à la main, ne sachant où le poser sur le bureau encombré de magazines et de documents en tout genre. Il sourit légèrement mais ne répondit rien.
Le journaliste enchaîna :
« Tu as eu du flair, regarde ça ! Tous les magazines féminins en parlent ce mois-ci mais nous étions les premiers. Et puis tous les journalistes n'ont pas ton talent. »
Docco sembla soudain s'apercevoir qu'il lui apportait son article et le lui prit des mains. Il demanda :
« De quoi as-tu traité, cette fois-ci ? »
« La cuisine indienne… » répondit Camus, sans conviction.
Le vieil homme qui avait chaussé ses lunettes s'immobilisa, semblant surpris et le sondant du regard comme s'il s'agissait d'une plaisanterie puis il réalisa que l'écrivain avait conservé son air sérieux. Il émit un petit rire :
« Au moins avec toi, c'est varié ! » Il parcourut rapidement le texte des yeux avant d'ajouter : « J'espère que ça marchera autant que les rugbymen…. D'ailleurs, je vais faire un dossier sur eux, le mois prochain. Avec un reportage. Quelque chose de complet.
Camus réfléchit à toute vitesse, consultant mentalement son agenda de la semaine qui allait suivre. Ce n'était pas seulement par nécessité pécuniaire mais aussi par envie de revoir Milo. 'Juste pour le plaisir des yeux' se dit il.
« Tu veux me le confier ? » demanda-t-il, prenant l'air désinvolte.
« Ah ? Tu deviens vraiment journaliste ? »
« Besoin d'argent, de m'occuper et de changer d'air… » répondit Camus, toujours aussi laconique.
« Tu es sûr ? » insista le journaliste.
« Puisque je te le dis. »
Docco sourit et ouvrit le tiroir de son bureau. Il tendit aussitôt à Camus une pochette et celui-ci se demanda si le vieil homme ne venait pas de se jouer de lui et s'il n'avait pas prévu depuis le début de lui confier le reportage.
« Voilà ton billet pour Toulouse. Profite du beau temps et de la bonne cuisine ! »
Debout, avançant à pas mesurés, il l'observait depuis déjà un moment, se rapprochant tout doucement. Il se demanda à quel moment et à quelle distance de lui, l'autre allait noter sa présence. Mais peut-être que pris dans sa mission, il ne le remarquerait peut-être pas.
Justement, l'idée ne lui déplaisait pas. Il aurait volontiers contemplé à son insu durant des heures, son beau profil qui se détachait nettement dans la lumière matinale.
Il avait d'abord été un peu interloqué de voir la gentillesse, la disponibilité non feinte que le joueur avait pour les gamins qu'il était en train d'entraîner. Mais tout bien réfléchi, ça n'avait rien de vraiment étonnant. Milo avait tout du mec gentil, du grand frère sympa que tous les gosses rêvent d'avoir.
Or, Camus détestait les gentils. Il avait toujours préféré les gens avec des tas de défauts.
Même en marchant lentement il finit par arriver au bord du terrain, il s'appuya sur la barrière. Les yeux bleus se tournèrent dans sa direction. Il sut alors avec certitude que l'homme l'avait reconnu.
Milo fut d'abord surpris en l'apercevant. Pas seulement surpris mais épaté quand il le vit s'avancer vers lui, comme s'il s'agissait d'une réponse du ciel à ses prières. Mais non, il ne rêvait pas ! Ce n'était pas une apparition mais bien Camus, l'écrivain.
S'il se trouvait là aujourd'hui, n'était-ce pas un signe du destin ?
A travers son maillot, il toucha la petite croix en or qu'il portait autour du cou et soudain d'humeur très joyeuse, il rejoignit l'écrivain d'un pas allègre.
« Bonjour ! » fit-il en lui tendant la main, souriant.
Camus lui serra la main et esquissa à son tour un léger sourire qui lui sembla forcé.
« Il me semble qu'on se connaît… » fit remarquer l'écrivain.
Comme toujours lorsqu'il était embarrassé, il avait tendance à se montrer ironique pour masquer sa gêne. Milo ne devina pas cette dernière et se sentit un peu mal à l'aise à son tour.
Impressionné, il avait soudain peur de paraître bête auprès de quelqu'un de sûrement très cultivé.
Ils se fixèrent un instant sans rien trouver à se dire. Camus avait mentalement préparé ce qu'il avait à dire mais il butait à présent sur un nouveau problème auquel il n'avait pas songé jusqu'à présent.
Devait-il vouvoyer ou tutoyer Milo Miriakis ? Un vouvoiement serait plus respectueux mais marquerait aussi une distance. Sans compter qu'il était probablement plus âgé que son interlocuteur… Le tutoiement était sûrement davantage de mise dans cette région de la France où l'on ne s'embarrassait pas des civilités. Mais cela lui rappelait aussi les détestables familiarités qui étaient de rigueur dans les soirées mondaines.
Il chercha désespérément à contourner le problème jusqu'à son intervention suivante.
« J'aurais aimé poser quelques questions… pour un magazine… » demanda-t-il d'une voix calme et grave qui ne traduisait pas sa nervosité.
« Oui ? »
Le seul rugbyman de plus de 12 ans présent dans les environs se trouvait justement en face de lui. Il paraissait donc évident que s'il avait une interview à faire, c'était à Milo qu'il fallait s'adresser.
Le joueur lui sauva la mise.
« A moi ? »
« Tu aurais quelques instants à m'accorder ?»
La spontanéité de sa deuxième question avait tranché en faveur du 'Tu' et Camus se sentit bêtement soulagé à partir de cet instant.
« Maintenant ? »
« Ou à un autre moment. »
« Maintenant, j'ai le temps. Tu écris un livre sur le rugby ?» demanda naïvement Milo qui ne semblait pas se poser toutes ces questions sur l'utilisation du vouvoiement.
Camus se mit à rire. Son rire était léger, agréable, comme contrôlé. Il leva légèrement la tête, plissant les yeux.
« Non. Je n'y connais rien au sport » avoua-t-il.
Milo se sentit un peu déçu et vexé. Ils n'appartenaient pas au même monde et ce qu'il faisait n'intéressait visiblement pas Camus. Mais l'écrivain poursuivit :
« Mes ambitions sont plus modestes, je veux juste écrire un article, pour un magazine. »
« Quel magazine ? » demanda le joueur, levant vers lui de grands yeux candides.
Camus le dévisagea sans retenue. Ce n'était pas les maquilleuses de l'émission qui avaient fait des miracles. Il était toujours aussi beau. Même au sortir de l'entraînement où ses boucles blondes rebelles s'échappaient de l'élastique qui était censé les maintenir en queue de cheval pour venir balayer au gré du vent, son visage aux traits réguliers. Le léger hâle de sa peau faisait ressortir le bleu intense de ses yeux. Camus baissa lentement les yeux vers ses lèvres sensuelles puis couvrit du regard ses épaules larges, ses avants bras musclés et bronzés que son tee-shirt découvrait pour s'arrêter sur ses mains, des mains d'homme larges et puissantes.
Il se sermonna intérieurement. Il n'avait pas pour habitude d'admirer autant la beauté des hétéros. Il les considérait d'ordinaire comme un autre genre, un peu comme les femmes et ne ressentait généralement pas de réelle attirance. Juste le plaisir des yeux. Cependant, il avait soudain envie de parler longuement à Milo, il ressentait le besoin de partager quelque chose avec lui, même si c'était uniquement spirituel.
Camus inspira un grand coup avant de répondre. Il sourit.
« A vrai dire… » commença-t-il. Il plongea les mains dans ses poches, regardant au loin. Il fit quelques pas et Milo le suivit, attendant la réponse.
« Ce magazine, c'est Diamond dust »
Milo écarquilla les yeux, fouilla dans sa mémoire. N'était-ce pas un magazine pour adolescentes ou… confondait-il avec un autre titre ?
Camus sembla s'amuser de la tête qu'il faisait.
« Je sais, ça peut paraître étonnant. Ca reste entre nous, n'est-ce pas ? J'écris parfois sous un pseudonyme. »
Milo lui rendit son sourire, heureux de partager ce petit secret avec l'écrivain.
« Mais je ne sais pas du tout de quoi je vais parler dans cet article… »
Ils continuèrent leur promenade, longeant le terrain que les espoirs du club avaient à présent déserté.
Le soleil était à présent plus haut dans le ciel. L'air était encore un peu frais mais cette journée d'automne promettait d'être superbe. Se croyant certainement au printemps, les oiseaux, trompé par ce ciel d'un bleu limpide, avaient fait leur apparition sur les branches des arbres dont les feuilles viraient au brun.
Ils semblaient soudain loin de tout, hors du temps qui paraissait avoir suspendu son cours.
Le temps semblait comme suspendu.
Camus se rendait compte peu à peu que contrairement à son habitude, il parlait beaucoup. Milo le laissait faire, l'écoutant avec attention. Cette constatation l'étonna. Plutôt introverti de nature, il était peu coutumier de ce genre de rapports.
Le joueur ne regardait jamais sa montre, comme s'il avait tout son temps à lui consacré, comme s'il n'avait aucune autre obligation. Il avait l'impression que même s'il voulait passer la matinée à marcher autour du terrain en discutant, l'autre le suivrait. Ca avait quelque chose d'agréable, de destressant. C'était peut-être ça qu'on appelait la qualité de vie…
Ils parlaient du temps, du journalisme en général, de leur rapport avec la presse et de ce qui avait amené le romancier à écrire pour des magazines.
Avec le soleil qui lui rappelait vacances à la plage, des idées saugrenues venaient à l'esprit de Camus. Il ressentait de plus en plus une furieuse envie d'embrasser ce Milo comme ils semblaient seuls au monde aux abords de ce terrain, comme s'ils se promenaient en amoureux. Il refoula rapidement ces mauvaises pensées et eut alors envie de rire en pensant au ridicule de sa situation.
Il aurait peut-être mieux valu qu'il abrège leur interview, d'autant que ça n'en était pas vraiment une. Il aurait pu se contenter de prendre seulement un rendez-vous et d'aller visiter la ville mais il se sentait d'humeur à jouer avec le feu.
Quitte à se voir opposer un refus, ce qu'il détestait par-dessus tout, il se lança, proposant à Milo d'aller déjeuner quelque part.
« Tu connais un bon restaurant ? » demanda-t-il avant d'avoir obtenu une réponse. Milo eut l'air de réfléchir et comme Camus, pessimiste de nature, s'attendait à ce qu'il trouve une excuse pour ne pas l'accompagner, il décida de l'aider à en trouver une.
« Mais peut-être qu'en tant que sportif, tu es contraint à un régime alimentaire sévère… »
Le joueur eut un grand sourire.
« Non pas du tout ! Je n'ai pas de bonne adresse à te proposer mais nous trouverons facilement un resto sympa. Ce n'est pas ce qui manque par ici ! »
Camus se sentit bêtement heureux de la simplicité avec laquelle le jeune sportif accepta son offre. Et tandis que Milo allait se changer, il l'attendit assis sur la barrière, savourant ce moment agréable, levant le visage vers le soleil qui vint caresser sa beau délicate de ses rayons.
Ils avaient pris place à la terrasse du restaurant d'un petit village proche du terrain d'entraînement. Le soleil était toujours présent et la journée radieuse mettait tout le monde de bonne humeur. Ils avaient attendu le premier plat assez longtemps. Là aussi, le temps semblait s'être arrêté. Mais Camus ne s'en serait pas plein. Il savourait cet instant. Ils ne se disaient pas grand chose mais l'écrivain ne se sentait pas embrassait pas ce silence, comme s'ils étaient de vieux amis qui avaient juste plaisir à se retrouver ensemble. Il profita néanmoins de ce moment pour prendre quelques notes pour son article.
Le serveur arriva avec un plat fumant et le posa devant le jeune sportif qu'il apostropha comme s'il n'était que le gars du village que tout le monde connaissait et qui avait bien joué à la dernière kermesse.
« Oh Milo ! Tu vas voir, avec ma cuisine, tu vas courir comme un lapin au prochain match ! Faut que tu leur mettes la raclée à ces anglais ! »
Milo lui sourit gentiment et Camus se sentit étrangement jaloux de cette brève complicité.
« Ah ça, je ne leur ferai pas de cadeau ! »
Le serveur sourit, touchant légèrement l'épaule du jeune homme comme pour l'encourager.
« Tu le connais ? » demanda l'écrivain, prit de doutes, lorsque le serveur se fut éloigné.
« Non. »
« Il s'adressait à toi comme si vous étiez de vieilles connaissances. »
« Ici, le rugby est très populaire et tout le monde nous connaît. Mais les gens sont toujours sympas et veulent juste nous encourager. »
Camus approuva d'un signe de tête. Il était touché par la sincère gentillesse du rugbyman. Il connaissait beaucoup d'acteurs, de présentateurs télé ou autre parmi les gens qu'il côtoyait qui aurait rembarré sèchement n'importe qui se serait adressé à eux de cette façon. Surtout qu'on devait lui rabâcher cela à longueur de journée…
« Le match contre l'Angleterre a lieu dans quinze jours. C'est le match de l'année. Les Anglais sont nos plus grands adversaires depuis toujours. » fit remarquer soudain Milo « Tu viendras y assister ? »
Camus réfléchit, se sentant de plus en plus exclu de cet univers sportif auquel il ne comprenait rien.
« Je verrai…. » répondit-il après quelques instants, laissant retomber la fourchette dans son assiette.
Il réalisa alors qu'il n'avait jamais vu de matchs de rugby de sa vie.
Infinity : Merci beaucoup pour ta review. Pour l'émission télé, je me suis beaucoup inspirée de « Tout le monde en parle ». Mais le questionnaire est de moi et je n'avais pas beaucoup d'imagination. M'enfin, c'est dans l'esprit de cette émission malgré tout.
Yume-chan : Merci beaucoup ! Tu as tout juste pour Ardisson :-p
Cinthya, Hagen, Fafa : Merci beaucoup, c'est très gentil. Ca me fait très plaisir.
Kistune : Bon ben je vais me dépécher d'écrire la suite ;-)
Merci à toutes pour vos reviews !
