Le lendemain, à dix heures, lorsque Snape entra dans le cachot où il donnait ses cours, les Serdaigle et les Poufsouffle de sixième année étaient déjà en place. Il s'assit derrière son bureau, sans un mot, et parcourut du regard la salle aussi silencieuse que lui. Il faisait cela à chaque fois, histoire de prévenir l'assemblée qu'elle ferait mieux de se tenir à carreau, d'un seul noir coup d'œil. En revanche, et en toute honnêteté, il avait oublié que le professeur Bathory devait assister à son cours et sa vue lui occasionna une furieuse envie de meurtre, d'autant plus qu'elle se permettait de lui adresser un grand sourire.

Toutefois, il avait d'autres chats à fouetter ; il sortit un parchemin d'une des poches de sa robe de sorcier, et le déroula lentement.

« Je vais vous donnez vos notes, » annonça-t-il sans préambule.

Les dites notes étaient correctes, dans l'ensemble. Toutes, sauf une.

Pour celle-ci, il se leva, tenant toujours le parchemin dans sa main droite, en un de ces gestes presque théâtraux qui le caractérisaient tant.

La veille au soir, pendant qu'il notait les différents noms correspondant à chaque chaudron à évaluer, il avait eu une hésitation. A un chaudron particulier répondait un nom pour le moins particulier. Il voulait être sûr de ce qu'il avait vu et entendu. Ce fut pourquoi il avait daigné se lever et annoncer cette note, devant tout le monde.

«Snape… Alice. Qui est cet élève ? Qu'il se lève. »

Le ton de sa voix, presque un morne murmure, comme d'habitude, n'impressionna qu'à peine l'élève qui se leva. Ainsi, il avait bien vu. C'était elle. Pourquoi ne l'avait-il jamais remarquée, les cinq années précédentes ? Avec un nom pareil et des capacités pareilles, il s'en serait forcément souvenu.

« Vous avez obtenu la meilleure note. »

Curieusement, à cette annonce, elle sentit un grand froid l'envahir. Elle n'osa pas regarder autour d'elle, mais elle savait qu' « elles » l'observaient, en silence. Elle s'obstina donc à fixer son professeur.

Snape, lui, prit le temps de dévisager chaque élève, pour voir s'il y aurait des réactions. Il ne favorisait jamais d'autres élèves que ceux de la maison qu'il dirigeait - et encore fallait-il que ce soit mérité - et il n'avait pas oublié que la fille debout au fond de la salle lui avait fait comprendre qu'elle avait été victime d'un sale coup. Il n'aurait supporté aucun désordre dans sa classe.

Personne ne broncha.

Il afficha un sourire satisfait.

« J'ai longuement hésité mais pour moi, vous méritiez un optimal, » dit-il enfin, en roulant le parchemin et en retournant derrière son bureau.

Alice Snape – car c'était bien son nom – se rassit, le cœur battant et les oreilles bourdonnantes. Elle devait désormais craindre des représailles, pour cela. Si seulement elle s'était trompée dans la formule… En fait, jamais elle n'aurait dû recommencer, elle aurait mieux fait de laisser le professeur lui mettre la pire note de sa vie, au moins elle aurait pu être tranquille - mais elle aimait trop le travail bien fait.

L'heure de cours fut consacrée à la prise de notes sur les différents composants de potions relatives à l'invisibilité, ennuyeuse à souhait et très longue pour tous. Lorsqu'elle s'acheva, les élèves se sauvèrent plus qu'ils ne sortirent, sans emmener avec eux l'imposteur numéro un qui vint vers Snape d'un pas nonchalant et qui s'assit sur un coin de son bureau, une jambe croisée bien haut sur l'autre. Deuxième erreur – la première étant d'avoir mis les pieds dans l'école.

« Descendez de mon bureau. »

Il était mordant.

Elle sourit.

« Vous êtes bien tel qu'on le dit. »

Curieusement, il avait déjà une main serrée sur sa baguette magique – qu'elle s'approche, cette garce !

Elle se pencha lascivement, toujours assise sur le bureau, et s'approcha de lui jusqu'à presque pouvoir le toucher. Il y avait un silence à couper au couteau. Elle était visiblement amusée, lui sur le point d'éclater de fureur.

« Si vous voulez savoir, je pense que je vais bien me plaire, parmi vous… susurra-t-elle de sa voix suave. Et je commence déjà… »

Finissant sa phrase dans un souffle, elle toucha du bout des doigts la main qu'il avait posée sur le rebord du bureau. Il la retira d'un geste vif, comme si elle l'avait brûlé, et ferma les yeux, essayant de contenir l'espèce de rage qui lui déformait déjà les traits.

« Ah, vraiment ? » fit-il en la regardant brusquement.

Elle sourit de façon monstrueusement sensuelle.

Cela ne fit que provoquer une explosion de fureur froide impossible à endiguer.

« Fort bien. Alors, vous allez commencer par descendre de mon bureau, puis vous allez sortir de ma salle de cours, et enfin, vous allez disparaître de ma vue ! »

Ce disant, il s'était levé, la dominant de toute sa taille, lui faisant bien comprendre qu'elle pouvait toujours espérer, cette sale bête. Et surtout, pour qu'elle s'éloigne de lui le plus possible, il repoussa son haut siège de bois devant elle pour faire écran.

Comme elle obtempérait trop facilement, il accompagna sa sortie d'un regard brûlant de colère et d'indignation.

On ne la lui avait jamais faite, encore.

Où se croyait-elle ? C'était une école, ici, un endroit respectable. Mais pourquoi embauchait-on des cas pareils ? Fallait-il être si différent du commun des sorciers, pour accéder à ce poste ? Oui, ce devait être cela : il fallait sûrement être bègue et fourbe, ou mégalomane-mythomane, ou loup-garou, ou encore ancien Auror, ou psychopathe du ministère et quoi d'autre encore ! Mais ancien Mangemort, cela n'entrait pas dans les critères de sélection. Non, surtout pas. Trop dangereux, trop instable. Combien de fois devrait-il encore risquer sa vie, pour prouver qu'il était digne de confiance ? Qui d'autre que lui était assez instruit, pour occuper ce poste ? Dumbledore le couvait trop ou n'avait toujours aucune confiance en lui. Pourtant, Voldemort avait été détruit. Que de noires questions sans réponse…

Soudain, il s'aperçut qu'un élève l'observait, alors qu'il était penché sur le bureau, les mains à plat comme s'il prenait son élan pour sauter sur quelqu'un et le dévorer. L'élève devait se demander si son professeur était vraiment humain.

« Quoi encore ? » grogna-t-il en se rasseyant.

Reprenant son calme comme dans un claquement de doigts, il s'empara d'une plume et se mit à remplir le parchemin qu'il utilisait pour consigner chacun de ses cours, au détail près, heure par heure, incident par incident – sauf le dernier en date – et… Mais qu'est-ce qu'elle lui voulait, celle-là ?

« Professeur, c'est à propos de ma note, » commença Alice Snape, serrant son sac contre elle, comme si elle craignait un coup d'éclat du noiraud, comme l'appelaient les première année.

Il la regardait à peine, il était déjà bien assez agacé par l'intervention de la garce blonde.

« - Elle ne vous convient pas ?

- Ce n'est pas ça, mais… Pourquoi m'avoir donné la meilleure note ? Je n'ai pas eu le temps de finir, et…

- Vous aviez terminé et ne commencez pas à essayer de m'attendrir avec votre air de chiot. »

Elle lui jeta un tel regard courroucé qu'il en fut amusé. Mais quelle fierté émanait de cette fille ! Curieux qu'elle ait dit que quelques élèves avaient saboté sa potion, elle avait plutôt l'air de ne pas s'en laisser conter.

« Alors, déguerpissez avant que je ne change d'avis sur votre note. »

Comme elle ne bougeait pas, il soupira, excédé.

« Bien, je vous la change, votre note. »

Joignant le geste à la parole, il prit le parchemin où se trouvaient les notes et se mit à chercher le nom de cette idiote. En tombant dessus, il crut comprendre. Il leva les sourcils.

« Oh. Je vois, vous vous imaginez que je vous favorise par rapport à votre nom. »

Elle se mit à rougir mais secoua la tête pour prouver le contraire.

« Non ! Non non, non, je veux justement que vous n'y fassiez pas attention ! J'ai assez de problèmes à cause de cela parce que les gens pensent que... vous êtes... Et… Oh, et puis zut. »

Elle se tut brusquement et tourna les talons, son sac toujours serré contre elle, rouge de honte et furieuse de se laisser intimider aussi facilement.

Il la regarda s'éloigner et la trouva décidément bien fière, pour une pauvre malheureuse. Elle se moquait de lui, ou quoi ? Non seulement elle venait contester sa note, mais en plus elle mettait en avant le fait de porter le même nom que lui, le priant de n'y point porter attention alors que les autres s'imaginaient quelque lien de famille. Mais qu'est-ce que c'était que ces filles complètement folles ? Une qui lui demandait de la reléguer aux oubliettes, l'autre qui lui faisait la cour.

Cette maudite garce…A sa pensée, il se surprit à sourire. Pauvre fille… En plus, la gamine avait dû assister à la scène de sortie toute en violence. Il se faisait courtiser devant témoin par une femme à la beauté angélique, lui ? Là, il éclata de rire. Un bon rire comme à la Dumbledore, à l'évocation de la compatibilité entre Bathory et l'ail. Il riait, et de bon coeur, quelqu'un avait dû lui jeter un sort.

Il se calma juste avant l'arrivée des élèves de première année de Gryffondor et Serpentard, pour le cours commun. Heureusement, il savait très bien retrouver ses esprits quand il le fallait. Pourtant, il avait comme un léger sourire, imperceptible, à la place de son rictus de mauvaise humeur.

De son côté, vexée par le professeur de potions, Alice réfléchissait à toute vitesse. Elle savait que les filles de sa classe l'attendaient, embusquées au même endroit que d'habitude. Elle les vit mais ne s'arrêta pas. Elle voulait être tranquille, elle voulait juste se rendre dans la salle commune des Serdaigle pour étudier, avant de se rendre en cours de botanique, donné par le professeur Neville Longbottom, un jeune homme un peu distrait mais très gentil. Elle n'avait pas envie d'être humiliée devant les autres, toutes maisons confondues, par ces quatre filles qui se croyaient au dessus du lot.

Seulement, la plus grande des quatre ne l'entendit pas de cette oreille.

Au moment où Alice passa devant elles, Rebecca Sheller jaillit et la saisit par les cheveux, attrapant une pleine poignée pour la tirer en arrière et manquer la faire tomber. Personne ne s'interposa. Ces filles-là avaient aussi mauvaise réputation que certains Serpentard, bien que ceux-ci ne soient plus vraiment la référence en matière de mauvaises fréquentations.

« Alice, Alice ! Tu as failli nous faire attendre, » dit Rebecca avec son sourire mauvais.

N'eût été la finesse de ses traits, elle aurait pu passer pour un avatar de Snape. Cette fille était aussi pourrie qu'elle était belle. Elle était grande, mince et savait jouer de ses longs cheveux dorés et bouclés pour attirer les regards des garçons. Evidemment, elle descendait d'une famille de sorciers de grande renommée, qui fréquentaient Poudlard depuis des générations – elle-même ne savait pas depuis quand – et ne s'en cachait pas. Ce détail avait tendance à rappeler à certains un autre élève, un ancien de Serpentard, un certain Malfoy.

Rebecca avait l'âme noire comme l'enfer et l'on se demandait comme le Choixpeau magique avait pu l'envoyer à Serdaigle. Elle aurait dû aller à Serpentard, mais le mystère subsistait depuis cinq ans déjà. Elle choisissait toujours une victime et cette année, c'était Alice, fraichement arrivée depuis quelques jours. Celle-ci avait eu l'air d'être tellement perdue qu'elle avait décidé que ce serait elle, et nulle autre, comme ça, pour le plaisir.

« - Alors ? Comment as-tu fait pour avoir la meilleure note ? commença Rebecca, une mauvaise lueur dans les yeux. On s'était pourtant arrangé pour que tu échoues.

- Je ne sais pas, j'ai travaillé, » répondit Alice avec franchise, tout en pensant qu'elle voulait que cela finisse vite.

Rebecca enroula un peu plus les cheveux d'Alice autour de sa main. Elle n'était pas satisfaite.

« Le prof… Vas-y, dis-nous, l'orpheline bourbeuse ! C'est qui ? Un oncle, un vieux cousin ? »

Alice vit rouge. Non pas à cause de l'allusion faite à son nom, mais celle faite sur l'origine de ses parents, qui étaient moldus ; rien ne pouvait plus la mettre en colère.

Elle planta son regard droit dans celui de Rebecca, qui en eut une seconde d'hésitation.

« Tu n'as qu'à le lui demander, si tu tiens tant à le savoir ! »

Cette fois, Rebecca Sheller lâcha prise sans heurts, surprise par la rebuffade. Elle repoussa sa victime et recula d'un pas, arrogante, les poings sur les hanches.

« Méfie-toi, Alice, » dit-elle simplement, faisant volte-face dans un grand mouvement de ses cheveux d'or, signalant le repli à ses acolytes.

Et Alice s'en alla d'un pas rapide, les larmes aux yeux, pour se cacher dans un coin de la cour. Elle y laissa s'épancher son chagrin, sans bruit.

Elle n'avait pas peur de Rebecca mais elle ne pouvait supporter d'entendre quelqu'un comme elle salir la mémoire de ses parents. Ils étaient moldus, oui, et ils étaient morts, oui. L'été dernier, ils avaient péri dans un accident de voiture, elle n'était pas avec eux, c'était arrivé comme ça, et maintenant elle était seule au monde.

Alice haïssait Rebecca parce qu'elle foulait au pied le souvenir de ses parents, et parce qu'elle l'avait prise en grippe dès le départ alors qu'elle n'avait rien fait pour, au contraire. Elle ne supportait plus cette fille uniquement à cause de ce qu'elle était.

Lorsqu'elle estima aller mieux, elle rentra dans l'école pour se rendre dans la salle commune des Serdaigle, comme prévu. Dans les escaliers, elle croisa le nouveau professeur de Défense contre les forces du mal, à laquelle elle ne prêta aucune attention, inversement à celle-ci. Eswann la rattrapa gentiment, sans doute interpelée par sa mauvaise mine.

« - Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle sans préambule.

- Je vais bien, merci, répondit Alice, se souvenant de la façon dont cette femme avait été sortie par le professeur Snape, peu de temps avant. Je suis juste fatiguée.

- Vous êtes de la maison Serdaigle, c'est ça ? »

Alice leva les yeux au ciel et désigna sa cravate d'un geste évident. Bathory eut un petit rire gêné.

« - Voulez-vous que je vous raccompagne ? fit-elle en souriant.

- Je connais le chemin, professeur. »

Elle n'avait pas envie de s'éterniser auprès d'elle, elle n'aimait pas son regard et puis, elle avait encore la vision de ces professeurs trop près l'un de l'autre, qu'elle trouvait écoeurante.

Eswann la laissa partir, en regrettant de n'avoir pas insisté plus. Au moins, elle aurait su quelle peine animait le cœur de cette élève, car ce n'était certainement pas la fatigue qui lui avait donné ce regard encore marqué par les larmes qu'elle avait dû verser. Cela pouvait être intéressant. Mais comment arriver à la toucher, si elle ne se laissait pas approcher ?

Le soleil était déjà couché depuis fort longtemps lorsqu'Alice revint à la salle commune, après être restée un long moment à la bibliothèque. Elle dut rebrousser chemin, en voyant Rebecca et ses copines, Juri, Elisabeth et Emma, assises au coin du feu, monopolisant les meilleurs fauteuils, comme d'habitude. Elle pensa qu'elles devaient l'attendre et comme elle n'avait pas besoin d'une nouvelle attaque personnelle, elle préféra s'enfuir.

Elle marcha un moment, errant dans les couloirs, sans but, jusqu'à trouver un balcon, ouvert sur la nuit et le vent léger. Elle vint s'appuyer contre la balustrade, bras croisés. Elle serait bien, là, à condition que cet imbécile d'esprit facétieux nommé Peeves ne vienne lui causer des ennuis en alertant monsieur Filch, qui rodait toujours la nuit.

Elle se sentait plus seule que jamais mais comment pouvait-elle se laisser aller ainsi ? Elle qui était si heureuse avant, qui avait tant d'amis avec lesquels discuter. Depuis la mort de ses parents, tout avait changé, elle avait dû quitter son école et changer de pays, plus personne ne pouvant subvenir à ses besoins où elle vivait, et quelque chose d'obscur dans la succession avait fait que maintenant, elle se retrouvait ici, sous tutelle. Elle ignorait de qui et n'avait pas le goût pour ces choses juridiques. Personne ne l'attendait plus nulle part. C'était affreux de penser cela de façon aussi simpliste, mais c'était la vérité.

Foulant le sol anglais pour la deuxième fois de sa vie, elle avait vécu à Londres, qui restait sa ville natale, logeant au Chaudron Baveur avant d'entrer à l'école de Poudlard en septembre, école qu'elle ne quitterait pas avant deux ans. Elle espérait pouvoir intégrer une faculté de magie après, puis elle pourrait retourner aux Etats-Unis et la vie reprendrait son cours, comme avant.

Comme avant.

A la pensée de ses parents, elle ne put empêcher les larmes de couler, à nouveau. Elle pensait sans cesse à eux, plus que jamais. Orpheline, l'avait encore appelée Rebecca. Bourbeuse. Ses parents étaient peut-être des moldus, ils étaient certes des personnes ordinaires, issus tous deux de familles moldues depuis des générations, mais ils ne l'avaient jamais rejetée, elle, parce qu'elle était différente d'eux. Au contraire, ils étaient très fiers d'elle, ils avaient été surpris lorsqu'elle avait reçu sa lettre d'admission à l'école d'Ilvermorny, mais ils avaient aussi été très heureux. Oui, elle était leur fierté. Ils avaient pris cette différence comme un don. Mais maintenant, ils étaient morts, il n'y avait plus personne pour la serrer dans ses bras, lui raconter des histoires rigolotes, lui faire de bons gâteaux, l'emmener au cinéma ou à la pêche, pour se moquer des couacs de son violon.

Avec eux était partie une moitié d'elle-même. Son cœur, son sang, tout son amour. Elle pensa à nouveau à son ancienne école, Ilvermorny, en Amérique du Nord. On avait dû l'en retirer, parce qu'elle devait rentrer là où il lui restait de la famille ; l'école la plus proche de cette famille était Poudlard. Elle ne savait même pas qui était cette soit-disant famille, elle n'en avait jamais vu personne, personne n'avait cherché à la voir, la rencontrer, c'était étrange, froid, anormal, mais c'était comme ça et c'était son lot quotidien. Cette école était bien, mais… Elle n'y avait aucun ami, elle ne faisait plus aucune activité extra-scolaire comme avant. Elle jouait du violon depuis l'enfance, mais n'en avait plus le goût. Elle faisait partie des bons élèves de sa maison, et sans prétention elle arrivait à s'en sortir facilement. Ici, elle était fondue dans la masse, elle ne faisait pas d'efforts particuliers pour se démarquer, elle voulait juste qu'on la laisse tranquille. Elle ne connaissait personne ; le seul avec qui elle avait discuté quelquefois, c'était le fantôme de la maison Poufsouffle, Cedric Diggory, un très gentil garçon – enfin, fantôme – fort charmant, qui s'était retrouvé coincé ici sans aucune raison. Il aurait pu tomber sur n'importe quel élève, mais seule Alice avait croisé sa route, un jour, par hasard.

Il lui restait la magie, et ce qu'elle aimait tout particulièrement, c'était la magie noire. Elle avait toujours été attirée par la connotation mystérieuse et dangereuse de cette facette de la sorcellerie. Non qu'elle veuille la pratiquer, mais elle appréciait le fait de l'étudier, de la mettre par écrit dans un vieux carnet, qu'elle gardait, bien caché dans ses affaires ; le fait de posséder un tel document pouvait lui coûter un renvoi de l'école, sans autre forme de procès, alors qu'à Ilvermorny, on l'y enseignait.

Elle était si malheureuse, qu'elle aurait volontiers utilisé une formule ou deux pour fermer le clapet de cette ignoble Rebecca, dont les parents étaient sorciers et bien vivants. Mais c'était interdit et elle était trop jeune. Elle aurait pu demander conseil à quelqu'un comme le professeur de potions, parce qu'elle savait quel genre de sorcier il était, mais c'était interdit cela aussi, et lui n'avait aucunement le droit de l'aider, de toute façon il n'aurait jamais accepté. Elle se rappela encore le moment où elle était revenue dans la salle de classe ; elle l'avait vu et entendu renvoyer la prof de Défense, elle l'avait vu réagir comme s'il allait se jeter sur un ennemi invisible. Il devait être sacrément tourmenté, pour avoir des réactions pareilles. Elle se souvenait que dans son école, on chuchotait qu'il était un ancien adepte de Voldemort, et ici ce n'était un secret pour personne, tout le monde savait qui c'était, ce qu'il avait fait, honorablement ou pas. Il y avait eu des évènements monstrueux, au moment du Tournoi des Trois Sorciers, quelques années auparavant, puis suite à cela le chaos total s'était répandu et le monde sorcier avait été en guerre durant trois ans. Cette noire époque était maintenant relatée dans les livres d'histoire de la magie.

Et le professeur de potions avait été mêlé à cela. Il n'était donc pas n'importe qui… Oh, si seulement elle osait, elle mettrait de côté son aversion et elle lui demanderait de l'aide. Il n'accepterait jamais. Elle sourit en se disant qu'elle était bien bête d'avoir pensé à lui pour sortir de l'emprise de miss Poudlard 2009.

Puis, le souvenir de ses parents s'imposa à nouveau à son esprit. Impossible de penser à autre chose. Une nouvelle fois submergée par le chagrin, elle se laissa glisser sur le sol, recroquevillée sur elle-même ; le vent caressant son visage, elle s'abandonna à la contemplation des étoiles. Elle aurait pu mourir de froid ou de faim ici même, cela lui était bien égal.

Et les jours passèrent, puis les semaines.

Vint le jour d'une des traditionnelles sorties à Pré-au-Lard, mais Alice ne s'y rendit pas ; elle préféra rester étudier à la bibliothèque. Pourquoi aller s'amuser, sans amis ? Et puis, elle ne voulait pas dépenser son argent en futilités.

Au retour, les élèves, trop fatigués après toute cette excitation exutoire, mangèrent et allèrent se coucher aussitôt. Alice en fut bien aise car au moins, ce soir-là, les princesses la laisseraient en paix. Elle pourrait dormir tranquille, sans avoir à requérir l'intervention de la préfète, Estella Levalley, une fille compréhensive qui était bien la seule à lui accorder de l'intérêt. Ce n'était pas qu'elle voulait se faire plaindre, ni qu'elle était une balance, mais par la force des choses la préfète lui avait demandé de venir la voir si besoin était.

Pourtant, la nuit ne fut pas de tout repos.

Sur les coups de deux heures du matin, un hurlement effrayant réveilla tout le monde dans la partie du bâtiment réservée à la maison Serdaigle. C'était un hurlement à vous glacer les sangs, de ceux qu'on n'oublie pas. Les élèves furent rassemblés dans la salle commune, sous les ordres de la préfète, en attendant l'arrivée du directeur de maison, le professeur Flitwick, et du doyen.

En fin de compte, tous les professeurs se retrouvèrent rassemblés avec les élèves, autour de Dumbledore, qui avait l'air très inquiet. On le vit partir avec Argus Filch, toujours flanqué de sa chatte, Mrs Norris, qui devait avoir atteint au moins cent-cinquante ans en âge félin. Au bout de quelques minutes, la rumeur courait déjà qu'un élève avait trouvé un corps sans vie, quelque part dans l'école.

Lorsque Dumbledore revint, il fit tout son possible pour rassurer les élèves de Serdaigle, en disant que c'était Peeves qui avait fait une mauvaise blague à l'un d'entre eux. Lorsqu'il repartit avec les professeurs, les langues se délièrent et celui qui avait lancé la rumeur se vit assailli par les autres, qui le pressaient de questions.

Alice, écoeurée par leur intérêt macabre pour ce qui était arrivé, retourna se coucher.

Les professeurs s'étaient retirés dans leur salle. Aucun d'eux n'avaient cru la version de leur directeur. Ils étaient tous pâles et sur les nerfs, sauf peut-être Snape, qui arborait la même figure impassible que d'habitude. Même Bathory avait l'air d'être choquée et épuisée.

« - Mes amis, il est arrivé un incident fâcheux, commença Albus, les traits tirés, tout en se frottant les mains dans un tic nerveux.

- Que s'est-il passé ? demanda le professeur Sinistra, celle qui enseignait le cours d'astronomie, et qui avait l'air d'être vraiment effrayée.

- Oui, nous ne savons rien, personne n'a rien vu, intervint le professeur Trelawney, qui enseignait la divination.

- Tant mieux… grommela Snape, le seul à rester d'humeur égale.

- Enfin, arrêtez ! s'écria Minerva McGonagall, les lèvres blanches et pincées. Un élève est mort ce soir et c'est tout ce que vous trouvez à dire ? »

Chacun tourna son regard vers elle. Le professeur Sinistra porta ses mains à sa bouche comme pour parer le choc. Ils comprenaient à peine à l'instant.

Albus posa une main apaisante sur le bras de Minerva, qui tremblait, et prit la parole.

« Oui, c'est vrai, un élève a été trouvé mort, dans un couloir peu fréquenté, confirma-t-il, fatigué. Un élève qui revenait de la salle de bains des préfets lui est tombé dessus, si je puis dire. »

Il se tut un instant, comme pour réaliser que sa phrase était vraiment déplacée.

« - Qui est-ce ? demanda Neville Longbottom, un des plus jeunes de l'assemblée et sans doute un des plus choqué.

- Une élève de Serpentard, reprit Albus en tournant son regard vers Snape, qui fronça les sourcils. Amy Beckenbaum, de sixième année.

- Comment est-ce arrivé ? Qui l'a trouvée ? demanda alors Snape, qui, dans d'autres circonstances, aurait pu être parfaitement ridicule, dans ce pyjama à rayures bleues. Pourquoi une de mes élèves se baladait la nuit chez les Serdaigle ?

- Et bien… »

Albus hésitait. D'une part, il n'avait pas envie d'évoquer le fait que cette élève était manifestement allée rejoindre un amoureux, mais d'autre part, il ne voulait pas que Snape se trouve satisfait de sa plaisanterie sur l'ail. Pourtant, tout le poussait à croire qu'il avait raison. Il avait fait des recherches sur Eswann Bathory, d'après son dossier et quelques documents de la réserve de la bibliothèque. Les relations établies entre la jeune femme et certains faits passés, perpétrés par d'autres personnes qui lui étaient étrangères, confirmaient les doutes de Snape et les siens, par la même occasion.

« Amy a été retrouvée vidée de son sang… » finit-il par dire, épuisé par toute cette tension.

Cette révélation leur tira à tous des moues de dégoût et des plaintes écœurées.

Snape lança à Albus un air de défi, toutefois dénué de provocation personnelle. Cela ressemblait à un « alors ? Qui avait raison ? » un peu puéril, sans plus.

« C'est miss Sheller qui l'a trouvée, elle est à l'infirmerie, dit Albus. Je pense qu'elle subira le sort de l'Oubliette. »

Tous se regardèrent, embarrassés. Puis, à l'étonnement de tous, Eswann Bathory s'avança ; comme les autres, elle n'avait pas pris le temps de revêtir sa robe de sorcier, et elle portait une sorte de kimono qui dissimulait mal ses rondeurs, mais cela n'avait pas l'air de la gêner outre mesure, bien au contraire.

« - Si vous me permettez, puis-je vous demander si vous savez comment c'est arrivé ? demanda-t-elle à Albus, très poliment.

- Et comment voulez-vous qu'on le sache ? laissa tomber un Snape plus que glacial, avec une moue de mépris.

- Vous ne l'avez pas vue ? insista Eswann, sans lui prêter attention.

- C'est un peu déplacé, s'exclama Sibyll Trelawney.

- C'est-à-dire, en sachant comment cette jeune fille est morte, je peux déterminer quel est son agresseur, répondit Eswann avec un sourire poli.

- Mais bien sûr… » fit Snape en arquant un sourcil.

Du regard, Albus lui fit comprendre de se tenir tranquille. Pour lui aussi, les questions insistantes du professeur Bathory étaient étranges. Mais il fallait savoir où elle voulait en venir. Elle ne pouvait pas être assez stupide pour se livrer sans aucune pudeur, alors qu'elle venait d'arriver et qu'il y avait une seule victime.

« - Pourriez-vous être plus claire, je vous prie ? demanda Albus, et son ton était devenu celui du directeur intransigeant.

- Bien sûr, répondit Eswann en se plaçant de façon à ce que toute l'assemblée la voit. Avant de venir à Poudlard, j'ai passé quatre ans à voyager dans le monde, pour étudier les différentes races de vampires existants. Le bajang et le langsuir malais, le broucolaque français, la churel des Indes, le dhampir transylvanien, les goules, le kouei chinois, le mulo tzigane, le nachzehrer allemand, l'owenga de Guinée, le strigoï et le pryccolitch roumains, le yara-ma australien… Tous différents et identiques.

- La la la, regardez tout ce que je sais… fit Snape si bas qu'elle seule put l'entendre.

- En voyant la victime, je pourrai identifier quelle créature se trouve en nos murs, reprit Eswann sans accorder un regard au trouble-fête.

- En êtes-vous sûre ? demanda Albus, dont le regard laissait clairement deviner qu'il ne serait dupe d'aucune supercherie, aussi bien menée soit-elle.

- Parfaitement sûre. »

Les autres professeurs furent renvoyés dans leurs chambres respectives ; même Snape, qui pourtant n'abandonnait pas si vite, repartit se coucher. Il n'avait pas besoin de connaître le curriculum vitae de cette fille au cerveau dérangé – sans parler de ses hormones – pour mener sa propre enquête. Il y avait eu un mort, une élève de sa propre maison – et comment allait-il annoncer cela aux parents ? – et mademoiselle le professeur Bathory l'experte en vampires allait tout faire pour découvrir le coupable. C'était grotesque. Elle se moquait ouvertement du monde.

De leur côté, Albus et Eswann avaient demandé à madame Pomfrey, l'infirmière de l'école, l'autorisation de voir le corps d'Amy Beckenbaum. Elle accepta à contrecœur ; la pauvre femme n'avait jamais oublié le souvenir d'autres élèves ayant perdu la vie, il y avait quelques années, et dans quelles conditions ils avaient trouvé la mort. Elle les laissa avec Amy, pendant qu'elle retournait au chevet de Rebecca Sheller, qui dormait, sous l'effet d'une potion.

A la lueur des bougies, et il y en avait peu, la pauvre fille était effectivement très pâle. Mais sa pâleur était due à autre chose qu'au manque de lumière. Elle était exsangue. Il n'y avait plus une goutte de sang dans ses veines, c'était incontestable.

Albus resta en retrait et s'assit sur une chaise ; Eswann s'était approchée d'Amy et avait pris sa main. Du bout des doigts, elle parcourait la moindre parcelle de peau du corps de la jeune fille. Elle regarda ses poignets, son cou, la naissance des épaules, les chevilles, bref, tous les endroits susceptibles d'avoir été mordus. Elle ne trouva rien de visible.

« Eswann… soupira Albus, vraiment fatigué. J'ai lu votre dossier. »

Elle le regarda par-dessus son épaule, toujours penchée sur Amy.

« Oui ? Et vous y avez trouvé des choses intéressantes ? »

Elle tira le rideau, le temps de vérifier des parties un peu plus intimes ne pouvant être offertes comme cela à la vue d'un homme, puis le remit en place ; elle alla se laver les mains et revint vers Albus, qui la regardait en silence, attendant qu'elle reprenne la conversation.

« - Vous y avez lu que je suis née un vendredi treize, que mon deuxième prénom est Ligeia et que je descends d'une lointaine famille hongroise, dit-elle avec une sorte de tristesse, dans la voix et le regard – c'était la première fois qu'il la voyait ainsi.

- Oui, c'est ce que j'ai lu, répondit Dumbledore.

- Quand l'avez-vous lu ? Avant mon arrivée ou après que le professeur Snape a parlé d'ail ? »

Albus sourcilla ; comment pouvait-elle connaître ce détail ? Lorsque Severus avait parlé de cela, ils étaient seuls dans la salle des professeurs. Comment avait-elle fait ? Qui le lui avait dit ? Ce ne pouvait être Snape lui-même, il en aurait mis sa main au feu, il aurait préféré chanter un air d'opéra devant tout le monde que s'abaisser à lui adresser la parole.

« - Je possède un don, dit Eswann. Les moldus appellent cela la psychométrie. Cela signifie que la personne dotée de cette particularité peut voir les évènements vécus par quelqu'un ou quelque chose, en touchant cette personne ou cet objet. Ceci n'est pas écrit dans mon dossier, n'est-ce pas ?

- Non, en effet, convint Albus, déconcerté, mais comprenant mieux.

- J'ai malencontreusement appris ce que pensait le professeur Snape de moi, de cette manière. »

Elle passa les détails de l'affaire. Personne ne l'avait vue harceler Snape dans sa salle de classe et elle n'irait pas s'en vanter – elle ignorait que la jeune Alice avait assisté à toute la scène.

« J'ai… attrapé ce don au Japon, reprit-elle, un peu gênée. J'ai été attaquée par un démon local et j'ai failli mourir. »

Comme il semblait attendre la suite, elle finit par se convaincre de tout raconter.

« - Ce n'était pas un vampire, rassurez-vous. Ce pays regorge de créatures toutes plus étranges les unes que les autres. Cela plairait à Hagrid.

- Je n'en doute pas un instant… fit Albus en se laissant aller à un sourire.

- J'étais sur le point d'assister à la capture d'un shinma. L'affaire a mal tournée et j'ai été touchée, ici. »

Elle leva la manche de son kimono pour révéler une très vilaine cicatrice, au niveau du pli du coude, juste au dessus ; une morsure, apparemment.

« J'ai perdu beaucoup de sang et je me suis retrouvée dans un hôpital moldu. J'y suis restée presque un mois, entre la vie et la mort. Puis je me suis réveillée, avec ce don et l'envie de rentrer chez moi, de me ranger et de trouver un métier moins dangereux. Maintenant je suis ici, et l'un de vos professeurs me soupçonne d'être le monstre qui a tué cette élève… »

Albus eut un relent de pitié pour elle. Elle avait l'air épuisée, elle aussi, et sincère. Mais après toutes les épreuves que l'école avait déjà traversé ces dernières années, il ne pouvait se permettre de douter. Malgré sa sincérité, il ferait surveiller Eswann Bathory, il ne voulait plus aucun incident. Lorsqu'elle serait lavée de tous soupçons, il aviserait.

Snape avait raison, après tout : pourquoi ce poste était-il destiné à échoir entre les mains de personnes si particulières ? En temps normal, cette réflexion l'aurait fait sourire ; ce n'était pas le cas ce soir. Albus se leva de sa chaise.

« Allons nous coucher, dit-il. Nous y verrons plus clair demain. »

Eswann acquiesça. Ils avaient tous besoin de sommeil. Une fois seule dans sa chambre, elle tira un coffre de sous son lit, et en sortit un vieux livre enveloppé dans un chiffon aussi vieux. Elle l'ouvrit et y écrivit, de sa plume légère, qu'elle devait faire très attention, maintenant.