Voici la suite de mon One Shot sur Sherlock, bonne lecture !
Sherlock : enfant retrouvé.
Un an plus tard, Métro londonien.
Cela faisait plusieurs semaines que Sherlock l'épiait, fasciné par ce qu'il entendait, par les sons magnifiques qui s'échappaient de cet instrument que tenait le vieil homme à la chevelure blanche. Il savait que cet homme était un violoniste mais avant ce jour, il y a quelques semaines, alors qu'il mendiait dans le métro de Londres, il n'en avait jamais entendu un. Et pour le jeune garçon, cette musique avait un don incroyable : celui d'apaiser son esprit sans cesse agité. Il pouvait l'écouter durant des heures sans jamais s'en lasser et bien souvent, seules les protestations de son estomac l'incitaient à aller mendier pour récolter les sous afin de pouvoir manger de temps à autre. La nuit, il s'endormait en tâchant de se remémorer les mélodies qu'il avait écouté jouer durant la journée.
Finalement, ce jour là, il prit son courage à deux mains pour demander à l'homme ce qu'il jouait mais avant même qu'il puisse poser sa question, le vieil homme lui répondit sans arrêter de jouer :
« Le Printemps de Vivaldi, Allegro. »
« Comment saviez vous ce que j'allais vous demander ? » Demanda Sherlock, intrigué.
« Ta posture, le fait que tu m'observes discrètement depuis des semaines et enfin, ta démarche de venir me parler me montre que tu es particulièrement attiré par la musique classique, quelque chose de rare chez les enfants de ton âge qui préfèrent d'autres styles. J'ose déduire que jusqu'à présent, tu n'as pas été exposé à une grande variété de musiques, n'est ce pas ? »
« Vous m'avez bien déduit. » Répondit simplement Sherlock qui se refusait à employer le mot deviner : le vieil homme était trop intelligent pour jouer aux devinettes.
« Tu es un garçon très intelligent bien que tu ne sois jamais allé à l'école et pourtant, tu parles comme un livre. Ton histoire au premier abord me paraît très compliqué et complètement alambiqué. Si je devais hasarder une devinette, je dirais que tout ce que tu as appris, tu l'as appris seul, en autodidacte, ce qui prouve qu'à un moment, au cours de ta vie, tu avais suffisamment de temps chez toi pour t'occuper à t'instruire tout seul, soit parce que tes parents avaient cette méthode d'éducation, soit parce qu'ils te négligeaient. Mais qu'un événement imprévu est venu tout bouleverser. Depuis, tu es préoccupé par d'autres impératifs, le plus important étant ta survie. Pourtant, tu n'as pas perdu ton intelligence et ta sensibilité artistique puisque tu préfères passer la chance de gagner un peu d'argent en mendiant pour écouter ma musique. Tu es clairement peu commun comme garçon. »
Sherlock ne disait mot, trop fasciné et excité par les déductions du vieil homme pour dire quoi que ce soit. Il le regardait à la manière d'un enfant qui avait trouvé son héros et il parvint à murmurer :
« Apprenez moi ce que vous faites, s'il vous plait. Le violon et l'art de la déduction ! La seule chose que je sais sur vous, c'est qu'à un moment de votre vie, vous avez effectué une autre profession que violoniste, que votre femme vous a quitté ou est morte mais que vous l'aimez toujours. »
« Pas mal du tout. Comment l'as tu déduis ? » Demanda le vieil homme en rangeant son instrument précautionneusement dans son étui.
« Vos mains sont celles d'un médecin : à part les cals dus au violon, elles n'ont pas effectué de travail manuel, vous venez donc d'une profession libérale. J'ai vu que vous vous les lavez très régulièrement alors que le reste de votre tenu est assez négligé, c'est donc que vous leurs accordez une grande importance comme ancien médecin et comme violoniste, votre gagne-pain du moment. La profession de médecin m'a été confirmé par votre écriture sur votre étui: seules les personnes ayant effectué une carrière médicale ont une écriture si illisible. Vu l'agilité de vos mains, j'irais jusqu'à dire que vous étiez autrefois un chirurgien, mais que vous avez été radié de l'ordre des médecins pour une raison que j'ignore, peut-être votre alcoolisme suite à la disparition de votre femme. Vous portez votre alliance autour du cou, ce qui signifie que même si vous n'êtes plus ensemble, vous n'avec pas renoncé à elle, sans doute votre unique grand amour. Peut-être avez vous divorcé, peut-être est elle morte, mais je pencherais pour la seconde option d'un point de vue logique. Votre alcoolisme et donc votre radiation de l'ordre des médecins se sont produites après la perte de votre femme et non avant. Ai je tort ? »
« Tu as du talent, jeune homme, même si tu manques cruellement de tact et je détesterais voir tout cela gâcher. Viens avec moi et je t'apprendrais ce que je sais et en échange, je te présenterai à un ami qui me doit une faveur. Il t'apprendra à déduire les gens mieux que je ne le sais… »
C'est ainsi que Sherlock rencontra ses deux premiers professeurs : l'un lui apprenait le violon et la musique, lui permettant et le second, un excellent pickpocket lui apprenait à déterminer ses cibles en les analysant méticuleusement et lui enseignait ensuite à se servir dans les poches des passants innocents. Sherlock devint rapidement très attentif à ces jeux car la moindre erreur pouvait le conduire au commissariat et en foyer de redressement pour mineurs, ce dont il ne voulait absolument pas. Tony lui apprenait les ficelles du métier même si ce qui intéressait le plus Sherlock était la partie déduction des cibles. Il n'appréciait pas particulièrement de voler même si tous les marginaux du coin reconnaissaient ses talents et l'accueillaient volontiers parmi eux. Dans l'ensemble, le jeune garçon se sentait plus à l'aise autour des asociaux non conformistes, sans doute parce que lui même en était un : incapable de lier des liens avec les personnes normales, il préférait la compagnie des marginaux du réseau de Tony : le contact était plus facile avec eux qu'avec les citoyens britanniques de cette bonne vieille Angleterre : grâce à eux, il apprenait des tas de choses sur Londres, son histoire, ses cachettes, ses accents, ses planques, ses criminels en tout genre…
C'était très éclairant et en moins d'un an, Sherlock connaissait toute la ville sur le bout de ses doigts et il pourrait y circuler les yeux fermés ou presque. L'enfant qui n'en était plus vraiment un, avait appris à aimer cette ville et à se promener dans ses rues. Parfois, il poussait l'audace jusqu'à aller dans une école en se présentant comme un nouvel élève et chaque fois, il devenait meilleur à s'infiltrer dans les établissements scolaires en fournissant des faux papiers fournis par ses amis fabricants de cartes et paperasses en tout genre. Cela lui permettait de continuer à suivre son éducation même si à son plus profond malheur et ennui, il s'était aperçu qu'il était systématiquement en avance sur certains sujets comparés aux classes de son âge. De plus, il ne parvenait pas à se socialiser avec les autres car il ne les comprenait tout simplement pas : ils s'occupaient de futilités qui ne l'intéressaient pas le moins du monde si bien qu'il restait seul à la bibliothèque la majorité du temps pour prendre de l'avance sur ses études. Il était peut-être un vagabond, mais un vagabond éduqué et fier de l'être. Peut-être tenterait il de passer ses A Levels vers quinze ans…
Bureau de Mycroft Holmes, Londres
Mycroft Holmes avait rarement du temps libre mais quand il en avait, il travaillait toujours sur les cas de disparition d'enfants remontant à 1980 ou plus tard. Il lisait présentement et attentivement un rapport vieux d'un an sur un accident signalé par la police. Un vol à main armé qui, selon des témoins, s'était ensuivie d'une prise d'otage d'un enfant (cheveux noirs, yeux gris bleu avec une pointe de vert signe d'une hétérochromie). Mais suite à la mort du preneur d'otage dans un accident de voiture, on n'avait pas retrouvé d'enfant et les inspecteurs en avaient déduit que les témoins s'étaient trompés. Tous sauf un, le sergent Lestrade qui maintenait avoir aperçu l'enfant sur les lieux de l'accident avant qu'il ne prenne la fuite. Il indiquait également des incohérences dans la maison de la femme cambriolée et morte des suites de ses blessures : elle n'avait pas d'enfant selon les voisins et pourtant, le grenier faisait office de chambre pour un garçon âgé de sept à dix ans. C'était la première piste sérieuse que Mycroft découvrait et il décida que rencontrer le sergent Lestrade pourrait être une bonne chose vue qu'il pouvait être la dernière personne à avoir aperçu son petit frère en vie. Une promotion au rang d'inspecteur à Scotland Yard pourrait également l'inciter à ouvrir l'œil et le bon sur les nombreux enfants perdus de Londres…
Pour la première fois, Mycroft sentait l'espoir se transformer en quasi certitude : Sherlock était en vie, peut-être à Londres en ce moment même. Le système de surveillance par caméras qu'il mettait en place à Londres et dirigeait présentement allait s'avérer crucial dans les prochains mois ou années pour retrouver Sherlock, il le sentait.
Un an plus tard, Londres, le soir de Noël.
Sherlock jouait du violon dans le métro de Londres sous la surveillance de son instructeur qui l'avait pris sous son aile il y a un an. Le vieil homme s'était attaché au jeune garçon malgré l'étrange caractère de Sherlock : volatile à l'extrême mais pourtant capable de se concentrer intensément sur certaines choses comme son apprentissage de la musique, peu doué pour les rapports sociaux à cause de sa franchise brut et de sa réticence à lier des liens avec ceux qu'il jugeait médiocre, il pouvait pourtant faire preuve d'une loyauté sans faille envers ceux qui avaient trouvé une place dans son cœur. Le vieil homme sourit tandis que son élève abordait un passage particulièrement difficile du morceau qu'il jouait : Sherlock avait beau feindre l'insensibilité avec beaucoup de succès, il n'était pas un sociopathe comme il aimait le répéter. Le violoniste soupçonnait que quelqu'un avait traité le jeune garçon ainsi dans le passé et que ce dernier s'était emparé du qualificatif afin de tenter de s'expliquer lui-même ou bien pour l'utiliser comme prétexte de ses affligeants rapports avec les autres. La seconde hypothèse étant la plus probable.
En attendant, pendant qu'il musait au sujet de son jeune élève, les passants s'étaient fait plus rares, rentrant sans doute chez eux pour le Réveillon car il se faisait tard. Il fit un signe à Sherlock qui acheva son morceau puis rangea le violon dans l'étui avant de suivre son maitre dans les couloirs du métro. Ce dernier poussa une porte réservée au personnel et l'enfant et le vieillard descendirent une volée de marches et arrivèrent dans une galerie qu'ils empruntèrent rapidement, avant de parvenir à une ancienne station de métro désaffectée qui accueillait une partie des déshérités de Londres. Excepté que cette fois ci, une brute épaisse semblait empêcher de passer les miséreux qui voulaient simplement passer la nuit à l'abri. Il exigeait de l'argent à ses victimes et la plupart, désireux d'éviter les ennuis, payaient en déboursant leur maigre pécule. Le vieux violoniste soupira et fit signe à Sherlock de battre en retraite, ce qui fit rager le jeune garçon de douze ans. Leur vie était déjà assez dure pour eux sans que des sales types se mettent en plus à les racketter.
Malheureusement, le type, qui, selon les observations de Sherlock était un ancien chauffeur routier ayant perdu son emploi et son permis à cause de son alcoolisme et l'usage de stupéfiants, les avait vu et s'approchait d'eux en roulant des mécaniques. Le vieillard leva les mains en tentant de ne pas envenimer la situation et, en quelques instants, il fut dépouillé des quelques maigres possessions qu'il avait sur lui. La grosse brute se tourna ensuite vers Sherlock et le saisit par sa veste et lui ordonna de lui donner l'étui auquel il se raccrochait de toutes ses forces mais le jeune garçon refusa malgré les supplications de son mentor pour qui la vie de son disciple était plus importante qu'un violon. Mais l'enfant refusa et à ce moment là, un poing s'abattit vers lui et il ferma les yeux l'espace d'un instant. Quand il ne sentit pas le coup le toucher, il rouvrit ses yeux bleu-gris et fixa son maitre qui s'était interposé entre lui et l'agresseur, interceptant un coup très violent qui aurait pu le blesser grièvement. Le vieux violoniste cracha du sang mais, à la grande surprise du public craintif et misérable, le vieil homme riposta d'un coup de poing violent qui avait touché le voleur dans l'aine et ce dernier, foudroyé par la douleur, s'écroula.
Le violoniste et son jeune compagnon en profitèrent pour prendre la poudre d'escampette dans les galeries du métro, manquant de peu de se faire écraser par la dernière rame qui passait sur les rails. Ils se doutaient que les victimes de leur agresseur allaient lui rendre brutalement la monnaie de sa pièce maintenant qu'il se trouvait dans une position de faiblesse mais aucun d'eux ne voulait assister à cela. Arrivé à la station de métro qui, par chance, était encore ouverte, ils gravirent les marches menant à la surface et s'engagèrent dans des ruelles enneigées de plus en plus étroites jusqu'à arriver à un entrepôt glacial où dormaient d'autres mendiants. Là, le vieux violoniste s'effondra par terre, sa main brisée devant sa bouche qui crachait du sang. Un homme plus vigoureux aurait sans doute pu s'en sortir avec à la clé un séjour à l'hôpital. Excepté que son maitre était un vagabond sans le sou, âgé et Sherlock pouvait déduire d'après les lectures qu'il avait étudiées que le coup avait brisé des côtes et perforé un poumon.
« Non… » Murmura Sherlock, en comprenant que son professeur, en prenant le coup à sa place, allait en mourir.
« Sherlock… Je suis désolé de devoir te laisser seul. Je vais te donner mon bien le plus précieux : mon violon. Prends en soin et joues en régulièrement. » Déclara le vieil homme agonisant en fixant Sherlock de ses yeux dont la lueur s'éteignait déjà.
« Je ne connais même pas ton nom… Et tu m'as sauvé la vie tout à l'heure… » Bredouilla le jeune garçon.
« Les noms n'ont pas tellement d'importance car, au fond, c'est la personne qui compte réellement. Maintenant, écoute moi : je sais que les prochaines années vont être difficiles pour toi, que tu vas tenter de fermer ton cœur afin de ne plus souffrir de ma perte. Mais c'est ce qui nous rend humain. »
« Non, je suis sociopathe… » Protesta faiblement Sherlock alors qu'une larme commençait à couler sur sa joue.
« Tu n'es pas sociopathe, Sherlock, sans quoi tu ne pleurerais pas la mort d'un vieil homme qui arrivait au terme de sa vie de toute manière. Peut-être que tu as appris qu'être affecté n'est pas un avantage mais un jour, je sais que tu seras capable de te faire des amis, même avec ta charmante personnalité. Tu n'es pas destiné à rester seul pour toujours, Sherlock. »
À ce moment là, les yeux du vieillard se fermèrent pour toujours et Sherlock se retrouva à nouveau seul.
Au même moment, dans la maison des Holmes.
Mycroft, âgé de dix-neuf ans, contemplait le feu de cheminée d'un air méditatif. Noël avait toujours été une période troublée pour sa famille pour qui l'absence du dernier de la famille était toujours dure à supporter. Et malheureusement, il n'avait toujours pas avancé dans ses recherches concernant Sherlock, même si, concernant le travail, il était monté en grade très rapidement. Il devenait de plus en plus influent dans tous les ministères mais ce n'était pas pour autant que cela l'aidait à retrouver son petit frère. L'an dernier, il s'était cru tellement proche de le retrouver grâce aux informations de l'inspecteur Lestrade mais le travail de terrain n'était pas son domaine de prédilection.
Il ne put s'empêcher de soupirer et sa mère s'en aperçut et lui déclara :
« Mikey… Tu penses encore à Sherlock, n'est ce pas ? Combien de fois dois je te le répéter, tu n'étais qu'un enfant quand tu as fait cette erreur. Tu n'étais pas responsable. C'est cette femme qui l'a enlevé qui l'est et si jamais je la trouve, elle payera pour cela, je m'en fait la promesse. »
Mycroft ferma les yeux l'espace d'un instant avant de se décider à révéler ses suspicions à sa mère concernant son petit frère et celle qui l'avait enlevé.
«Je soupçonne que cette femme est déjà morte, en tout cas, selon les informations que j'ai recueilli. J'ai tout mis en œuvre pour retrouver Sherlock mais même moi j'ai mes limites. Elle a certainement changé son prénom et elle le tenait enfermé dans un grenier, donc personne ne l'a vu. La personne que j'ai interrogée ne l'a vu que brièvement il y a deux ans. »
« Où qu'il soit, j'espère qu'il va bien. Qu'il est heureux. Je ne veux pas que mon fils soit triste le soir de Noël. » Sanglota Mrs Holmes, laissant enfin couler ses larmes.
Et Mycroft ne trouva rien à dire à cela : malgré tous ses efforts, jamais il ne pourrait consoler sa mère de la perte de Sherlock.
Trois ans plus tard, Londres, dans un immeuble abandonné.
« Hé, Charlie ! Tu veux de l'héroïne ? »
Sherlock, vêtu d'un vieux jean et d'un sweat-shirt à capuche bleu marine et qui se faisait appeler Charlie par tous les jeunes junkies du coin, ne leva pas la tête des journaux qu'il lisait et répondit d'une voix grave qui avait mué récemment :
« Non merci. J'ai trouvé quelque chose qui m'intrigue suffisamment pour que je n'aie pas besoin de drogue. »
« Tant pis pour toi, Charlie. Ou tant mieux. On ne sait jamais avec toi. »
Sherlock ne releva pas la réflexion et préféra se concentrer sur l'article de journal qu'il parcourait et entoura le nom d'une victime d'un accident de voiture : un simple plombier, ce qui ne susciterait aucune interrogation en particulier de la part de la police. Mais le jeune garçon avait fait le lien avec d'autres morts suspectes : un égoutier qui opérait dans le quartier de Westminster et le responsable des canalisations de Londres mort d'un mystérieux suicide sans laisser une note. Son instinct et son esprit de déduction lui soufflaient que quelque chose de grave allait arriver. Malheureusement, il manquait d'éléments pour prouver son intuition, contrairement aux autres fois.
Depuis trois ans, en effet, Sherlock disséquait les journaux à la recherche d'informations ou de faits relevant de l'inhabituel et il hantait les premiers cyber-cafés de Londres pour faire part de ses conclusions en piratant le site de Scotland Yard. Il avait trouvé l'adresse mail du sergent Lestrade (devenu depuis inspecteur) et il lui faisait part de ses conclusions sous le pseudonyme du Fantôme de Londres (ce jour là, il s'était senti d'humeur dramatique). Ils communiquaient ensemble avec l'officier de police soit par mail, soit par téléphone en camouflant sa voix et tâchait de ne pas faire durer les appels trop souvent afin de ne pas se faire repérer, ce qui devenait de plus en plus difficile avec toutes les caméras qui grouillaient dans la capitale. Le Fantôme de Londres avait souvent apporté des informations ou des éléments cruciaux à une enquête en train de végéter. Au départ, l'inspecteur Lestrade avait été sceptique et même méfiant mais il s'était finalement mis à apprécier l'aide apporté par cet informateur anonyme, même s'il ne pouvait malheureusement pas le citer à comparaitre devant les tribunaux comme témoin.
Depuis, la coopération entre les deux se passait bien (si l'on exceptait les piques parfois acerbes et l'insolence d'un Sherlock adolescent) et permettait à l'Inspecteur Lestrade de se faire remarquer comme l'un des officiers de police ayant le plus d'affaires réussites à son compte. Pour Sherlock, cela signifiait pouvoir se passer momentanément des drogues dont son esprit avait besoin quand il tournait continuellement à plein régime en résolvant des enquêtes qui le passionnaient. Et au moins, ainsi, il n'avait pas à trop compter sur la drogue qui, à terme, risquait d'endommager son cerveau et outil de travail. En bref, une relation pratiquement symbiotique entre les deux personnes.
Sherlock sortit des plans de son étui à violon et les étudia avec attention en marquant des croix au crayon de bois pour pointer les différents lieux de travail des morts ou bien les endroits où ces derniers avaient été retrouvés. Un rayon de cinq cent mètres autour de Westminster, le quartier du Gouvernement Britannique. Sherlock se mordit les lèvres : l'affaire devenait trop importante et dangereuse, s'il s'agissait d'une attaque terroriste. Peut-être devrait il finir par contacter Lestrade ? Mais le croirait il seulement ? Ses indices étaient trop vagues et la seule preuve concrète qu'il possédait, il l'avait volé dans le métro il y a une semaine. C'était une mallette où il avait trouvé dedans des plans des égouts et des conduites d'eau. Or, cette valise appartenait à un pair du Parlement, de la Chambre des Lords plus précisément, Lord Arthur Milverton. Pourquoi un pair du Royaume aurait en sa possession des plans venant de la compagnie des eaux ? C'était cet indice étrange qui avait poussé Sherlock à s'intéresser de plus près à Milverton. À sa grande surprise, il s'était aperçu qu'il n'était pas le seul à surveiller cet homme : les services vaguement secrets du MI6 étaient aussi sur ses traces et Sherlock avait dû redoubler de prudence pour ne pas passer pour un suspect.
Le jeune homme se leva brutalement et attrapa le bras de l'un de ses camarades junkies et lui demanda :
« Michaël, tu te souviens de ce que je t'ai demandé ? De surveiller s'il y avait des éléments suspects autour du métro ou des égouts de Westminster ? »
« Ouais, Charlie, on s'est relayé avec les copains. Et hier, on a repéré quelque chose de bizarre, comme tu le fais, avec tes méthodes. Un égoutier avec tout le matos et l'équipement, tenue habituelle. Excepté qu'il marchait comme un de ces types de la haute. Je savais que ça t'intéresserait… Et je me suis renseigné auprès des SDF du coin : plus aucun d'eux n'osent rôder dans les stations de métro aux alentours de Westminster. Apparemment, on a tabassé ceux qui voulaient rester et il y en a même un qu'est mort. Mais c'est pas le genre de meurtre qui attire l'œil de Scotland Yard… »
« Bien joué Michaël, tiens, voilà tes dix livres. Je crois qu'il est temps que je me procure un habit d'égoutier puisque c'est à la mode en ce moment… » Dit Sherlock en tendant les dix livres récoltées ces derniers jours.
« Merci Charlie ! Je vais m'acheter quelques cannettes de bière et boire à la santé de ce vieux Fawkes ! »
« Attends une minute ! On est le cinq Novembre ? L'anniversaire de la conspiration des poudres, comment se fait il que je n'y ai pas pensé avant ?! Il y a toujours quelque chose que je manque ! Attends une seconde avant de boire tes bières ! Va déposer ces notes à Scotland Yard et assure toi qu'ils les lisent d'urgence. »
« Tu rigoles, j'espère ? Ils vont me coffrer pour usage de stupéfiants ! »
« Fais ce que je te dis ! »
Et sans dire un mot de plus, Sherlock prit précipitamment son sac contenant les quelques affaires dont il ne se séparait jamais et fonça dans le métro en direction Sumatra Road. Sherlock connaissait particulièrement bien cette section souterraine car il y avait trouvé un abri il y a deux ans avec d'autres SDF. Sauf que maintenant l'endroit était déserté, les hommes de Milverton avaient sans doute poussé les marginaux du coin à déguerpir pour éviter d'attirer les soupçons sans se douter qu'ils attireraient ainsi son attention. Crochetant rapidement une porte de service, il s'empara d'un habit d'égoutier trop grand pour lui puis ouvrit la trappe qui communiquait directement avec les égouts avant de descendre l'échelle. Puis, la carte dans une main et une lampe torche dans l'autre, il se mit à suivre le plan en direction du Parlement, ses pieds bottés s'enfonçant dans les eaux puantes du tunnel. Quand il se trouva à l'emplacement supposé du palais abritant le Gouvernement, il leva la torche et repéra tout de suite ce qu'il cherchait : des tuyaux flambant neufs qui avaient été posés par le plombier complice assassiné récemment.
Sherlock sourit : il ne lui restait plus qu'à trouver où le gaz (qu'il soit explosif ou toxique) était stocké pour désamorcer l'attentat. Son sourire s'élargit quand il trouva les bombonnes contenant le gaz (toxique, incolore et inodore d'après ses observations), tout prêt à être amorcé dans les canalisations jusqu'au Parlement. Pendant un court instant, Sherlock imagina les conséquences terrifiantes de la mort de tout le Parlement Britannique avant de brider son imagination : il avait besoin de toutes ses facultés de déduction pour parvenir à contrer ce plan diabolique. Il fouilla dans son sac et en tira plusieurs objets avec lesquels il se mit à bricoler le plus rapidement possible. Par chance, il y avait des instruments de plombier (sans doute laissés là par le complice de Milverton) et il pouvait travailler plus rapidement ainsi. Par contre, il trouvait étrange qu'il n'y ait pas de gardes pour veiller sur la machine infernale. Clic. A moins, bien sûr, que ces derniers n'aient été relayés et que la relève se trouve juste derrière lui. Lâchant ses outils, Sherlock leva les mains doucement avant de se retourner pour faire face à trois hommes armés le tenant en joue. L'un des hommes alla vérifier que Sherlock n'avait pas touché à l'installation de gaz empoisonné et fit un signe de tête rassurant à son patron : apparemment, le garçon n'avait pas manipulé les bombonnes de gaz, ni ne les avait démantibulés du système de canalisations.
« Comment es tu parvenu jusqu'ici ? » Lui demanda Lord Milverton (d'après ce dont Sherlock se souvenait).
« Je suis tombé dans le terrier du lapin blanc. » Répliqua Sherlock d'un ton sarcastique qui lui valut un coup de crosse de pistolet en plein visage.
« Je te le demanderai une seule fois, gamin. Comment as tu compris ce qui se tramait ici ? » Demanda le pair du royaume avec un rictus de rage sur le visage.
Sherlock aurait bien voulu répondre par une autre remarque narquoise afin de gagner du temps, histoire que les secours arrivent mais il savait que l'homme était à bout de patience et pouvait fort bien le tuer sur le champ. Il répondit donc, le plus honnêtement du monde :
« J'ai fauché votre mallette dans le métro il y a une semaine et j'ai vu les plans des canalisations des eaux dedans et j'ai trouvé ça louche. J'ai fait quelques recherches et j'ai déduit que le centre de toute cette histoire devait se trouver ici, sous Westminster. Alors j'ai cherché et j'ai trouvé. »
« Je vois. Et en as tu parlé à quelqu'un ? » Demanda Lord Milverton.
« Qui croirais un jeune junkie de toute manière ? » Demanda Sherlock d'une façon rhétorique avant de se recevoir un autre coup de crosse sur sa pommette gauche pour son insolence.
« Ce n'est pas toi qui pose les question ici ! Et tu Comme si un gamin drogué aurait pu deviner ça tout seul ? Tu es au service du chien de la reine, n'est ce pas ? Réponds ! »
« Je ne sais même pas qui est ce chien de la reine dont vous parlez. Quant à mes déductions, j'y suis parvenu de la même façon dont je sais que vous êtes gaucher, accro aux jeux d'argents au point, sans doute, d'avoir accumulé des dettes énormes, que vous entretenez une amante à qui vous offrez les bijoux de votre femme décédée et que vous ne faites que suivre un plan que quelqu'un de plus brillant que vous a élaboré à votre place. »
« Qui t'a révélé tout ça ? Tu dois me connaître depuis à peine une semaine si ce que tu m'as dit est vrai ! » S'exclama lord Milverton en semblant perdre son calme et son sang froid pour la première fois.
« Oh, c'est d'une simplicité enfantine : dans votre poche se trouve un ticket pour les courses de chevaux. Il y en avait un également dans votre valise que j'ai volé la semaine dernière, ce qui m'indique que vous jouez régulièrement, sans compter bien sûr le fait que votre pouce gauche se trouve une mince pellicule argentée, signe de quelqu'un qui joue aussi aux jeux à gratter. Donc, j'en déduis : joueur compulsif et gaucher. Concernant l'amante, je suis celui qui vous a fait les poches dans le métro et dans la mallette, j'ai trouvé ce petit écrin neuf contenant une vieille bague qui avait manifestement appartenu à quelqu'un d'autre. La bague était ancienne, très ancienne. Donc un bijou de famille, manifestement hérité puisqu'il y avait gravé dessus les armes de la famille Milverton. Elle aurait pu appartenir à votre mère mais les signes d'usure montre qu'elle a été portée très souvent et jusqu'à une date assez récente. Or, votre mère, sans vouloir vous vexer, est sans doute décédée depuis pas mal de temps. Donc, elle a sans doute été offerte à votre femme qui la portait souvent. Pourtant, vous alliez offrir ce bijou porté très régulièrement à une autre dame, en témoigne l'écrin neuf. Votre épouse se serait très rapidement aperçue de sa disparition, donc c'est qu'elle est morte, il y a peu de temps. Quant au fait que vous suivez le plan d'un autre, cela me paraît évident : vous n'êtes pas un homme des plus brillant vu la manière dont vous vous êtes fait bêtement volé votre valise contenant des plans d'un lieu que vous ne seriez jamais amené à fréquenter normalement. N'importe quel terroriste professionnel aurait changé le cours de ses plans, ce que vous n'avez pas fait, soit par stupidité, soit par crainte de devoir avouer à votre employeur votre maladresse. J'ai donc élaboré l'hypothèse suivante : vos problèmes d'addiction aux jeux et la passion que vous nourrissez pour votre amante vous ont causé de gros problèmes d'argent qu'une puissance étrangère vous a proposé de rembourser en échange d'un attentat au gaz contre vos pairs du Parlement. Et vous venez de confirmer mon hypothèse par votre posture et votre expression. J'espère pour vous que vous ne jouez pas au poker car vous devez y être très mauvais. »
Sherlock, en guise de réponse, se reçut un coup de poing dans l'estomac mais tout ce qu'il venait de dire valait parfaitement le coup : tout d'abord parce que c'était toujours jubilatoire d'exposer ses conclusions aux imbéciles tout en les insultant mais surtout parce que ses longues explications lui avaient permis de lui faire gagner du temps, un temps on ne peut plus précieux quand on était sur le point de se faire tirer dessus et que des terroristes s'apprêtaient à déclencher une attaque au gaz au Parlement. D'ailleurs, à ce sujet…
« Déclenche les valves ! À l'heure qu'il est, les deux Chambres sont rassemblées et le Gouvernement ne va pas tarder à faire son entrée devant l'assemblée. » Ordonna Lord Milverton à son premier lieutenant (celui dont la femme le trompait avec le représentant en assurance).
« Mais, les ordres disaient d'attendre quinze heure pour être certain de cibler un maximum de personnes. » Protesta vigoureusement le deuxième complice (ressortissant de la puissance étrangère commanditant l'attentat, dévoué à ses supérieurs, connaît mieux le plan que celui le supervisant… Donc, se fait passer pour plus bête qu'il ne l'est en réalité.)
« Peu importe. Obéissez ! Si ce gamin a réussi à deviner tout ça en quelques minutes, je ne veux pas savoir ce que les services de renseignements ont sur nous ! »
Le premier lieutenant obéit et activa les roues pour faire circuler le gaz mortel à l'intérieur des conduites.
« Oh, À ce propos, j'oubliais de vous dire que le MI6 vous fait déjà suivre. Il ne leur faudra pas longtemps pour faire le lien entre l'attentat et vous. » Affirma Sherlock, l'air toujours aussi sûr de lui malgré le fait que les événements s'accéléraient.
« J'aurais largement le temps de quitter le pays quand l'Angleterre sera décapitée et son pouvoir politique anéanti ! » Répliqua le pair du royaume qu'il comptait trahir.
« Attendez une minute. Pourquoi ce gamin reste t-il si calme alors ? » Demanda le deuxième (et véritable) espion en pointant son arme sur Sherlock qui continuait d'afficher un air impassible malgré la menace mais qui se fit néanmoins une joie de lui répondre :
« Oh, c'est simple. Normalement, si j'ai bien calculé, ce qui est en général le cas, tout le Parlement ainsi que le palais de Winchester ont été évacués pour cause d'une alerte au gaz il y a approximativement un quart d'heure, moment où vous interrompiez mes petites affaires. Voyez vous, je n'ai pas cherché à tenter de dessouder les bombonnes de gaz : trop lourdes et trop bien soudées à l'ensemble du réseau de canalisation. À la place, j'ai fait en sorte d'introduire dans les conduits un autre gaz inoffensif celui là, mais coloré et d'une odeur très désagréable pour prévenir les services de sécurité du danger imminent. De plus, un ami à moi a dû également faire parvenir un message à Scotland Yard, qui malgré leurs piètres facultés, vont quand même faire la corrélation entre l'annonce d'une alerte à l'attentat de Winchester et mon avertissement leur disant que des terroristes se trouvent exactement ici. D'ailleurs je crois entendre les forces d'intervention spéciales arriver… » Expliqua le jeune garçon de quinze ans en souriant tandis qu'en effet, des hommes armés faisaient irruption dans les égouts.
Mais à ce moment là, lord Milverton, qui venait manifestement de reprendre ses esprits et avait eu un sursaut d'intelligence, tira Sherlock par sa capuche et braqua le pistolet sur sa tête en aboyant aux membres des forces spéciales de s'arrêter autrement, il abattrait le garçon. Sherlock marmonna un "banal" entre ses dents avant de se faire violemment frapper à la tempe. Il ravala une remarque sarcastique à propos du soin qu'on devrait donner aux otages et, sous la menace du pistolet, commença à prendre le chemin de la sortie des égouts. Néanmoins, il continuait de remarquer certains détails comme le fait que le second complice se tenait nerveusement la mâchoire et jetait des regards nerveux comme ceux d'une bête traquée autour de lui. Les facultés de déductions de Sherlock parvinrent vite à une conclusion : l'homme pensait que si le plan d'évasion ne marchait pas, il serait obligé de se suicider avec l'aide du cyanure sans doute dissimulé dans une fausse dent.
Quand il se retrouva à l'air libre, Sherlock fut assailli par de nouvelles informations : il vit que les forces spéciales et la police les encerclaient, tenant ses ravisseurs en joue. Plus loin, il voyait des officiers prendre des ordres d'un homme plutôt jeune (sans doute une vingtaine d'année même s'il tentait de se vieillir pour mieux affirmer son autorité) en costume cravate (coupe chère et du sur-mesure) et travaillant pour le Gouvernement ou les Service Secrets Britannique. Il devait être un haut responsable malgré son jeune âge, ce qui laissait Sherlock presque admiratif. Presque. Après tout, sa vie dépendait des décisions que cet homme prendrait et vue l'ampleur des opérations et à en juger par son regard calculateur, il ne jurerait pas que cet individu ne le placerait pas au titre de dommage collatéral. Génial. Il venait de sauver le Gouvernement et le Parlement Britannique et il risquait d'être remercié en étant abattu par erreur. Sa vie craignait vraiment mais il y tenait.
Même si ce n'était sans doute pas la plus sûre des décisions, Sherlock commença à scanner ses ravisseurs avec le maximum d'attention possible, notant en quelques instants leurs points faibles. Il savait que les policiers ou les forces spéciales n'aimaient pas quand des otages prenaient des initiatives dangereuses en voulant jouer les héros mais ici, il s'agissait de sa vie. Alors, brutalement, avec toute la violence d'un jeune qui avait passé cinq ans à vivre dans les rues, Sherlock projeta son coude dans les parties de lord Milverton avant de se baisser et de décocher un coup de pied au premier complice pour lui faire perdre l'équilibre. Puis il se redressa et assena un uppercut violent dans la mâchoire du second complice, lui arrachant trois dents dont la fausse remplie de cyanure, à la plus grande satisfaction du jeune garçon. Il commença ensuite à courir vers les policiers mais un coup de feu retentit et il tomba, tête la première, sur le bitume, son monde explosant en des milliers d'étoiles colorées avant que les ténèbres ne s'emparent de son esprit.
La première sensation que Sherlock ressentit en s'éveillant était qu'il se trouvait dans l'un des lits les plus confortables qu'il ait jamais goûté (non pas qu'il ait une bonne appréciation de ce fait, après tout cela faisait cinq ans qu'il dormait à même le sol). Il tâcha ensuite de se souvenir des dernières heures et il fut rassuré de voir qu'il s'en souvenait dans leurs moindres détails, y compris les plus douloureux, du moins jusqu'à son évanouissement. Il ressentait de la douleur dans le torse et dans sa tête, mais de façon diffuse et il avait l'impression de planer, une sensation oh combien familière…
« Je me doute que la morphine doive te paraître plaisant et une sensation ô combien familière puisqu'il apparaît que tu te drogues régulièrement. Néanmoins, j'apprécierais que tu baisses la pompe à morphine afin que tu aies les idées claires lorsque je vais t'interroger. »
Sherlock redressa la tête et fixa le visiteur dans sa chambre d'hôpital : il le reconnaissait d'après ses souvenirs : l'homme en charge des opérations lors de l'évacuation de Westminster et travaillant, soit pour le Gouvernement, soit pour les services de renseignements, ce qui revenait au même. Il fronça les sourcils : il détestait obéir aux adultes et à celui-ci en particulier. Il lui parlait sur un ton familier, comme s'il s'adressait à un enfant en bas âge (du moins selon lui). Et Sherlock n'était pas un enfant et doutait qu'il en ait jamais été un.
« Je vois, un refus de l'autorité ? Sans doute dû au fait qu'une figure parentale abusait de son autorité sur toi, au point que tu te sois enfui de chez toi et ais préférer vivre seul dans les rues de Londres pendant quoi ? Quatre ans ? Cinq ans ? Plutôt que de subir les affres du circuit des familles d'accueil ou des orphelinats ?»
« Cinq ans. »
« Je vois. Au cours de l'investigation, nous avons trouvé des affaires qui, sans aucun doute, t'appartenaient. Un étui à violon et dedans, avec ton instrument, toutes sortes de choses plus ou moins légales, qui ont été, je le crains, confisquées pour le besoin de l'enquête. J'avoue être surpris par tes talents de chimiste. Le gaz que tu as introduit dans les conduits de Westminster était d'une odeur positivement pestilentielle et le rose sera difficilement détachable de certains des plus beaux tissus. »
« Oh, désolé. Dans le noir, j'avais du mal à distinguer les couleurs, mentit Sherlock sans vergogne. Quant à l'odeur, vous ne paraissez pas accoutumé aux boules puantes, je présume donc que vous avez fait vos études dans un établissement sévère qui ne tolérait pas ce genre de chose et dont vous êtes sorti, brillamment diplômé, sans doute à l'âge de quatorze ou quinze ans vu votre âge actuel et votre position… Ensuite, vous avez fait vos études à l'étranger, sans doute dans une université prestigieuse des États Unis. Pas le MIT, vous ne paraissez pas du type chercheur scientifique ou technologique même si vous devez connaître vos sciences. Je parierais personnellement sur Stamford mais vous n'y êtes resté qu'un temps limité, le temps de vous faire connaître comme quelqu'un de brillant, sans doute afin de vous faire engager par le Gouvernement Britannique. Votre motivation semble être le pouvoir suprême : non celui qui est au grand jour comme ces idiots de politiciens mais celui de l'éminence grise spécialiste du renseignement puisque selon l'adage bien connu, l'information est le pouvoir. D'après votre ton condescendant envers moi, vous êtes quelqu'un qui, de toute évidence, considère les gens soit comme des idiots ou comme des pions pouvant être sacrifiés, probablement les deux. Vous étiez en charge de la situation : j'ai observé la manière dont vous observiez le bazar que vous aviez sur les bras. Tout le monde semblait s'en remettre à vous pour régler l'attentat, y compris des officiers de haut rang et vu la manière dont vous me fixiez, tout ce que vous voyiez était un otage sans grande valeur, n'est ce pas ? »
Sherlock était assez fier de ses petites déductions. Bien sûr, il s'attendait à ce qu'on lui dise de se la fermer, comme d'habitude chaque fois qu'il faisait part de ses observations. Ce à quoi il ne s'attendait pas, était que son interlocuteur lui rende la pareille, en pire :
« En effet, mais maintenant que je te connais un peu mieux, je peux déduire plus de chose à ton sujet : je déteste me répéter alors je ne vais pas insister sur ta petite enfance. Cependant, je peux déjà affirmer que vu ton absence de tact et tes manières déplorables, tu n'es pas habitué à interagir ni avec des personnes de ton âge, ni avec les gens tout court si l'on excepte quelques marginaux. Le fait que tu n'ais eu aucune socialisation avec les autres signifie que tu n'es sans doute jamais allé à l'école ou bien à des intervalles trop irrégulier pour que cela compte vraiment. Pourtant, ton niveau de langage et tes connaissances démontrent une éducation supérieure à la normale. Or, tu as dû bien apprendre ces savoirs quelque part, ce qui signifie que tu as dû être scolarisé à la maison. Cependant, les études montrent qu'on apprend rarement beaucoup de chose quand celui qui vous instruit vous hait ou vous maltraite. Donc, tout ce que tu sais, tu ne l'as pas appris grâce à quelqu'un mais par toi même, en autodidacte, un fait dont tu es très fier vu la manière dont tu viens inconsciemment de te redresser. La personne qui t'a maltraité était vraisemblablement ta mère ou une figure féminine : quand les infirmières te parlaient pour tenter de te réveiller, tu te recroquevillait instinctivement de façon fœtale pour te protéger tandis qu'avec moi même, tu parais relativement plus à l'aise. »
« Je crois que vous en avez assez dit. » Lâcha Sherlock en fronçant les sourcils, furieux contre lui même d'être deviné si totalement et si rapidement par un inconnu.
« Je n'ai même pas terminé. Comme je l'ai déjà pointé, jeune homme, tu es un junkie, ce qui dans mon agenda, me fait dire que tu es un idiot. Pourtant, malgré ton état, tu as su deviner la menace imminente qui pesait sur le Parlement et le Gouvernement de sa majesté et tu es parvenu aux bonnes conclusions bien que ton imprudence ait faillit te coûter la vie dans cette affaire. »
« Et qu'étais je sensé faire ? Protesta le jeune garçon de quinze ans avant de poursuivre sur sa lancé sur un ton amer : Qui aurait cru un junkie, donc un idiot selon vos propres dires, capable de déduire en moins d'une semaine une attaque au gaz sur Westminster quand l'ensemble des services secrets britanniques ont échoué à découvrir son plan? J'ai fait de mon mieux avec les moyens dont je disposais, j'ai même pris le risque d'envoyer un camé porter un message d'avertissement à Scotland Yard alors qu'il aurait pu se faire arrêter pour usage de stupéfiants. »
L'inconnu se frotta les yeux d'un air las puis observa le jeune garçon de quinze ans sur la défensive avant de se décider de le traiter avec un peu plus de respect, même si cela impliquait de devoir révéler un peu plus de lui même. C'était inexplicable mais malgré l'insolence du jeune garçon, il ressentait, pour la première fois depuis des années quelque chose de conflictuel, lui qui avait toujours maitrisé et enterré ses émotions le plus profondément possible. Pourtant ce garçon irritant parvenait à lui taper sur les nerfs rien qu'avec son attitude. Néanmoins, ce n'était pas une raison de perdre son calme et il reprit la parole d'un ton plus incisif, teinté d'une touche de respect :
« Je crois que nous sommes partis sur de mauvaises bases, mais tu dois savoir que pour quelqu'un comme moi, le commun des mortels me paraît aussi stupide que des poissons rouges tournant en rond dans un bocal. Tu es un idiot, en témoigne ta consommation d'héroïne et ta prise de risque insensée qui me fait dire que tu es accro aux émotions fortes. Cependant, tu as éveillé ma curiosité. Ton message adressé à Scotland Yard, que j'ai eu entre mes mains, était signé "Le Fantôme de Londres". »
« Yep, c'est comme ça que je suis connu… » L'interrompit Sherlock fièrement.
« Hum, un tu aimes dramatiser et je ne pense pas que l'on t'ai nommé ainsi à ta naissance, fit remarquer son interlocuteur sur un ton légèrement dédaigneux. Par contre le fantôme de Londres est mentionné comme un informateur par l'inspecteur Lestrade de Scotland Yard qui fait grand cas de son aide au cours de certaines enquêtes dans ses rapports. »
« Je lui avais pourtant dit qu'il pouvait s'en attribuer le mérite. Je ne voulais pas qu'on enquête sur moi ! » Gronda Sherlock avec une pointe d'agressivité.
« L'inspecteur Lestrade est, heureusement ou malheureusement, tout dépend du point de vue, un homme honnête et il a refusé de s'attribuer un mérite qui, selon lui, ne lui revenait pas. »
Sherlock marmonna dans sa barbe inexistante des jurons dont le plus gentil était celui d'idiot, ce qui fit hausser un sourcil à l'inconnu dont il ne connaissait d'ailleurs toujours pas le nom.
« Donc, je peux en déduire que tu substitues plus volontiers la réflexion sur des mystères qui t'intriguent à la drogue. En clair, tu es dépendant aux raisonnements compliqués et réputés insolubles et quand aucune énigme ne se présente à toi, tu te noies dans la drogue pour t'empêcher de penser. Pas la plus sage des décisions pour tes capacités cérébrales. Aussi, je me vois obliger de t'apprendre que tes jours de junkie sont terminés. »
« Et pourquoi cela ? » Demanda Sherlock, ne comprenant visiblement pas où l'homme voulait en venir.
« Tu es resté dans le coma pendant plusieurs jours suite à ta commotion et à ta blessure par balle au torse donc tu n'es évidemment pas au courant. Ton sauvetage héroïque du Parlement et du Gouvernement, le fait que tu l'ais déduit avant les services de sécurité du pays en empêchant une catastrophe de niveau mondial, le mystère entourant ton identité, tout cela a fait la une de tous les journaux. Tu es désormais trop connu et beaucoup de personnes se sont intéressées à toi. Un grand nombre de personnes que tu as sauvé, en apprenant ta condition, ont émis l'envie de t'adopter, soit par intérêt, pour des raisons bassement médiatiques ou par reconnaissance. Même si tu refusais ces offres plus ou moins désintéressées, tu te retrouverais promu en tant que pupille de la Nation avec tous les avantages que cela présente. »
« Vous seriez donc là pour me faire une offre vous aussi ? Vous n'avez pas vraiment l'âge, ni un couple et encore moins le désir manifeste de quelqu'un souhaitant adopter un enfant, surtout un jeune aussi problématique que moi. » Demanda Sherlock sur un ton frondeur.
« Je te parle au nom de Sa Majesté, tu Lui as rendu un profond service, tu sais : la Couronne se propose donc de financer tes études gratuitement ce qui te permettra de pouvoir te bâtir un avenir un peu plus solide que celui qui t'attendait dans les rues. Tu as, bien sûr, également le choix de l'adoption par l'une des familles qui se sont proposées, si tu préfères. »
« Vous savez déjà que je vais refuser la deuxième proposition. Je n'ai pas la moindre envie d'être adopté par des crétins pensant plus à leur notoriété qu'à ma liberté. Je suppose que vous n'accepterez pas ma proposition de replonger dans l'anonymat des marginaux. Donc, je me vois contraint d'accepter votre proposition numéro une afin que je puisse réobtenir ma liberté le plus rapidement possible. »
« Très bien. Je ferais part de ta réponse à Sa Majesté dans les plus brefs délais. Quand tu seras pleinement rétabli, un tailleur viendra prendre tes mesures pour ton entretien au palais au cours de laquelle tu recevras la Victoria Cross pour tes hauts faits. »
« Je ne sais même pas qui vous êtes. Bien que mes observations lors de mon voyage dans les égouts m'ont conduit à déduire que vous êtes certainement celui que Lord Milverton appelait "le Chien de la Reine", je me trompe ? » Demanda Sherlock avec un sourire sardonique en voyant les épaules de l'inconnu se raidir imperceptiblement.
« C'est effectivement l'un des surnoms que m'ont attribué certains de mes ennemis les plus acharnés et je te déconseille de le prononcer à nouveau dans un espace public. Sinon, j'ai effectivement oublié de me présenter : mon nom est Mycroft Holmes, j'occupe un poste mineur au sein du Gouvernement Britannique. »
« Menteur en ce qui concerne le dernier point. » Répliqua Sherlock tout en se demandant qui pouvait bien appeler leur fil Mycroft. Une petite voix sardonique dans son esprit lui rappela qu'il portait le prénom Sherlock mais il l'étouffa rapidement.
« Je n'ai pas le plaisir de savoir ton prénom et encore moins ton nom. » Répliqua Mycroft sans sembler se soucier d'être pris en flagrant délit de mensonge.
« Je suis appelé Charlie. » Mentit à son tour Sherlock sans hésiter une seconde.
« Menteur. Tu as au moins un autre prénom même si tu n'aimes pas ton nom de famille. Cependant, tu as des sentiments confus envers celui-ci, d'un côté parce qu'il t'a été vraisemblablement donné par une mère qui te maltraitait mais d'autre part, quelqu'un à qui tu attachais de l'affection t'appelait par ce nom, peut-être la figure paternelle qui t'a légué ton violon. Maintenant, dis moi ton vrai nom, histoire que nous puissions légaliser tes papiers.»
Sherlock hésita une longue minute avant d'avouer à contrecœur, furieux de sa faiblesse et d'avoir été percé à jour :
« Sherlock. Mais je ne sais même pas s'il s'agit de mon vrai prénom. La femme qui m'appelait ainsi n'était certainement pas ma mère biologique. Et je ne connaissais pas son nom de toute manière»
Le dénommé Mycroft Holmes se raidît et pour la première fois, des émotions apparurent sur son visage mais si rapides que Sherlock n'eut pas le temps de les identifier. Il claqua des doigts et une jeune femme apparut, avec un air interrogateur auquel le représentant du Gouvernement répondit, d'une voix qui ne laissait aucune place à l'hésitation :
« Prenez les échantillons sanguins de notre patient ici présent et comparez les avec les échantillons HM01 et HL02. Je veux les résultats le plus rapidement possible. »
« Bien, monsieur » Puis l'assistante sortit et le silence se fit dans la pièce : Mycroft Holmes dévisageait le visage de Sherlock comme s'il cherchait à y discerner quelque chose tandis que le jeune garçon ne savait pas s'il devait continuer à soutenir son regard avec son habituel air défiant ou s'il devait partir en courant, rien que pour l'embêter. Au fur et à mesure que le temps passait, la seconde solution, infiniment plus drôle, devenait de plus en plus attirante bien qu'elle serait sans doute douloureuse pour lui. Au bout d'une heure, l'assistante revint avec les résultats des analyses exigées par son supérieur, en ajoutant qu'ils étaient positifs et qu'ils avaient été vérifiés deux fois. À ce point, même Sherlock était curieux, bien qu'il tentait de ne rien en montrer, en vain. Puis à sa grande surprise, Mr Holmes s'adressa à lui en ces termes :
« Comme tu dois t'en douter, Sherlock, je ne suis pas une personne qui s'excuse volontiers mais en l'occurrence, je te dois ces excuses depuis quinze ans. Je te demande pardon car tout ce que tu as dû vivre ces quinze dernières années est de ma faute car si je ne t'avais pas laissé seul dans la chambre de la maternité, jamais tu n'aurais été enlevé. »
Sherlock cligna des yeux une fois puis resta silencieux un long moment, le temps qu'il fasse le point sur tout ce que venait de dire son…interlocuteur. Enfin, il parvint à dire, d'un ton presque fragile malgré tous ses efforts pour le dissimuler :
« Vous êtes donc de ma famille ? Un cousin ou plus vraisemblablement, mon…frère ? »
« Ton frère de sept ans ton aîné. Tu as été enlevé à ta naissance à cause de ma négligence. »
« Je ne vous tiens pas en cause. Je préfère réserver mon ressentiment à la ravisseuse qui le mérite vraiment. Vous n'aviez que sept ans et même si vous étiez un génie à cet âge là, on peut difficilement vous en vouloir pour une erreur, d'autant plus que vous avez semblé tout mettre en œuvre pour la réparer. Je me trompe ou bien vous vous êtes engagé dans les services de renseignement en partie dans le but de me retrouver ? » Demanda Sherlock sur un ton exceptionnellement mature, n'ayant pas envie de plonger plus profondément dans le sentimentalisme.
« Oui. » Répondit simplement Mycroft, sans laisser paraître d'émotion à part une légère tension.
« Je vois. D'un côté, j'ai une vraie famille qui m'attend, de l'autre, mon frère semble avoir son parapluie coincé dans le fondement. Avant que tu ne contactes mes vrais parents, cher frère, avertis-les de certains de mes défauts pour être certain qu'ils me veuillent quand même : je suis un sociopathe de haut niveau, qui joue du violon à des heures que les personnes normales et ennuyeuses considéreraient comme indues, je tends à faire des expériences avec tout ce que je peux trouver, je réagis fort mal à l'autorité et je peux rester silencieux pendant des heures, même quand on me parle, quand je suis dans mon palais mental. Comme tu l'as également deviné, je n'ai pas de grandes expériences pour socialiser avec les autres, donc ils seront forcément déçus de mes manières et de mon comportement, ce qui me laissera de marbre. Je ne vois rien d'autre à ajouter mais n'hésite pas si tu trouves d'autres critiques à ajouter. » Annonça Sherlock en s'adressant de manière volontairement familière à son nouveau grand frère.
« Tu t'attends à être rejeté mais crois moi, tu ne le sera pas. Après tout, ils ont dû me supporter moi et mes… excentricités pendant quatorze ans. Bien sûr, je leur souhaite bien du plaisir pour échanger avec toi. Attends toi à être un peu déçu, cependant : comparé à nous deux, nos parents vont te sembler péniblement ordinaires. Mais je pense que tu t'y feras. »
Et sur ces mots, Mycroft quitta la pièce non sans lui dire un quasi affectueux « au revoir, mon frère ».
Quelques semaines plus tard, une famille fêtait Noël, réunie pour la première fois en quinze ans. Sherlock jouait au violon des chants de Noël traditionnels, semblant insensible au monde tandis que ses parents le regardaient de façon presque embarrassante tellement ils paraissaient heureux. Il venait d'apprendre le surnom gênant de Mycroft, de retrouver son père et sa mère qui paraissaient plus que tolérer ses excentricités et il fêtait Noël pour la première fois de sa vie.
J'espère que vous avez apprécié cette fic et qu'elle vous a plu. N'hésitez pas à me le faire savoir via des reviews si c'est le cas !
