La légende de Pan

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Le garçon de la librairie

Une jeune fille courait dans les rues de Londres, bousculant les passants sur son passage, sans même y prêter attention. Comme souvent, elle était en retard pour se rendre en classe.

Jane n'avait jamais aimé l'école, car elle trouvait que ses professeurs étaient des personnes odieuses et méprisantes qui ne cherchaient qu'à lui ôter de l'esprit toutes ses histoires fantasmagoriques qui lui permettaient de survivre à sa pauvre existence.

Mais ce n'était pas la seule raison pour laquelle elle détestait cet endroit. Elle n'y avait jamais trouvé sa place et les autres élèves le lui avaient bien fait comprendre en se moquant d'elle ou en la rejetant tout simplement. Jane était une âme solitaire, perdue dans un monde qui semblait ne pas vouloir d'elle. Pour éviter de songer à tous ses malheurs, la jeune fille s'était bâtie un monde dans sa tête. Un univers dans lequel elle trouvait enfin sa place et où on l'acceptait comme elle était.

Malheureusement, ses rêveries enfantines et les dessins qui peuplaient ses cahiers n'enchantaient guère ses professeurs. Ces derniers quémandaient sans cesse des rendez-vous auprès de sa tutrice pour se plaindre de son comportement déplorable. Cela entraînait toujours la colère de cette vieille tante aigrie qu'elle haïssait et qui prenait un malin plaisir à la punir en la séquestrant dans sa chambre ou en la privant de repas, parfois même en la battant sévèrement.

Le monde l'avait abandonné, Jane ne pouvait compter que sur elle-même et c'est ce qu'elle s'appliquait à faire. Elle aurait très bien pu laisser tomber, se dire que tout ceci était trop dur et injuste, mais une force inconnue la poussait à se lever le matin. Pourtant, elle n'en était pas moins divisée.

Parfois, elle rêvait de s'enfuir pour mener une vie ailleurs et puis très vite, la réalité la rattrapait en la frappant en plein cœur. S'échapper, mais pour aller où ? Elle n'avait nulle part où se rendre, personne pour l'aider. Elle vivait avec ce faux espoir, qu'un jour, sa vie finirait par changer. Seulement, que pouvait-il arriver à Jane Powel, pauvre orpheline, élevée par une femme tyrannique et détestable.

Ses parents étaient morts dans un accident quand elle était plus jeune. C'est tout ce dont elle se souvenait. Lorsqu'elle y songeait, cela l'attristait profondément. Seulement, c'était parce qu'elle n'avait que très peu de souvenir d'eux, plutôt que par le manque que la tragédie avait causé dans son cœur.

Elle n'avait jamais pleuré leur perte, elle n'avait jamais pleuré du tout. Du moins, elle n'en avait pas le souvenir. Parfois, elle ressentait ce sentiment de n'être qu'un pantin vide d'émotion, attendant qu'on vienne enfin lui montrer la lumière qui lui permettrait de se révéler. Mais ce genre d'idées faisaient partie de ses rêveries puériles qu'elle ne parvenait pas à dépasser.

Jane arriva en trombe devant le collège dont la cour était vide. Il s'agissait d'un bâtiment austère en briques rouge avec de petites fenêtres par lesquelles elle admirait souvent le ciel pour échapper à l'ennuie. Elle se précipita dans les couloirs déserts également, puis regarda par la lucarne de la porte avant d'entrer dans sa classe. Les élèves étaient tous concentrés et silencieux. La jeune fille soupira, elle avait complètement oublié le contrôle d'histoire. Cela ne l'étonnait pas vraiment, puisqu'elle n'écoutait pas souvent les dires de ses professeurs.

Elle décida de rebrousser chemin et ressortit du bâtiment discrètement. Elle déambula dans les rues de Londres sans vraiment savoir quoi faire. Elle cogna dans un caillou qui traînait devant-elle, celui-ci vola à quelques mètres, puis elle recommença l'opération une fois arrivé à sa hauteur.

Elle s'ennuyait un peu et se mit à observer les badauds. Les rues étaient remplies d'adultes marchant d'un pas pressé pour se rendre au travail. Jane espérait ne jamais leur ressembler, mais elle devait admettre l'évidence que tôt ou tard, elle finirait par grandir.

Ce qui était déjà le cas, du haut de ses quatorze ans, elle refusait d'abandonner le monde de l'enfance et c'est ce qui lui valait souvent les moqueries de ses camarades qui la trouvaient immature. Seulement, Jane ne l'était pas, elle comprenait mieux que personne le monde qui l'entourait et ce dernier lui paraissait si triste et vide de sens, qu'elle refusait d'y prendre part tout simplement.

Tandis qu'elle marchait en regardant ses pieds, elle fut bousculée par une foule de gens sortant de la bouche du métro. La jeune fille baissa la tête et se protégea de cette horde d'individus en jouant des coudes. Lorsqu'elle s'extirpa de cette cohue, son regard se pausa sur l'autre côté de la rue. Une librairie vendant des livres d'occasions attira son attention et elle décida d'aller y jeter un œil. Elle traversa la route et pénétra dans la boutique.

Des ouvrages étaient entassés un peu partout sur de hautes étagères ou empilés sur des tables. Une odeur de papier et d'encre lui vint aux narines, elle huma ce parfum plaisant qui embaumait la pièce avec douceur. Ce décor l'émerveillait, car les livres étaient l'unique moyen de quitter ce monde et de vivre des aventures merveilleuses, bien loin du commun des mortels. Elle prenait plaisir à se mettre à la place des héros de toutes ces histoires, des héros adulés, aimés, vaillant et courageux. Tout ce qu'elle avait l'impression de ne pas avoir.

Elle parcourut l'allée principale en caressant les ouvrages du bout des doigts. Peut-être trouverais-je une nouvelle aventure à vivre ici ? se disait-elle.

Elle se mit en quête et finit par tomber sur un livre fort intéressant, Le tour du monde en 80 jours, de Jules Verne. Elle venait de trouver son trésor. Cette journée qui avait mal commencé, semblait finalement lui sourire. Cela faisait croître cet espoir tangible, auquel elle avait tant de mal à s'accrocher dans les moments sombres.

Elle continua d'arpenter la boutique qui n'était pas bien éclairée, mais qui offrait une ambiance calme et chaleureuse. Mais à force d'avoir le nez en l'air, elle finit par bousculer quelqu'un.

Son livre lui échappa des mains, ainsi que celui du garçon qu'elle venait de percuter. Jane voulut s'excuser, cependant aucun son ne sortit de sa bouche lorsqu'elle croisa le regard de l'inconnu qui lui faisait face. Il s'agissait d'un jeune garçon l'a dépassant d'une tête et dont le regard aigue-marine la percuta littéralement. Ses joues étaient clairsemées de tâches de rousseurs, assorties à ses cheveux blonds vénitien, coiffés en bataille sur son crâne.

L'adolescente sentit son cœur battre si fort dans sa poitrine, qu'elle eut peur que l'étranger ne s'en rende compte. Le rouge lui monta rapidement aux joues et elle pria mentalement pour que le manque d'éclairage masque son trouble. Ce dernier se baissa et ramassa leurs livres en lui tendant le sien, que Jane saisit sans quitter des yeux le visage du jeune homme.

Elle n'aurait su dire quoi, mais quelque chose chez cet inconnu la troublait et remuait en elle tout un tas de sentiments confus et inextricables. C'était une sensation nouvelle qu'elle découvrait et auquel elle n'était pas préparée, car cela la désarmait complètement.

Le garçon émit un petit rictus avant de partir, sans un mot à son encontre. Avant que Jane ait le temps de se retourner pour enfin s'excuser, il avait quitté la librairie. Elle se gifla mentalement de s'être rendue si ridicule. Que lui arrivait-il ? Ce n'était pas dans ses habitudes de réagir de la sorte. En général, elle ne prêtait guère attention aux gens. Seulement, en songeant à cela, elle réalisait que c'était parce que tout le monde l'ignorait, comme si elle était invisible. Les seuls moments où on la remarquait, c'était pour l'insulter ou se moquer d'elle.

Cependant, pour la première fois de sa vie, elle se rendit compte que quelqu'un l'avait enfin regardé sans rire, sans mépris et sans jugement. Elle se dirigea, pensive vers la caisse, mais en voulant payer le libraire, elle découvrit que le livre qu'elle tenait entre ses mains, n'était pas celui qu'elle avait choisi. Il s'agissait d'un très joli ouvrage à la couverture en cuir vert foncé, où était écrit en lettrine dorée Peter Pan.