Note : Les premiers chapitres sont plus longs car ceci nécessite quand même une sacrée mise en place même si le but à long terme est d'arriver à produire des trucs plus courts plutôt basés sur du comique de situation mais il y a quand même du « vrai » travail avant ça. Donc ce chapitre 2 fut long à venir et le chapitre 3 va traîner la patte aussi car malheureusement, la vie réelle (cette garce sans cœur) ne veut pas nous laisser tranquilles… Donc bonne lecture, merci pour vos reviews et à plus tard !
Chapitre 2 : Règle Numéro 1
Can you feel… a little love ?
As your bony fingers close around me
Long and spindly, Death becomes me
Heaven ! Can you see what I see ?
Hey you, pale and sickly child
You're death and living reconciled
Been walking on a crooked mile
Depeche Mode
- Mais attends.
Axel s'est rassis dans le canapé, face à son thé devenu froid, après les petites présentations qui ont eu lieu. Il vient seulement de briser le silence. Roxas le fixe de son regard bleu cobalt, sans mot dire, attendant la suite de sa phrase. Et la question qui viendra avec.
- Si tu es la Mort… Comment ça se fait que tu es ici ? Je veux dire, il y a des milliards de gens sur la planète, et y en a qui meurent toutes les secondes… pourquoi t'es pas en train de t'occuper d'eux ?
- Je ne suis pas la Mort, je suis une Faucheuse.
Une Faucheuse qui n'avait pas répondu à la question, oui.
- Ouais d'accord, mais t'as pas… Attends. Une Faucheuse ? Excuse mon impolitesse, mais la dernière fois que j'ai regardé, t'avais pas franchement l'air du genre féminin, si ?
Ou alors, peut-être que la Mort est transgenre ? Ce serait une sacrée nouvelle.
Même si Axel n'a bien évidemment rien contre tout ça. Juste que… c'est le genre de choses qui surprennent. Au moins un peu, quand même. En tout cas, autant que de savoir que cette dernière va devenir votre colo-
- On dit une Faucheuse comme on dit la Mort, c'est invariable.
Ah. Oui, bon. Ça explique tout de suite mieux les choses, évidemment.
Cela dit…
- Essaye pas de noyer le poisson ! Si t'es censé faucher les âmes des morts… comment ça se fait que tu sois pas en train de le faire, au juste ? Y a pas de risques que, chais pas moi, les âmes poireautent pendant que tu prends le thé ici avec moi ?
- Tu ne m'as pas fait de thé, répond la Faucheuse, imperturbable. Cela dit, il faudrait que j'en finisse avec cette âme-ci. Et toi, tu ne devrais pas faire quelque chose pour le corps ?
- Suffit de demander, pour le thé. Et… Tu essayes encore de changer de sujet.
Cela dit, il n'a pas tout à fait tort.
Il faudra bien que quelqu'un s'occupe du corps de ce pauvre Raymond. Et le faire lui évitera bien des problèmes - notamment un interrogatoire des flics, curieux de savoir ce que le cadavre d'un quinquagénaire fait devant sa porte. Oui, il va s'en occuper, du coup. Et appeler la police lui-même. C'est probablement ce qu'il faut faire dans ces cas-là, non ?
Dès que Roxas aura répondu à sa question.
- Je suis ici parce que j'ai terminé ma journée, dit la Faucheuse d'une voix où l'agacement pointe légèrement. Enfin, presque - je veux bien un thé, au fait. Je le boirai dès que j'aurai emmené l'âme du monsieur qui est assise à côté de toi. Il ne faudrait pas qu'elle s'installe.
Lorsqu'Axel tentera, plus tard, d'y réfléchir, il aura du mal à démêler avec précision tout ce qui s'est passé sur le moment. Il est néanmoins sûr de trois choses - trois actions, qui se produisent presque simultanément.
Le hurlement qu'il pousse.
Le bond qu'il fait sur le côté.
Et Roxas, imperturbable, qui se téléporte pour éviter la tasse qui vole dans sa direction.
- Du thé ! Oui, très bonne idée. Je vais t'en faire de ce pas. Et appeler les flics aussi, hein.
La moitié de sa phrase est certainement perdue dans un gargouillis incompréhensible tant il la prononce vite. Peu importe - il est certain que Roxas a très bien compris.
De retour dans le calme relatif de sa cuisine, Axel sort son portable et compose le 17. Il ne lui faut que quelques instants pour expliquer à un policier toute l'histoire. Enfin, non, pas toute l'histoire. Juste la partie où son ex-futur colocataire moribond fait un infarctus et s'effondre devant sa porte. La police lui demande de ne pas bouger de chez lui jusqu'à ce qu'une voiture arrive sur les lieux, ce qu'il promet de faire.
De toute façon, vu ce qui se trouve en ce moment dans son salon, où pourrait-il bien aller ?
A mesure que le thé infuse et que lui pondère tout ça, Axel regagne un semblant de tranquillité. Au final, la Mort n'est pas dangereuse - qui l'eut cru ? - ou tout du moins ne peut-elle pas le tuer de son propre chef. Il prend moins de risque à vivre avec une Faucheuse qu'avec un skin ou une droguée. Et il ne voit pas son nouveau compagnon ramenant des conquêtes au beau milieu de la nuit ou organisant des rave-parties. il peut même s'attendre à ce que les choses soient plutôt calmes.
Fort de cette nouvelle sérénité, il retire les sachets des tasses et les jette à la poubelle. Prêt à regagner le salon, il se retourne pour prendre les deux mugs.
Et tombe nez à nez avec Roxas.
- AAAAHH !
Une seconde plus tard, il est appuyé sur le comptoir, main sur la poitrine, avec la ferme impression que son nom vient de monter de plusieurs dizaines de crans dans la liste de son nouveau colocataire.
Colocataire qui penche la tête sur le côté, intrigué.
- RÈGLE NUMÉRO UN ! se sent-il obligé de crier pour donner plus de poids à ses paroles. Marcher, et se servir des portes ! Pas de téléportation ici, à moins que tu veuilles que je ne finisse entre quatre planches plus vite que nécessaire.
Il prend une seconde… Et plisse les yeux.
- Ça vaut aussi pour l'entrée du bâtiment.
- D'accord. Ça ne m'arrangerait pas spécialement de devoir te faucher en avance, tu sais. J'étais venu te dire que l'âme est partie, tu peux venir maintenant.
- … On va dire que c'est rassurant. Tiens, du coup. Si tu veux du sucre, il y en a dans le placard.
Il attrape sa propre tasse, laissant Roxas en face à face avec la sienne, et se dirige d'un pas peu assuré jusqu'au canapé, où il se laisse tomber. La Faucheuse le rejoint quelques instants plus tard, sa longue robe noire laissant un fouwsh-fouwsh-fouwsh dans son sillage.
Axel hausse les sourcils.
- Et… Tu comptes te balader comme ça, en fait ?
Roxas baisse les yeux sur son vêtement, perplexe.
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Oh bah, je sais pas, tout peut-être ? Tu m'as pas dit que tu étais censé rester discret ?
- Noir, c'est classique et pas tape-à-l'oeil. Et puis ça va avec tout et c'est pas salissant.
Axel en reste comme deux ronds de flan.
Il lui faut une petite seconde pour que son cerveau se reconnecte et lui confirme que oui, c'est bien la Faucheuse en face de lui qui vient de prononcer ces mots digne de Cristina Cordula, reine de la mode de son état.
- Ça va avec tout et c'est pas salissant… J'y crois pas. T'as quand même conscience, Lagerfeld, qu'une robe sur laquelle tu manques de te péter la gueule toutes les dix secondes, ça se remarque ? Personne ne s'habille comme ça de nos jours !
- Ah.
La Faucheuse a l'air un peu gêné mais alors qu'elle s'apprête à dire quelque chose, un coup de sonnette retentit. Axel sursaute.
- C'est qui ? demande Roxas comme si Axel avait le pouvoir de voir à travers les portes.
- La police. C'est bien de faire partir l'âme mais le corps aussi, c'est mieux. Mais ce serait mieux qu'ils te voient pas, on pourrait croire que tu l'as fait crever de p-
Le reste de sa phrase se perd dans le vide car la Faucheuse a à nouveau disparu.
- Je voulais dire "dans ta chambre". Et par la porte ! grogne Axel en allant ouvrir.
L'entrevue avec la police prend beaucoup plus de temps qu'il ne s'y attendait en appelant. Entre les salutations de base, la prise de sa déposition dans les moindres détails, le transport du corps, l'évacuation des lieux des voisins curieux…
Plus d'une heure s'écoule avant qu'Axel ne puisse refermer la porte avec un soupir vidé - mais satisfait, soulagé de savoir ce poids-là retiré de son paillasson. Il fait un crochet par la cuisine pour vider sa tasse de thé devenu froid depuis bien longtemps (encore), et part ensuite frapper à la porte de son nouveau colocataire.
Pas de réponse.
Axel fronce les sourcils.
- Roxas ?
Toujours rien.
Après un avertissement, Axel ouvre la porte, jette un oeil.
Personne.
Le roux pousse un profond soupir, se frotte une tempe pour tenter de chasser le début de migraine qui commence à s'installer. En roulant des yeux, il se gratte la gorge et lance, un peu plus fort, en espérant que ça le fera apparaître :
- Roxas ?
Vu que rien ne se passe, Axel referme la porte. Quand celle-ci se rouvre derrière lui, il n'est même pas surpris. Il est trop fatigué.
- T'étais passé où ? demande-t-il simplement.
- Je déménageais, répond la Faucheuse.
Depuis l'encadrement de la porte, il invite Axel à le suivre dans la chambre. Des sacs s'empilent dans un coin, il ne les avait pas remarqués tout à l'heure.
- C'est tout ? s'étonne-t-il.
- Mes draps et ma garde-robe. C'est tout ce que j'ai. Je n'ai jamais eu besoin d'autre chose.
- … Oh, ok. Et par simple curiosité, ta garde-robe, elle contient… ?
Roxas fait un geste de la main vers la pile de sacs, l'invitant à constater par lui-même. Il a l'air embarrassé.
Axel hausse un sourcil interrogateur, mais s'exécute sans mot dire. En quelques pas, il a traversé la chambre et s'est accroupi devant les sacs, qu'il ouvre délicatement - il ne veut pas risquer d'abîmer quoi que ce soit.
Et il est bien inspiré car ce qui lui tombe sous les mains est d'une fluidité, d'une finesse qui ne peut être caractéristique que d'une seule matière. Axel tire du sac une robe qui ressemble en tout point à celle que Roxas porte déjà sauf que…
- … C'est de la soie. Toutes tes fringues sont en soie ?
- Pas exactement. En hiver, je préfère…
- … Du cachemire. Bon sang. Et avec tout ça, tu vivais dans un squat ?
Soit Roxas a vraiment de drôles de priorités dans la vie, soit il faudra qu'Axel lui explique la définition d'un "maigre salaire". Parce qu'une telle quantité de tissu, en soie ou en cachemire… Bon sang, lui-même gagne à peine de quoi s'offrir ça en économisant son salaire sur au moins trois mois ! En plus du cachemire et de la soie, il trouve de longs voiles de mousseline liserés de satin, du velours... Et celle-ci, en regardant de près, est couverte de dentelle!
- J'ai juste besoin d'un endroit où ranger mes affaires. Tout ça, je le porte. C'est plus important.
…
D'accord, de drôles de priorités, donc.
Enfin, si c'est ce qui l'éclate… Il ne va pas juger. Lui-même peut dépenser pas mal d'argent pour ses propres centres d'intérêt, qu'aurait-il à dire, dans ce cas-là ?
Il préfère se relever et indiquer l'armoire du doigt.
- Du coup, tu as un endroit où les ranger, ici. Par contre, ça règle pas notre problème.
- Notre problème ?
- Tu peux pas sortir sapé comme ça dans la rue ! Okay, c'est confortable, mais bonjour la discrétion !
Roxas a les oreilles un peu roses, tout à coup, et vu que ses couleurs tiennent plus de Chaplin que de De Funès, c'est assez flagrant.
- C'est tout ce que j'ai.
Axel hausse un sourcil.
Puis fronce les deux. Se pince le nez.
Et au fond, n'arrive pas à croire qu'il en est arrivé à la conclusion qu'il s'apprête à formuler à voix haute.
- Eh bien, il va te falloir un peu plus.
- Quoi, maintenant ? S'étonne Roxas.
Il est 21h30 et le ciel est tout noir.
Évidemment.
- … J'avais oublié. On risque d'avoir du mal à trouver des boutiques encore ouvertes, ouais. On verra ça demain en rentrant du boulot.
La mention du travail rappelle à Axel la discussion qu'ils ont eu plus tôt dans la soirée. Les questions qu'il a posé. Et auxquelles Roxas n'a, d'ailleurs, absolument pas répondu. Il est doué. Il faudra qu'il se méfie, s'il veut vraiment obtenir quelques réponses.
Un grondement guttural résonne dans la pièce.
- Bon. Je sais pas toi, mais j'ai faim. Et on a encore quelques détails à régler, non ?
Roxas hausse les épaules.
- Je n'ai jamais faim mais je te suis. Et si tu veux que j'utilise les portes pour partir travailler et rentrer, je vais avoir besoin des clés.
- Oui, c'est vrai. Reno a dû laisser son double à la cuisine…
En quelques instants, Axel a à nouveau traversé l'appartement. Il lui faut fouiller trois tiroirs avant de mettre la main sur le saint trousseau. Il le tend à Roxas, détaillant les clés au passage.
- La carrée est celle pour la serrure du bas. La ronde pour la serrure du haut. Celle avec le caoutchouc noir est pour la porte d'entrée du hall - mais tu pourras utiliser le code à la place.
- Ok. Et la petite ?
- C'est pour le courrier. Tu en reçois, d'ailleurs ?
La question lui paraît stupide vu à qui il s'adresse mais il vaut sans doute mieux la poser.
- Pas par la Poste. Mais je relèverai quand même le tien en passant.
Axel a soudain très envie de lui demander par quel autre moyen il reçoit du courrier si ce n'est pas par la Poste. Doit-il s'attendre à voir un pigeon voyageur - ou un corbeau ? - débarquer un beau matin devant sa fenêtre ?
Il n'ose cependant pas faire la boutade, de peur qu'elle soit mal prise. Ou pas comprise du tout, vu celui qui est en face de lui.
- Ok. Merci dans ce cas. Et sinon je mets quel nom sur la sonnette ?
- Ankou.
- … Spécial. Mais c'est noté, je ferai le changement dès demain du coup. Et pour payer… Ça te va si je fais le versement et tu me donnes l'argent en début de mois ? Ou en fin de mois à vrai dire. T'es payé quand ?
Tout en posant sa dernière question, Axel s'est tourné vers le frigo pour en sortir les restes d'un repas qu'il n'a pas fini la veille. En quelques mouvements, il a glissé le tout dans une assiette qu'il a enfournée dans le four à micro-onde, sur le comptoir. Il fixe à nouveau son regard sur la Faucheuse, près de lui, tandis que l'appareil résonne dans la cuisine.
Roxas, volontairement ou pas, oublie de répondre, absorbé par le spectacle de l'assiette qui tourne dans le four.
- Hé ho ? l'appelle Axel.
- On est toujours payés le premier, répond distraitement la Faucheuse sans quitter le micro-ondes des yeux.
Axel hoche la tête tandis que le dring ! du micro-onde retentit. Il sort rapidement l'assiette devenue chaude, attrape des couverts et s'assied à la petite table située dans un coin de la cuisine. Roxas ne tarde pas à s'installer en face de lui, le bleu de son regard toujours fixé sur l'assiette de nourriture maintenant fumante.
- On ? relève Axel. Donc vous êtes bel et bien plusieurs ?
Roxas se redresse d'un seul coup, arrachant son regard de la nourriture. Ses oreilles ont à nouveau rosi .
- ...On est des milliers.
Axel mange un peu et le regard de la faucheuse revient aussitôt sur sa fourchette, comme sous hypnose. Le roux prend le temps de mastiquer sa bouchée de lasagnes au thon et aux légumes, la couche de fromage réchauffé craquant sous sa dent, tandis qu'il digère la réponse qui vient de lui être offerte. Il finit par froncer les sourcils.
- Des milliers. En fait… tu n'es pas la Mort, mais une Mort, c'est ça ?
- C'est ça, répondit Roxas avec réticence. C'est une organisation… vaste et… complexe et… et pourquoi tu fais bouger ta fourchette comme ça?
- Pour rien.
Le plus vieux replante sa fourchette avec un peu plus de force que nécessaire dans sa part de lasagnes. Il sent qu'autour de la table, il n'est pas le seul à être dévoré par la curiosité. Enfournant une nouvelle bouchée de nourriture, il observe Roxas qui suit toujours son ustensile des yeux tandis qu'il mâche. Après avoir dégluti, il lance une nouvelle question qui gambade dans son esprit depuis déjà un petit moment.
- Mais au fait… Pourquoi vous êtes payés que depuis le XIVème siècle ?
- Parce que, répond sèchement Roxas qui a l'air d'avoir plus ou moins compris qu'Axel joue avec lui.
Il quitte la table et part chercher sa tasse de thé oubliée. Il se rassied en face d'Axel et prend une gorgée. Froid, évidemment, c'est loin d'être aussi intéressant que l'assiette qui est toujours là. Il aurait sans doute mieux fait d'aller dans sa chambre.
Axel fixe Roxas une seconde. Puis son assiette. Puis Roxas.
- … Tu as faim ?
- Non.
Il se bat contre l'envie de sourire.
- Mais tu as envie de goûter.
Roxas ne répond pas. Il n'en a pas besoin - Axel en est quasi certain. Il se penche un peu vers lui, le visage aussi lisse et calme qu'il le peut. Il ne faudrait pas le vexer encore plus.
- Ce sont des lasagnes au thon et aux légumes du soleil. Des tomates, des courgettes, de l'aubergine et du poivron. Et du persil. Tu peux goûter, si tu veux.
Roxas est tout raide contre le dossier de sa chaise. Il essaye de regarder ailleurs sans y parvenir. C'est que ça sent jusque sous son nez, c'est riche et épicé, le parfum en lui-même est déjà délicieux. Il s'agite sur sa chaise en silence.
Axel se lève pour aller chercher une autre fourchette. Une fois rassis, il la tend en direction de Roxas.
- Réponds à la question.
On voit sur le visage pâle de l'adolescent (quel âge peut-il bien avoir ?) que les maxillaires travaillent tandis qu'il essaye de résister.
Il tient huit secondes.
- D'accord, d'accord ! craque-t-il finalement.
Il tend la main pour attraper le couvert, mais Axel lève soudainement le bras, le plaçant hors de sa portée. Ses sourcils haussés parlent pour lui. Il ne la lui fera pas à l'envers. La faucheuse le regarde de travers - c'est qu'il a des expressions en fait !
- Est-ce que j'ai précisé que c'était cuisiné maison ?
- Ah, le diable t'emporte ! En 1353, ça faisait plusieurs années qu'une épidémie de peste faisait mourir des gens par milliers. Les faucheuses n'avaient aucun répit, il paraît que la moitié des effectifs ont été remplacés à cette époque. On est un nombre fixe et je ne sais pas combien alors pas la peine de me demander. Toujours est-il que les faucheuses de l'époque se sont mises en grève, je te laisse imaginer la panique.
- … Elles ont mis des robes jaunes et réclamé la démission du président ?
- Euh, non pourquoi ?
Axel fait la moue devant sa blague, tombée à plat.
Il secoue la tête.
- Pour rien. Continue, je t'en prie. C'est super intéressant.
- Hé bien, la grève a duré quelques jours. Il était impossible d'alléger la charge de travail puisqu'on ne pouvait pas augmenter le nombre de faucheuses ni diminuer le nombre de morts. Mais elles ont obtenu de ne plus travailler pour rien. Et depuis, on est payés. Je peux avoir cette fourchette maintenant ?
- Mais avec plaisir ! Merci de ta coopération.
Et il se dépêche de lui tendre l'ustensile - avant que l'autre ne décide de grimper sur la table pour le lui arracher des mains. Il a comme l'impression qu'il n'en est plus si loin. Mieux vaut ne pas le titiller trop longtemps.
Mentalement, Axel se promet de lui laisser une part un peu plus grande que juste une ou deux bouchées - il l'a bien mérité, au vu de la réponse plus qu'explicite qu'il lui a fourni. C'est probablement la plus grande quantité de mots qui est sortie de la bouche de la Faucheuse en une seule fois, depuis qu'ils se sont rencontrés.
Avec un sourire, il pousse l'assiette jusqu'à la mettre bien au centre de la table.
- Bon appétit, du coup.
La faucheuse sépare une bouchée de lasagne du reste et, plutôt, que de la manger, entreprend d'en isoler chaque ingrédient. Puis il les porte tour à tour à sa bouche et mâche longuement, un air d'intense concentration sur le visage. Pâte, thon, un morceau d'aubergine, un petit bout de poivron. Et il recommence avec une autre bouchée mais cette fois en combinant les ingrédients deux par deux. C'est après ça seulement qu'il commence à manger normalement, toujours focalisé sur ce qui se passe dans sa bouche.
C'est un spectacle absolument fascinant à regarder. Si tout à l'heure c'était Roxas qui fixait une fourchette des yeux, c'est maintenant au tour d'Axel de faire exactement pareil - sans même s'en rendre compte. Il lui faut observer deux ou trois autres bouchées avant de se rappeler qu'il a faim, et qu'il ferait bien de manger aussi.
Non sans avoir, au préalable, soigneusement noté dans son esprit de faire des portions plus grandes pour ses repas désormais. C'est un spectacle dont il n'a clairement pas envie de se passer.
- Ça te plait ? risque-t-il en direction de son colocataire, qui mâche avec une application à faire rougir les meilleurs critiques culinaires.
- Ch'est délichieux, répond la faucheuse à travers sa bouchée de légumes.
Il semble d'humeur encore moins bavarde qu'avant, maintenant qu'il mange.
Et vu la vitesse à laquelle il est en train d'engloutir tout ça, il vaut mieux qu'Axel se taise aussi, s'il désire contenter son estomac pour ce soir. Ce qu'il s'applique donc à faire, jusqu'à ce que son assiette soit vidée de toute nourriture, presque aussi impeccable que si elle sortait de l'armoire. Le roux débarrasse la table pour aller poser l'assiette dans l'évier et la remplir d'eau. Il hésite une seconde devant le panier de fruits sur le comptoir, avant de lancer à Roxas :
- … Tu aimes les pommes ?
La faucheuse suit son regard vers les fruits et les regarde un moment, réfléchissant à la question.
- Je ne sais plus, avoue-t-il finalement.
Axel fronce les sourcils une seconde. Cette réponse n'était… clairement pas celle qu'il attendait. Et il ne sait pas pourquoi, mais elle chiffonne quelque chose en lui.
Cela dit, il commence à se faire tard et il n'est pas certain que Roxas ait encore envie de s'épancher sur sa vie de Faucheuse. Et puis, il n'a plus vraiment d'arguments pour le faire parler. Haussant les épaules, il attrape une pomme et la lui jette.
- Bon, bah goûte ! Ça te rafraichira peut-être la mémoire, qui sait ?
Roxas regarde la pomme qui vient vers lui puis le dépasse. Il se retourne. Le fruit vole jusque dans le salon avant de rouler sous le canapé.
Bon, les réflexes, c'est pas vraiment ça. Après, si tout son travail consiste à cueillir les âmes de gens morts - et donc, par définition, qui ne bougent plus - c'est probablement pas si étonnant.
Il se lève et, galérant plus que nécessaire à cause de sa grande robe, se met à quatre pattes pour aller la chercher. Assis par terre, il s'adosse au canapé et après l'avoir essuyée sur un pan de son habit, il la croque.
- C'est bon, dit-il. Mais pas autant que les lasagnes.
- Je vais prendre ça comme un compliment ! renvoie Axel une fois sa propre bouchée avalée.
À l'instar de la partie principale du repas, le dessert est englouti en silence. Axel jette de temps en temps des regards à son colocataire, qui n'a pas bougé de là où il s'est assis, et mastique en fixant le vide devant lui. À peine bizarre.
Une fois son trognon jeté à la poubelle, le roux jette un regard à la vaisselle qui est dans son évier.
Et baille. À s'en décrocher la mâchoire.
Maintenant que son estomac est rempli, son corps semble décidé à lui rappeler que tout ce qu'il a vécu dans la journée suffirait pour remplir quatre ou cinq semaines d'une vie ordinaire. La fatigue lui tombe dessus comme une couverture de plomb, et il ne bataille pas bien longtemps.
S'étirant, il bâille une nouvelle fois puis se tourne vers Roxas.
- Ouais, bah je crois que ça va être tout pour moi, hein.
Roxas hoche la tête.
- Bonne nuit, alors ? propose-t-il.
- Ouaip, à toi aussi.
Un dernier bâillement a raison de lui. Tournant les talons, il traverse l'appartement en quelques enjambées et referme la porte de sa chambre dans son dos.
Le temps de se défaire de ses vêtements et de s'écrouler dans son lit, et Axel dort déjà comme un mort.
Note à l'intention de ceux qui pourraient lire ce truc dans des années, ça a été écrit en 2019. Nous sommes en pleine crise des Gilets Jaunes en France, pendant que la chatte de feu Karl Lagerfeld vient juste d'hériter de plus de pognon que vous et moi n'en verront probablement jamais de notre vie. Je précise que l'allusion à Lagerfeld faite dans ce chapitre a été écrite le jour de son décès, plusieurs heures avant l'annonce et qu'on a un peu flippé en tombant sur la news du coup.
Voilà voilà pour le contexte.
