Chapitre 1 - Sous surveillance
Près de six mois s'étaient écoulés depuis la conclusion inattendue de l'affaire des Hurleurs Nocturnes. Sur un petit écran, la rediffusion de la cérémonie de remise des plaques de l'école de police, couverte par ZNN, montrait les images de l'événement et en diffusait les sons.
Une petite lapine, debout sur l'estrade, parlait à la foule ainsi qu'au petit groupe de mammifères vêtu de bleu qui lui faisait face. Sa voix était forte, emplie de sincérité et de bonheur et elle dégageait une aura de confiance que le filtre de l'écran ne réussissait pas à refouler ni à atténuer.
« Quand j'étais petite, je croyais dur comme fer que Zootopia était un vrai paradis où tout le monde vivait en harmonie et où chacun pouvait devenir ce qui voulait.
En réalité, la vraie vie, c'est un petit peu plus compliqué qu'un slogan sur un autocollant de voiture. La vraie vie, c'est complexe. On a tous des limites. On fait tous des erreurs, ce qui est merveilleux, parce que ça veut dire que nous avons beaucoup en commun. Et plus on essayera de se comprendre les uns les autres, plus chacun de nous sera exceptionnel.
Mais il faut essayer. Alors peu importe quelle sorte d'animal vous êtes, depuis le plus grand des éléphants, jusqu'à notre tout premier renard, je vous demande, chers amis, d'essayer. Essayons tous ensemble de rendre le monde meilleur. Regardez en vous et reconnaissez que le changement commence par vous. Il commence par moi. Il commence, par nous tous. »
L'image se figea sur le visage souriant de la lapine qui accrochait une plaque sur le torse d'un renard aux yeux émeraude, indiquant ensuite que la vidéo datait de quelques jours seulement. Cette lapine que tout le monde à Zootopia avait entendu parler. Cette lapine qui avait montré à toute la ville que l'adage de cette dernière n'était pas qu'un leurre, que tout le monde pouvait devenir ce qu'il voulait... Et bien plus encore. Une lapine, qui avait changé bien des vies.
Une simple pression sur le pad tactile, et la vidéo repartait du début, déblatérant son discours par les petits haut-parleurs placé de façon stratégique de chaque côté de l'écran.
Il se réinstalla dans sa chaise de bureau et la canta en position couchée en posant ses pattes blanches aux reflets roux derrière sa tête au pelage noir. Le museau pointant le plafond, il se mit à réfléchir à ces deux êtres exceptionnels. Chacun représentait une force peu commune. Une détermination sans faille pour la lapine et la force du changement pour le renard. Ils étaient tous deux de vrais modèles. Mais si tout le monde connaissait l'implication de la lapine dans l'affaire des Hurleurs Nocturnes, beaucoup se demandaient d'où venait ce renard et le rôle qu'il avait joué dans l'affaire.
Voyant que ses pensées s'éparpillaient, le mammifère se secoua la tête et ramena ses pensées sur des considérations plus urgentes. Il pensa avec appréhension à ses prochaines actions en dardant son regard bleu glacier sur une carte de la ville scotcher au plafond. En valait-il vraiment la peine ? Pouvait-il se permettre de prendre ces risques ? Quasiment toutes les pièces étaient en place. Il ne lui restait plus qu'une chose à faire avant de se lancer, mais celle-ci le répugnait particulièrement. Il avait passé toute sa jeune vie à éviter ce genre d'action… mais aujourd'hui, il y était obligé.
La salle où il se trouvait était petite et encombrée. Sur les bureaux, seul ameublement des lieux si l'on oubliait une petite bibliothèque dans un coin de la pièce, reposaient plusieurs appareils électroniques tels que des portables, un iPaw, deux ordinateurs de bureau, plusieurs écrans et quelques autres machines électroniques au fonctionnement obscur. Il régnait dans la pièce un bourdonnement continu, dû aux machines qui fonctionnaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Mais ce fond sonore n'empêchait nullement le mammifère de réfléchir sur ses possibles actions. Il avait beaucoup à perdre s'il s'aventurait sur ce chemin pour le moins tortueux, mais il avait aussi beaucoup à y gagner.
Reconnaissez que le changement commence par vous.
Les mots de la lapine lui revinrent en mémoire, alors que la vidéo se figeait pour la cinquième fois. Devait-il écouter ce conseil ? Devait-il tenter le tout pour le tout ? Pouvait-il faire la différence ? Pouvait-il… changer ? Il savait que beaucoup de choses pouvaient aller de travers et le conduire tout droit dans une cellule, voire à la morgue, ou pire encore... Mais s'il réussissait ?
À la lumière de cette dernière pensée porteuse d'espoir, il prit son trench-coat noir, son iPaw ainsi que la pelle qui lui semblait l'attendre sur le mur. Il sortit de la salle qui représentait son univers, en sachant qu'il aurait une vie à enterrer dans les heures à venir.
Ils marchaient côte à côte, dardant leur regard inquisiteur et bienveillant sur les quelques mammifères qu'ils croisaient en chemin. Ils avançaient chacun à leur rythme, l'une du pas rapide propre à son espèce, l'autre, du pas nonchalant de ceux qui ne s'inquiètent de rien, ou qui aiment à le faire penser. Une lapine et un renard. Une proie et un prédateur. Deux ennemis naturels. Tout semblait opposer ce duo hétéroclite. Et pourtant, ils étaient là, ensemble, envers et contre tous.
Cela ne faisait que quelques jours que Nick Wilde avait rejoint les rangs du ZPD. Bien entendu, il faisait équipe avec Judy Hopps, la première (et la seule) lapine à avoir réussi à intégrer, contre vent et marée, le dur milieu de la police, milieu généralement perçu par beaucoup comme étant un milieu principalement masculin et limité aux espèces les moins fragiles. Espèces dont les lapins ne faisaient pas partie selon l'opinion générale.
Mais l'ex-arnaqueur était plus qu'heureux de faire équipe avec la lagomorphe. Elle fut la seule personne, en dehors de son fidèle ami Finnick, à voir une confiance aveugle et sincère en lui. La seule personne, si on oubliait le peu de famille qui lui restait, à se soucier de lui, de son bien-être. Et c'est pour toutes ces raisons que cette lapine représentait bien plus à ses yeux qu'une simple coéquipière de patrouille. Elle était son amie, sa confidente, sa béquille, sur laquelle il pouvait se reposer sans craindre qu'elle ne se dérobe sous son poids.
Il ne savait pas où il en serait aujourd'hui s'il ne l'avait pas rencontré dans ce magasin de glace. Elle lui avait permis de porter un regard nouveau sur le monde. Non… Pensa-t-il quelques secondes plus tard. Elle lui avait permis de récupérer ce regard qu'il avait perdu lors de son enfance, car il avait déjà vu le monde comme elle, à une époque. Comme s'il l'avait vu au travers des yeux de sa coéquipière.
Nick se secoua la tête. Ce n'était pas le temps de rêvasser. Il ne voulait pas que l'agent peluche, comme il aimait l'appeler, ne lui pose des questions sur ce qui pouvait le distraire ainsi pendant une patrouille.
Son regard se reporta donc vers sa coéquipière qui, pour le coup, le fixait d'un drôle d'air, comme si elle attendait quelque chose de sa part. Apparemment, son moment d'inattention n'était pas passé inaperçu.
Et il avait raison, car au moment où il s'en fit la réflexion, Judy lui lança un « Tu m'écoutes ? » d'un air légèrement mécontent. « Je t'ai posé une question. »
« Désolé Carotte. J'avais l'esprit ailleurs. » répondit-il d'un air contrit. « Tu disais ? »
« Je te demandais ce à quoi tu pensais. Tu avais l'air dans la lune… Faut croire que j'avais raison. » explicita-t-elle, un sourire au coin de la bouche.
Nick, qui ne pouvait raisonnablement lui dire ce à quoi il pensait dans les derniers instants sans s'ouvrir complètement, fit comme à son habitude: il soupira avant de laisser le soin à Judy de détourner le sujet. « Tu te rappelles des événements d'il y a six mois ? »
Le visage de la lapine s'assombrit. « Je m'en rappelle comme si c'était hier… Je n'arrive toujours pas à croire que c'était Bellwether la coupable. Tout ça pour… ça ? Pour ce dénouement tout simple ? Et puis, je sais que l'on a résolu l'enquête, mais le fait que ce Doug soit toujours en liberté me donne l'impression de n'avoir fait que la moitié du travail. » Judy prit une pose, ses oreilles se rabattent dans son dos, avant de reprendre dans un faible murmure.
« Et puis… Il y a aussi les événements du Musée d'Histoire Naturelle... »
Judy semblait vraiment troublée par cet état de fait. Nick n'avait pas vraiment eu d'occasions d'y songé à l'académie de police, même si parfois, il se réveillait en pleine nuit, une patte sur la gueule pour ne pas laisser filer le hurlement qui lui montait dans la gorge et ainsi réveiller ses camarades de dortoir. Il fallait croire que Judy aussi en avait été affectée. Le renard n'avait pas remarqué ce trouble lors des quelques occasions qu'ils avaient eues pour se voir tous les deux au cours de ces six mois. Ils avaient étés bien trop occupés à se raconter leurs quotidiens respectifs pour songer à des détails aussi sombres.
Pourtant, le renard avait su que sa coéquipière bossait sur une nouvelle enquête liée à l'affaire des Hurleurs Nocturnes seulement une semaine avant sa sortie de l'académie. Lors de son deuxième jour de travail en tant que policier, la lapine l'avait mis au parfum et Nick s'était sentie tout aussi impliqué qu'elle dans l'affaire, bien que pour des raisons divergentes. Si la lapine s'impliquait autant dans ses affaires par devoir et par amour pour son travail, son coéquipier le faisait plutôt par curiosité et parce qu'il avait été personnellement impliqué dans la première affaire. Non pas parce qu'il voulait se venger, il avait déjà goûté à ce plat et le trouvait plutôt indigeste, mais parce qu'il voulait éviter que ce qui s'était produit auparavant ne se reproduise… que ce soit avec eux deux ou avec n'importe qui d'autre. Il ne savait pas à ce moment que le crépuscule de la paix de la cité était aussi proche.
Mais il y avait un problème avec l'enquête. Le but de celle-ci était de retrouver et de mettre sous les verrous le créateur du sérum. Seulement, l'enquête était ouverte depuis plus de quatre mois et aucun fait nouveau, aucun indice, n'avait permis de retrouver la trace de Ramses. Celui-ci avait purement et simplement disparu de la circulation. Le ZPD manquait d'information et de preuve, la seule qu'il ait trouvée étant le pistolet à air comprimé utilisé par Doug que Nick et Judy avaient réussi à ramener, tous les autres preuves et indices ayant disparu dans l'explosion du laboratoire improvisé du bélier. L'enquête était donc au point mort.
Nick comprit au ton qu'avait employé sa coéquipière et grâce à sa gestuelle que quelque chose n'allait pas. Pourtant, elle n'était pas du genre à donner dans le négatif ou à se laisser abattre par les événements. En fait, elle faisait toujours tout le contraire. Toujours positive, toujours entrainante, toujours bourré d'énergie. Mais ce n'était pas le cas aujourd'hui. Quelque chose la travaillait, c'était clair, sûr et certain. Il crut à tort qu'elle ressassait encore les événements de sa première enquête sans savoir que c'était une tout autre préoccupation qui la rendait ainsi et tenta donc de lui remonter le moral.
« On finira bien par le trouver, ne t'inquiète pas pour ça. Je n'ai pas fait six mois d'école de police pour laisser filer mon premier gros criminel. » répondit Nick d'un air enjoué, « Toi, tu as eu Bellwether, moi, se sera Ramses... Avec toi à mes côtés. »
Ces dernières paroles eurent pour effet de refaire pointer les oreilles de Judy vers le ciel. Celle-ci était visiblement touchée par ces quelques mots, même si elle trouvait, en son for intérieur, qu'il prenait tout ça un peu à la légère. Ce bélier avait tout de même tiré sur des prédateurs de façon préméditée dans le seul but de les rendre sauvages, et ce, sans raison apparente et surtout, sans remords.
« Mais, au fait… » continua le renard, « Pourquoi tu me demandais ça ? »
« Pour savoir simplement si tu avais la même impression que moi, ce qui n'est visiblement pas le cas. » répondit de façon évasive la lapine en prenant un air sérieux et suspicieux en regardant aux alentours.
Nick fixa sa coéquipière sans comprendre. Avoir la même impression qu'elle ? C'était un peu trop vague à son goût comme explication. Il l'encouragea donc d'un signe de la patte à développer ses paroles.
« J'ai l'impression que l'on nous observe depuis un moment déjà. J'ai même le sentiment que l'on nous observe en ce moment même. » expliqua la lapine dans un souffle.
Nick regarda autour de lui d'un air dubitatif. Il n'y avait que quelques mammifères en vue. Un vieux hérisson aux épines noires qui marchait tranquillement en direction d'un commerce se vantant d'offrir les meilleurs prix couplés à la meilleure qualité, un wombat en costard qui semblait plutôt pressé de se rendre au boulot, une loutre qui accompagnait ses petits. Il y avait aussi, de l'autre côté de la rue, adossé au mur d'un commerce d'informatique, un loup au pelage noir et aux pattes d'apparences blanches qui pianotait sur un ordinateur portable. Un autre loup, plus grand, blanc de pied en cap pour sa part, se tenait à ses côtés et semblait porter une attention particulière à ce qui se passait sur l'écran. Étrangement, ce loup à la fourrure immaculée lui rappelait quelqu'un… Mais il ne se souvenait pas de qui. Nick porta alors son regard devant lui et vit, un peu plus loin, une vieille connaissance qui, comme à son habitude, vendait des films pirates sur un bord de rue.
« Ça doit être Weaselton, regarde, il est là-bas. » dénota Nick, « Il ne semble pas vraiment content de nous voir cela dit. Il nous regarde d'un mauvais œil. »
« Tu parles, vu le piège que nous lui avons tendu. » s'exclama la policière, un sourire jusqu'aux oreilles. « D'un autre côté, il ne devrait pas faire cette tête, vu l'accord que la police a passé avec lui. »
Eh oui, Weaselton avait passé un accord avec la police. Il se doutait bien que le ZPD ouvrirait une enquête pour retrouver et mettre aux arrêts son ancien employeur, celui qui avait créé le sérum pour le compte de Bellwether. Du coup, ce fut la première personne que Judy approcha dans le cadre de son enquête puisque Weaselton était le seul mammifère connu, en dehors de l'ex-mairesse Dawn Bellwether, à avoir eu un contact régulier avec lui. Ils avaient donc passé un marché: Duke devait jouer les informateurs et rapporter tout ce qu'il entendait au sujet de Doug Ramses, et en contrepartie, le ZPD devait fermer les yeux sur son petit trafic de DVD pirates. Seulement voilà, Ramses avait complètement disparu de la circulation. Le contrebandier avait bien cherché dans les bas-fonds de la ville, mais les quelques personnes qui auraient pu savoir quoi que ce soit se cachaient plutôt bien, ou alors, étaient tellement effrayées que Duke ne pouvait rien en tirer.
« On va le voir ? Pour l'instant, c'est le seul qui me donne l'impression de m'observer. »
« Ouais. On pourra toujours lui demander s'il a appris quelque chose sur Ramses en même temps. » répondit la lapine avec un air peu convaincue, puisque Duke n'avait encore rien trouvé de son côté depuis le début de leur collaboration.
Notre duo s'approcha donc du stand de la belette. Celle-ci semblait de plus en plus nerveuse à mesure qu'ils approchaient. Judy lança un regard à Nick dans lequel celui-ci put lire toute la méfiance que lui inspirait le comportement de Weaselton. Il y avait clairement anguille sous roche. Le renard regarda autour de lui, mais rien de particulier ne semblait avoir changé. Du moins, rien d'apparent. Le hérisson venait tout juste de pénétrer dans le magasin et les loutres continuaient leur chemin sur le trottoir. Le wombat avait disparu depuis longtemps déjà alors que le loup noir avait toujours le museau pointé sur son écran. Le loup blanc qui lui tenait compagnie, par contre, était hors de vue.
Lorsqu'ils furent à portée de son stand, le renard lui lança une remarque bien sentie signée à la Nick Wilde. « Toujours en train de vendre des DVD pirates Weselton ? Tu sais que ça te vaudrait de te retrouver au milieu d'un beignet ? »
Duke tenta de se recomposer un visage avenant, mais ses yeux rouges continuaient à luire d'une nervosité craintive refoulée.
« C.. C'est Weaselton ! Vous… qu'est-ce qui… qu'est-ce qui vous amène ? » demanda Duck en bégayant, ce qui n'était vraiment pas dans ses habitudes, lui qui normalement avait une langue aussi acérée que les griffes d'un grand tigre.
« Hey, ho ! Calme-toi ! On ne va pas te bouffer. » répondit le renard, pince-sans-rire.
« On vient te demander si tu n'avais pas entendu des rumeurs ou trouver des pistes concernant notre enquête. » intervient Judy, en lançant un regard empli de reproche à son coéquipier.
« Non. » répondit sèchement Weaselton, semblant avoir récupéré une certaine contenance. « En fait, je crois que je vais fermer mon stand et me tirer d'ici ! Vous faites fuir ma clientèle avec vos costumes de clown bleu. »
« Non, tu ne vas nulle part ! » s'exclama Judy, à qui l'insulte n'avait fait ni chaud ni froid. « Cette réponse ne me convient pas. C'est quoi qu'il te faut pour nous donner les infos ? De l'argent ? Parait qu'il n'y a que ça de vrai pour toi. »
« T'a pas pigé Lapinou la Matraque. J'ai rien vu, rien entendu. »
« Alors pourquoi vouloir nous fuir ainsi, hein ? » lui demande un Nick méfiant. « Tu as l'air pressé de foutre le camp. »
En effet, alors qu'ils discutaient, la belette avait entrepris de regrouper ses boites de DVD ainsi que son affiche proclamant des Films officiels chez Duke. Il plia sa table et la posa sur le mur avant de mettre ses copies de films piratées ainsi que son affiche dans un grand sac de toile qu'il se jeta en travers du dos lui conférant par la même occasion, grâce à cette gestuelle bien particulière, l'apparence d'un authentique voleur de banque.
« C'est pas vous que je "fuis", comme tu dis. » finis par répondre Duke après un léger moment de flottement. « Mais bien votre poursuivant. Vous ne voudriez pas qu'il entende ce que j'ai a dire, non ? »
Judy regarda son collègue et ami du coin de l'œil. Ce dernier lui renvoya son regard, ne laissant transparaître aucune émotion, mais ayant toujours en mémoire l'étrange sentiment qu'avait éprouvé la lapine quelques instants auparavant. Voilà que son impression se confirmait. Quelqu'un les suivait bel et bien. Restait à savoir qui et surtout, pourquoi. Et apparemment, Weaselton semblait être au courant. Du coup, Judy se décida à pousser un peu plus loin son interrogatoire.
« Et comment tu saurais ça Weaselton ? Tu nous épierais ? »
La belette se plaqua une patte sur le front avant de maugréer. « Les flics sont tellement aveugles ! C'en est désolant. Quoi de plus normal à se goinfrer dans les beignets. »
Commençant à perdre patience, Judy se leva sur la pointe des pattes et tendit un doigt vers le malfrat. « Dis-moi qui nous observe ! »
« Carotte ! »
La lapine se retourna vers son ami roux. Celui-ci semblait observer de façon insistante quelque chose de l'autre côté de la rue. Elle s'approcha de lui, car il était resté un peu en retrait lorsque Judy discutait (se fâchait plutôt) avec la belette. Nick balança son museau de façon à attirer l'attention de sa camarade vers l'autre côté de la rue. Ses yeux semblaient fixés sur quelque chose en particulier.
De l'autre côté de la rue, il y avait quelques marcheurs, mais ce n'était apparemment pas le centre de l'attention du renard. En suivant le regard de son coéquipier, Judy remarqua pour la première fois le loup que Nick avait noté plus tôt. Celui-ci était toujours dans la même position. Seulement, en lieu et place d'un ordinateur, il avait maintenant entre les pattes un iPaw version tablette.
Judy étudia ce mammifère qui semblait attirer l'attention de son ami. Il était plutôt petit pour un loup. Le pelage de son visage et des parties visibles de ses bras était d'un noir de jais, alors que la fourrure qui lui couvrait le dessous de la gueule ainsi que le devant de la gorge était d'un blanc immaculé où l'on pouvait apercevoir des reflets roux. La fourrure de ses pattes avait les mêmes caractéristiques. Ses oreilles triangulaires à la large base et à la pointe arrondie étaient levées bien hautes, comme s'il s'efforçait d'écouter une conversation éloignée. Son oreille gauche était percée de deux bagues, l'une d'or, l'autre d'argent, ce qui lui donnait un certain style. Il portait aussi un grand trench-coat noir qui lui descendait jusqu'au-dessus des genoux. Un sac qu'il avait passé en bandoulière semblait contenir l'ordinateur portable qu'il avait entre les pattes quelques instants auparavant.
En général, ce loup semblait plutôt jeune et, après analyse, Judy ne lui donnait pas plus de vingt-six ans tout au plus. Elle s'en allait tourner son regard vers Nick dans le but de lui demander qu'est-ce qui le rendait si suspicieux à l'égard de ce loup lorsque ses yeux rencontrèrent ceux du canidé. Deux yeux d'un bleu glacier, aussi bleu que la glace qui recouvrait les nombreux lacs et rivières gelés de Tundraville. Un bleu qui rappelait le froid, qui cachait une certaine forme de solitude, déplacée chez un loup, mammifère considéré comme l'un des plus sociables. Un bleu, qui la fixait intensément. Doucement, une certaine chaleur vint se faufiler dans ce regard glacial et un sourire charmeur vint étirer les lèvres du canidé. Il se savait découvert, mais il ne semblait pas vraiment s'en inquiéter outre mesure.
S'arrachant au regard glacé de l'observateur, Judy se retourna vers Weaselton dans le but de lui demander si c'était bien de ce loup qu'il parlait lorsqu'il leur expliquait qu'ils étaient suivis, elle et son coéquipier à la fourrure rousse. Seulement, elle eut beau promener son regard partout autour d'elle, elle ne put le localiser. Il s'était volatilisé. La belette couarde avait promptement profité du fait qu'elle ne s'occupait plus de lui pour prendre la fuite et se tailler en vitesse. Bonne ou mauvaise nouvelle ? La lapine n'aurait su le dire, mais au moment où elle se maudissait de son inattention, elle sentit un courant d'air et un bruit de course à ses côtés.
Judy refit volte-face pour s'apercevoir que le loup noir s'était mis à courir en remontant la rue, son sac en bandoulière battant son côté au rythme rapide de sa course, les pattes libres de tout objet électronique. Nick, qui ne l'avait pas quittée des yeux, s'était lancé à sa poursuite, créant le courant d'air ressenti par la lapine.
Sans plus réfléchir, la policière se lança aux trousses de son coéquipier alors que l'adrénaline emplissait ses veines. Les courses poursuites, c'étaient son dada, depuis sa dernière enquête. Les proies s'étaient transformées en chasseurs, mais la chasse s'annonçait ardue.
