Chapitre 2
Cette nuit là, elle ne réussit pas à dormir, un sentiment de défaite la prenant à l'estomac.
Si la vérité sur le meurtre de son père aurait pu suffire, la relaxe de Perry Smith lui avait gâché ce sentiment de victoire et de satisfaction. Bien sûr, tout aurait été plus simple si elle avait dit de Lucifer qu'il avait menti et que le rapport était vrai, mais cela n'aurait pas été d'une grande aide.
Elle aurait pour sûr perdu un ami au profit de la vengeance.
Cette nuit Perry Smith avait été enlevé par la mafia russe. Si au fond, une petite voix victorieuse lui demandait de déboucher une bouteille de champagne, s'en est une autre, la même qui l'empêchât de le tuer lorsque Maze l'avait traqué, qui prit le dessus. Sa morale, sa raison.
Mentir sur un rapport officiel aurait dû lui valoir une punition adéquate, être rétrogradée par exemple. Mais non, sa supérieure s'était montrée compréhensive. Trop compréhensive, au point de quasiment approuver avec d'autres personnes, que Perry Smith avait eu ce qu'il méritait. Il sévissait une véritable mauvaise volonté de la part de ses collègues sur le sort du pauvre directeur. Dan avait eu au moins la décence de ne pas exprimer son avis sûr le sujet, ni même de chercher à la convaincre qu'en soit, c'était une bonne chose.
On ne discutait pas avec une détective comme elle. Pas avec un tel sens du devoir, même envers les plus horribles des personnages. Tous méritaient de passer devant la justice et d'être confronté comme il se doit face à leurs crimes, regrets ou non. Smith devait encore répondre pour blanchiment d'argent et maltraitance au sein de son propre établissement. Une bien maigre consolation, mais une alternative suffisante et en règle avec les lois et la justice américaine.
Cette nuit, elle n'avait cessé de se retourner dans ses draps, faire les cent pas entre sa chambre, la cuisine et le canapé, sans réussir une seule fois à déranger Maze dans son sommeil. Si la barmaid s'était réveillé en sursaut une fois, elle s'était aussitôt rendormit avant que Chloé ne puisse dire quoi que ce soit.
Elle avait définitivement besoin de parler, Dan refuserait et Trixie...était encore trop jeune, même si elle montrait une certaine maturité sur certains sujets.
Alors, elle appela Lucifer. Mais il ne répondit pas. Envoyée directement sur la boite vocale. Peut-être avait-il coupé son téléphone, occupé ? Chloé n'osait imaginer le pire. Cette soirée ne pouvait être plus catastrophique. Elle qui était pourtant si bien parti.
Lucifer Morningstar, un ami inattendu autant qu'exceptionnel. Ce philanthrope devait sans aucun doute être le pire individu qu'elle n'ait jamais côtoyé, entre ses blagues et insinuations qui étaient à la limite du supportable (et du harcèlement sexuel), de ce rôle qu'il ne cessait de se donner et dont les fréquentations étaient d'une légalité plus que douteuse. De toutes les divinités possibles, lui avait choisi le Diable. Pourtant, il lui apportait une image, une interprétation différente qui donnerait à réfléchir. Elle n'a jamais été croyante. Pour elle, il n'y avait ni Paradis, ni Enfer. Pas même fantômes ou paranormal.
Et pourtant, en quelques mois seulement, après une accumulation de faits étranges et paroles mystérieuses, Lucifer avait ébranlé ses convictions, au point de lui tirer une balle dans la jambe.
A ce souvenir stupide, elle se mordit le poing. Elle se souvenait surtout de ce reflet distordu, de ce flash rouge qui lui avait fait croire pendant un court instant, qu'il était bien ce qu'il prétendait être. Elle n'expliquait toujours pas ce qu'elle avait pu voir.
Elle secoua vivement sa tête en voulant chasser l'image du Lucifer tout sourire et complètement nu devant elle. Mais ce qui restait était bien ses cicatrices, ses croissants qui marquaient une chaire déchirée. Ce n'était pas de la peau, mais bien des muscles qui étaient dessinés. Elle se souvint aussi de ce regard, lorsqu'il lui avait interdit de le toucher. Un regard sévère et ferme, reflétant une douleur passée.
Des regards, il en avait une multitude, de la plus béate, à la plus stricte et machiavélique. Mais depuis quelques temps, elle en découvrait un nouveau. Depuis sa confession au tribunal jusqu'à cette soirée (avant qu'elle ne soit gâchée), il n'avait cessé de la regarder avec cet air. Il y avait toujours cette fascination, mais aussi un petit quelque chose d'autre, une sorte de tendresse.
Elle se surprit à rougir, les doigts pianotant sur le dossier du canapé. Bien sûr que c'était de la tendresse, c'était même plus. Beaucoup. Trop ? Non. Il fallait se rendre à l'évidence, ils étaient sur le point de s'embrasser. Elle porta sa main à ses lèvres, redessinant le petit sourire idiot qui s'y traçait.
Ils avaient faillit franchir la ligne qu'elle avait elle-même tracé et qu'il respectait, quoi qu'on en dise. Des rumeurs circulaient bien au commissariat, parmi les collègues, jamais ils n'auraient satisfactions. Chloé se demanda alors ce qu'il se serait passé s'ils avaient été plus loin. Le plus probable des scénario étant une simple coucherie qu'elle regretterait au lendemain, au point de le menacer de ne jamais en faire allusion pour ainsi reprendre le cours de leur vie normal. Juste un coup d'un soir. Pas de quoi en faire tout un plat. Dans le pire des cas, ils perdaient tout ce qu'il y avait entre eux.
A cette affreuse idée, elle décida finalement de se changer les idées en regardant la télévision. Le lendemain, c'est Trixie qui la réveilla pour lui donner un câlin avant de partir pour l'école avec Maze.
Chloé tenta bien d'appeler à nouveau Lucifer, mais il ne répondait toujours pas. Peut-être était-il vexé qu'elle soit partie si vite ? Non. Cela devait être autre chose. Elle se rendit alors au Lux.
Quand elle entra dans le bâtiment, il y avait quelque chose d'oppressant dans l'atmosphère. Les couloirs étaient vides, silencieux. La montée jusqu'au club lui parut interminable.
Personne.
Pas une once de parfum dans l'air, pas de cigarette, ni de trace d'alcool, le piano était fermé.
Vide.
Le Lux était vide, sans âme qui vive. Il n'y avait pas non plus ce petit quelque chose de lendemain de soirée, qui pénétrait même le de la gorge de ceux qui n'y avaient pas participé.
Il était comme aseptisé.
Chloé, dont l'instinct lui disait de rebrousser le chemin, retourna dans l'ascenseur, les machineries effroyablement bruyantes dans ce silence inquiétant.
Une chaleur ardente s'engouffra dans l'ouverture des portes. Surprise, elle cligna des yeux. Devant elle, une véritable tempête s'était déchaînée dans l'appartement, la bibliothèque était complètement vide, livres et étagères dispersées un peu partout. Ses pas crissèrent sur du verre brisé, le sol était collant, de l'alcool ruisselant du bar et des vitrines. Quelques verres et bouteilles vides trônaient sur le comptoir central. Le canapé était tombé dans une position étrange dans le bain à remous, ses coussins éventrés, eux aussi dispersés dans l'immense pièce à vivre.
« Lucifer ? » Appela-t-elle.
Elle braqua sa main sur son arme de service quand elle crut entendre du mouvement provenir de la chambre principale. Ce n'était que le vent qui faisait se mouvoir les rideaux, dont certains anneaux, décrochés, claquaient contre la pierre.
Chloé avança avec prudence. Le piano était légèrement sale, mais parfaitement intacte. A sa surprise, sur ce qui restait de la table basse, il y avait les restes de leur repas de la veille, imbibé de vin. De la bouteille il ne restait que le culot d'intact, qui avait roulé un peu plus loin contre l'un des fauteuils, éventré, perforé par une multitude d'objets. L'une des baies vitrée était fêlée, une autre, craquelée à hauteur où une main se poserait. Où la main de Lucifer se poserait.
Un petit tintement de verre qui se brise, un cristal qui se fracasse contre les palmiers en pot, un juron, une ombre menaçante qui s'approche.
Avant qu'elle ne l'aperçoive, elle avait dégainé. Mais il était là, dans son costume de la veille qui avait connu des jours meilleurs, sa main ruisselait de sang, il s'était sévèrement coupé.
« La mortalité à quelque chose de fascinant. » murmura-il.
Elle ne bougea pas, pas plus qu'il ne déporta son regard de sa main ensanglantée, admirant la manière dont le liquide vermeille ruisselait, s'échappait de la plaie. Il semblait misérable.
Petit à petit, elle abaissa son arme. En proie à une avalanche d'émotions, le visage de Lucifer était parcouru de spasmes, perdu entre cynisme, rage et désarroi.
« La mortalité est d'une telle fragilité. »
Ses doigts roulèrent dans l'air, ouvrant et fermant la coupure. Il continua sa tirade de la même voix ébranlée.
« Que tu me montres en quoi nous tes fils, tes filles et tes Hommes sommes similaires, faits des mêmes matériaux dont tu gardes précieusement le secret, soit. C'est une expérience assez intéressante. Nous avons physiquement tellement de choses en commun et tellement de différences. Les anges ne peuvent blesser les mortels, comme les mortels ne peuvent blesser les anges, une loi dont tu es si fier que tu ne t'es rendu compte que tardivement, que les anges avaient l'avantage. Tu ne veux pas de conflit entre nous, mais tu les laisses s'entre-tuer, ... nous entre-tuer. Pourquoi faire le travail soit même quand quelqu'un d'autre le peut, pour moins d'embarras et plus de spectacle ? C'est ainsi que ça fonctionne, depuis toujours. Tu nies ta responsabilité, comme ils nient les leurs, comme les humains parlent en ton nom. Je suis le seul à accepter mon implication, mais jamais dans un intérêt personnel. Non, je ne suis pas comme ça. »
Il serra son poing avec force, le sang coula entre ses doigts.
« Non, je ne vois pas les choses ainsi, je ne voies pas l'intérêt de blesser pour simplement divertir, je ne vois que l'équilibre des choses quand le bien et le mal osent montrer trop de distinction. J'ai renvoyé à de nombreuses reprises des âmes qui ne méritaient pas d'être en Enfer, mais à chaque fois, tu faisais en sorte qu'on me les renvoie, cassant systématiquement l'automatisation de la machine. Un jeu de ping-pong stupide jusqu'à ce que l'âme se fane et disparaisse. Et sur qui retombe la faute ? »
Il eut un rictus sardonique, loin de son habituel cynisme.
« Toujours ce serpent sifflant Samael, ce bon vieux poison de Dieu, comme disent les Hommes. Celui qui a rejeté le nom donné par son paternel pour un plus lumineux, inspirant. Prétentieux disent-ils. »
Lucifer leva enfin le regard vers elle.
« Mais je m'égare. »
Il fit un pas vers elle, elle fit un pas en arrière.
« Lucifer... Souffla-t-elle.
- Que je saigne subitement en la présence d'une certaine humaine est un véritable mystère, une énigme fascinante ! De quoi attirer la curiosité du seul ange doué d'une liberté de conscience totale ! Celui qui refuse de retourner sagement à la niche, sa cage de cendres et de tourments. L'éternité pour avoir remis en question l'autorité suprême. »
Sa voix allait crescendo à mesure que son sourire devenait carnassier. A mesure qu'il avançait, elle reculait. Il s'était perdu dans toute cette haine, submergé par une rancœur aussi vieille que le monde.
« Ridiculisé, désenchanté, réduit à une personnification du vice des hommes.
- Lucifer...
- Mais ça ne suffisait pas, chantonna-t-il. Nooon. Ce n'est pas assez exemplaire, le fils rebelle continue de se coiffer du mauvais côté !
- S'il vous plaît, Lucifer, calmez-vous. Balbutia-t-elle. »
Il était pied nu, mais marcher sur le verre brisé ne le dérangeait pas. Elle pourrait lever son arme, le devrait, mais ne le veux pas. Elle ne voulait pas risquer de le blesser, dans les deux sens du terme, comme elle l'avait déjà fait. L'idée même du geste l'écœura d'avance.
« Non, il fallait quelque chose de plus ferme, un étalage d'autorité et de pouvoir sur la Création. Impressionner de nouveau, effrayer ! Me faire peur, me rendre faible ! Chanta-t-il. Me rendre vulnérable ! »
Lucifer saisit la carcasse de la table basse qui les séparait et l'envoya au loin, faisant fit à nouveau du verre qui perçait sa peau. Les mains de Chloé se crispèrent sur son arme, les jointures blanchirent. Son visage pâlit, à mesure qu'ils reculaient dans l'appartement. Et elle vit une flamme dans son regard, pas une métaphore, une véritable flamme ardente qui ondulait dans ses iris habituellement d'un noir d'encre.
« Il fallait que le fils rebelle comprenne son erreur ! Qu'après avoir jalousé l'humanité, il se découvre une autre forme de passion, quelque chose de plus cruel, plus difficile à éprouver. Une chose que même les pères de nephilim ne connaissent pas. Il fallait l'atteindre d'une autre manière, plus subtile et plus douloureuse ! Oh Chère Mère, vous êtes si naïve, vous qui pensez connaître le gourou ! La rédemption. HA ! Une allégorie stupide inventé de toute pièce. En quoi Chloé Decker serait un miracle ?
- De quoi parlez-vous ? Lucifer ? Qu'est-ce qui se passe ?
- RIEN QU'UN MENSONGE !»
Lucifer renversa le piano avec autant de facilité que la table basse, il percuta le mur si violemment, que la pierre en fut arrachée, l'instrument hurla en explosant contre la structure. A peine son regard revint sur lui, qu'il la désarma d'un coup de patte digne d'un ours. Il se jeta sur elle. Incapable de réagir plus vite, elle se retrouva prisonnière de sa poigne, un étau ardent bloquant son poignet contre le bar qui lui-même mordait son dos avec force. De l'autre, il saisit sa mâchoire, la paume écrasant sa trachée. La douleur était brûlante.
Et c'est là qu'elle vit véritablement ce qu'il était.
C'est là, qu'il vit réellement qui elle était : une victime.
Lucifer n'aurait pas pu retenir son apparence divine plus longtemps, un corps meurtri et maudit. Il avait eu l'envie malsaine de faire subir à la détective le même sort que ses autres individus, ses criminels qui avaient osé le défier, faire le mal pour le mal. De l'expédier de l'autre côté et de l'offrir à son père, la lame d'Azrael planté dans le cœur. Il avait eu envie de devenir « evil » pendant quelques instants seulement, car il lui aurait donné le...
Mais c'est en voyant la définition même de la terreur sur son visage, que Lucifer s'était rendu compte à quel point il avait eu envie de lui faire du mal. Une idée nauséeuse et nauséabonde.
C'est là, qu'il se rendit compte qu'il lui avait fait du mal.
Aussitôt, il la lâcha. Il observa ses mains avec dégoût et vit avec effroi qu'il l'avait brûlé. La chaire n'était pas à vif, mais était d'un rouge inquiétant. Il avait laissé sur son doux visage des traces de sang, la marque d'une main aux doigts griffus.
« Chloé, je ... »
Ce n'était qu'un souffle de stupeur. Un souffle de remord, aussitôt remplacé par un sanglot douloureux.
Chloé s'enfuit aussi rapidement que possible et se jeta dans l'ascenseur, martelant le bouton de descente. Les larmes inondaient déjà son visage.
Bêtement, Lucifer voulu la suivre, se confondre en excuse, mais quand elle se plaqua au fond de l'ascenseur, quand il vit son visage se tordre de la même manière que ses milliards d'autres âmes le suppliant de mettre fin à leurs enfers, il comprit qu'il ne pouvait plus rien faire.
31/12/2016
AHAH ! Je l'ai fait ! Avant 2017 ! Je vous avoue avoir légèrement bloqué à cause d'une perte d'intérêt. Mais comme j'ai envie de finir cette histoire avant la reprise de la série, autant mettre à profit le temps que je passe à rien faire pour la continuer...en fait il est pratiquement 6h du matin au moment où je poste...c'est ça d'être complètement décalé et finir noctambule pendant les vacances. Un peu plus et j'hibernais.
Alors d'un point de vue correction et orthographe, j'ai fait ce que j'ai pu, ça ne devrait pas être catastrophique, mais il faut savoir que bonpatron devait être un peu bourré, il m'a fait des propositions de corrections bizarre...
Je me pose la question du Rating du coup, je sais pas du tout si c'est encore bon ou s'il faut que j'augmente. Meh, ça finira en M de toute façon à un moment ou à un autre.
Merci à Moka Magamo et Bebec pour vos reviews.
Merci aussi à vous qui avez décidé de suivre et même ajouter cette fiction en favori. ça fait plaisir à mon ego ! ... Il vous dit bonjour ! ...bref, faudrait que je me couche en fait.
Merci d'avoir lu et à bientôt pour la suite !
