Merci à Sauwk et NightmareDragon pour leurs reviews. J'avais peur de faire un flop absolu ! Vous m'avez enlevé un petit peu de cette pression…
Chapitre 2
oOo
Décrochés des hauteurs par le projectile enflammé de Balthazar, les deux diablotins poussent des clameurs de chat ébouillanté. Un concert de cris très déplaisant, qui laisse à penser que la peau leur fond sur les os, alors qu'il n'en est rien. Les deux couillons finissent d'ailleurs par glousser et se trémousser comme des pintades, indemnes jusqu'au bout des ongles. Même des flammes générées par un demi-démon, ne peuvent faire rôtir l'engeance des enfers.
C'est Shin, qui parvient à arracher un glapissement de douleur, authentique celui-ci, à l'un des petits comiques. Depuis la flèche cristalline, plantée dans son mollet, la glace se répand jusqu'à pétrifier intégralement la jambe du diablotin, dont les yeux se révulsent. Son compère, pas vraiment empathique, redouble d'hilarité.
Grunlek se gratte la tête, circonspect devant le comportement absurde des deux démons. « Je ne sais pas quelle bière on leur sert en enfer, mais il est clair qu'ils en ont trop pris… »
« Non, pas de l'alcool. Du sang d'élémentaires. Ils en sont gorgés. » Pour étayer sa supposition, Balthazar appuie son pied sur le ventre gonflé de l'un des diablotins, qui se met aussitôt à régurgiter une substance visqueuse et noirâtre par les oreilles.
Le petit diable, celui dont les jambes sont intactes, roule des yeux fous, par-dessus la lame que Théo fait planer en suspens près de sa gorge. La créature glapit dans une langue bizarre, qui fait hausser un sourcil à Balthazar, et arrache un aboiement sec à Théo. « On peut espérer une traduction !? »
Le mage rajuste méticuleusement ses manches, comme à chaque fois qu'il doit admettre une incapacité. « C'est peu probable. Il baragouine une sorte d'argot des bas-fonds, rien à voir avec la langue compassée et surannée que les diables utilisent dans leurs incantations et grimoires. Ou dont les démonistes se servent pour communiquer avec les rejetons des abysses. Pour tout te dire, là j'ai l'impression qu'il te traite de tête de bulot, mais ma traduction doit être erronée… »
Théo, pas très sûr de savoir si c'est du lard ou du cochon, le rictus discret de Grunlek ne l'aidant en rien, choisit de reporter sa frustration sur une cible plus évidente. « Tu as intérêt à connaître quelques mots de langue commune, démon, ou je te pends à un arbre avec tes intestins ! »
Le diablotin expectore un glaviot sanglant sur sa poitrine, qu'il ne prend pas la peine d'essuyer. Il a retrouvé un peu de contenance, cela se voit dans la façon dont il plisse ses yeux vitreux. « L'humain s'y connait peu en menaces. On suppose qu'il s'y connaît peu en torture… oui, non ? Pour torturer, cet humain parait du genre à saupoudrer de sel les plaies d'un mort, en espérant que ça le fera parler… non, hein ? »
La langue de Théo passe rapidement sur ses lèvres pour les humecter, un tic qu'il développe lorsqu'il cherche à conserver son calme. « Comment des souriceaux ailés dans votre genre, ont pu anéantir toute une famille d'élémentaires de l'eau ? »
Le diablotin le fixe en silence, avant de pointer un doigt griffu vers le lac, et le monticule indistinct de cadavres agglomérés. « J'ai tué celle-là je crois. »
Le second démon, qui avait perdu sa langue, soudée à sa jambe glacée, après qu'il l'ait léchée, contredit aussitôt son compagnon. « Pas du tout, la grosse blonde, c'était Azote ! Elle lui a donné du fil à retordre, à Azote… Failli l'étouffer contre sa poitrine… »
À force d'y passer sa langue, les lèvres de Théo sont enflées. Le froid ne va pas tarder à les craqueler. « Y'en a combien dans la campagne, des hérésies comme vous ? Qui vous a invoqués ? »
« Philibert. Par là. » Et les deux diablotins de pointer chacun une direction différente, avec un grand sérieux.
L'épée du paladin oscille dangereusement près de la gorge d'un des démons, mais se recule alors que Bob s'éclaircit la voix. « Ils ne cherchent même pas à se moquer de toi. Ils sont juste stupides, je veux dire, réellement. Les diablotins ont un sens de l'orientation pathétique. Quand ils doivent répondre à l'appel d'un invocateur, par-delà les dimensions, il est de coutume que la moitié se perde en route… »
Le diablotin, celui qui a presque dessoulé, aurait bien protesté suite à cette insulte à son talent, mais la chute lourde d'une lame ne lui en laisse pas l'occasion. Le survivant tend ses bras rachitiques vers le mage, tout en glapissant une litanie stupide d'« adopte-moi, adopte-moi… »
« En l'état, ils sont totalement inoffensifs… C'est une constatation, pas une accusation ! » Grunlek lève ses mains en signe d'apaisement, suite au grondement interrogateur de Théo. Le paladin oriente sa lame, de façon à décalotter proprement le dernier diablotin.
Théo rince son épée dans la poudreuse, avant de l'essuyer soigneusement avec le linge prévu à cet effet, et de la ranger au fourreau. Son dernier regard n'est pas pour les corps étêtés des diablotins, qui rendent sur la neige à la fois leur sang et celui des élémentaires qu'ils ont absorbé. Ni pour le lac, maintenant entièrement gagné par la brume. Ses yeux se portent plus haut, vers les nombreuses loupiottes qui indiquent la présence de hameaux, le long de la ligne de crête. Tellement de culs-terreux qui ronflent paisiblement, sans savoir que cette nuit, un invocateur décérébré, a relâché des petites terreurs assoiffées de sang à travers la campagne endormie.
ooOOoo
Grunlek agit promptement, pour interrompre le sifflement de la théière. Les copeaux de bois cessent un temps de voler autour de lui. L'ingénieur s'est lancé dans la confection de raquettes, qui les aideront à progresser entre les congères.
Icy façonne un bonhomme de neige, qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Elle tente de dérober une carotte flétrie que Grunlek destinait au ragoût, mais le nain a l'œil vigilant. Marmonnant des paroles peu polies dans sa langue gazouillante, le familier magique rajoute de gros muscles à son bonhomme de neige. Théo inspecte pour la troisième fois de la soirée les sabots de son cheval.
Une boisson chaude, voilà le seul luxe que les aventuriers s'accorderont ce soir. Shin monte la garde, emmitouflé jusqu'aux oreilles, adossé contre un sapin, qui lui offre un sol presque sec où s'assoir. L'archer n'esquisse aucun geste pour saisir la tasse que le nain prévenant lui tend, aussi Grunlek se contente de l'enfoncer dans les aiguilles de pin à côté de lui.
Le contenu fumant de la tasse finit de toute façon par se répandre dans la neige, suite au mouvement vif du demi-élémentaire, qui a sauté sur ses pieds avec une détente de panthère.
Il vise d'une flèche un buisson obscur, que Balthazar fixait depuis un bon moment déjà, la mine sombre, alors qu'il faisait pensivement tourner entre ses doigts le flacon contenant l'eau du lac.
Un couple de démons, un peu pompettes et parfaitement détendus, sortent des frondaisons. Ils se tiennent par la taille et se parlent bas à l'oreille, l'œil rieur et le verbe joyeux, comme s'ils badinaient dans un jardin à l'écart de la foule.
Théo, bien plus outré de voir des démons au naturel, qu'il pourrait l'être devant un pervers exposant sa nudité devant des gosses, surgit de derrière la croupe de son palefroi, menaçant ses ennemis avec une brosse douce, sensée rendre le poil de Lumière encore plus brillant.
Plus efficace dans son approche, Bob couve une boule de feu entre ses mains. La succube, avec une indolence que les aventuriers lui envient, roule des hanches en direction du mage, et lui saisit délicatement les doigts, comme si elle voulait lui offrir un baisemain. Pas encore prêt à déclencher les hostilités, Balthazar offre sa paume aux lèvres de la démone. La succube se contente de lui sourire gentiment, et souffle sur la boule de feu, l'éteignant comme s'il s'agissait d'une banale chandelle. Grunlek ne sait pas trop quoi faire de son poing mécanique. Il hésite entre faire sauter les dents trop aiguisées de la démone, ou donner une violente taloche à Bob, pour le désenvoûter.
Mais le mage est en pleine possession de ses moyens. Il le prouve en assénant un coup de bâton traître dans l'entrecuisse de la démone, qui se plie en deux avec un petit cri fluté. Son partenaire fait mine de s'avancer, alors qu'une épaisse fumée noire lui sort des narines, et s'enroule autour de ses cornes. Mais la succube le pousse à contenir sa fureur, d'une simple main pointée vers lui. De façon soudain très peu féminine, elle se masse l'entrejambe, riant tout bas. « C'est bien le fils d'Enoch. Il traite les femmes comme le fait son père… »
Comme chaque fois que sa filiation est mentionnée, Balthazar serre les mâchoires, et prend un air à la fois absent et dégouté.
« J'ai eu mon quota d'hérésie pour la soirée. Il est temps de purger un peu ces montagnes des anomalies qui la peuplent. » Le bouclier de Théo, qui devait faire voler la succube comme une plume, et la faire retomber comme un sac à patates, rencontre le poing serré du démon. Et le premier à céder n'est pas celui qu'on croit.
Le bouclier du paladin se bombe vers l'intérieur. Au contact de la main démoniaque, sa surface se gondole, à croire que les phalanges vont rester imprimées sur le métal brûlant. Déjà étroit, l'espace entre le chevalier et le diable devient rapidement irrespirable. L'air lui-même semble se comprimer, avant qu'une violente dilatation n'agisse comme une frappe invisible. Théo et ses kilos d'armure se retrouvent expédiés en direction de Lumière. S'il continue à tirer ainsi sur sa longe, le destrier pourrait bien réussir à déraciner l'arbre qui l'entrave.
La succube humecte deux doigts dans sa bouche, avant de siffler trois coups puissants. Théo est sonné au point de voir des enclumes ailées lui tourbillonner devant les yeux. Il essaye maladroitement de balayer les symboles rougeoyants, apparus sur le plastron de son armure. De très loin, comme du fond d'un lac, il entend le hurlement mécontent de Bob, qui semble mettre beaucoup d'ardeur à insulter quelqu'un. Théo ricane tout seul, ce qui lui vaut de cracher un peu de sang.
Le démon rabaisse lourdement ses mains. Les signes cabalistiques qu'il a générés à distance sur l'armure du paladin, agissent comme un marqueur. Quant au sifflement de la succube, il a réveillé les diablotins qui somnolaient dans les arbres, suspendus comme des chauve-souris.
Théo se retrouve bientôt au cœur d'une nuée de ces petites saletés, qui cherchent le moindre pouce de chair pour planter leurs dents en aiguille.
« C'est ta faute si cela dégénère, junior ! Lorsqu'on possède un chien qui mord sans raison, on le musèle ! » Les cheveux droits sur la tête, presque comme une Méduse, la succube adresse un regard enfiévré à Balthazar.
Icy tente avec courage de ramper sous la masse innombrable des diablotins déchainés, dans l'espoir d'atteindre Théo. C'est peine perdue. L'un des diablotins se détourne du festin, pour mordre au visage le familier. De peur plus que de douleur, Icy se change en flaque d'eau. La folie furieuse de Lumière, toujours attaché, n'empêche pas Grunlek de se lancer dans la mêlée.
Le nain ramène son bras mécanique, avec dans son poing, plusieurs cous tordus de diablotins. L'intention est louable, malheureusement, c'est comme vouloir arracher à la main toutes les herbes d'un pré. Le vol des diablotins est tellement dense, que Théo disparait totalement à l'intérieur.
De peur de toucher ses amis, Shin détourne son arc, et préfère viser le démon. La flèche givrée ne transperce que l'air. Le démon et la succube, enlacés tendrement, réapparaissent au milieu du feu de camp. L'archer hausse un sourcil. Le jour où Bob saura faire ça, sans cracher ses poumons au milieu des braises, Shin lui offrira une nouvelle robe.
Le bouclier magique, que Grunlek a déployé à partir de son bras, dégouline de sang de démon. Le nain les estourbit sans relâche dans les airs. Mais à ce rythme, il ne restera bientôt plus de Théo, que des os rongés emballés dans une armure. Dans la frénésie de ce festin de sang, les diablotins tentent même de déchiqueter le bras mécanique, ce qui leur vaut quelques dents cassées.
Sans même se consulter, Balthazar et Shin arrivent au même moment sur le nain. Grunlek n'en a pas conscience, mais le sang qui le couvre, est en grande partie le sien. Ses compagnons tentent de l'emmener loin de cette bataille perdue. Mais tant qu'un nain a les deux pieds vissés au sol, rien ne peut l'ébranler. Qu'à cela ne tienne, Shin et Bob vont le soulever sous les aisselles. Ce qui laisse Grunlek avec les jambes battant dans le vide, et une furieuse envie de mordre quelqu'un au visage.
Alors qu'ils fuient, Shin voit du coin de l'œil une silhouette écarlate se hisser péniblement sur le dos de Lumière. Tranchée par une épée, la longe cède, libérant une furie à crinière. Les ailes de la peur viennent de pousser dans le dos de Lumière. Le destrier emportera Théo loin d'ici, même si pour ça, il doit voler au-dessus des têtes.
ooOOoo
