Je naquis lors des dernières gelées du printemps. Des bandes de Wargs rôdaient en quête de proies faciles, et, contrairement à l'usage, ma mère me mit bas au milieu du troupeau. Des Hommes de Rohan, voyant sa délivrance proche, s'étaient relayés pour la surveiller mais une naissance n'était pas une affaire d'Homme, et elle attendit la nuit.

La première chose que je vis, encore faible et grelottant, fut la lune éclatante. Sa lumière me réchauffa davantage encore que les affectueux coups de langue de ma mère, et je me levai d'un bond. La faim me fit chercher le flanc maternel, et le chaud liquide blanc fut pour moi comme un don des deux seuls êtres que je connaissais.

Mon amour pour la lune commença donc dès ma naissance et dans sa bienveillance, l'éclat qu'elle avait posé sur moi ne disparut pas. « Gripoil », m'appelaient les Hommes avec admiration et je pris plaisir à m'approcher pour leur montrer ma robe, afin qu'eux aussi aiment la nuit autant que le jour.

Ma mère mourut au début de l'été. Des Orques firent une rafle par une nuit pluvieuse, si nombreux que personne ne put les arrêter et ma mère tomba en me défendant contre ceux qui m'avaient vu scintiller dans l'obscurité.

Beran, mon père, désira m'apprendre tout ce qu'il savait. « Apprends et ne cesse jamais d'apprendre », me disait-il. « Rien de ce qui est su n'est jamais inutile, et ce peut être ton gage de survie. »

Il m'enseigna les sentiers mouvants qui parcouraient la plaine, et le langage du vent et des pierres. Mais il avait la charge du troupeau, et ne pouvait guère s'en éloigner longtemps aussi j'appris beaucoup de choses par moi-même, errant toujours plus loin, découvrant des horizons où les odeurs et la musique de l'herbe m'étaient inconnus. La lune resta pour moi une compagne aussi fidèle que le fut le vent plus tard elle éclairait mes errances, et me rendait ombre parmi les ombres dans la nuit grise.

Je grandis vite et bellement l'herbe était saine et abondante en toutes saisons, et le climat rude rendait plus endurants ceux qui avaient la force de survivre. Beran commença à me regarder d'un air soupçonneux, et m'empêcha plusieurs fois d'approcher des juments du troupeau. Mais je ne désirais pas prendre sa place et m'enchaîner à un pâturage, si vaste soit-il. J'étais libre et ivre de liberté j'ignorais encore que j'étais destiné à servir de monture au jeune garçon qui venait souvent regarder le troupeau, et que les autres nommaient Théodred.

Un matin, des Hommes vinrent chercher une jument à peine plus âgée que moi et l'emmenèrent chez eux- Beran, à mon grand étonnement, les laissa faire-. Les Hommes la relâchèrent quelques jours plus tard. Elle put de nouveau vivre avec le troupeau mais quand un Homme, qu'elle appelait Grimbold, s'approchait en criant «Claene! », elle courait le rejoindre avec un hennissement d'amitié. On la voyait alors parcourir la plaine, Grimbold au dos, avec un plaisir que je ne comprenais pas.

Peu de temps après, Théodred, qui visitait le troupeau tous les jours, mais restait à distance, s'enhardit et s'avança dans ma direction. Sa main tendue exhalait une odeur inconnue, mais alléchante. Je le laissai s'approcher : que pouvait contre moi cette petite créature à deux pattes ?

Des bruits sortirent de sa bouche –à cette époque, je ne comprenais pas encore le langage des Hommes- il répétait souvent « Gripoil ». Je tendis le cou : la friandise dans sa main était sucrée, croquante et fraîche, un peu comme les pommes sauvages de la vallée du Nord, mais plus douce.

Je bronchai comme sa main se posa sur mon encolure il insista, et après la surprise passée, je trouvai cela plutôt agréable.

Il resta une heure avec moi, me caressant lentement et murmurant d'une voix douce. Quand il repartit vers la cité des Hommes, je l'aurais suivi si le troupeau ne m'avait pas regardé et dans mes voyages, je gardais en mémoire ce premier fils d'Homme que j'avais rencontré.

Il revint tous les jours à la même heure, à ce que me dit une jument du troupeau car j'étais souvent loin dans la plaine, foulant l'herbe haute à grands coups de sabots et m'enivrant de la musique du vent. Mais, presque sans m'en rendre compte, j'écourtai progressivement mes longues errances. Je me pris à guetter la venue de Théodred, et mettais ma fierté à venir vers lui avant qu'il n'ait eu le temps de lancer un appel pour annoncer sa présence.

Beran semblait soulagé, et ne se dressa plus contre moi au contraire, il m'instruisit sur les Hommes.

« Depuis des générations, dit-il, nos deux races sont liées : nous leur prêtons notre vitesse et notre endurance quant à eux… eh bien, il est difficile de définir ce qu'ils nous apportent, même si cela a beaucoup de valeur pour nous. Peut-être est-ce le simple plaisir de partager la folie de la vitesse, et le désir de forger une amitié particulière et unique, que nous nous donnons rarement entre nous.

Les meilleurs purs-sangs sont des montures royales et Théodred est le fils de Théoden-Roi. Il est encore jeune, mais il se prépare à assumer la royauté et il sera puissant comme son père l'est actuellement. »

Il me dit alors qu'il avait été la monture de Théoden, et qu'ils avaient combattu ensemble de nombreuses fois. Seule une profonde blessure, reçue au poitrail lors d'une attaque de trolls, l'avait empêché de continuer sa tâche. Théoden lui avait alors donné la charge du troupeau, pour le protéger et engendrer des poulains de son sang. Leur amitié était si étroite que, me dit-il, « le jour où Théoden mourra sera le jour de ma mort ».

L'idée de porter un Homme me déplut beaucoup au début mais quelque chose me poussait vers Théodred, non comme un serviteur, mais comme un ami. Désormais, je l'observai par-dessus les murs de la cité : il faisait tout avec sérieux et ardeur, mais aussi avec la fougue qui caractérise les jeunes Hommes et les jeunes chevaux. Quand il réalisait ma présence, il s'arrêtait, et nous nous regardions face à face, aussi beaux et aussi vigoureux l'un que l'autre.

Nous nous ressemblons. Nous irons bien ensemble.