Titre : Himitsu

Auteur : Nandra-chan

Disclaimer : Rien n'est à moi, sauf Gaita.

Note : Allez, c'est parti ! Punaise, j'ai eu du mal, au dernier moment j'ai eu une nouvelle idée et j'ai dû tout refaire. Je n'ai pas eu le temps de relire en profondeur, je voulais vraiment publier ce soir. J'espère que ça vous plaira quand même.

Re-Note : Argh ! J'hallucine ! Juste au moment où je veux publier, que vois-je ? Un message disant que le site est en maintenance et qu'on ne peut pas uploader avant 3H du matin. Malédiction ! Enfin, au moins, ça m'aura permis de revoir encore une fois mon texte.


La review des reviews :

Soren : Pfiou ! Quel accueil ! Merci vraiment, tu es un amour.

Kuroxfyechan : Merci beaucoup, je suis vraiment heureuse de retrouver tout le monde.

Shini : Merci pour ta review ! Et dire que je viens de perdre plein de kilos, je sens que je vais vite les reprendre avec tout ce nutella !

Pour dire du mal de moi, me maudire, me jeter des tomates pourries, c'est en bas et… au milieu (merci Soren, j'avais pas vu que ça avait changé) !


Chapitre 2 - Inéluctable

Le froid. L'obscurité. Il faisait nuit, probablement.

Il ne sentait plus ses orteils. L'avantage, c'était qu'il ne souffrait plus autant, même le Grand Mal reculait face à cette température polaire. Ses jambes ankylosées ne le portaient plus. Les muscles de ses cuisses, de ses mollets, étaient durs comme du bois, semblables à des branches enveloppées dans une épaisse gangue de glace. A cet instant, l'expression « transi jusqu'à la moelle des os » prenait tout son sens. Il lui semblait qu'au moindre choc, même infime, ses tibias pourraient voler en éclats.

Il savait que quelque chose était arrivé, qu'il n'avait pas atteint la destination qu'il avait choisie. Il n'était pas à Argaï, il était… ailleurs. Il reconnaissait la texture de l'air autour de lui, cette atmosphère humide et gelée. De tous les endroits où ils auraient pu atterrir, celui-là était le pire. Il aurait dû s'en inquiéter, s'affoler, même. Pourtant, il sourit.

Il allait mourir. Il avait longtemps souhaité en finir avec la vie, et maintenant que l'heure était proche, il n'avait pas envie de gâcher ses derniers instants à se faire du souci. Encore un peu de temps, c'était tout ce dont il avait besoin. Juste quelques minutes pour profiter de ce moment. Il ne restait qu'à espérer que la menace qu'il savait tapie dans les ombres autour de lui les lui accorderait.

Serrés autour de sa taille, les bras de Kurogane le maintenaient fermement, l'empêchaient de tomber. Sur son front, l'haleine du ninja allait et venait comme une vague tiède, au rythme profond de sa respiration. C'était tellement bon de le savoir présent, de savoir qu'il ne l'avait pas abandonné. Grâce à lui, il ne finirait pas seul. Ils resteraient ensemble, jusqu'au bout, et savoir cela le rendait profondément heureux.

- Merci, Kuro-chan.

Sa voix n'était qu'un murmure.

- Comment tu te sens ?

- Pas trop bien.

- Cette sorcière… Si je la revois, je lui tords le cou.

Le brun fulminait, et un sourire naquit sur les lèvres exsangues de son compagnon. Kurogane serait toujours Kurogane, cela avait quelque chose de rassurant.

- Elle avait raison, tu sais.

- Comment ça raison ? Tu ne vas quand même pas me dire que tu es d'accord avec elle, après la façon dont elle t'a traité !

- Elle cherchait simplement à protéger tout le monde.

- Tout le monde… sauf toi !

- Kuro-chan…

- Ferme-la ! Je peux comprendre qu'elle n'ait pas voulu exposer d'autres personnes à la maladie, mais ce n'était pas une raison pour te parler comme elle l'a fait.

- Ce n'est pas si grave.

- Si, ça l'est pour moi. Si tu crois que je vais lui pardonner son attitude, tu te fourres le doigt dans l'œil. Cette garce n'a pas intérêt à se retrouver en travers de mon chemin.

Malgré sa faiblesse, le mage eut un petit rire.

- Qu'est-ce qui te fait marrer ?

- Tu es fâché.

- Ouais, et alors ?

- Et alors… rien. Je suis content.

- T'es content que je sois fâché ?

- Oui. Je trouve ça vraiment très… mignon.

- Mign… Non mais ça va pas !? Je ne suis pas MIGNON ! Abruti, va !

- Quelle scène touchante… commenta une troisième voix, masculine, teintée d'ironie.

Fye sentit son partenaire tressaillir et se redresser en posant une main sur la poignée de son sabre. Son sourire s'évanouit et son sang gela dans ses veines. Le nez dans la tunique du guerrier, il ne pouvait pas voir la personne qui venait de parler, mais il n'en avait pas besoin. Car cette voix, il la connaissait bien, il l'aurait reconnue entre mille.

- Oh non, souffla-t-il.

Il ne voulait pas regarder autour de lui, il ne voulait pas laisser le cauchemar qui venait de lui nouer les entrailles prendre vie, devenir une réalité. Mais il réalisa, la mort dans l'âme, qu'il n'avait plus le choix. Il avait suffi de trois mots pour détruire ses espoirs. Il n'allait pas pouvoir quitter ce monde aussi paisiblement qu'il l'avait souhaité. Son passé venait de le rattraper, et il ne pourrait pas fuir, cette fois. Il était trop fatigué et, dans son état, il n'avait nulle part où aller, de toute façon.

Il avait essayé, de toutes ses forces, de changer le cours des choses, de modifier son destin pour ne pas avoir à affronter cette dernière épreuve, mais il avait échoué. Il n'avait pas pu empêcher que son voyage se termine exactement là où il était prévu qu'il le fasse, depuis le commencement. La boucle était bouclée.

Il n'avait pas été capable de protéger la princesse, pas plus qu'il n'avait pu aider Shaolan. Il n'avait pas non plus réussi à réaliser son souhait le plus cher, de sauver la personne pour qui il s'était lancé dans cette aventure. Il n'avait rien pu faire pour les habitants de Rozamova, et, pour finir, il n'avait pas pu exaucer le voeu de Kurogane : il n'avait pas eu la force de les emmener tous deux jusqu'au monde d'Argaï. A la place, il les avait conduits dans cet endroit. Il ne l'avait pas voulu, loin de là. C'était comme si une main divine avait dévié leur route pour les guider jusqu'à ce pays de glace.

Lentement, à contrecoeur, il rassembla ses forces et s'apprêta à faire face. Au prix d'un effort surhumain, il parvint à se tenir debout et se libéra doucement de l'étreinte du ninja. Un courant d'air en profita pour s'immiscer entre eux, froid et moite comme un mauvais présage. Il parcourut le décor d'un coup d'oeil.

Ils étaient dans une vaste salle au sol de marbre, à l'allée centrale encadrée de colonnades. Devant eux, sur une estrade à laquelle on accédait par quelques marches couvertes d'un tapis maculé de taches sombres qui lui rappelaient de sinistres souvenirs, se dressait un fauteuil à haut dossier, fait d'un bois noir. Et, dans les ombres, derrière le trône, se découpait une silhouette qu'il avait espéré ne jamais revoir.

- Bienvenue à la maison, Fye.

A la maison. Ainsi, pensa le brun, ils étaient à Seles. Alors ce type devait être…

L'homme s'avança de quelques pas. A la faveur d'un rayon de lune, qui perçait à travers une fenêtre aux carreaux brisés, Kurogane le jaugea du regard, curieux de connaître enfin le visage de cet Ashura qui hantait les mauvais rêves du blond. Car il ne pouvait s'agir que de lui.

Il était grand, vêtu élégamment, avec de longs cheveux noirs, lisses, qui cascadaient sur ses épaules et contrastaient violemment avec la blancheur de son manteau. Il avait une allure altière, l'attitude détendue des personnes sûres de leur force, conscientes de leur autorité.

Le ninja le détesta immédiatement. Pas seulement à cause de ce sourire bienveillant qui ne voulait pas monter jusqu'à ses prunelles, mais surtout parce que, à l'instant même où il avait fait son apparition dans le carré de lumière, Fye s'était métamorphosé. Il s'était écarté de lui. Oh, pas de beaucoup, les manches de leurs vêtements se frôlaient encore, mais ces quelques centimètres étaient comme un gouffre dont émanait une sensation glacée, qui faisait naître une boule de colère dans le creux de son ventre ; le Désespoir semblait avoir pris corps. Il se dressait entre eux, et comme un charognard aux aguets, regardait le mage en ricanant. Il n'avait besoin que d'un peu de patience. Bientôt, sa proie serait à sa merci.

L'homme aux longs cheveux s'approcha encore un peu, puis s'arrêta, à une distance raisonnable. Il avait lu un avertissement parfaitement clair dans les yeux grenats du guerrier.

- Fye, je suis heureux de te voir, dit-il suavement. J'attendais impatiemment cette rencontre.

- Je ne peux malheureusement pas en dire autant… Ashura-oh.

- Mais tu es venu quand même. Es-tu résolu à tenir ta promesse ?

Il tendit le bras, voulut toucher le magicien, mais la lame brillante d'un katana s'interposa entre eux. Son regard impassible se détacha du visage hâve du blond pour affronter les prunelles menaçantes de son partenaire.

- Je ne sais pas de quelle promesse il s'agit, gronda Kurogane, mais au cas où ça t'aurait échappé, ce type n'est pas en mesure de tenir quoi que ce soit pour l'instant. Fiche-lui la paix.

Ashura adressa au ninja un petit sourire condescendant qui lui donna une violente envie de lui coller son poing dans la figure.

- Il est vrai que la condition de ce garçon semble quelque peu altérée. Il ne possède plus que la moitié de sa magie, et vous avez fait de lui… une personne différente. Il a également l'air malade. Cependant…

- Cependant que dalle. Il tient à peine sur ses jambes, je ne suis même pas sûr qu'il soit vraiment conscient de l'endroit où il se trouve.

- Croyez-moi, il le sait parfaitement. N'est-ce pas, Fye ?

Le mage ne répondit pas, mais l'expression de son visage le fit pour lui. Oui, il savait où il était, et il avait la tête de quelqu'un qui aurait préféré se trouver n'importe où ailleurs. Le ninja se renfrogna encore. Cette situation lui déplaisait de plus en plus.

Par le passé, il avait ardemment souhaité être confronté avec cet homme, en finir une bonne fois pour toutes avec lui, et faire disparaître l'ombre qui voilait le regard de son compagnon chaque fois qu'il pensait à lui. Mais maintenant que l'occasion lui était donnée de réaliser ce souhait, il était inquiet. Ce n'était pas le moment pour une telle rencontre.

Le temps leur manquait. Chaque minute qui s'écoulait voyait le mal qui rongeait le corps du blond progresser, la mort gagner du terrain. Alors pourquoi fallait-il qu'ils soient tombés dans une telle chausse-trappe ? Que s'était-il passé avec le sortilège qui devait les conduire à Argaï ? Se pouvait-il que Fye l'ait mal compris quand il lui avait dit de les emmener ailleurs ? Non, c'était impossible. Et même si cela avait été le cas, jamais le mage, se sachant à l'agonie, ne les aurait conduits volontairement à Seles, entre les pattes de la personne qu'il redoutait le plus au monde. Quelque chose, ou quelqu'un avait dû interférer dans leur voyage. Qui et pourquoi ? C'était impossible à dire. Mais une chose était sûre. Ils devaient se sortir de là au plus vite.

- Qu'est-ce que tu attends de lui ? demanda-t-il.

- Sans vous offenser, cela ne vous regarde pas.

- Tu as l'air de quelqu'un qui a envie de se battre. Le mage n'est pas en état de t'affronter, mais si c'est vraiment ce que tu veux, si c'est ça la promesse qu'il t'a faite, je suis ton homme. Je me ferai un devoir, et un plaisir, de te satisfaire à sa place.

- C'est une proposition généreuse, mais je dois refuser. Seul Fye est…

- Tu n'as pas très bien compris, alors je vais être plus clair. Si tu veux lever la main sur lui, il faudra d'abord me tuer.

Pour son plus grand désappointement, loin d'être impressionné, son interlocuteur se mit à rire, d'un rire joyeux, presque enfantin.

- Voilà qui est direct ! Vous allez droit au but. Mais, au risque de me répéter, je pense que vous devriez vous mêler de vos affaires. C'est un problème entre Fye et moi.

- Tu es bouché ou tu le fais exprès ? Le mage n'est pas…

- J'ai très bien entendu, le coupa le roi. Et je trouve votre sollicitude à son égard très touchante, bien qu'un peu surprenante. Vous ne le connaissez pas très bien, n'est-ce pas ?

- Je sais tout ce que j'ai besoin de savoir à son sujet.

- Vraiment ? Permettez-moi d'en douter. Si c'était le cas, vous ne vous inquièteriez pas pour lui. Je pense même qui sous saviez qui il est vraiment, vous lui auriez passé ce magnifique katana au travers du corps depuis longtemps. J'imagine qu'il en est conscient, lui aussi, c'est pourquoi il ne vous a rien dit.

- Je ne comprends rien à ce que tu racontes, et son passé ne m'intéresse pas. Je n'ai pas besoin de ça pour savoir quel genre de personne il est.

Ashura lui adressa un nouveau sourire, plein d'arrogance, puis se détourna, posa un doigt sur le sabre et l'abaissa doucement. Il s'approcha du blond, et lui prit le menton pour l'obliger à relever la tête et à le regarder.

- Quoi qu'il en soit, Fye n'a pas besoin d'être materné. Il est comme les chats, il retombe toujours sur ses pattes. Peut-être qu'il a aussi neuf vies, tout comme eux ? Il s'en sortira toujours, même contre son gré, car il possède un merveilleux instinct de conservation. Vous n'êtes pas d'accord ?

D'accord ? Bien sûr que non, Kurogane ne l'était pas. Il avait encore en tête les images d'Infinity, du magicien retournant contre lui l'épée avec laquelle il venait de tuer la princesse. Sans parler de ce qui s'était passé ensuite, au Japon, quand il avait dû l'emprisonner pour l'empêcher de commettre l'irréparable. Et à Argaï, Fye s'était laissé volontairement embrocher et avait bien failli y laisser sa peau. Et même s'il semblait avoir finalement choisi de se battre, de rester en vie, les dégâts que le Grand Mal avait faits sur son organisme étaient tels que le guerrier considérait comme un miracle qu'il soit encore capable de se tenir debout. Il lui faudrait plus qu'un bon instinct de conservation pour s'en tirer, cette fois.

- Et toi, Fye, tu n'es pas d'accord ? demanda Ashura. Ou peut-être devrais-je plutôt t'appeler… Yui ? Après tout, Fye est mort. Tu l'as tué… deux fois.

A ces mots, le peu de couleur qui restait encore sur le visage du mage se retira et son teint prit un aspect cendreux. Ses jambes se dérobèrent sous lui, son menton glissa entre les doigts qui l'avaient jusque là maintenu, et il tomba à genoux. Le ninja grogna et bondit en avant. Sa lame effleura le torse d'Ashura, qui esquiva souplement et recula de quelques pas, sans cesser de sourire ni de s'adresser à sa victime.

- C'était vraiment une mauvaise idée, de tuer la princesse du Pays de Clow. Sans ses plumes…

Il fit un geste évasif de la main.

- Plus de Fye... Je ne sais pas ce qui t'est arrivé pendant que je dormais, mais on dirait que tu t'es égaré en chemin. Tu étais censé veiller sur cette jeune fille, t'assurer qu'elle remplirait son rôle jusqu'au bout. Et au lieu de cela, qu'as-tu fait ? Tu lui as planté une épée dans le ventre. Quant à ce fougueux jeune homme, tu avais des instructions précises à son sujet. Pourtant, il est là, en train de me foudroyer du regard. Il est vrai que tu étais très jeune quand on t'a expliqué tout ça, mais je pensais que tu avais compris les consignes. C'était lui que tu devais tuer, pas la princesse.

Il n'obtint pas de réponse. Le magicien demeura immobile, à fixer le sol, sans la moindre réaction. A le voir ainsi, anéanti, la fureur du brun ne connut plus de limites. Il allait faire rentrer ses paroles dans la gorge de cette pourriture, et y ajouter quelques pouces de bon acier, pour faire bonne mesure.

- Ça suffit, lança-t-il avec rage en renouvelant son assaut. Je ne veux plus entendre tes conneries.

Cette fois, le seigneur de Seles ne put se contenter d'éviter. En un éclair, il créa une épée de glace qui heurta violemment l'arme de son adversaire. Le plafond et les cloisons renvoyaient les échos de leur échange qui s'éternisait, devenant plus brutal, plus rapide, au fil des secondes. Pourtant, les deux combattants ne faisaient encore que se jauger, les véritables hostilités n'étaient pas encore ouvertes.

Kurogane comprit très vite qu'il allait devoir se méfier. Le style de son opposant ne lui était pas inconnu. Ce type se battait comme Fye. Nul doute que c'était lui qui lavait enseigné le maniement des armes au blond. Il était moins rapide, moins souple également, mais tout aussi dangereux. Il avait dans le regard une lueur mauvaise qui faisait froid dans le dos. Il emploierait tous les moyens pour gagner, y compris la magie. Il plaça une attaque vicieuse qui obligea le guerrier à reculer de quelques pas.

Celui-ci répliqua aussitôt, chargea, lame en avant, et aurait fait mouche si son adversaire n'avait pas brusquement augmenté sa vitesse et esquivé. En trois bond, il revint se poster à côté du magicien qui était toujours à terre, appuyé sur ses mains et sur ses genoux, la tête basse, le souffle court, comme un cheval fourbu après une trop longue course.

- Ça n'a pas l'air d'aller, ricana-t-il.

Il se pencha vers lui, empoigna sa tignasse à pleine main et l'obligea à se remettre debout. Il approcha son visage de celui de sa victime pour l'examiner. Une pellicule de transpiration glacée recouvrait le front du blond et il haletait. Cependant, lorsque la prunelle de son œil valide, délavée par l'épuisement et la douleur, se tourna vers lui, elle était habitée par un regard parfaitement lucide, glacial... infiniment dangereux.

- Voilà qui est mieux, fit le seigneur de Seles.

- Finissons-en, Ashura-oh, murmura le mage.

Il n'avait pas voulu revenir dans ce pays glacé, mais puisqu'il était là, il n'avait plus qu'à aller jusqu'au bout de sa destinée, boire le calice du malheur jusqu'à la lie. Si elle avait été présente, Yuuko aurait dit que tout était inéluctable, que certaines choses devaient arriver, qu'il n'y avait aucun moyen de les éviter. Il avait fait une promesse, et il devait la tenir.

Il prit une profonde inspiration et se concentra sur ce qui lui restait de pouvoir. Rassembler toute sa magie et frapper. Il n'aurait droit qu'à un essai. S'il échouait, il mourrait. S'il réussissait, il mourrait aussi, mais il entraînerait son adversaire avec lui. Il fallait que ça marche.

Ashura mort, Kurogane serait en sécurité. Et ici, au moins, contrairement à Argaï qui était hors d'atteinte des yeux de la Sorcière des Dimensions, sa solitude serait de courte durée. Il n'aurait besoin que d'un peu de patience et quelqu'un viendrait lui porter secours. Mokona sans doute. Les retrouvailles avec cette femme dont il parlait de manière fort colorée seraient sans doute très animées, mais il survivrait. Il pourrait regagner le Japon et revoir la princesse Tomoyo. Elle s'occuperait de lui. Il passerait sans doute par des moments difficiles, mais il était fort, il s'en sortirait. Et c'était bien ça le plus important.

Il se tourna vers le guerrier et lui sourit.

Tout se passa alors très vite. Le brun avait déjà vu ce sourire, il s'en souvenait parfaitement. C'était à Tokyo, quand le mage agonisant avait choisi de mourir plutôt que de laisser sa magie entre les mains du double de Shaolan. Et là… Ce crétin, une nouvelle fois…

Il bondit en avant et leva son sabre. Il fallait séparer ces deux-là. Il couperait le bras de ce type, au besoin, mais il ne le laisserait plus toucher un cheveu de Fye. Il fonça dans leur direction, au mépris de toute prudence. Il entendit son compagnon lui crier un avertissement mais il n'écouta pas. De toute façon, il était déjà trop tard.

Une autre pique de glace, à la pointe effilée, jaillit de la main libre d'Ashura et s'étira en direction du ninja. Elle le cueillit en pleine course, au flanc droit, juste sous les côtes. Du sang gicla. La force de l'impact stoppa l'élan du guerrier. Ebranlé par la violence du choc, il recula de quelques pas. Son pied heurta celui d'une colonne, il trébucha, partit à la renverse et tomba assis contre le piédestal d'une statue. Sa tête en heurta le marbre et il vit trente-six chandelles.

Mais le roi n'en avait pas fini avec lui. Paume ouverte, doigts écartés, il employa son pouvoir pour projeter en direction de son adversaire une nuée d'aiguilles de glace. A travers le brouillard qui était tombé sur sa vision, Kurogane les vit arriver et comprit qu'il était perdu. Même si elles n'atteignaient pas toutes leur but, il allait finir plus troué qu'une passoire. A demi assommé, il n'aurait ni le temps, ni la force, d'esquiver.

Il y eut un bruit mou quand les dards se fichèrent dans une surface souple. Le brun battit des paupières. Il ne ressentait aucune douleur, hormis celle de ses blessures précédentes. Devant lui se dressait un mur blanc, translucide, parcouru de reflets bleus. Il en émanait une intense aura de magie. Les aiguilles s'y étaient toutes plantées, elles n'avaient pas pu le franchir. A travers ce voile protecteur, il vit son compagnon lui adresser un nouveau sourire. Malgré son état, alors qu'il aurait dû économiser ses forces, cet idiot venait lui sauver la mise.

- Inutile, ricana Ashura.

D'un geste sec, il projeta le blond contre une colonne. Le choc lui arracha un gémissement et le bouclier qui avait protégé le ninja se dissipa. Mais ces quelques secondes de trêve lui avaient permis de reprendre ses esprits et il sauta sur ses pieds pour se mettre en garde. Il ne se laisserait pas surprendre une deuxième fois.

Tandis que le mage s'efforçait de se relever, les jambes tremblantes, les deux adversaires s'observèrent, chacun cherchant la faille dans les défenses de l'autre. Le guerrier réfléchissait à toute vitesse.

Ce type était plus fort qu'il ne l'avait imaginé, trop fort pour lui, probablement. Il comprenait à présent pourquoi Fye redoutait tellement d'être confronté à lui. En l'état actuel des choses, leurs chances de l'emporter étaient vraiment infimes. Il fallait agir rapidement, en finir vite. Si le combat s'éternisait, ils seraient bientôt trop épuisés pour être capables de le battre. Ils étaient déjà fatigués, blessés, alors que lui, il était à peine essoufflé.

Il fit quelques pas en avant. Prudemment, il se mit à marcher, décrivant une trajectoire circulaire afin de se rapprocher du blond qui haletait, appuyé à la colonne. Sans changer de place, Ashura tourna sur lui-même pour le suivre du regard, son sourire insupportable toujours plaqué sur le visage.

- C'est tout ce que vous avez ? demanda-t-il. Je vous croyais plus fort que ça. Yui s'est détourné de son devoir à cause de l'attachement qu'il avait pour vous, il a trahi la confiance que nous avions placée en lui, contrarié nos projets. A cause de son attitude rebelle, parce qu'il a cherché à modifier le chemin qui avait été tracé pour lui, pour vous tous, il y a eu ce terrible... accident avec la princesse du pays de Clow. Comprenez-vous ce que cela signifie ? Il a sacrifié son voeu le plus cher pour vous. Je suis déçu de voir que vous n'en valez pas la peine.

Ne pas l'écouter. Ses paroles étaient comme du venin. Chaque mot était soigneusement pesé pour faire le plus de mal possible, instiller le désespoir. Et cela fonctionnait à merveille. Pas sur lui, il se moquait complètement de l'opinion qu'on pouvait avoir de lui. Mais chaque fois que ce type achevait une phrase, le mage semblait se recroqueviller un peu plus, s'enfoncer plus profondément dans le découragement et la léthargie. Il devait le rejoindre très vite, l'éloigner de cet homme, le mettre à l'abri. C'était difficile à reconnaître, mais il valait mieux battre en retraite.

Plus tard, ils reviendraient, quand ils seraient prêts, et alors ils feraient en sorte d'effacer l'expression arrogante sur la face de cette ordure. Mais pour l'instant… S'échapper de là ne serait déjà pas une mince affaire. Leur adversaire n'avait sûrement pas l'intention de les laisser partir si facilement. D'ailleurs, il repassait déjà à l'attaque, visant le blond qui semblait incapable de faire le moindre mouvement.

Le guerrier se jeta en avant, s'interposant entre eux. Les épées s'entrechoquèrent, l'acier heurta la glace. Kurogane grogna sous l'effort. Plus le temps passait, plus ses blessures le faisaient souffrir. Le sang qui s'en échappait en abondance drainait ses forces.

Conscient d'avoir l'avantage, Ashura le harcelait, ne lui laissant pas le moindre répit, cherchant à le faire reculer vers la droite, en direction de la partie obscure qui se trouvait entre les colonnes et le mur de la salle.

Le ninja réalisa soudain que les coups qu'il encaissait ne visaient pas à le tuer, ni même à le blesser, mais à l'occuper suffisamment pour qu'il ne se rende pas compte qu'il se déportait, et qu'il laissait ainsi son partenaire à découvert, à la merci d'une attaque magique. Ce n'était pas lui la cible de cet assaut, c'était Fye.

C'était sournois, plutôt bien pensé, mais maintenant qu'il avait compris où son opposant voulait en venir, ça ne fonctionnerait pas. Sauf qu'en réalité, ça avait déjà commencé à marcher. Il s'était légèrement décalé et la trajectoire entre le roi de Seles et sa proie était pratiquement dégagée. Il fallait réagir, sans quoi…

Soudain, Kurogane sentit un courant d'air le frôler et, du coin de l'œil, aperçut plus qu'il ne vit une silhouette surgissant à côté de son adversaire. Un éclair zébra la pénombre et Ashura fit un bond en arrière, puis recula encore de plusieurs mètres. Une mèche de ses longs cheveux flotta un instant dans l'air, puis se posa délicatement sur le sol, comme un flocon de neige noire. Pour une fois, constata le guerrier, non sans une certaine satisfaction, son arrogance s'était effacée pour laisser place à une expression plus sérieuse.

En face de lui se dressait un Fye qui n'avait plus rien à voir avec la créature blessée et tourmentée, aux abois, qui devait s'appuyer contre une colonne pour ne pas défaillir, quelques secondes plus tôt. Fermement campé sur ses jambes, il tendait vers son roi une main menaçante, dont les doigts s'achevaient par de longues griffes effilées, qui accrochaient la lumière d'un rayon de lune.

Le ninja n'avait pas besoin de voir son visage pour savoir qu'à cet instant, la couleur bleue de sa prunelle s'était effacée au profit d'une autre, dorée, fendue par une pupille allongée. Un sourire carnassier ourla ses lèvres. Il s'était trompé sur le compte de son équipier, mais il en était heureux. Il avait cru que les propos venimeux du roi avaient sapé son moral, au point de l'empêcher de bouger, alors qu'en réalité, il n'en était rien. Le blond avait tout simplement fait une chose dans laquelle il excellait : il avait joué la comédie. Il en avait profité pour s'accorder un moment de récupération et sa condition de vampire avait fait le reste. Ce n'était pas grand-chose, ça durerait que ça durerait, mais l'effet de surprise leur avait donné une chance de s'en tirer. Il ne s'agissait pas de la rater, car il n'y en aurait pas d'autre.

Sans détacher son regard de son seigneur, le mage fit deux pas en arrière pour se rapprocher de son compagnon.

- Tu m'as pris au dépourvu, concéda Ashura. J'ai bien failli me laisser embrocher. Es-tu enfin décidé à te battre sérieusement, Yui ?

- Je n'en ai pas l'intention. Je suis désolé, Ashura-oh, mais vous allez devoir attendre encore un peu.

- Crois-tu avoir le choix ?

- J'ai fait une promesse, celle de tuer toute personne qui voudrait faire du mal à ce pays. Je souhaitais protéger Seles et ses habitants, qui m'avaient accueilli alors que personne ne voulait d'un monstre tel quel moi. Et je voulais retrouver Fye, lui rendre la vie que je lui avais prise. Pour ces raisons, je serais revenu, un jour où l'autre.

Tout en parlant, il recula encore, jusqu'à être si proche de Kurogane que leurs vêtements se frôlaient. Depuis les événements tragiques d'Infinity, le guerrier avait passé des semaines à l'observer, ne le quittant pratiquement jamais des yeux. Il le connaissait si bien qu'il était capable de deviner ses pensées rien qu'en le regardant. Et le blond le savait. A cet instant, il s'adressait à lui, sans le secours des mots. Il préparait quelque chose, c'était évident. La façon dont il s'était positionnée par rapport à lui l'indiquait clairement. Il fallait se tenir prêt à agir, ils n'auraient que peu de temps. Car même si le mage semblait avoir trouvé un second souffle, un sursaut d'énergie, ce n'était qu'un feu de paille qui ne tarderait pas à s'eteindre.

- Mais, ainsi que vous l'avez dit, poursuivit-il, je ne peux plus rien pour Fye, désormais. Ni pour Seles, qu'un mal rongeait de l'intérieur, sous mes yeux, sans que j'en sois conscient. Il n'y a plus rien à protéger à présent. Ils sont tous morts, vous les avez tous massacrés. Alors, puisque le mal est fait ici, puisque mon souhait ne pourra pas être réalisé, je crois que je vais tout simplement…m'en aller.

Une lueur de colère passa dans les yeux d'Ashura, démentant l'aspect redevenu paisible de son visage.

- Tu vas encore me fuir ? Tu ne pourras pas échapper éternellement à ta promesse.

- Je ne compte pas y échapper, je tiendrai mes engagements. Mais pas aujourd'hui. Vous méritez mieux que ce que je suis en mesure de vous donner, dans mon état actuel. Si j'essayais maintenant, vous me tueriez et votre souhait ne serait pas exaucé.

- Tu te sous-estimes. Tu as encore suffisamment de ressources. Si tu voulais te donner la peine…

- Je suis d'une nature paresseuse.

Fye assortit ses paroles d'un sourire espiègle, incongru dans une telle situation, et qui eut le don de faire enrager son adversaire. Il pointa un doigt menaçant en direction du ninja.

- Je pourrais t'y forcer. Je pourrais le tuer, lui. Cela te mettrait très en colère, n'est-ce pas, Yui ?

En colère, oui, il l'était, rien qu'à cette idée. Mais seul Kurogane, tout proche, pouvait s'en rendre compte. Avec l'obscurité de la pièce et la distance, Ashura ne pouvait que deviner sa silhouette. Il ne pouvait pas distinguer ce que le guerrier voyait clairement. Et heureusement, car si cela avait été le cas, il aurait appris à la raideur soudaine de son corps, à la crispation de ses mâchoires, que sa menace avait fait mouche. Mais il aurait surtout compris que le mage était à bout de forces, qu'il ne tenait encore debout qu'en mobilisant toute sa volonté pour faire illusion, et que ce n'était qu'une question de secondes avant qu'il ne s'écroule. Pourtant, il continuait à se battre contre lui-même, et quand il répondit, ce fut d'une voix calme, assurée, qui ne laissait en rien transparaître son état.

- Vous pourriez essayer de le tuer, en effet. Mais je ne vous le conseille pas. Il est très susceptible. Il pourrait mal le prendre et se fâcher pour de vrai.

- Ta confiance est touchante mais…

Il ne put terminer sa phrase. A la façon dont le blond avait prononcé ces derniers mots, le ninja avait compris que le moment d'agir était venu. Il s'était jeté en avant et avait lancé une puissante attaque contre le maître de Seles, qui dut une nouvelle fois battre en retraite.

Fye, de son côté, ne resta pas inactif. De la pointe d'une de ses griffes, il traça une ligne de symboles magiques dans les airs. Ils formèrent un long ruban de runes brillantes, qui s'enroula autour de lui et de son partenaire. Un portail, pensa le guerrier. Le mage essayait de les faire partir vers une autre dimension.

Il ne fut pas le seul à le comprendre. Avec un cri de dépit, Ashura tendit les mains en avant, paumes ouvertes, et fit pleuvoir sur eux un véritable déluge de billes de glace. Leur vitesse était telle qu'elles frappaient avec la force de balles de revolver. Le sortilège du blond en arrêtait la plupart, mais plusieurs d'entre elles parvinrent tout de même à le traverser et frappèrent Kurogane à l'épaule, au bras. A nouveau, du sang gicla quand elles pénétrèrent dans sa chair. La douleur le fit grogner, mais il n'eut pas le temps de s'en préoccuper.

Les volutes lumineuses du sort l'englobèrent totalement, le sol se déroba sous ses pieds et il se sentit aspiré vers le couloir dimensionnel. Ils allaient quitter ce monde et, quelle que soit leur destination, une fois sur place, il pourrait enfin s'occuper du magicien, essayer de le soigner. Encore un peu, un dernier effort, et ils seraient à nouveau libres.

Mais au moment où il allait basculer dans le vide, une main agrippa sa manche, le faisant sursauter. Ashura !? Mais non, ce n'était pas le roi de Seles qui s'accrochait ainsi à lui. Son compagnon avait atteint sa limite. Ses jambes ne le soutenaient plus. Sans un mot, il s'effondra entre ses bras.