Printemps
Recroquevillé dans un coin, il attendait. Était-ce le jour ou la nuit ? Il n'en savait rien. La pièce était bien trop sombre pour qu'il puisse les distinguer et cela faisait bien trop longtemps qu'il y était enfermé pour avoir encore la notion du temps. Sa vue avait mis un certain temps à s'habituer à l'obscurité, mais maintenant, il y voyait mieux que n'importe qui. Malgré cela, voir le soleil lui manquait cruellement. La seule lumière qu'il lui était donné de voir était celle qui parvenait à s'infiltrer sous la porte verrouillée.
Au départ, il avait commencé à compter les secondes, les minutes, et avait fini par se lasser. Depuis, il ressassait ce qui l'avait amené dans cette prison. Il ne savait certes pas ce qu'ils attendaient de lui en le maintenant enfermé, mais il savait pourquoi il était là. Ils l'avaient sacrifié. Ils avaient tué la seule personne qui croyait en lui. Et maintenant, il se retrouvait seul. Sans personne qui puisse lui indiquer quel chemin prendre. Tout ça à cause d'elle ! Oui. C'était à cause d'elle qu'on lui avait enlevé celui qui comptait le plus à ses yeux. Et lui était là parce qu'ils avaient eu peur pour leur petite héritière ! Ils en avaient tous après elle alors qu'elle était si faible. Mais elle ne perdait rien pour attendre. Un jour ou l'autre, il se vengerait, lui, rejeté par tous, abandonné par son propre père, trahit par son propre sang.
Il reconnut enfin son pas. C'était elle. Son hérédité n'était pas encore assez développé et ne lui permettait que de distinguer des ombres bouger derrière le mur, mais sa façon de marcher était reconnaissable entre toutes. Un pas léger et rapide qu'il avait appris à reconnaître, celui de quelqu'un qui s'apprête à enfreindre les règles. Chaque jour, elle venait lui ouvrir pour qu'il puisse voir la lumière ; et elle lui apportait également de la nourriture, car il n'était que très peu nourri de par sa réputation auprès des domestiques qui se faisaient un plaisir de l'affamer d'autant plus, certains répugnaient même à le toucher, mais Neji n'en avait cure et leur crédulité lui faisait pitié.
Il l'entendit insérer la clé à l'intérieur de la serrure et un déclic se produisit. La porte s'ouvrit alors sur le visage d'une jeune femme aux traits tirés par l'angoisse et la fatigue. Mais lorsqu'elle vit le jeune garçon, elle sourit et s'avança dans la pièce.
- Bonjour Neji-sama, le salua-t-elle en s'inclinant.
Elle s'agenouilla devant lui et lui tendit un petit paquet.
- Tenez. Je vous ai apporté quelques bentô.
Le jeune garçon prit le paquet et la remercia du bout des lèvres tandis qu'elle se relevait et s'inclinait derechef.
- Je vous laisse la porte ouverte, je reviendrai un peu plus tard.
Puis, elle partit précipitamment pendant que Neji ouvrait le baluchon. Lorsqu'il vit l'allure des bentô, il se dit qu'elle avait sûrement dû les cuisiner elle-même et il lui en était d'autant plus reconnaissant. Mais malgré la faim qui le tiraillait, son regard se posa sur la porte qui bâillait et laissait passer un rayon de lumière dans lequel voletait toute la poussière accumulée dans la pièce. Il avait toujours tenu à respecter la confiance que la jeune femme avait placé en lui et n'était jusque là jamais sorti. Question d'honneur. Seulement, aujourd'hui, il avait la désagréable sensation que cette sortie le narguait. Elle l'attirait tel un aimant. Finalement, n'y tenant plus, il laissa tomber les bentô pour la fuite.
Il s'avança et passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte pour vérifier qu'il n'y avait personne. Il hésita une nouvelle fois. Il savait qu'une fois cette limite franchie, il ne pourrait plus revenir en arrière. Mais l'attraction était beaucoup trop forte pour qu'il y résiste plus longtemps. Il se mit alors à courir le long du corridor sombre qui s'offrait à lui jusqu'à une salle d'entraînement à peine plus éclairée. Très vite, il trouva ce qu'il cherchait au fond de la pièce : un petit étui rempli de kunai qu'il s'attacha à la cuisse droite. Son don héréditaire et ses armes étaient bien dérisoires face à la toute puissance du clan Hyûga, mais peu importe. Il ne se laisserait pas reprendre. Après de longues minutes passées à essayer de trouver son chemin dans un dédale de couloirs, il finit par accéder aux jardins.
L'aveuglement fut immédiat et bien plus violent qu'il ne se l'imaginait. Ses pupilles mirent du temps à se faire à cette soudaine lumière, mais il n'avait pas vraiment le temps d'attendre de s'en être complètement remis. Il activa alors son byakugan et étudia avec circonspection les alentours. Il dénicha quatre gardes postés en faction près de l'entrée principale de la demeure et dans les jardins. Il y en avait évidemment bien plus, il le savait, mais c'était les seuls que son byakugan lui permettait pour l'instant de trouver. Malgré cela, il lui restait un avantage considérable : ils surveillaient les intrusions et certainement pas les fuites. Discrètement, il traversa les jardins pour parvenir au mur d'enceinte qui protégeait l'immense propriété de cette famille. Il grimpa silencieusement dans l'arbre le plus proche de la muraille et en un saut, atterrit lestement sur les remparts pour redescendre de l'autre côté.
Libre ! Il était enfin libre ! Pris d'un accès de joie incontrôlable , il faillit hurler, mais prit finalement le parti de courir droit devant lui et aussi vite qu'il le put. Il devait s'enfuir loin de cette famille, et peut-être même quitter le pays de Konoha pour de bon. Un espoir enfantin auquel il lui était donné de croire quelques éphémères instants
Pendant ce temps, la domestique traversait le corridor pour lui rendre visite dans la pièce exilée.
- Neji-sa…
Mais il n'y avait personne. Il n'était plus là. D'angoisse, la jeune femme se rongea cruellement les ongles et fut prise de tremblements convulsifs. Les larmes aux yeux, elle tenta d'introduire la clé dans la serrure. Mais une fois la porte refermée, elle éclata en sanglots incontrôlables. Elle n'était qu'une servante à leur service et si le clan Hyûga l'apprenait – et il le saurait c'était certain – elle risquait bien plus qu'un simple renvoi. Elle avait désobéi délibérément. Sa famille servait les Hyûga depuis des décennies et son comportement serait vu comme un déshonneur. Mais leur blâme ne serait rien à côté du châtiment des Hyûga…À cette pensée, elle sentit ses entrailles se nouer.
À force de courir, Neji finit par arriver à la lisière de la forêt qui entourait le village. Jamais il n'était allé aussi loin sans l'aval d'un tuteur – en l'occurrence son oncle, le chef du clan. Étrangement, cela renforça son euphorie. Déterminé, il s'enfonça alors dans les bois, bien décidé à mettre son plan d'échappatoire, quelque peu audacieux pour un garçon de son âge, à exécution. Seulement, il ne connaissait pas ces bois sombres et denses et se retrouva très vite à leur merci. Piégé dans ce labyrinthe inconnu, il suivit la seule lueur qu'il apercevait à travers les branchages. Lorsqu'il en fut tout proche, il trébucha sur une racine traîtresse et roula le long d'une petite pente. Au moment où il rouvrit les yeux, il s'aperçut alors qu'il était tombé au centre d'une petite clairière creusé dans la forêt. Allongé sur le dos, il voyait le ciel bleu s'offrir à lui et sentait la chaleur des rayons du soleil caresser sa peau. Cela lui semblait faire une éternité qu'il n'avait pas ressenti cette sensation.
Conquis par ce havre de paix, il décida d'y rester et ferma les yeux bercé par le silence.
Debout, face à un miroir bien plus grand qu'elle, Tenten observait son reflet lui renvoyant l'image d'une petite fille aux fins sourcils froncés et à la mine boudeuse. Incapable de tenir en place, sa mère tentait néanmoins de la coiffer.
- Cesse donc de gigoter !
- C'est quand que t'as fini ?
- Si tu arrêtais de bouger, je finirai plus vite !
La fillette soupira bruyamment et ses lèvres formèrent une moue enfantine.
- Et puis, si tu laissais tes cheveux détachés, je ne serais pas obligée de les coiffer, fit remarquer sa mère.
- Mais si on ne les attachent pas, ils m'embêtent, répliqua aussitôt sa fille.
Enfin, le second chignon fut noué. Sa mère observa d'un œil satisfait son œuvre dans le miroir, puis voyant sa fille trépigner d'impatience, sourit d'un air indulgent et prononça la phrase tant attendue :
- Allez va ! C'est terminé.
Tenten, qui attendait dans les starting-blocks, démarra au quart de tour et sortit en courant de la chambre.
- Et tâche de ne pas salir le nouveau yukata que ta grand-mère t'as offert !!
Elle l'entendit vaguement lui répondre un « Ouiii !! » du couloir, puis la porte d'entrée claqua.
Sa mère soupira. Perdue dans ses pensées, elle se souvenait encore de ce jour où elle avait refusé tout net de lui cueillir des fleurs. « Ah non ! C'est hors de question ! » lui avait-elle répondu, « Maman, ce sont des fleurs sauvages, et si tu les arrachent, elle ne sont plus sauvages ! » Et elle avait ajouté avec une détermination enfantine : « Donc, elle ne sont plus jolies ». Sa « petite tornade », comme elle aimait l'appeler, était encore partie faire elle ne savait quoi dans les bois sans doute – mais certainement pas cueillir des fleurs ! À la fenêtre, elle regarda son unique enfant courir au dehors, sachant pertinemment qu'elle reviendrait avec son yukata taché de toutes parts.
Elle courait à en perdre haleine, mais ses vêtements l'entravaient dans ses mouvements. Alors, elle souleva son kimono pour pouvoir être plus libre. Fichues sandales ! Mais comment faisait sa mère pour courir avec dans tous les sens toute la journée !?
Quelques minutes plus tard, elle dut s'arrêter pour reprendre son souffle. Elle n'était pas très endurante, mais elle pouvait se vanter de battre presque tous les garçons du village en vitesse. Énergique et nerveuse, la rapidité était son point fort.
Après cette petite pause bien méritée, elle repartit aussitôt. Elle courut droit devant elle, sans hésiter une seule fois. Elle savait exactement où elle allait. Il fallait continuer tout droit, toujours tout droit ; puis arrivée à la lisière de la forêt, elle devait pénétrer à l'intérieur. Une fois dans ces bois denses, tout s'assombrissait. Mais Tenten connaissait le chemin par cœur. Elle aurait pu le faire les yeux bandés, ce chemin qui la menait à son petit coin de paradis. Mais ça, c'était son secret, rien qu'à elle.
Ça y est, elle était arrivée ! C'était le seul endroit de la forêt où il y avait un creux dépourvu d'arbres, un petit vallon au cœur même des bois. L'unique lieu où le ciel était entièrement visible. En automne, c'était encore plus beau : un amas de feuilles roussies et colorées recouvraient le creux et formaient un épais tapis moelleux où elle pouvait se jeter à corps perdu. Mais au printemps, pour Tenten, rien n'était plus magnifique que de le voir recouvert de fleurs de toutes sortes. Elle adorait s'allonger au creux du vallon et admirer le défilement des rares nuages qui masquaient parfois le ciel azur tout en sentant les herbes chatouiller ses joues dorées par le soleil. De temps à autre, un papillon venait même s'aventurer sur le bout de son nez la faisant loucher.
Mais aujourd'hui, ici même, il y avait déjà quelqu'un allongé dans la verdure à sa place
Ses grands yeux marrons s'étrécirent de colère. Qui avait osé pénétrer dans son sanctuaire sacré ? Ce fut donc d'un pas déterminé qu'elle descendit au fond du vallon – tout en essayant de ne pas se laisser emporter par la descente quelque peu abrupte – et qu'elle se planta les mains sur les hanches devant le jeune garçon allongé. Les yeux clos, le front ceint de bandes blanches et les bras derrière la tête, il n'avait pas l'air d'être gêné par sa présence. Quel toupet ! En plus d'être à sa place, il se payait le luxe de l'ignorer !
- Hé toi !
Brusquement tiré de ses songes, Neji rouvrit ses paupières. À contre-jour, il put tout de même aisément constater que celui qui se tenait devant lui était une fille. Comment osait-elle le déranger ? N'y avait-il vraiment aucun endroit tranquille dans ce monde ?!
Lorsqu'il avait ouvert les yeux, elle avait failli sursauter. Il avait des yeux d'un blanc laiteux. Était-il aveugle ? D'après la façon dont il essayait de la voir à contre-jour, elle en déduisit que ce n'était pas ça. Décontenancée, elle tenta de reprendre un semblant d'assurance et continua à le fixer intensément. Elle avait une fierté à préserver tout de même !
N'ayant plus aucune raison de rester, Neji se releva et partit sans même daigner lui adresser un regard.
De nouveau désarçonnée par le comportement pour le moins étrange du jeune garçon – elle s'attendait plus ou moins à ce qu'il réplique quelque chose – elle se sentit soudain mal à l'aise de l'avoir ainsi fait déguerpir sans autre forme de procès. À bien y réfléchir, elle se dit qu'elle y était peut-être allé un peu fort. Après tout, elle pouvait bien partager, la place n'était pas si restreinte que ça. Après moult réflexions, elle consentit finalement à le rappeler :
- Attends ! Tu es sûr que tu ne veux pas rester ?
Comme si elle n'avait rien à voir dans son départ précipité…
Surpris, Neji se retourna vers elle. Hésitant face à la soudaine proposition, il ne sut que répondre. « Après tout…pourquoi pas » finit-il par se dire. Au moins il ne serait pas seul cette fois, à ruminer sur son triste destin. Alors, sans même répondre, il rebroussa chemin et reprit sa place, pendant qu'elle s'allongeait à ses côtés pour observer le ciel.
Plusieurs minutes passèrent ainsi, dans le silence le plus total ; jusqu'au moment où, n'y tenant plus, Tenten posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis un certain temps déjà :
- Dit euh…pourquoi tu as des yeux…blancs ?
Curieusement, sans même prendre le temps d'étudier sa question, le jeune garçon lui répondit.
- On appelle ça le byakugan, expliqua-t-il à la fillette qui avait tourné sa tête sur le côté pour le regarder avec intérêt de ses grands yeux noisettes. Seuls les membres de ma famille peuvent l'avoir, il ne se transmet que par le sang. Il permet de voir à travers des corps solides ; comme des gens par exemple. C'est donc un énorme avantage au combat pour un ninja, parce qu'on sait précisément où se trouve les points du corps que l'on doit toucher. En fait, on ne fait pas vraiment de dégâts visibles, tous les dommages sont intérieurs et sont bien plus dangereux que des coups physiques normaux.
Face au silence de Tenten qui suivit la fin de son explication, il ajouta :
- T'as compris ?
- Pas tout. Mais en gros, j'ai compris.
- Ah.
- En tout cas, t'as de la chance toi. Tu as déjà un don pour devenir un ninja. Moi, j'ai rien du tout, se plaignit Tenten en détournant la tête.
Il observa la fillette qui fixait résolument le ciel, une expression désabusée peinte sur le visage. À son grand étonnement, il constata qu'elle l'enviait. C'était bien la première fois. Il avait jusqu'à présent provoquer la pitié, l'aversion, voire la peur, mais certainement pas l'envie. Et il n'avait jamais vraiment vu le byakugan comme un don. Certes, il était très utile, mais pour lui, c'était comme avoir deux bras et deux jambes, c'était normal et il faisait partie de lui. De plus, vivre au sein du clan Hyûga en étant doté du byakugan ne donnait pas droit à plus de considération.
Mais cette fille venait de lui faire comprendre en à peine quelques mots, que s'il avait un don, il devait s'en servir pour se battre et non pas pour s'enfuir et tourner le dos à ses problèmes comme il l'avait fait. Il devait revenir. Pour leur prouver qu'il n'était pas un lâche.
Il se releva. Prêt à affronter la forteresse impénétrable qu'était le clan Hyûga. Mais avant de partir, il avait quelque chose à faire. Il jeta un coup d'œil à Tenten – maintenant toujours une mine renfrognée – puis sortit un kunai de son étui. Après tout, même si elle n'était certainement pas consciente de ce qu'elle venait de faire, il lui devait bien ça. Et il le lui lança. Surprise, elle le rattrapa de justesse en retenant un « Mais ça va pas ! T'es malade ! » pourtant fort bien de mise.
- Si vraiment tu n'en as pas, t'as qu'à t'en inventer un, fit-il pour seul commentaire avant de lui tourner définitivement le dos.
Stupéfaite, elle se rassit et l'observa remonter le vallon.
C'était bien beau tout ça, mais si elle n'avait pas de don, elle ne pouvait pas s'en inventer un. Il était totalement incompréhensible. Ha ! C'était facile pour lui de dire ça, il avait déjà son « byamachinchose » ! Mais elle…
Tout en faisant tournoyer entre ses doigts le kunai qu'elle avait récupéré, elle se perdit dans la contemplation de sa lame fine et aiguisée, sa couleur argentée, les multiples reflets que renvoyait le métal impeccable et surtout, elle se prit de fascination pour l'histoire qui devait accompagner chacune des petites rayures qui le parsemaient ici et là et n'en rendait l'arme qu'encore plus belle à ses yeux.
Elle ne s'en rendait peut-être pas compte, mais à cet instant même, elle souriait.
Un ninja avait de multiples talents, et pouvoir suivre une piste faisait partie de ses nombreuses attributions. C'est pourquoi Neji retrouva très vite son chemin en suivant ses propres traces en sens inverse. Il finit ainsi par sortir de ces bois, se ramenant brutalement à la funeste réalité qui l'attendait.
La demeure principale de son clan était assez éloignée du reste du village. Sans doute le privilège de la noblesse…ou une manière comme une autre de pouvoir mener comme il l'entendait ses affaires internes.
Il arriva enfin à l'entrée du domaine Hyûga, signifiée par une simple ouverture dans la muraille qui l'entourait, sans aucun garde – qui serait assez fou pour se jeter dans la gueule du loup ! Pour beaucoup de villageois, cela passait pour de l'arrogance – nourrissant au passage nombre de commérages – mais Neji pensait que c'était juste du réalisme.
Lorsque Neji pénétra dans l'enceinte de la propriété, il n'eut le temps que de faire quelques pas avant de sentir une main serrer douloureusement son bras. Un homme aux larges épaules et au faciès durci le maintenait fermement de sa poigne puissante. Muni du byakugan comme tous les membres de sa famille, il tira brusquement le jeune garçon et le traîna derrière lui sans autre forme de procès. Ils traversèrent le jardin si vite, que Neji faillit trébucher plusieurs fois, puis ils entrèrent dans la demeure principale par une porte coulissante. Ils parcoururent ensuite un dédale de couloirs sinueux que Neji reconnut parfois pour les avoir franchi un peu plus tôt. Tout le long de la traversée, l'homme de main n'avait pas relâché une seule fois la pression qu'il exerçait sur son bras, mais Neji aurait préféré se faire fouetter cent fois plutôt que de donner satisfaction à ce sous-ordre en lui avouant qu'il avait mal. Aussi, il serra les dents et ne dit rien.
Enfin, l'homme s'arrêta pour ouvrir une nouvelle porte coulissante. Celle-ci donnait sur une grande salle où plusieurs personnes semblaient s'être réunies et discutaient entre elles. Mais lorsque le jeune garçon et son guide commis d'office entrèrent dans la pièce, les discussions cessèrent et tous les regards se posèrent sur les nouveaux arrivants.
- J'ai ramené le gamin de la Bunke, Hyûga-sama, annonça l'homme d'une voix rude mais teinté de respect.
Celui à qui il s'adressait acquiesça d'un léger mouvement de tête.
« Le gamin de la Bunke »
La mâchoire de Neji se contracta. S'il en avait eu le pouvoir, il aurait tué l'homme qui lui avait donné cette appellation. Mais celui-ci daigna enfin le relâcher et se rangea sur le côté comme les autres hommes dans la salle.
Neji se retint de masser son bras endolori et fixa celui qui se tenait à quelques mètres en face de lui, au bout de la pièce, les dominant tous. C'était son oncle, le chef de famille, un homme intransigeant au regard sévère derrière qui sa toute jeune fille aînée se cachait. Étant le frère jumeau du père de Neji, la ressemblance était frappante, mais le jeune garçon ne s'en émeut pas pour autant. Il était vivant lui. Pas comme son père !
Le maître Hyûga, bien que d'apparence impassible était dans une fureur telle qu'il ne se contenait que difficilement. Et il y avait de quoi ! En s'évadant, ce stupide gamin avait remis sa crédibilité en jeu. Et le pire, c'était que sa mise en détention provisoire n'avait pas eu l'effet escompté.
Neji avait le front bouillant. L'atroce brûlure de son sceau lui indiquait que son oncle était dans une colère noire. Il cligna plusieurs fois des yeux sous la douleur et vit de petites taches de couleurs lui voiler légèrement la vue. Mais il n'en laissa rien paraître. Et pour parfaire le tout, il observa les personnes alentours avec dédain. C'est alors qu'il aperçu la domestique qui l'avait toujours soutenu.
Agenouillée dans l'ombre, au fond de la pièce, la jeune femme avait les yeux baissés mais pas assez pour que Neji ne remarque pas qu'ils étaient larmoyants. Sa lèvre inférieure était gonflée de sang et un hématome bleuissait sa mâchoire. Lorsqu'elle sentit son regard sur elle, elle releva les yeux et lui lança un regard où se mêlait le dégoût et la haine. Il avait perdu toute sa confiance. Désormais, il serait vraiment seul.
La tête haute, sa fierté exacerbée pour seule arme, il fit face. Son père ne l'entraînerait plus jamais, mais il se l'était promis, il deviendrait fort. Plus fort que n'importe qui. Il lui ferait honneur. Il ne pleurerait plus jamais. Et il écraserait cette famille qui l'avait tué. À l'avenir, il ne vivrait que pour ça. Il jeta un œil méprisant à la petite brune qui s'accrochait désespérément aux vêtements de son oncle. Qu'elle se la garde sa pitié ! Lui, n'en aurait aucune. Il resterait droit. Et peu importe ce qu'il devrait subir, il ne fuirait plus. Et à toute cette maudite famille, il pourrait leur dire un jour, droit dans les yeux : « Je suis plus fort que vous ».
