— Je suis pas d'accord…
Umji pointa son index maladroit en direction de Yoongi, qui hurla son hilarité, s'attirant ainsi les coups d'œil de tous les clients du pub.
Depuis maintenant plus d'un quart d'heure, elle débattait sur l'existence des brosses à dents chez les ogres, sans se rendre compte de l'absurdité de ses propos. Pour la première fois de toute son existence, ses camarades étaient parvenus à lui faire ingurgiter de l'alcool. Et de toute évidence, elle ne le supportait pas.
— Moi, j'ai… Toujours pensé que les ogres puaient de la bouche. Après, je dis ça… Mais j'en ai jamais vu… Juste dans mes livres, alors c'est peut-être mes livres qui sentent mauvais…
À nouveau, Yoongi éclata d'un rire tonitruant, aussitôt suivi par les trois autres, qui ne savaient s'ils riaient à cause de l'ivresse d'Umji ou de l'amusement sonore du brun. Ce dernier avait la fâcheuse habitude de ne pas retenir ses pouffements, ce qui leur avait déjà valu des très nombreuses heures de colle. Il n'apprenait pas de ses erreurs et aujourd'hui, il ne manqua pas l'occasion de leur attirer des ennuis.
Le gérant du bistrot dans lequel les étudiants s'étaient installés en fin de matinée, commençait à éprouver un agacement assez marqué. Plusieurs clients avaient exprimé des remarques désobligeantes à l'égard de ces jeunes gens, qui troublaient l'atmosphère paisible du bar en ce jeudi de septembre. Il avait beau apprécier ce groupe de joyeux lurons, la satisfaction de ses habitués prévalait. Son bar n'avait ouvert qu'une poignée de mois auparavant et il ne souhaitait courir le risque de faire fuir cette clientèle qu'il avait eue du mal à fidéliser. Alors, malgré lui, il s'approcha de la petite bande.
— Excusez-moi.
— Quoi ? brailla Umji, pour toute réponse, oubliant toutes notions de politesse et de respect de ses ainés.
— Vous perturbez les personnes qui voudraient se détendre dans ce bar.
— N'importe quoi !
— Puisque je vous le dis.
Les gestes confus, engourdis par la dizaine de bières qu'elle avait englouties, Umji passa une main dans sa chevelure, avant de taper du poing sur la table. Ses lèvres s'écartèrent, comme pour ouvrir la voie à une phrase importante, mais aucun son ne s'échappa de sa cavité buccale. Elle se gratta le front, une moue interrogative sur le visage, afin de retrouver ses mots, qui semblaient s'être évaporés sur sa langue.
Jisoo, à moitié pliée de rire devant le comportement abscons de son amie habituellement si sérieuse, tenta de rattraper la situation :
— On va essayer de faire moins de bruit, Monsieur.
— J'espère bien.
Les adolescents secouèrent vivement la tête pour convaincre pleinement le gérant, dont l'incertitude se lisait sur son visage.
— Vous savez, moi, je vous aime bien. Mais si vous continuez comme ça, je serais obligé de prévenir un de vos professeurs.
À ces mots, la menace préventive apparut et la peur de se faire réprimander une nouvelle fois serra la gorge de la blonde, restée à peu près silencieuse jusqu'ici. À croire que les rôles de nos cinq protagonistes s'étaient inversés cette après-midi, dans ce bar dans lequel ils avaient pris l'habitude de se réfugier.
L'alcool aidant, Umji avait brisé les entraves de la bienséance, qui la maintenait dans un discours raisonnable d'ordinaire, et elle jacassait à tue-tête. Ses mots devaient dépasser sa pensée, mais elle ne parvenait à les retenir et ceux-ci s'écrasaient dans les oreilles de ses interlocuteurs, amusés par ce retournement de situation.
Yerin ne parvenait plus à se laisser aller. Elle avait à présent l'impression de comprendre ce que vivait au quotidien son amie l'élève modèle, surveillant quatre enfants hyperactifs à la langue bien pendue. Sur le qui-vive, la jolie blonde observait les autres, qui se contentaient de rigoler à gorge déployée.
Le patron s'éloigna, avec le sincère espoir qu'ils se ressaisiraient, car il ne souhaitait pas du tout en arriver à de telles extrémités. Il se souvenait de toutes les bêtises qu'il avait pu faire pendant sa jeunesse, qui s'échappait chaque jour un peu plus, avec son inconscience, ancienne camarade des jeux les plus dangereux. Dans un soupir nostalgique, il regagna son comptoir, où plusieurs hommes l'attendaient pour prendre commande.
— Eh !
— Umji, reviens ici !
Seulement, il était déjà trop tard. La jeune fille s'était levée, le pas hésitant, s'approchant dangereusement du patron et de ses clients. Ses amis, encore sobres pour la plupart, s'époumonèrent avec l'espoir d'empêcher l'impact, prévisible à des kilomètres à la ronde. Et en effet, ils ne s'étaient pas trompés.
Elle s'affala à moitié sur le comptoir de bois, sous les regards stupéfaits des hommes et dépité du gérant. Sans demander la moindre autorisation, bien évidemment, elle s'empara d'une chope de bière, avant de l'engloutir d'une traite. Le propriétaire de la dite boisson n'eut le temps de faire quoi que ce soit, si ce n'est de voir le liquide doré disparaître dans la gorge de la candide étudiante.
Les quatre autres, pour une fois parfaitement innocents dans l'histoire, hésitèrent entre prendre leurs jambes à leur cou, disparaître sous la cape d'invisibilité qu'ils ne possédaient pas ou tout bonnement se suicider à la vue de tous. Ils n'eurent pas le temps d'envisager l'ensemble des possibilités qui s'offraient à eux que déjà, la plus jeune se précipitait vers eux, en beuglant. Avec sur ses talons, un homme hors de lui, vert de rage, qu'ils ne reconnurent que trop bien.
Leur sang ne fit qu'un tour et tous penchèrent subitement vers l'option de la mort instantanée.
Car devant leurs faces éberluées se dressait le plus célèbre adjoint du Ministre de la Magie, Kim Heechul.
Ils avaient beau ignorer tout de lui, il était évident que chercher des noises à une des personnes les plus haut placées du monde magique devait être une mauvaise idée. Cependant, Umji ne sembla pas considérer la personne qui la toisait, du bon œil. Redevenue une enfant sous l'effet désastreux de l'alcool, elle se réfugia de l'autre côté de la table, se servant de ses amis comme bouclier, et tira la langue.
À ce geste, Seokjin voulut se frapper le crâne contre le sol, Yoongi désira devenir poussière, Yerin envisagea sa reconversion en tant que ver de terre et Jisoo crut mourir une bonne dizaine de fois, en imaginant la réaction de ses parents quand ils apprendraient ce dans quoi elle s'était encore fourrée. Bien que cette fois-ci, ce soit, selon ses dires, malgré elle, affirmation à laquelle Umji dans son état normal, aurait répliqué que sans ces quatre imbéciles, elle serait à l'heure qu'il est en train de consciencieusement recopier le règlement en salle de retenue.
— Qui êtes-vous ?
Rien qu'au son de sa voix, les adolescents pouvaient sentir les ennuis approcher. Enfin, seuls les quatre conscients de la situation en cours se rendaient pleinement compte des problèmes qu'ils risquaient de s'attirer, si ce n'était pas déjà trop tard. Après tout, l'homme au regard sombre était sans doute déjà parvenu, et ce sans aucune difficulté, à identifier les blasons brodés sur le revers de leur veste d'uniforme. Ces derniers, emblématiques, avaient une renommée mondiale, alors il était évident que le bras droit du Ministre de la Magie identifiait celui-ci en un coup d'œil.
— Comment se fait-il que des élèves de troisième année, de Poufsouffle qui plus est, déambule hors de l'établissement ? Il me semble que, vu l'heure, vous devriez assister à un de vos cours. Je ne pense pas que quiconque vous ait autorisé à errer en ville, et encore moins dans un bar. Ce genre d'endroit n'est pas approprié à des jeunes gens de votre style, alors vous feriez mieux de raccompagner votre amie à votre dortoir. Elle a déjà bu plus qu'elle ne l'aurait dû. Je ne l'aurais personnellement réprimandée pour avoir touché de l'alcool à un si jeune âge, si elle avait été ma fille. Seulement, elle ne l'est pas, c'est pour cette raison que je compte passer cet incident sous silence si vous vous éclipsez immédiatement. Et je le répète, des gens d'à peine quatorze ans ne devraient traîner ici.
Jisoo se leva brusquement de sa chaise, repoussant cette dernière dans un assourdissant crissement, et elle se pencha en avant afin d'exprimer sa reconnaissance envers cet homme, qu'elle espérait secrètement ne jamais avoir à recroiser de sa vie. Puis elle rassembla ses affaires dans la précipitation, tout en invectivant de son regard charbon ses camarades, encore assis les bras ballants. Seokjin, dont le cerveau fonctionnait au ralenti depuis son réveil impromptu au début de cette journée automnale, imita son amie. Il empoigna son sac, tandis que Yerin et Yoongi bondissaient à moitié de leurs sièges, comme s'ils recouvraient leurs esprits à l'instant.
Seule Umji, dans un état toujours relativement incertain et très certainement enfantin, poursuivait son observation, cachée par la table. La dite table ne lui offrait à présent plus une protection satisfaisante, car ses quatre comparses avaient désertés, prêts à l'abandonner pour éviter l'énorme punition qui les attendait s'ils laissaient leurs fesses posées dans cet établissement. Malheureusement pour eux, qui se rangeaient contre toute attente du côté de la raison, la plus jeune devenue immature n'en avait pas décidé ainsi, et lorsque leurs yeux affolés croisèrent ceux de l'adjoint du Ministre, ils comprirent qu'ils feraient bien mieux de la faire disparaître également.
— D'abord, on a pas quatorze ans. On en a vachement plus, okay ?
Les yeux écarquillés, les deux filles en état de tenir sur leurs jambes sans tituber se ruèrent sur la troisième, dont le langage se dégradait de plus en plus. Au grand dam de tous ceux présents dans la salle, Umji continua de s'exprimer, malgré les paumes plaquées sur ses lèvres :
— J'ai dix-sept ans, d'accord ? Alors, je suis pas une gamine. Je suis grande et je bois si je veux. L'alcool, c'est pas comme si ça me faisait beaucoup d'effet ! Attendez… s'interrompit-elle, les sourcils froncés. Le sol est mou. Eh, c'est drôle ! Ça fait des vagues !
Dans le cerveau de la petite femme, que nous qualifierons plus aisément d'enfant ici, le parquet usé, patiné par les années, ondulait à la manière d'une mer déchainée. Cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait pas été à la plage et au plus profond d'elle-même, bien qu'elle refuse de se l'avouer, s'amuser sur le sable lui manquait énormément. Alors tout naturellement, enfin ce ne fut naturel que dans son crâne chamboulé, elle s'écroula sur le sol, tâtant de ses mains les planches de bois, qui lui semblaient bouger sous ses doigts. Un rire cristallin s'échappa de sa bouche tandis que ses amis se rapprochaient les uns des autres, pour établir en vitesse une réunion d'urgence.
— Vous êtes sûrs qu'il n'y avait que de la bière ?
— Bah, j'ai pris un peu de vodka et je crois qu'elle m'en a pris.
— Jin ! On prend pas de la vodka dans l'après-midi !
— C'est vrai, c'est une boisson de soirée.
— Je m'en fiche, j'aime bien le goût. J'ai quand même le droit d'en boire si je veux.
— Oui, mais…
— Vos gueules, s'énerva Jisoo à voix basse. Ce n'est pas le sujet. Elle n'a pris que de l'alcool, n'est-ce pas ? Alors pourquoi elle est aussi mal ?
— Je suppose que c'est parce qu'elle a pas l'habitude de boire.
— Oui, ça lui fera les pieds. Avec le mal de tête qu'elle aura demain, elle comprendra que c'est pour son bien qu'on insiste pour l'emmener à nos fêtes.
— C'est très juste, Yerin. Mais je pense que nous avons un problème plus grave à régler dans l'immédiat…
Les quatre adolescents, rassemblés en un cercle compact à la façon d'une équipe de rugby durant une mêlée, jetèrent un œil en direction d'Umji. Et ils ne furent pas déçus d'assister à une nouvelle scène de débauche de la benjamine.
Pendant qu'ils chuchotaient, elle avait rampé pitoyablement, en s'esclaffant, jusqu'aux pieds de Monsieur Kim Heechul. Celui-ci ne savait plus quoi ressentir. D'un côté, la situation absurde au possible créait en lui une furieuse envie d'éclater de son rire strident, pour lequel il était célèbre au sein du Ministère. Cependant, l'agacement de s'être fait volé sa boisson, qu'il avait pourtant mérité après un éprouvant voyage, prit le dessus.
Surtout que la fille à la chevelure châtain, qui avait été plus tôt dans la journée remontée en une queue de cheval impeccable et ne ressemblait maintenant qu'à un tas de paille, ne s'arrêta pas là. Un haut-le-cœur la secoua subitement, si subitement que personne n'eut le temps de réagir, et elle vomit tout l'alcool ingurgité dans l'après-midi sur les chaussures cirées de Kim Heechul, sous les regards horrifiés de tous sans exception.
Le gérant, qui avait observé le déroulement des évènements depuis son comptoir, se surprit à prier pour ces cinq élèves pour lesquels il avait développé une affection qu'il refusait d'exprimer.
— Puis-je vous demander votre nom ?
La voix du bras droit du Ministre s'était faite calme, bien que tout le monde décèle l'immense colère qui faisait bouillir son hémoglobine. Enfin, tout le monde… La personne à laquelle il s'adressait, ne saisit pas cette subtilité et répondit à cette question en toute honnêteté, lui confiant ainsi ses nom et prénom. Cette information suffirait à la plonger dans les ennuis jusqu'au cou et, s'ils demeuraient ne serait-ce qu'une fraction de seconde supplémentaire ici, elle dévoilerait les noms de ses acolytes. Ceux-ci, dans la panique la plus totale, se mirent d'accord d'un regard, sans avoir à prononcer un seul mot. D'un mouvement parfaitement synchrone, ils se retournèrent afin de prendre leurs jambes à leur cou. Chose qu'ils auraient dû faire bien plus tôt, car toutes leurs tergiversations leur avaient fait perdre un temps précieux, dont profita l'adjoint du Ministre pour les arrêter dans leur fuite. D'un coup de baguette magique, qu'il avait dégainée à une vitesse fulgurante, il lança un sortilège coupant court à la cavalcade dans laquelle ils comptaient tout quatre se lancer.
— Auriez-vous l'amabilité de me dire les vôtres, également ?
Leurs prunelles emplies de terreur se croisèrent, mais alors qu'ils s'apprêtaient à utiliser des pseudonymes, Umji ouvrit encore une fois de trop la bouche :
— Celle qui a les cheveux blonds, elle s'appelle Kim Yerin, et la brune, c'est Kim Jisoo. Les deux garçons, le blond s'appelle Kim Seokjin et l'autre Min Yoongi. Ils sont super sympas. Je les aime beaucoup, vous savez ?
Dans d'autres circonstances, ils auraient certainement souri, touchés par cette attendrissante révélation, qui ne ressemblait pas à ce qu'avait l'habitude de dire Umji. Sauf qu'évidemment, rien dans le cas présent ne ressemblait à Umji. Et ils étaient toujours là, pétrifiés, incapables d'agir d'une quelconque manière.
Ce fut Seokjin qui craqua le premier :
— C'est bon ! Umji, si tu avais fermé ta gueule dès le départ, on en serait pas là ! Non, mais regarde-nous ! On a pas l'air con comme ça ! On en a rien à faire que tu nous aimes bien là ! Tu as dégueulé sur les pieds d'un pote du Ministre et tout ce que tu trouves à dire, c'est qu'on est sympa ?! Mais va te faire voir !
— Vos effusions sont très émouvantes. Toutefois, je vais devoir vous ramener à Poudlard. Cela tombe très bien car je devais m'y rendre. J'avais en effet l'attention de m'arrêter pour prendre une bière, cependant j'attendrais un peu plus longtemps car nous allons nous diriger tous ensemble jusqu'au château. Nous sommes d'accord ?
Tous voulurent hocher la tête, mais uniquement Umji parvient à effectuer un geste, le sortilège de pétrification étant toujours actif sur les autres. Lorsque celui-ci cessa de faire effet, ils s'écroulèrent sur le parquet, qui n'ondulait plus, même aux yeux de la plus jeune. Les paumes posées à plat sur les lattes brunes, ils tentèrent de se remettre sur pieds. Aussitôt leur équilibre restauré, ils emboitèrent le pas à Kim Heechul, lequel pressait l'allure déjà sur le pas de la porte et ils redoutaient les conséquences à affronter s'ils n'allongeaient pas leurs foulées immédiatement.
Aucun d'eux ne prononça le moindre mot, la moindre syllabe sur le trajet, pourtant bref, du bar de Pré-au-Lard à Poudlard.
Devant les grilles imposantes de l'établissement scolaire, Seokjin hésita à glisser une remarque sarcastique. Cependant, son regard enjoué croisa celui, austère d'Umji, qui ne semblait pas avoir digéré les commentaires qu'il lui avait fait il y a de cela quelques minutes, et ce malgré son état d'ébriété inédit. Leurs prunelles noisette s'affrontèrent l'espace d'un instant et Jin se renfrogna, oubliant ses sottises. Pour le moment. Car il ne renonçait pas à toutes les bêtises qui rythmaient son quotidien et sans lesquelles ce dernier serait bien morose.
Les cinq camarades n'étaient actuellement pas dans une situation rêvée. Mais ils ne s'avouaient pas vaincu. Peut-être de nouvelles perspectives s'ouvriraient-elles sous peu, leur réservant de jolies surprises.
