Etant donné que l'écriture avance bien, je peux me permettre de poster le chapitre suivant plus vite que d'habitude! Tout ça pour vot' plaisir, m'sieurs dames!

Merci aux discrets followers et aux premiers reviewers que je n'ai pas remercié directement, mais promis, je le ferai à partir de maintenant :)
Et une petite pensée pour Kaethel, ma bêtamagique!

Place au premier chapitre!


1.

« Laisse-la décider seule, Rick ! Il faudra bien qu'un jour ou l'autre elle prenne ses responsabilités sans toi, s'exclama Kate dans un sourire, attendrie par la protection rapprochée que manifestait son compagnon dès qu'il s'agissait d'Alexis.
– Mais tu te rends compte ? Ça fait à peine un an qu'ils se connaissent ! Elle ne peut pas déjà emménager avec lui !
– Castle... Ils vivent déjà ensemble... ! Le fait qu'ils rangent leurs sous-vêtements dans le même meuble ne changera pas grand chose.
– Ah oui ? Alors pourquoi tu refuses encore de venir t'installer au loft ? »

Beckett n'eut pas l'opportunité de répondre : ils étaient parvenus sur les lieux et traversaient déjà l'arène fourmillante de policiers.

Elle en fut secrètement soulagée. En effet, le sujet était devenu épineux entre eux, et Castle montrait de plus en plus d'impatience devant les dérobades de sa partenaire et compagne. Non qu'il la pressait de prendre une décision, ce n'était pas dans ses habitudes. Il s'adaptait toujours à son rythme à elle, il l'accompagnait dans ses prudentes avancées sentimentales, il lui laissait l'initiative de l'évolution de leur couple. Peut-être avait-il peur de l'effaroucher par trop d'empressement, de l'étouffer par trop d'amour.

Toujours est-il qu'il ne l'avait jamais bousculée, ni obligée à faire des choix. Et l'équilibre se maintenait ainsi, fragile mais satisfaisant, depuis plusieurs mois. Mais il lui arrivait de plus en plus souvent de rebondir sur les cas offerts par les enquêtes pour glisser une allusion discrète, initier habilement un questionnement ; et ces remarques de Castle, jamais anodines, suggéraient qu'il attendait, qu'il espérait un pas en avant plus concret pour eux. Elle s'en rendait bien compte.

Pourtant, sans en comprendre encore les raisons, Kate évitait la discussion et remettait invariablement à plus tard les choix que cela impliquait. Une inquiétude sourde, insaisissable, se lovait en elle dès que son esprit évoquait ces questions. Le plus simple pour elle, pour eux, était encore de ne pas y penser. Du moins pour le moment.

Ils furent accueillis par la chaleur amicale habituelle de Perlmutter qui ne leva pas le nez de son cadavre.

« Quand arrive le lieutenant Beckett, son clown de consultant n'est jamais bien loin.
– Ohoh, vous deviez la ruminer depuis longtemps, celle-ci ! ironisa Castle dans une feinte admiration. Ça m'étonne que vous n'ayez jamais pensé à la dresseuse et à son fauve, mmm ? » susurra-t-il à l'adresse de Kate d'un air entendu.

Un haussement de sourcils exaspéré de part et d'autre accueillit sa remarque.

« Bien, qu'est-ce qu'on a, Perlmutter ? coupa Kate.
– Femme d'environ 35 ans, morte sur le coup, probablement entre quatre et six heures du matin d'après la faible rigidité du corps. Elle a semble-t-il fait une chute depuis la plate-forme, là-haut, pointa-t-il du doigt. La torsion des membres indique qu'elle a dû rebondir sur les câbles métalliques du filet de protection avant de finir sa course sur le sable. L'arrière de la tête a violemment heurté cette barre, ce qui a provoqué la mort.
– Un indice sur son identité ? »

Esposito, qui avait récolté les premières informations, s'approcha :

« Helena Icarios, roumaine. Son titre de séjour était en règle, et elle a été embauchée dans ce cirque il y a un an environ.
– Sans blague, elle s'appelait vraiment Icarios ? l'interrompit un Castle à la fois amusé et interloqué, les mains jointes devant la bouche. Incroyable ! Le mythe de l'homme volant revisité* !
– Elle a peut-être voulu se prendre pour Icare, coupa Perlmutter après lui avoir lancé un regard incisif et méprisant, mais ce qui est sûr, c'est qu'on a dû l'y aider. Regardez ces très légères contusions sur son bras droit et son poignet. A mon avis, ce n'est pas en faisant du trapèze qu'on récolte ce genre de coups.
– Vous pensez qu'il y a eu une altercation ? Quand ?
– Peu de temps avant sa mort, je suppose. Il faudrait que je fasse les premières analyses pour vous confirmer ça. »

Le médecin légiste fit signe aux brancardiers afin qu'ils transfèrent le corps dans le fourgon, direction la morgue.

Kate Beckett se retourna vers Ryan qui venait rejoindre son collègue :

« Tu as d'autres infos ?
– Rien de probant pour le moment, les agents sont en train de questionner le personnel de la troupe. Mais il y a quelque chose qui devrait t'intéresser, Beckett. »

Il fit signe à ses trois partenaires de le suivre et enjamba le bord de la piste pour gravir rapidement les gradins. Plusieurs policiers, un peu à l'écart de l'agitation, faisaient cercle autour de ce qui semblait être quelqu'un. Karpowski était accroupie dans une posture de mise en confiance, les deux mains posées sur les genoux de la personne assise en face d'elle, dont le buste était caché par le dos d'un policier. Intriguée, Beckett s'approcha pour s'informer. Lorsque Karpowski l'aperçut, elle baissa la tête dans une moue d'impuissance avant de se relever.

« Salut, Beckett ! Ecoute, je ne sais plus trop quoi faire : cette jeune fille a été trouvée en état de choc par un des acrobates venus s'entraîner tôt ce matin. Elle aurait besoin d'une prise en charge psychologique rapide.
– Est-ce qu'elle a un lien avec la victime ?
– C'est sa fille, apparemment. »

Beckett vacilla. Imperceptiblement. Personne ne se rendit compte de son trouble. Personne n'entendit son cœur frapper de panique dans sa poitrine. Elle serra discrètement les poings pour contrôler l'émotion en passe d'affaiblir sa raison. C'était une coïncidence. Ce n'était qu'une situation professionnelle comme une autre. La mort d'une mère laissant une fille écorchée derrière elle. Elle en avait croisé d'autres, depuis qu'elle avait reçu son badge. Et elle avait toujours agi en flic. Sans se poser de questions. Seulement… Combien de ces filles avaient été des adolescentes en construction ? Et combien de ces mères avaient été assassinées ? Si peu. Aucune, à vrai dire. Elle ne pouvait ignorer ce coup du sort. Elle ne pouvait ignorer les ruines de ce mur qu'elle avait érigé si vite et mis si longtemps à détruire. Depuis qu'elle avait muselé Bracken, elle croyait être en paix avec sa propre histoire. Mais le destin avait décidé aujourd'hui d'être amer et impitoyable.

Après quelques secondes, elle osa enfin poser les yeux sur l'adolescente qui était assise là. La jeune fille était recroquevillée sur elle-même, en elle-même ; pâle, les yeux fous, en perdition, elle ne cessait de se balancer d'avant en arrière, comme possédée par une indicible terreur. Ses lèvres bougeaient à peine, murmurant par moment des syllabes presque inaudibles.

« Que dit-elle ? articula Beckett d'une voix un peu trop sourde.
– Je crois qu'elle appelle sa mère. Pauvre gosse. Et ça a l'air d'être comme ça depuis qu'ils l'ont trouvée ce matin. »

Karpowski posa une main compatissante sur le bras de sa collègue, et partit appeler le psychologue de la brigade.

Kate sentit alors son cœur se serrer. Elle connaissait ce vertige. Cette spirale de douleur et d'incompréhension. Cette envie de se réveiller en sursaut, de repousser les murs d'angoisse qui se dressaient autour de soi. Et pourtant, ce constat terrifiant qu'on était immobile, statufié, dans l'incapacité de secouer le monde qui s'enlisait toujours un peu plus, seconde après seconde, dans sa vérité crue.
L'adolescente semblait cependant plus profondément choquée que ne l'avait été Kate dans son lit, la nuit qui avait suivi l'annonce de la mort de Johanna. Mais cela n'empêchait pas le lieutenant de reconnaître, les yeux rivés sur elle, tous ces signes qu'elle n'avait jamais oubliés, laissant revivre en elle ces émotions qu'elle croyait enfouies, teintées aujourd'hui de compassion et de mélancolie.

« Kate ? »

Les secondes, les minutes s'étaient figées depuis longtemps.

« Kate ? Est-ce que ça va ? »

Une caresse de la voix.
Une onde de chaleur.
Un signe de vie.
Elle se retourna vers Castle qui s'était glissé derrière elle et l'avait appelée doucement. Il fallut à l'écrivain moins d'un battement de cils pour comprendre que quelque chose se tramait sous cette carapace. Il l'avait reconnu. Ce regard. Durci et embué. Celui qu'il avait croisé tant de fois ces dernières années, lorsqu'elle se noyait dans sa douleur et sa colère, lorsqu'elle se fermait à lui, le laissant dépassé et impuissant.

Elle n'eut pas le temps de lui répondre.

« Beckett ! Tu te chargeras de l'interroger ? » lança Karpowski depuis l'entrée.

Elle acquiesça. Machinalement. Elle ne savait pas trop à quoi, d'ailleurs. Les mots avaient glissé sur elle. Elle ne chercha pas à les retenir, encore moins à les analyser.

Le monde s'affairait autour d'elle.

Alors, son corps entra à son tour dans la danse. Un automate parmi les vivants. Elle serra des mains, lança des sourires en réponse aux bonjours des collègues qu'elle croisait, examina les lieux, caressa du bout des doigts le sable qui avait amorti la chute, posa quelques questions, demanda d'un signe de tête à Ryan de noter des renseignements sur son calepin.

Sa mémoire enregistra instinctivement toutes les informations utiles qu'elle relevait, prêtes à être décortiquées plus tard. Mais pour l'instant, son esprit était ailleurs. Tourné vers la jeune adolescente. Aimanté, harcelé par ce regard égaré.

Trente minutes s'écoulèrent ainsi. Jusqu'à ce qu'elle se rende compte qu'à part quelques policiers bouclant leurs relevés ou leurs interrogatoires, elle était pratiquement seule sur la scène de crime.

Elle croisa alors le regard inquiet de son compagnon, dont la silhouette se découpait sur le carré lumineux de l'entrée. Instinctivement, Kate lissa le masque de détermination qui avait marqué son visage. Le réflexe d'un sourire rassurant s'y dessina, mais ses yeux demeurèrent voilés, et Rick, toujours attentif aux détails perturbants, ne s'y trompa pas.

Le retour au commissariat se fit dans un silence plutôt pesant.

Kate demeurait enfermée dans ses pensées.

Rick ne savait comment s'y introduire.

« Tu es sûre que ça va ? » fut tout ce qu'il trouva à articuler.

Au moins, il lui soufflait qu'il était disponible si elle voulait parler.

Si elle ne répondait pas, il saurait alors qu'elle n'était pas dans son état normal.

Si elle répondait… eh bien, il saurait démêler la vérité du mensonge.

« Oui ! Bien sûr, ça va. Pourquoi ? »

Elle mentait.

« Disons que d'habitude, tu es déjà en train de réfléchir tout haut et d'élaborer des théories… »

Elle se pinça les lèvres, prise en faute.

Les yeux fixés sur la route, elle soupira.

« Je n'ai même pas demandé son nom » finit-elle par lâcher, dans un murmure coupable.

Castle ouvrit la bouche pour répliquer mais fut aussitôt interrompu par la sonnerie du portable de sa partenaire.

« Beckett. »

Perlmutter, articula-t-elle silencieusement à l'attention de son compagnon qui la dévisageait.

Soudain, les yeux de Kate s'arrondirent.

« Quoi ?! »


* Pour la petite histoire : Dédale et son fils Icare doivent s'enfuir de Crète par la voie des airs, grâce à des ailes attachées dans le dos avec de la cire. Mais Icare est grisé par l'altitude, et s'approche trop près du soleil qui fait fondre la cire et précipite Icare dans la mer. Cet ancien mythe grec est souvent utilisé pour symboliser les rêves impossibles et le désir de l'Homme d'aller toujours plus loin.