« Attends Charlie, doucement là… Je ne te suis plus. »
Le mathématicien soupira et chercha une analogie qui lui permette de faire comprendre à son frère l'enchaînement de son raisonnement. Ils étaient ensemble dans le box affecté au chef de la division des crimes violents et Don tentait désespérément de suivre les méandres de l'esprit brillant de son frère pour découvrir comment, du cas qu'il lui avait soumis deux jours auparavant, il arrivait à une hypothèse totalement nouvelle, et qui pourtant devait être valide s'il en jugeait par le taux de réussite des enquêtes précédentes.
« Alors, imagine… »
A ce moment-là, la démonstration du mathématicien fut interrompue par la sonnerie de son portable. Il venait de recevoir un message. Il le consulta et son frère vit une ombre passer sur son visage. Charlie se contenta d'appuyer sur une touche et de replacer l'appareil dans sa poche puis il s'apprêta à reprendre le cours de son exposé.
« C'était qui ? demanda Don.
- Rien, juste une confirmation d'un truc.
- D'un truc hein ?
- Ben oui! Bon... Alors, tu veux le coincer ton dealer ou pas ?
- Bien sûr que je veux le coincer.
- Alors au lieu de m'interroger sur mes coups de téléphone, écoute un peu ce que j'ai à te dire. »
Don se tut et écouta ce que lui disait son jeune frère : c'était brillant, positivement brillant. D'ailleurs il s'y attendait. Brillant était un euphémisme si on l'appliquait à Charlie. Mais tout en prêtant attention à ce que lui disait son frère, Don ne pouvait s'empêcher de penser à cet appel qu'il avait reçu et à la réaction qu'il avait eu. Car si Charlie était incollable en matière de raisonnement et de logique, il était beaucoup moins doué pour dissimuler ses émotions ; Don, quant à lui, se distinguait par une intuition très développée. Et cette intuition lui soufflait que quelque chose ne tournait pas rond, quelque chose que son petit frère ne voulait pas qu'il sache. Et, s'il ne voulait pas qu'il le sache, alors il était sans doute indispensable qu'il apprenne de quoi il s'agissait. Aussi, tandis qu'il opinait à ce que Charlie racontait, Don se fit la promesse de savoir très vite d'où venait le coup de téléphone qui avait bouleversé le mathématicien.
*****
Don jeta un coup d'œil dans le bureau. Comme il s'y attendait, son frère était parti prêter main forte au technicien chargé d'étudier les prises de vues des docks, qu'il avait demandées lorsqu'il avait compris sur quoi débouchait l'hypothèse de Charlie. Il avait envoyé trois équipes sur place sous les commandements de David, Colby et Liz et il restait là pour coordonner le tout. Mais il n'en oubliait pas sa décision : il voulait savoir ce qui avait ennuyé son frère dans l'appel reçu et il avait bien l'intention de mettre la main sur le portable de ce dernier afin de consulter le message. Il était conscient qu'en agissant ainsi il franchissait la ligne tacite qu'ils avaient tracée entre leurs mondes respectifs, mais son intuition lui soufflait que son frère avait des problèmes, et il était hors de question qu'il attende les bras croisés. Il fit une grimace en s'apercevant que le portable du mathématicien n'était pas en vue : évidemment, Charlie n'allait pas le laisser traîner n'importe où non plus. Bon, il devrait trouver une autre occasion.
Et puis les événements se précipitèrent, l'obligeant à penser à autre choses. En quelques heures, l'affaire sur laquelle ils achoppaient fut enfin réglée et le dealer après lequel ils couraient depuis plusieurs jours fut appréhendé juste dans le secteur prédit par Charlie.
« Bravo frangin, comme toujours tu as mis dans le mille ! le félicita Don.
Charlie rougit, à la fois heureux et gêné des félicitations de son frère.
- Bah ! C'est vous qui avez fait tout le boulot ! protesta-t-il.
- Oui, sauf que sans toi, on n'aurait jamais su où le faire notre boulot ! Bon, je te ramène à la maison ?
- D'accord. Mais si tu permets, je passe aux toilettes avant.
- Pas de problème. Mais là, permets-moi de ne pas t'accompagner ! » rigola Don.
Dès que Charlie eut tourné les talons, il se précipita vers la veste qu'il avait laissée sur le dossier de la chaise : il n'allait pas s'en encombrer à l'endroit où il allait. Il n'hésita qu'un instant avant de plonger la main dans la poche et d'en ramener le portable. Il consulta aussitôt la liste des messages mis en mémoire et prit connaissance de ceux-ci. Au fur et à mesure, il pâlissait et son visage se faisait sévère. Charlie qui rentra à ce moment-là s'étonna du changement survenue dans sa physionomie en l'espace de quelques minutes.
« Pourquoi tu ne m'as rien dit ? attaqua Don aussitôt qu'il le vit.
- Dit quoi ? s'étonna Charlie qui ne comprenait rien ni à la question, ni à la colère qu'il sentait gronder en son frère.
- Les messages que tu reçois.
Le mathématicien aperçut alors son portable dans la main de son frère et il s'emporta à son tour :
- Tu as pris mon portable ? Tu as consulté mes messages ? Non mais de quel droit ?
- Du droit qu'a un grand frère de protéger son petit frère !
- Rends-moi mon portable tout de suite !
- Pas question ! Il part au labo sur le champ !
- Quoi ?
- Je veux qu'on trouve qui t'a envoyé ça.
- Don, ce ne sont peut-être que des plaisanteries.
- Alors très douteuses : « Imposteur - Tu n'es pas ce que tu dis - Usurpateur - Je ferai tomber ton masque - Il faudra bien que tu admettes la tromperie - Menteur - Tout le monde verra ton vrai visage » etc… Et il y en a des dizaines comme ça. Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
- Parce que je ne voulais pas que tu réagisses comme tu es en train de le faire, comme si quelque chose de terrible était en train de se produire. Je suis sûr que ce n'est rien.
- Et bien j'en suis moins sûr que toi figure-toi et j'ai bien l'intention de découvrir le pot aux roses. Et s'il s'agit vraiment d'une plaisanterie, alors le plaisantin va s'en mordre les doigts jusqu'au sang.
- Don… Ecoute… Je suis sûr que ça n'en vaut pas la peine.
- Non Charlie. Pour moi, ça, ce sont des menaces, et il est hors de question que je ferme les yeux. Alors d'accord ou pas, ton portable part au labo, tu le récupèreras plus tard. Et puis je te place sous protection.
- Tu n'es pas sérieux là ?
- Tout à fait sérieux, au contraire. Je ne te laisserai pas prendre le moindre risque.
- Mais je ne cours aucun risque !
- Tant mieux. Il n'empêche. Tu ne bouges pas de là sans moi. Je vais rendre compte au directeur et lui demander de m'autoriser à mener l'enquête.
- Don…
- Tu m'attends là Charlie, c'est bien clair ?
- Tout à fait clair. » abdiqua le mathématicien.
Il regarda partir son frère, à la fois ulcéré et attendri de sa réaction. Ulcéré parce que c'était exactement ce qu'il craignait : Don, habitué à côtoyer les pires horreurs, avait tout de suite imaginé le scénario le plus noir dès qu'il avait eu connaissance des faits, et maintenant il n'allait plus le lâcher. Sous protection ! Rien qu'à l'idée d'avoir sans arrêt un agent sur les talons, il se hérissait. Et puis, il était attendri de l'inquiétude manifestée par son grand frère pour lui : finalement, c'est qu'il devait bien tenir à lui malgré ses sarcasmes et ses impatiences à son endroit. Il vit Don s'arrêter à la hauteur de David et ce dernier jeta un regard dans sa direction. Il comprit : inutile de chercher à quitter le bureau, Don venait de donner l'ordre qu'on garde l'œil sur lui. Bon, il n'avait plus qu'à prendre son mal en patience et attendre le retour de l'agent. Il se plongea alors dans la correction des copies qu'il avaient apportées en espérant que son frère ne serait pas de retour trop tard : il était crevé et il rêvait d'un bon bain.
