Voilà une petite suite à "Pourvu que le matin vienne." (D'ailleurs "PqlMV" sera repris, corrigé, disséquer vu la misère que c'est... tellement trop pathos... je m'en arrache les yeux!)

Toujours le même conseil de ne pas lire, si vous n'avez pas lu le fabuleux roman Lost Souls de Poppy Z Brite, à qui Steve et Ghost, mais aussi certaines phrases glissées dans le texte, appartiennent. En fait tout appartient à Poppy Z Brite, sauf la rédaction et la perception des personnages et de leur situation.

En vous souhaitant une bonne lecteur...


NOUS N'AVONS PAS PEUR.

D'un revers de la main, l'eau s'arrêta de couler. Ghost sortit de la douche, sa chevelure d'un blond presque blanc, nacrée, ruisselante de gouttes glacées, et la chaleur de la pièce – à peine tiédie par le vieux ventilateur crachotant – vint immédiatement s'enrouler autour de sa peau translucide, marbrée de veines bleutées et ornée d'un fin duvet blond. Il ne prit pas la peine de s'essuyer du trop-plein d'eau courant sur son épiderme ou d'enrouler une serviette autour de sa taille.

Arrivant dans la chambre à la chaleur suffocante, à la rouge luminosité du jour qui se mourrait par l'unique lucarne entachée de poussière et d'insectes écrasés, il s'étala sur les draps rêches, aux odeurs de sueur et de lessive défraîchie.

La nuit tombe. Par la lucarne entrouverte, le bruit de la route, clinquante du roulis des autos le berçait et l'accompagnait dans ses rêves fantasques, étranges aux allures de cauchemars.

Ghost joua un moment avec ses poils pubiens encore humides, les démêlant patiemment, tirant doucement dessus, les laissant reprendre leur forme, l'esprit engourdi dans une moiteur rêveuse.

Il sursauta brutalement – le corps presque agité de spasmes – les yeux écarquillés sur le visage familier de Nothing. Un Nothing au sourire tendre, cruel et féroce, aux dents taillées en pointe, et à l'haleine lourde, chargée du parfum épicé de vin et de sang rances. Une figure monstrueuse, loin de celle qu'il avait connu.

« Tu n'as rien à craindre. Tu n'as rien à craindre tant que je serai en vie : l'éternité ou presque. Je t'aime. »

Les mots résonnèrent dans son esprit comme si Nothing lui-même les lui susurrait au creux de l'oreille, d'une voix enrouée d'opium et chantante d'une vie à l'agonie. Et Ghost trembla au souvenir des événements passés, au contact encore lancinant du poignard contre sa paume, s'enfonçant dans la tempe tendre de Zillah, de la sensation de la lame glissant hors du fourreau qu'était devenu le cœur de Christian, à la mémoire du regard brillant, comme reconnaissant de Christian.

Il eut soudainement froid, entortillé dans les draps moites, humides, dans la chaleur éreintante de la chambre minuscule du minable motel délabré de Californie où il s'était arrêté avec Steve, pour passer la nuit.

La nuit… sombre, menaçante, comme une gangue d'obscurité chaleureuse et dangereuse, pareille à une amante attentionnée enivrée de désirs sournois. La nuit dans laquelle il s'enfonça, se perdit, les yeux pourtant grands ouverts, mais si emplis d'un désespoir vitreux et muet.

Le bruit lointain, oh si lointain, d'une clé dans la serrure lui parvint avec peine, égaré comme il était dans les eaux sombres et scintillantes de ses cauchemars entremêlés de souvenirs.

La silhouette d'épouvantail décharné, ébouriffé de Steve se dessinait dans l'embrasure de la porte, portant dans chaque main une poche en papier dégoulinante d'une friture à l'odeur écœurante et grasse. Et c'est comme si Ghost réalisait après plusieurs semaines de cavale d'un engourdissement paniqué, de rêves étourdis d'horreurs flétries, que Steve était à son côté depuis tout ce temps.

Inconscient de sa nudité, indifférent de sa nudité, Ghost le dévisagea comme s'il était un inconnu familier, une personne aimée et disparue dans un passé oublié. Les pommettes saillantes, les joues maigres et mangées de barbe, les cernes creusés profondément dans la chair blafarde de remords et d'incertitudes.

Et Ghost réalisa, qu'en cette nuit d'ombres secrètes et frémissantes, à la saveur perlée de sable rocailleux et de touffeur du désert, qu'ils sont loin, très loin de chez eux, tous deux semblables à des rescapés, des repris de la route, presque comme si celle-ci les avait recrachés le temps d'une nuit.

Et alors, lui tendant les bras, écartés de son corps tremblant d'une sueur lugubre à la vague senteur de mélasse, il se dit que tout n'était peut-être pas perdu, que tout pouvait être encore sauvegardé.

Et si la douleur de la perte – celle d'Ann, de l'un de l'autre – s'effaça un peu au contact rude, enveloppant des bras d'un Steve hagard et sale, la peur et le désespoir gémissant, blessé, blessant survivaient toujours dans l'étreinte féroce de leurs deux corps accablés, suintant de la sueur de la route et de la nuit venue.


Les astérisques sont là pour préciser que les mots qui les précèdent sont à Poppy Z Brite, et uniquement à lui.

Merci d'avoir lu et bonne continuation à vous!