J'ai toujours détesté les adieux. Rien que l'observation méticuleuse de ce mot m'échappe. Parler de puissance protectrice dans un moment tel que celui-ci relève presque de l'insolence. A toi, dieu. A toi qui, par ton accord tacite a permis cette souffrance qui s'éprend de moi sans que je ne puisse faire quoi que ce soit. A toi qui du ciel regarde cette scène avec indifférence. A dieu. Adieu.

Il est temps de partir. Je le sais, je le sens. Les mouchoirs s'agitent, les derniers mots s'échangent, les regards ne semblent plus vouloir se détacher. Je les observe, de là où je suis. Assis sur ma banquette, je laisse mon regard balayer l'ensemble des cabines pour voir, que, de l'une à l'autre, c'est toujours le même spectacle. Je devrai peut être agiter mon mouchoir au vent, moi aussi. Je devrai peut être ne plus te quitter des yeux jusqu'à ce que le départ soit officiellement sifflé, jusqu'à ce que le train quitte la gare pour ne laisser défiler à la fenêtre qu'une suite de paysages sans grand intérêt. Je devrai peut-être faire semblant de ne pas être affecté par ce moment douloureux. Je devrai peut être agir comme si nous allions nous revoir, comme si cette possibilité n'en était pas une, comme si c'était une certitude. Mais pourquoi mentir. Pourquoi ajouter un mensonge dans cette scène qui est déjà bien assez factice. Nous savons tous les deux qu'à la minute où le train s'élancera dans sa course folle, je ne ferai plus jamais demi-tour. Alors voilà. Voilà comment toute histoire se termine. On m'avait toujours dit qu'il en fallait une, de fin, mais jamais on ne m'avait dit qu'il pouvait en exister d'aussi douloureuse. La vie n'est pas un long fleuve tranquille, c'est un court d'eau agité qui prend fin et nous entraine avec lui vers cette chute qui ne semble pas en avoir. Se sentir tomber sans n'en jamais ressentir le moment d'impact. Sentir mon corps effectuer cette descente alors que mon cœur est resté là-haut, avec toi. Ce train est un court d'eau. Il me conduira là où tu ne seras pas, mais mon cœur ne me suivra pas. Je te le promets.

J'essaie de rester fort, de ne pas agir comme toutes ces femmes qui laissent bien trop facilement leurs sentiments les atteindre. Je vois beaucoup trop de perles argentées glisser le long de leurs joues. Je crois que le pire, dans tout ça, c'est que finalement, je n'ai plus personne sur qui poser un dernier regard. Tu n'es pas là, tu n'es plus là. Tu n'as jamais été debout sur le quai à me regarder partir avec souffrance. En ce moment même, une place vide occupe celle où tu devrais être à me dévisager pour la dernière fois. Tu m'as quitté, tu nous as tous quitté. A présent tu es cette puissance protectrice que j'ai tant blâmé. Un sifflement. Une suite de paysages sans grand intérêt. A toi, dieu qui me regarde partir. Adieu.

« A chaque sommet on est toujours au bord d'un précipice. »

STANISLAW JERZY LEC