- Foooouuurmiii !

L'enfant sursauta. Tracer venait d'apparaître devant elle, tout sourire.

- Tu viens manger au réfectoire ? Il y a des pancakes, je suis sûre que tu vas adorer !

Fourmi hocha la tête et suivit la britannique. Des membres d'Overwatch, Lena Oxton était celle qui avait mieux pris les origines de Fourmi. Dans la mémoire de cette dernière, les souvenirs de la soirée, il y a trois jours, étaient encore frais. Ce soir où elle avait avoué sa filiation et que Zenyatta avait expliqué leur rencontre. Elle avait rencontré l'omniac il y a de ça vingt mois, mais ne l'avait revu que quatre fois jusqu'à aujourd'hui. Et pourtant il avait senti sa détresse cachée, son désir de fuir Talon. Il l'avait écoutée, consolée, et il lui avait appris à apaiser et consolider son esprit. Mais Fourmi se rappelait encore des expressions surprises, furieuses ou attristés de ceux qui étaient en face d'elle. Elle leur avait fait comprendre que tant que la menace de Talon ne serait pas définitivement écartée, elle ne pourrait pas leur avouer quoi que ce soit, bien qu'elle le souhaitait. Cependant, elle les avait avertis que Reaper n'hésiterait à la blesser voire la tuer, parce qu'il ne ressentait rien pour elle.

« Et je ne ressens rien pour lui non plus. Je n'arrive plus à le détester. Ce n'est qu'un inconnu » avait-elle conclu. Au moins était-ce une chose qui ne la pesait plus.

Lena l'avait rassurée en lui expliquant qu'elle ne lui en voulait pas pour sa filiation. Franchement, pourquoi être en colère contre elle, on ne choisissait pas sa famille ! Elle n'avait pas complètement pardonné les torts que l'enfant avait causé ; mais elle voulait lui donner une seconde chance. Devant ces paroles, Fourmi lui en fut reconnaissante.

Mais le chemin vers l'acceptation était encore long. La majorité des membres étaient encore dubitatifs sur la rédemption de Fourmi. D'ailleurs, souhaitait-elle vraiment être acceptée au sein de l'organisation ? Elle était reconnaissante qu'on la protège de Talon, mais elle était fatiguée des combats. Elle réfléchissait depuis quelques jours à cette situation et décida, sur le chemin de la cantine, qu'elle en parlerait avec Zenyatta après le repas.

Arrivées au réfectoire, Fourmi remarqua Genji et alla immédiatement s'asseoir à côté de lui. Cela fit pouffer Tracer ; on aurait dit un poussin attaché à sa maman poule ! L'enfant chercha l'omniac du regard et le vit à une autre table, en train de discuter avec Mei. La scène rappela à Fourmi une conversation avec le moine, quelques jours plus tôt. Elle lui demandait pourquoi il passait au réfectoire, alors qu'il ne pouvait pas manger, étant un omniac.

- Le dialogue est une voie nécessaire vers l'apaisement et ainsi surmonter les luttes avec soi et les autres. Or, vous autres humains, au moment des repas, partagez un temps de convivialité qui incite à parler, et qui, je l'avoue, est très agréable. En quoi nous, robots, devrions-nous nous isoler ? Pour toi également, il est important de désormais te joindre aux autres pour manger. Tu m'as souvent raconté que tu prenais tes repas seule.

Oui, et c'était morbide, se dit-elle en y repensant. Ici, tout était différent : les visages, les bruits, les odeurs, une avalanche de sensations nouvelles qu'elle tentait tant bien que mal d'appréhender. Overwatch s'était reconstitué il y a un an à peine, et les membres étaient peu nombreux, une vingtaine tout au plus. Certaines personnes étaient familières pour Fourmi, étant les anciens "héros" de l'âge d'or de l'organisation, ou bien ceux qu'elle avait croisés sur le champ de bataille.

Genji mangeait tout en parlant avec l'homme à côté de lui. Fourmi n'était en rien gênée par le visage lardé de cicatrices ou la mâchoire artificielle ; elle avait vu bien pire… L'interlocuteur était un infirmier et couturier italien du nom de Lorenzo, mais il préférait qu'on l'appelle "Ago", l'aiguille, puisqu'elle recousait aussi bien les plaies que les vêtements. Fourmi l'appréciait car il était plutôt amical à son égard, bien qu'il lui rappelait qu'elle avait blessé de nombreuses fois les soldats qu'il devait ensuite soigner, de même qu'il devait également réparer leurs vêtements.

- Je ne sais pas si je dois te remercier ou te gronder parce que tu m'évites d'être au chômage, avait-il dit la première fois qu'ils s'étaient rencontrés.

Il était l'un des rares à lui donner un peu d'attention. Les autres membres lui accordaient quelques mots, quelques salutations, mais la plupart l'ignoraient. Elle ne leur en voulait pas pour ça. Mais elle ignorait si c'était parce qu'elle était la fille de l'un de leurs pires ennemis, ou à cause de ses crimes passés. Peut-être les deux.

Tout en mangeant, ses yeux vagabondèrent dans la salle bondée, puis se posèrent sur un homme assis un peu à l'écart, mangeant sans participer à la conversation, à moins qu'on ne l'y invite de temps à autre. Fourmi le reconnut comme Hanzo Shimada. Talon lui avait plusieurs fois demandé ses services de mercenaire, proposition qu'il avait refusé, et Talon s'était interrogé sur les raisons qui avaient poussé un ancien assassin à rejoindre l'organisation qui avait démantelé son propre clan. Pour elle-même, Fourmi pensait que c'était peut-être parce que Genji était son frère…

Malgré elle, sa conscience fit le lien avec la famille, et le mécanisme se déclencha. Son crâne la vrilla, sa vision se brouilla et son corps céda face à la douleur. Avant que Genji n'ait pu demander ce qui n'allait pas, elle vomit son repas. Il la soutint alors qu'elle s'écroulait sur elle-même. Aidée de Lena, il guida la tétrachire jusqu'à l'infirmerie.

- Ça ira, ça ira, grommela t-elle tandis qu'ils la déposaient sur un lit. J'ai relâché ma vigilance et mes bloqueurs mentaux se sont activés.

Lena lui lança un regard consterné. Même si les yeux de Genji étaient cachés par sa visière, Fourmi supposa qu'il faisait la même tête.

- Il ne faut pas s'en apitoyer. Je pense que j'ai le droit d'en parler : je fais partie de Talon depuis huit ans. À cinq ans, les souvenirs commencent à se fixer. Ils n'avaient probablement pas envie que je me rappelle de ma… de la femme qui m'a mise au monde, sinon je ne me serais pas tenue tranquille, je suppose. Au moins ce blocage cérébral m'a t-il empêché de regretter mon ancienne vie, sinon travailler avec Reaper aurait été encore plus douloureux. S'il vous plaît, ne me prenez pas en pitié. Tout le monde ici a ses malheurs.

Genji avança sa main, et caressa doucement le front de l'enfant du bout des doigts. Lena lui offrit un sourire.

La porte s'ouvrit pour laisser entrer le docteur Ziegler.

- Ah – Bonjour. On m'a prévenue que tu t'étais sentie mal, Fourmi. Il faut que je vérifie ton état de santé.

L'enfant opina, tandis que Genji et Tracer laissèrent les deux femmes seules.

Après un rapide examen qui montra que tout était en ordre, Angela poussa un soupir et s'assit à côté de Fourmi. Elle détailla du regard le visage du tétrachire. Ses yeux bleus lui étaient inconnus, mais elle reconnaissait les traits abrupts et les épais cheveux noirs, identiques aux siens

- Je lui ressemble ?

Les yeux de la suisse rencontrèrent ceux de Fourmi. Trois jours. Trois jours qu'elle avait dévoilé qui elle était, et Angela ne savait comment réagir. Et Fourmi sentait son hésitation, et elle en avait peur. Elle ne voulait pas qu'elle la déteste…

- Tout le monde l'appelle "Reaper", jamais Reyes. Je suppose qu'ils ne savent rien ?

Angela poussa un soupir douloureux.

- Je n'ai pas… le courage de leur dévoiler ce que j'ai fait. Comment réagiraient-ils, sachant que l'un de leurs anciens commandants a été ramené à la vie ? Que j'ai créé… un être monstrueux, rempli de haine, déterminé à tous nous tuer ? Je suppose qu'il crache souvent sa colère envers moi…

- Parfois. Surtout lors de mes premières années. Puis il s'est tu petit à petit, comme s'il était à court d'arguments. De toute manière, il exprime peu ses pensées, mais j'ai bien remarqué qu'il détournait ses pistolets à chaque fois qu'il vous avait dans son viseur. J'ignore en revanche pourquoi…

Un sourire empli de tristesse se dessina sur le visage de l'adulte.

- Je ne sais pas si c'est la véritable raison, mais peut-être… Avant la chute d'Overwatch, il y a de ça onze ans… Nous étions amoureux.

- Qu'est-ce que cela veut dire ?

- Que deux personnes partagent des sentiments puissants. Qu'ils aiment passer du temps ensemble. Que leur coeur bat fort et le sang afflue à leurs joues quand ils sont en présence de l'autre ou que l'on parle de lui. Qu'ils pensent sans cesse à leur moitié lorsqu'ils sont seuls. Qu'ils ressentent du réconfort lorsqu'ils sont dans les bras de l'autre. Et que la douleur de perdre la personne qu'ils aiment les aveugle, au point qu'ils ne réfléchissent pas aux conséquences de leurs actes…

Angela avait baissé la tête et serré les poings sur ses genoux. La phrase de Fourmi la surprit.

- Ça a dû être merveilleux à vivre.

Angela se gifla mentalement. L'amour, la chaleur humaine, Fourmi ne l'avait jamais connu, et elle osait venir se plaindre du passé devant elle… Mais la tétrachire lui sourit.

- Merci de m'avoir fait découvrir cette définition.

Ils m'ont dit : il n'existe pas de bonheur. Il n'existe pas de joie entre les êtres humains. Seule la loi du plus fort compte. Ils m'ont dit, la violence te rendra plus forte, et c'est le but de tout humain de gagner en puissance. Ils m'ont dit, la force, c'est connaître et vaincre la faiblesse, la faiblesse, c'est se laisser guider par ses sentiments, les sentiments, c'est accepter d'être vaincu. Ils m'ont dit, tu cesseras de vivre quand tu ressentiras à nouveau.

- Et pourtant, vous êtes plus que vivants, vous qui ressentez.

Angela avait écouté l'étrange litanie qui s'était échappée des lèvres de l'enfant, son regard perdu ailleurs, plongée dans un passé, dans le souvenir d'une vie morne et sans couleurs. À elle à qui on n'avait rien appris à part la violence, comment avait t-elle su comprendre l'absurdité de sa situation ? Quelque chose s'inscrivit dans l'esprit d'Angela, la volonté d'aider Fourmi, et de reconstruire l'enfance qu'on lui avait volé. Peu importait qu'elle fusse la fille d'une autre femme.

Fourmi voulut se relever, mais la tête lui tournait encore. Mercy lui conseilla de se reposer encore un peu, et quitta la pièce. Winston patientait dans le couloir, et Angela soupira devant la longue discussion qui l'attendait. Elle le savait, cette situation ne resterait pas dans son état actuel, mais franchement… Ne pouvait-on pas enfin accorder la paix à cette enfant ?

O*O*O*O*O

- Ma place n'est pas sur un champ de bataille.

C'est ce qu'avait sorti Fourmi, alors que Zenyatta et elle étaient assis dans le jardin qui entourait la base, en train de méditer.

Le robot tourna la tête vers la tétrachire. Il ne dit rien, l'invitant d'un mouvement de tête à développer sa pensée.

- Je suis fatiguée, Zenyatta. Fatiguée et face à un problème. Talon remarquera ou a peut-être déjà remarqué la destruction de mon mouchard.

Elle grimaça, repensant à cette douloureuse séance où on lui avait envoyé plusieurs petites décharges électriques pour lentement griller le traceur implanté dans son cerveau.

- Ils vont intensifier leur chasse. Nous sommes tous en danger, vous, moi, tous les agents de cette base. Evidemment, ce n'est pas comme si Talon n'était pas déjà à la recherche de ce quartier général. Mais le problème est qu'ils me traqueront à coup sûr, où que j'aille. Je me suis posé la question : "et si je restais ici ?". C'est un remède pire que le mal. Je l'ai dit, je n'ai plus envie de me battre. Je ne veux pas être la glorieuse pardonnée qui se bat pour aider l'organisation qui l'a sauvée, combattant vaillamment les méchants. J'en ai tout simplement assez de la violence. Je voudrais vous aider, offrir au moins un paiement pour tout ce que vous avez fait pour moi, maître, pour Angela et Genji et Lena également. Mais au prix de ma liberté ? Je refuse de rester cachée dans cette base. Pourquoi devrais-je passer ma vie entre quatre murs, à craindre le jour où Talon me débusquera ? Et le résultat serait le même si je partais d'ici ; je suis reconnaissable à des kilomètres. Quand bien même j'arrachais ma paire de bras en trop, je n'ose imaginer le nombre d'interventions chirurgicales nécessaires pour enlever les écailles sur mes joues, et on ne peut tout simplement pas retirer mon exosquelette. Ce serait identique à de l'écorchage. Je voudrais sortir de cette impasse, pour vivre normalement, mais j'ignore comment…

Zenyatta resta silencieux quelques instants. À quoi, se demandait Fourmi, pouvait-il penser ? Difficile à deviner quand ses expressions ne pouvaient être peintes sur son visage.

- Te rappelles-tu de ce que tu m'avais avoué, à propos de ton esprit ?

Elle fut prise de court, face à cette question auquel elle ne s'attendait pas, mais tenta de répondre du mieux qu'elle pouvait.

- Je… J'imagine parfois l'intérieur de ma tête comme un immense espace blanc. Il est vide, infini, comme une feuille de papier qui ne s'arrête pas et qui n'a jamais été touchée. Et je suis recroquevillée au centre de cet infini maladif, les yeux fixés sur mon corps affreux car c'est la seule couleur dans cet endroit. Mais cette salle est loin d'être silencieuse, elle est remplie de sons désagréables, un bourdonnement incessant auquel s'ajoute des bruits d'explosions, des déflagrations, le son caractéristique des balles qui déchirent l'air, du ciment et du béton percé qui s'effrite et s'effondre. Je dois faire un gros effort pour boucher mes oreilles, pour faire taire ce vacarme, et cela uniquement pour faire face au blanc infini qui me rappelle à quel point je suis vide, à quel point je ne possède rien, à quel point mon existence est absurde. C'est à peu près ce que je vous avais dit.

- Et tu penses pouvoir trouver toute seule une solution à ta situation, alors que tu sais que ton espace personnel est à ce point dénudé ?

Elle ouvrit la bouche puis la referma. Il marquait un point, comme toujours. Le robot leva une main et la posa doucement sur l'épaule de l'enfant.

- Tu as beaucoup de choses à accomplir pour remplir ton esprit, Fourmi. Certes, le temps t'est peut-être compté ; mais tu auras beau faire le plus vite possible, Talon n'attendra pas que tu sois prête pour t'attraper. Alors plutôt que de bâcler ton évolution par peur du lendemain, n'aie pas peur de prendre ton temps. Je sais qu'il y a également autre chose qui te retient, petite. On dit que le passé nous définit ; mais le présent également. Tu as le droit d'aller de l'avant, même si tu ne pourras pas effacer ce que tu as fait. Pour colorer ton vide, il y a plusieurs solutions, mais en voici une : la rédemption vient d'abord par le dialogue.

O*O*O*O*O

Il faisait sombre, plus sombre, encore plus sombre.

Elle regarda autour d'elle et ne vit personne, rien. Puis elle baissa les yeux, ne vit qu'une seule paire de mains.

Des mains d'enfant.

Sur ses bras, il n'y avait plus de carapace. Elle toucha son visage, caressa la peau fine de ses joues. Elle était toute petite – la taille d'un enfant normal de treize ans.

Elle voulut appeler quelqu'un, faire part de ce miracle. Sa voix résonna en écho dans le vide.

- Pathétique.

Elle vit avec horreur sa peau noircir lentement, dégageant une fumée âcre et sombre. Une voix d'outre-tombe retentit.

- Il n'y a pas d'échappatoire. Il te retrouvera, ils te rattraperont. Tu es leur arme – notre arme.

Elle poussa un hoquet de douleur quand des centaines d'aiguilles invisibles s'enfoncèrent dans sa peau. Elle roula sur le sol, se cabra, tandis que muscles et os se déchirèrent et s'agrandirent, pour la transformer en géante. Elle porta ses mains à son visage, recueillit sueur et sang qui jaillissaient de ses joues, les multiples écailles sombres découpant son épiderme. Les ténèbres continuèrent de dévorer sa peau telles une lèpre, des dizaines de mains aux griffes de métal enserrèrent ses bras, ses jambes, ses épaules, son cou. Elle entendit des rires, leurs rires rouillés, et leurs pleurs, des larmes poisseuses dégoulinèrent depuis le plafond pour s'abattre sur elle. Une odeur nauséabonde la prit à la gorge, un mélange de poudre, de sang, de pétrole et de soufre. Les griffes lacérèrent son corps, teintant de rouge les ténèbres qui absorbèrent goulument le liquide vermeil.

Elle hurlait. Elle hurlait et suppliait que ça s'arrête, et rires et pleurs redoublèrent d'intensité. Des visages ensanglantés, pourris et osseux dansèrent autour d'elle. De leurs bouches mortifères sortirent des paroles étouffés, larmoyantes et haineuses.

« Ta faute »

« De ta faute »

« Sans rédemption »

« Que nos meurtres t'écrasent »

« Assassin »

« Disparus pour rien »

« Tu paieras »

« Arracheuse de vie »

« Tu n'échapperas pas »

« Jugement »

« Fille du démon »

« Tu es sale de sang »

« Meurtrière »

« Tu es comme lui »

« Pour toujours »

« Entends nos cris et nos morts. »

Elle ne pouvait pas demander leur pardon. Elle ne pouvait pas se repentir de ses péchés.

- Tu les entends ? dit la voix d'outre-tombe. Tu les entends ? Overwatch ne chassera pas tes fantômes.

Deux mains griffues, couvertes de son sang, se refermèrent sur sa gorge, l'étouffant petit à petit. La sentence tomba comme un couperet :

- Tu es, et resteras, un monstre.

Un monstre

Un monstre

Un monstre

Un monstre

Un –

- Fourmi !

Les rires se turent et sifflèrent de désapprobation devant l'appel, tandis que le cauchemar se brisait autour d'elle. Une douce voix l'accueillit dans ses bras.

La rédemption vient d'abord avec le dialogue.

O*O*O*O*O

Fourmi revint brutalement à la réalité, comme lorsqu'on crève la surface de l'eau tourmentée et qu'on avale goûlument l'air, haletant. Elle vit des lueurs vertes et dorées au-dessus d'elle, ainsi que sa main qui enserrait un poignet métallique. Une voix robotique lui parlait, mais elle était encore sous le choc et avait du mal à tout saisir.

- Uste… alme… Fourmi… Calme-toi, Fourmi… N'aie pas peur, tout va bien. Ce n'est qu'un cauchemar, petite.

Elle lâcha le poignet de Genji et se recroquevilla sur le lit, son corps trempé de sueur et parcouru de tremblements nerveux.

- Laissez-moi, dit-elle d'une voix éraillée, à force d'avoir hurlé dans son sommeil.

L'omniac et le cyborg ne bougèrent pas.

- Allez-vous en ! voulut crier Fourmi, et sa gorge fut secouée d'une toux brutale.

- Fourmi, tu ne vas pas bien, lui murmura doucement Genji. Laisse-nous t'aider.

- Je ne veux pas de votre aide ! Vous voulez jouer aux saints sentimentaux, grand bien vous fasse ! Mais depuis quand les saints chassent les spectres ?! Vous me promettez la rédemption, mais ça ne fait qu'attiser la haine des assassinés !

- Fourmi…

- J'ai tué à l'âge de sept ans, Genji ! À sept ans ! Et pour un enfant, le goût du sang est une friandise, une excitation que j'adorais ! Pendant des années je n'ai eu aucun regret, aucun spectre qui me hantait, et maintenant ils me rattrapent ! Tout le monde ici connaît mes crimes, et vous continuez à jouer les gentils ! Je ne suis qu'une arme, une machine à tuer ! Pourquoi, tout comme mes victimes, vous ne me détestez pas !? J'empeste le sang et ça ne vous fait rien !

Elle fut prise de court quand Zenyatta la prit entre ses bras.

- Ça me fait quelque chose de savoir qu'on t'a lavé le cerveau et appris à tuer. Tu n'es pas la seule fautive dans tes crimes. Si tu portes l'odeur du sang, tu as aussi celle des regrets. Cela prouve que tu n'es pas une arme ; cela prouve que tu es humaine. Tu ressens, et en même temps tu essaies de refouler tes émotions : même en plein cauchemar, tu ne pleures pas, mais saches que tu en as le droit.

Pourquoi ? Pourquoi cette gentillesse ? voulut demander Fourmi. Mais elle était épuisée, incapable de prononcer la moindre parole, et en même temps elle savait. Le moine avait toujours été ainsi avec elle. Elle sentit quelque chose de mouillé sur ses joues, ses yeux picotaient et coulaient. Un poids fuyait alors que l'eau se déversait hors de son être. C'était donc ça, pleurer ? Son corps lourd était soutenu par le robot, qui continuait son câlin. Leur étreinte dura longtemps, jusqu'à ce que les pleurs silencieux de l'enfant s'apaisent. Elle se sentit vidée, mais ce sentiment avait quelque chose d'apaisant. Sans qu'elle s'en rende compte, elle s'endormit dans les bras de l'omniac. Zenyatta la réinstalla doucement sur son lit, et caressa tendrement ses cheveux en pagaille.

- La rage, la peur et la honte, tout cela est inscrit en elle. Tout comme toi autrefois, Genji, elle est dégoûtée par son apparence, mais également par sa situation, par sa vie entière.

- Vous m'aviez dit qu'elle avait arrêté de tuer avant qu'elle ne vous rencontre, maître. Pourquoi ?

- Quand je lui ai demandé, elle m'a rit au nez, d'un rire sans joie. C'était devenu ennuyeux, lassant, m'avait-elle dit. Ça ne l'amusait plus. Elle voulait jouer à autre chose. Ce qui l'a sauvé, c'est qu'elle avait les yeux grands ouverts, et à chacune de ses missions, elle observait, même furtivement, le monde qui tournait. Elle était très intelligente pour quelqu'un de son âge, et elle avait compris qu'elle ne pouvait pas poser de questions aux adultes qui l'entouraient. On lui avait toujours répété de ne pas se questionner, alors elle a gardé ses interrogations en elle. Pour cette enfant, sa vie de tueries était normale, jusqu'à ce qu'elle commence à la comparer avec celle des personnes à l'extérieur de son monde. Elle se savait déjà différente ; après tout, elle n'était considérée qu'en tant qu'objet par Talon et par elle-même. Alors elle s'est demandé pourquoi, le pourquoi de sa vie si brutale, maintenant qu'elle s'ennuyait. Elle m'a dit une fois qu'elle adorait le silence ; le bruit la fatiguait, elle n'aimait pas le son de la violence, mais évidemment elle ne l'a jamais avoué à Talon. Peu à peu elle s'est mise à douter de tout ce qu'on lui avait appris, principalement sur la notion de parenté, elle était perdue. Elle voyait les parents de l'extérieur tentant de protéger leurs enfants lors des combats, alors que Reaper se fichait totalement de la savoir en danger. Petit à petit, la rage naquit en elle, la fureur de n'être vu que comme une arme et rien d'autre, elle en avait assez d'être ballotée dans sa routine monotone, entraînements, tests dans un labo, envoi au combat, et rebelote, alors que les autres semblaient être heureux dehors. Tout ce mélange bouillonnant, elle tenta de le cacher, mais nous nous croisâmes un jour, sur le champ de bataille, et j'ai senti son aura perturbé, tout comme j'avais senti la tienne autrefois. Nous avons parlé, je lui ai expliqué que je pouvais l'aider, et elle a accepté. Talon ne s'était pas rendu compte que leur petit cobaye leur avait échappé depuis longtemps, spirituellement parlant. Et maintenant… Maintenant elle est là. Elle est sortie de sa nymphe, mais elle est incapable de tenir seule sur ses pattes. Je veux l'aider à grandir, à devenir vivante.

Il y eut un silence. Le robot continuait de caresser les cheveux de l'enfant. On ne pouvait pas lire d'expression sur son visage métallique, mais Genji devinait son air serein et souriant.

- C'est amusant, maître ; vous vous souciez d'elle comme le ferait un père avec sa fille.

Zenyatta laissa échapper un rire.

- Peut-être bien, oui. Pour nous autres omniacs, connaître les joies de la famille est quelque chose que nous ne pourrons jamais toucher naturellement. Mais certains de mes semblables ont adopté des enfants, et c'est un bonheur que je commence petit à petit à comprendre. Comme quoi j'ai encore beaucoup de choses à apprendre.

Genji sourit sous sa visière et enroula ses doigts autour de ceux de Zenyatta. La voix de son maître était heureuse, et ce bonheur était contagieux.

- Par contre, ajouta le robot, si tu as des tuyaux pour élever des enfants, je suis preneur.

- Désolé, rit le cyborg, mais je n'y connais pas grand-chose non plus. Nous apprendrons en même temps.

Zenyatta hocha la tête, laissant comprendre son amusement. Préférant rester aux côtés de Fourmi au cas où, Genji tira un lit supplémentaire. Son maître et amant s'y allongea et se mit en mode veille. Le cyborg se coucha à son tour, serrant l'omniac entre ses bras.

Il souhaita que Fourmi puisse dormir en paix, au moins pour cette nuit.


Et voilà, du Genyatta dans le fandom français ! XD

JeTapeL'incruste avait demandé quel serait l'ultime de Fourmi si elle était dans le jeu, donc j'ai appelé ça "Coup de gong" : Fourmi frappe ensemble ses quatre avant-bras, et entrechoquer sa carapace provoque une violente onde de choc qui assomme tous ses adversaires alentour. Vous en pensez quoi ? :D

Pour Hanzo, il y aura des explications un peu plus précises dans un prochain chapitre, mais pas tout de suite.

Une 'tite review ? :3

À bientôt !