Le Professeur nous avait fait entrer dans une salle, digne d'une classe de lycée. Des tables avaient été disposées en ligne à intervalle régulier. Des feuilles attendaient sagement près d'un stylo sur chacun des bureaux. Prendre des notes, le professeur devant le tableau... Il portait bien son surnom. Qu'avait-il pensé ce jour là, nous planter une interro surprise ?

Je revois ma tête lorsque je l'ai vu élancer une main bienveillante afin de me guider vers ma chaise. Sur le coup, j'avais caché un rictus moqueur de le voir si sérieux. Mais après tout, il avait raison de l'être, on préparait le coup du siècle. Il n'allait pas prendre ça à la légère, bien au contraire. J'étais entrée dans la pièce avec un léger doute sur le moment. Comme j'espérais que le jeu en valait la chandelle. Ce n'était pas mon genre d'accepter des propositions si extravagantes de la part d'un type que je ne connaissais que depuis deux heure et qui, en si peu de temps, avait remué ciel et terre pour me convaincre.

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Le Professeur était venu me trouver un soir, lorsque je travaillais dans un petit cinéma de quartier. J'ai toujours apprécié cette forme d'art et je me souviens petite, quand je passais mes nuits à dévorer les films cultes que mon père passait en boucle les dimanches après-midi. Mon père, il était une sorte de modèle. J'étais proche de lui d'ailleurs, enfin, là n'est pas le sujet, passons.

Ses films, il me les prêtait car il se rendait compte de l'intérêt que j'y portais. C'était là que reposait notre lien de complicité. Ça me permettait de voyager et d'oublier ce que j'appelle mon « enfance merdique ». Je voulais devenir comme ces cow-boy qui appuient sur la gâchette après un face à face sous quarante degrés au soleil. Je voulais montrer que moi aussi, je pouvais me la jouer caïd malgré le fait que j'avais du vernis aux ongles et rien dans le pantalon. Mais foncer tête baissée n'est parfois pas la meilleure solution.

J'ai continué à en regarder durant de nombreuses années, jusqu'à ce que tout parte en vrille. C'était ma façon de me consoler, de me déconnecter du quotidien. La perte de mon père n'a pas été facile et j'ai dû surmonter les difficultés à ma façon, c'est-à-dire, en éclatant du jour au lendemain... Encore une fois, je m'égare, je reviendrai sur cet aspect plus tard, mais sachez que c'est durant cette période que je l'ai rencontré, lui. Ne vous méprenez pas, il ne m'a pas fait le coup du super-héros pour me sortir de la merde. Il ne m'a pas impressionné avec de grandes paroles ou des promesses qui emballent les filles comme dans les comédies à l'eau de rose. Non, de toute façon, ça n'aurait pas fonctionné avec moi. Je ne crois pas être une femme romantique. En fait, je ne sais pas trop comment je suis à ce niveau là. Ce que je sais par contre, c'est qu'il m'a indiqué un moyen simple et efficace, mais non sans danger, pour se sortir d'un gouffre sans fin. Et devinez quoi, j'ai accepté sans bronché.

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Mais revenons au Professeur. Ce soir là, je terminais ma journée, et après avoir rangé soigneusement ma caisse, je faisais un dernier brin de ménage avant de verrouiller les portes et revenir le lendemain matin. Je commençais tôt et mes journées étaient bien remplies, mais je n'allais pas me plaindre. Je sortais de prison depuis peu, même le métier le plus foireux, je l'aurais accepté les yeux fermés. La prison, voilà quelque chose qui m'a donné l'occasion de réfléchir seule durant un certain temps. Je n'ai pas envie de m'étaler sur ce détail de ma vie, les femmes qui y sont enfermées sont toutes aussi hargneuses que les hommes. Je vais juste vous passer une information. Parce que c'est celle qui me déculpabilise. J'ai été arrêtée parce que mon acolyte m'a dénoncé et m'a tout mis sur le dos pour s'en tirer... ça porte à réflexion, vous ne trouvez pas ? Et du temps, j'en avais, cela tombait à pic !

Ce soir là, alors que je peinais à trouver mes clefs dans mon foutu sac à main qui n'est pourtant pas si grand, un homme était venu m'aborder. Revenant tard les soirs, c'est un risque que je côtoie tous les jours et je sais exactement comment les recadrer pour qu'ils me lâchent... mais celui-ci n'était pas comme les autres. Il était bien habillé avec son costard et sa cravate repassée. Il avait l'air plutôt sympathique et digne de confiance. Je l'avais laissé m'accoster... Je suis sûre que s'il avait eu l'air louche, je ne l'aurais pas pris au sérieux. Ces mecs là, ils endossent un masque pour vous effrayer, mais ils sont aussi froussards que des mômes qui visitent un cimetière la nuit.

C'est ainsi que j'ai rencontré le Professeur. Il m'avait vendu son affaire en quelques minutes en utilisant mon passé comme prétexte :

- Imagine toi dans le futur. Est-ce que vendre des places de cinéma à des types qui se bourrent de pop-corn, les fesses dans un fauteuil, est une vie qui te convient ? Tu y as déjà songé, n'est-ce pas... mais tu n'as jamais osé te confronter à la réalité. Je peux t'offrir un avenir bien plus intéressant, bien plus riche...

Des promesses... de belles promesses au goût de luxure. Puis, persévérant, il m'avait suivi tout en continuant son monologue. Braquage, argent, millions, milliard, retraite anticipée ! Le temps de courir aux quatre coins de la ville en ayant cet inconnu dans les pattes, j'avais fini par hocher la tête, désintéressée. Je me suis faite avoir moi-même. La cupidité, c'est un vilain défaut dit-on, non ?

Sauf qu'au final, après m'avoir laissé son numéro de téléphone et y avoir songé toute la nuit. La curiosité et l'appel du fric plus forts que tout, j'avais craqué. Après tout, j'avais déjà sombré, j'avais déjà connu la misère. Un braquage ? Des billets ? Ça allait simplement me rappeler ce dans quoi j'excellais auparavant. Alors, je l'avais rappelé, bien décidée à prendre part au marché.

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Je m'étais assise au second rang. Je n'ai jamais été ni l'étudiante studieuse qui occupe la première place, ni la cancre du fond qui préfère griffonner sur la table au lieu d'écouter. Cependant, je n'étais pas un modèle pour autant. J'avais du mal à supporter les critiques et je m'emportais facilement. Surtout durant mes dernières années de vie aux côtés de mon père. La tension de le voir perdre les pédales sans pouvoir agir a certainement joué sur mon comportement. Jusqu'à franchir la barrière de l'illégalité et terminer sous les verrous. Quelle poisse, quelle vie de chien !

Bref, en tout cas, à ce stade de mon histoire, je suis silencieuse en train d'attendre que mes complices ne fassent leur entrée. J'ai déjà eu la possibilité de discuter avec l'un d'eux. Une femme, brune aux yeux sombres. J'ai aperçu des bonhommes à la barbe garnie, mais je n'ai pas cherché à entrer en contact avec eux. Non, le temps allait le faire à sa manière. Je crois qu'ils m'ont vu eux aussi, mais je n'ai pas été en mesure de comprendre de quoi ils parlaient. Des gars comme ça, j'en ai croisé quelques uns sur ma route. Ce ne sont pas les pires. Extérieurement, ils en jettent avec leurs muscles et leurs regards de gros durs. Sauf que dans le fond, après avoir creusé l'intérieur, l'on se rend compte qu'ils sont aussi doux que des agneaux qui tètent encore leurs mères. Non, les pires, ce sont ceux qui restent silencieux en vous fixant. C'est à cette école que j'ai fait mes armes. Une école où il ne faut rien laisser passer en apparence, même si le sang bouillonne dans les veines.

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Chacun est entré dans la salle pour venir prendre place à un bureau individuel. Le Professeur se tenait face au tableau, les bras croisés et la mine sereine. J'étais impatiente, je les attendais. Je voulais voir à qui j'allais avoir à faire. Par curiosité certainement, mais aussi par ego. Je dois l'admettre, avec le temps, même si la maturité et mes expériences vécues ont fait leurs preuves, je reste cette petite peste qui fouine dans la crasse des autres. Ce n'est pas que je veux me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais je suis devenue si méfiante depuis mon séjour entre les barreaux... comprenez moi. Néanmoins, je me planque et je fais semblant de n'avoir aucune attache, ni empathie. Si je suis démasquée, je me fais croquer. C'est ce qu'on m'a appris. C'est ce qu'il m'a appris : pense avant d'agir et ne montre pas tes émotions. Si tu n'as pas d'émotions, tu vivras. Si tu en as, tu mourras seule. Comme ton père.

Ils arrivaient à la file indienne. Ils avaient environ mon âge pour la plupart. Les regards s'échangeaient avec de brefs sourires de politesse. De politesse ou de gêne, après tout, c'était une situation vraiment étrange de se retrouver tous ici, afin de préparer un braquage digne de ce nom. Les chaises avaient toutes trouvé leurs occupants, toutes sauf une. A ce moment, j'ai pu capter l'attention du Professeur, dont l'œil attisé par une curiosité soudaine, n'avait pu s'empêcher de me scruter. Qu'est-ce qui lui prend brusquement ? Ses paupières étaient plissées et il contractait sa mâchoire. Où était passée sa courtoisie légendaire ? Je me sentais mal, comme prise au piège dans les griffes d'un lion, qui vous épie avant de bondir.

Il voulait voir ma réaction. Il voulait me tester. C'est ce que j'ai fini par en déduire. J'avais relevé le menton par fierté. J'ai rivalisé et répondu à son défi, tandis que les autres autour commençaient à faire connaissance. L'atmosphère était tendue et nous étions tous les deux muets, à nous dévisager comme des bêtes. Je faisais alors la rencontre d'un autre homme. Un homme nouveau qui n'avait pas la trouille de vous tenir tête. Mais qu'est-ce qu'il me voulait au fond, hein ? J'avais une tâche collée en plein sur le front ou quoi ?

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Puis, des bruits de pas étaient venus interrompre notre petit jeu de regards. Une main s'était attardée sur la porte afin de frapper discrètement. Je n'ai pas été étonnée de voir mon interlocuteur visuel s'empresser pour venir à sa rencontre. En gentleman propre et distingué, il n'allait pas manquer cette marque de respect. Je m'étais grandie sur la chaise afin de voir cet inconnu qui l'avait tant capté, lorsqu'il était apparu. Andrés. C'était lui, Fonollosa.

Je n'ai pas compris ce qui me traversait sur le moment. J'avais retenu un gémissement étouffé en tentant de camoufler ma réaction spontanée. Par chance, personne ne m'avait vu. Personne, hormis le Professeur, qui d'un mouvement de tête, m'avait rassuré en m'intimant de rester calme. Mais que faisait-il là, lui ? Ce grand con à qui j'avais donné ma confiance. Ce grand con qui m'avait envoyé en taule. Bon, il se tenait là, sur ma droite, serré dans un costume trois pièces réputé. Il ne m'avait pas encore vu. J'avais encore la situation en main. Du moins, c'est ce que je pensais pour me rassurer. J'avais envie d'exploser et de me lever. J'avais envie de me barrer en courant. Sur le moment, j'hésitais encore à me cacher en enfonçant mon visage dans mes bras. Mais il me repérerait de suite. Quelle foutue idée, c'était loin d'être discret ! Et je l'ai regardé, l'air soudainement absente.

Les minutes font leur effet et pendant qu'il bavarde avec notre futur chef, je le revois me parler il y a quelques années. Avec ses conseils et ses avis bien tranchés sur la société. Je soupire, après tout, ce grand con m'a donné la chance de me racheter et de voir la réalité des choses. Il n'a pas changé. Il me reconnaîtrait à coup sûr, à peine les cheveux coupés et les joues légèrement plus creusées. Bien sûr qu'il va remettre un nom sur mes traits. Dès que ses yeux vont se poser sur l'ensemble de la pièce, son attention va river sur moi. Directement. A la première seconde. Je le sens. Je le sais. Je le sais parfaitement. Tout n'est qu'une question de temps, et la patience, ça, j'ai su la dompter. Alors j'attends, la boule au ventre.

Un type au large sourire explose de joie en un ricanement grotesque. Il me semble si ridicule que je me retourne à peine pour le distinguer. Les autres font de même et rient avec lui. Un autre, qui porte une capuche lance une blague et l'interpelle afin de commencer la réunion. Je me sens au centre d'un cirque, entourée d'une fanfare qui se pense drôle. Andrés réagit. Il se sent pointé d'un doigt impropre à sa personne. Il se sent sali par une telle plaisanterie. Il n'est pas un homme dont on se moque, même par pure ironie. Aussitôt, sa nuque se tord et son visage dévie vers nous. Vers moi. Ça y est, le compte à rebours est lancé. Les secondes semblent interminables. Il mord l'intérieur de sa bouche, et lui répond d'un signe, la mine calme. Il est le genre d'individu à contrôler ses moindres faits et gestes. C'est ce que j'ai toujours pensé. C'est ce qu'il m'a toujours dit, avec une fierté malsaine.

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Toutefois, lorsque son regard se pose sur moi, je le vois qui ne maîtrise plus rien. Ça y est, il m'a vu. Il m'a reconnu. Un frisson me traverse mais je ne me dégonfle pas. Ses yeux s'entrouvrent davantage sous la surprise. Ses pupilles se dilatent alors que sa poitrine s'élance plus rapidement. Mais Andrés ne dit rien. Non. Il ne fera pas le premier pas. Les jeux de pouvoir, il en est adepte. Et moi, j'aime jouer. Je vous l'ai dit, je suis une peste quand je m'y mets. Marchez moi sur les orteils, je vous écrase le pied jusqu'au sang. Nous nous fixons un court instant, puis il adresse un mot au Professeur avant de rejoindre sa place. Il n'a pas l'air de comprendre lui aussi. Nous nous retrouvons comme deux ados qui cherchent à se sortir d'une situation délicate. A partir de ce moment, je me sens étouffer à mon bureau. Mais pourquoi ai-je accepté cette affaire à deux balles ? Ça ne rime à rien ! Je hurle intérieurement, tandis qu'un œil vif m'observe juste sur le côté. Le Professeur inspire profondément avant de dévoiler son plan. Que le casse du siècle commence :

- Nous allons rester ici, enfermés et coupés du monde extérieur pendant cinq mois...

Je me sens faiblir en m'imaginant tout ce temps, collée à mon ancien braqueur qui n'est autre qu'une putain de balance. Je ne sais pas ce qu'il est devenu par la suite, ni comment tout cela s'est déroulé, mais il est évident qu'il m'a vendu ! Après une courte pause, notre leader reprend :

- Nous ne nous connaissons pas, c'est pourquoi je ne veux aucun nom, aucun détail sur vous, pas de questions personnelles et bien entendu, pas de relations personnelles, non plus.

Andrés esquisse un sourire en coin, alors que je m'enfonce dans ma chaise. Je sens une déception émaner de tous. Il fallait si attendre, se savoir enfermés avec des individus masculins et féminins pendant cinq mois, les côtoyer jours et nuits allait finir par engendrer des tentations. On est des adultes, on est vaccinés, on fonce. Sauf qu'il n'y a pas permission du Professeur. Et ses règles, il y tient coûte que coûte. Cela peut paraître idiot mais une simple banalité peut tout faire foirer. Alors il faut suivre ses indications à la lettre :

- Nous allons emprunter des pseudos, des noms de code afin de nous identifier. Par exemple, des noms de planètes ou des noms de villes...

Des noms de villes, ça, ça me plaît bien. J'ai l'impression d'être comme dans un des films de mon père. Je me mets à sourire bêtement en pensant à un lieu qui pourrait me rappeler de bons souvenirs. Andrés me coupe dans ma rêverie en prenant la parole. Plein d'assurance, il resserre sa cravate et se lance :

- Est-ce que ça peut-être une ville qui nous tient particulièrement à cœur ?

- Bien sûr, l'intérêt avant tout et que ce soit personnel, car cette ville déterminera qui vous êtes.

- Très bien, alors je choisis Berlin... J'y ai vécu de très bons moments.

Son intonation me fait frémir. Il tourne la tête vers moi et me lance un clin d'œil provocateur. Berlin, c'est la ville où je me suis faite coffrer par sa faute. C'est la dernière planque où nous sommes restés cloîtrés pendant trois semaines. Le Professeur acquiesce tandis que les autres font de même. Ils lèvent la main comme des élèves en plein cours et annonce leurs choix. Moi, il n'y en a qu'un qui me vient en tête : Rome.

- Pour moi, ce sera Rome !

- Tu es d'origine Italienne ?

Je ne réponds pas à la brune à frange qui vient de se proclamer « Tokyo ». Non, le Professeur nous avait demandé de ne pas dévoiler notre passé et de ne pas tisser de liens. J'essaie de m'y tenir dès les premières secondes. Andrés, ou Monsieur Berlin en profite pour rebondir sur le sujet. Il ricane avec élégance et déclare de plus belle :

- Et qu'est-ce qui te dit que c'est un endroit en rapport avec sa naissance ? Ça peut être un lieu où elle a rencontré le coup de sa vie ?!

A ce moment précis, je sais qu'il se moque de moi. Je retrouve cette arrogance qui lui sied si bien. Il me lance une moue amusée et ses sourcils se lèvent. Les autres partent en fous rires innocents. Il joue le spectacle et monte sur scène. Il assure le show et devient la vedette. Je ne partage pas la blague et je les vois déjà me juger. Je vais devenir la conne rigide incapable d'avoir un tant soit peu d'ironie déplacée. Rome, la nana coincée du cul. Il faut que je me reprenne ! Je jette un regard atteint au Professeur tandis qu'il exige le silence avec discrétion.

Ça y est. La voilà ma nouvelle équipe. La voilà la bande avec qui j'allais faire le casse du siècle. Je me serais attendue à tout, sauf à ça. A tout, sauf à lui. Cinq mois, que ça va être long.