2.
Après avoir encore vainement tenté de ranimer son aîné et la Jurassienne, Kwendel avait à nouveau fait le tour de l'étrange cellule.
Les murs étaient composés d'écailles géantes, une sorte d'arête devait obturer ce qui était l'unique sortie de la salle. Et si le sol était dur et glacé, le plafond semblait curieusement mou, mouvant même.
- Heureusement qu'il n'y a pas les odeurs, ma migraine suffit amplement marmonna Kwendel qui, s'il n'avait pas perdu connaissance, avait été bien secoué par quelque chose qui ressemblait bien à une téléportation depuis la passerelle de l'Arcadia.
Il posa la paume de sa main sur une écaille et un frisson le parcourut.
« Je suppose que nous sommes au fond de l'océan, au cœur du Sanctuaire… Si les Sirènes ne nous dévorent pas, on va surtout mourir de froid si la température continue de chuter ! Et je n'ai pas l'intention d'attendre ici qu'on vienne me chercher ! Je suis mort, ça ma confère quelques avantages… ».
Il revint au mur le plus proche, appuya à nouveau sa main sur une écaille mais cette fois il traversa la paroi et se retrouva dans un couloir au plafond arrondi, comme étançonné par d'immenses arrêtes recourbées.
« Pourquoi il n'y a pas des panneaux fléchés… ».
En un réflexe, Kwendel partit vers la droite, débouchant rapidement dans une sorte de carrefour.
Il leva les yeux et distingua effectivement la masse de l'océan au dessus de lui, sombre, menaçant de par l'absence de vie.
« Ce cœur de Sanctuaire doit disposer d'un sacré bouclier d'énergie pour ne pas céder sous la pression des milliards de mètres cubes d'eau. ».
Il s'approcha d'une sorte de fenêtre ronde et aperçut une partie de la structure de la conglomération des Sirènes : des tunnels transparents, des tours elles aussi écailleuses, des dômes translucides hérissés de piques.
Incongru, le battement d'ailes se rapprocha, le faisant se retourner et il aperçut ce qui était indéniablement une Sirène !
La silhouette était fine, déliée, avec des courbes agréables, l'épiderme d'écailles fines ce qui donnait une impression de combinaison parfaite pour glisser dans l'eau, la queue de poisson n'étant que le prolongement du corps. La longue chevelure tenait de la crinière léonine plutôt, les yeux verts en amande et une inattendue paire d'ailes lui permettait de voler – à moins que cela ne tienne davantage de nageoires translucides – dans le dos. En revanche, le trident à pointes de métal pointé droit sur lui qu'elle tenait entre les mains n'avait rien d'agréable !
Kwendel eut néanmoins un ricanement.
« C'est ça, braque ta fourchette sur mon cœur, je n'en ai plus ! ».
- Tu ne peux pas ne plus avoir de cœur, tous ceux de ton espèce en ont un, voire plusieurs !
- Ah, télépathe en plus… Logique, ajouta Kwendel alors que la bouche de la Sirène s'était agitée mais seul un gargouillis en était sorti, les mots résonnant directement dans sa tête. Tu es donc une Sirène.
- Je suis Laéryane, la capitaine des gardes de mon Impératrice.
- Une Impératrice, rien que ça… Elle est où, cette charmante créature et qu'est-ce qu'elle nous veut ?
- C'est vous qui avez pénétré notre domaine ! protesta la Sirène en le faisant avancer devant elle, lui piquant le bas des reins de son trident.
- Oui, la symbolique phallique était évidente quand nous avons traversé la bulle. Mon frère et moi avons entendu votre chant, mais il était inutile, le Sanctuaire était notre objectif !
- L'Impératrice Morgaude l'avait compris et elle a donc attendu que vous soyez à portée pour vous transférer au cœur du Sanctuaire.
Laéryane poussa finalement le grand rouquin balafré dans une pièce ronde, vide, des colonnes en forme d'arêtes n'étant là que pour la décoration, d'autres entourant en une sorte de barrière un immense sofa de cristal.
- Ce n'est pas avec toi que mon Impératrice voulait s'entretenir, bien que tu lui ressembles comme deux gouttes d'eau. Expression humaine erronée par ailleurs car il n'y a pas deux gouttes identiques ! Le transfert a éprouvé tes deux compagnons de voyage mais il ne t'a pas affecté…
- Cet être est étrange, anormal, jeta alors une voix basse et grave.
- Je peux te retourner la remarque, Morgaude ! aboya Kwendel par ailleurs proprement effrayé par la nouvelle venue.
L'Impératrice des Sirène avait peut-être le buste de ses congénères, mais sa queue de serpent de mer devant faire dans les cinq mètres et son épine dorsale était hérissée de plaquettes triangulaires en corail tranchant. Des babines marquaient ses joues creuses, les incisives dépassaient de trois bons centimètres depuis la lèvre supérieure et ses doigts étaient terminées par de démesurées griffes.
Froide, reptilienne, Morgaude était une machine de mort et même le serial killer qu'avait été Kwendel ne lui arrivait pas à la nageoire !
- Je suppose que comme tous ceux qui t'ont précédé, enfin ceux que nous n'avions pas attirés pour nous repaître de leur chair, tu es là pour nos précieuses salophores.
- Effectivement, nous ne vous voulons aucun mal, tenta Kwendel alors qu'ils ne se faisait aucune illusion quant aux intentions de l'Impératrice. Mais, ça ce sera à mon frère d'argumenter puisqu'il a repris le voyage de notre père.
- Oui, je l'écouterai une fois qu'il sera réveillé. Plus vous serez transi de froid, plus délectables vous serez à la dégustation !
- Aldéran et moi pourrions te réserver quelques surprises, prévint-il. Et tu as dû constater que ta cellule ne me retenait pas !
- Possible, mais avec le vaisseau vert posé au fond de cette abysse, tu n'as aucun moyen de pouvoir aller plus loin !
- Attends un peu que mon frère et moi nous agissions ensemble, ça pourrait bien te scotcher !
Au rire de Morgaude, Kwendel eut la confirmation qu'il ne faisait absolument pas illusion, et qu'avec raison elle faisait entière confiance à sa supériorité !
« Encore heureux que l'autre vieux pirate ne se soit pas enferré dans son projet, il n'aurait jamais survécu à la téléportation ! ».
Laéryane ne l'ayant pas lâché d'un battement de nageoire, Kwendel réintégra docilement la cellule où Aldéran et Clio étaient toujours inconscients.
Il s'assit dos au mur, attendant leur réveil.
- Pourquoi ce serait uniquement à moi de m'exprimer ? grogna Aldéran. Tu t'es joint de ton plein gré à notre petite expédition, et tu en connais aussi bien que moi chaque point !
- Morgaude avait l'air de tenir à ce que ce soit toi son interlocuteur… Normal puisque c'est toi qui as été désigné meneur de notre expédition.
- Oui, encore un de ces multiples jours où j'aurais dû me casser une jambe au lieu de m'embarquer dans cette histoire !
Kwendel rit.
- Il fallait bien être un irresponsable comme toi pour être volontaire sur ce coup !
- Oh ça va, inutile d'insister !
L'ancien jumeau d'Aldéran fronça les sourcils.
- Pourquoi est-ce que tu retiens autant les pouvoirs de ton propre Sanctuaires ? L'Impératrice a beau être grande et féroce, elle ne ferait pas le poids devant nous deux, trois si Clio s'en mêlait ! On la balaye puis on va jouer les horticulteurs à récolter ces salophores !
- Je vois mal comment tu le pourrais, Kwendel, intervint la Jurassienne, tu n'as aucune idée de ce à quoi ça ressemble !
- C'est qui l'irresponsable là ? se vengea Aldéran sans cesser de marcher de long en large, le froid ambiant le glaçant jusqu'aux os.
- On ne va pas ergoter plus. Morgaude et sa capitaine des gardes ne peuvent que rêver de nous voir nous bouffer le nez !
- Je n'ai pas l'intention de te disputer, Kwendel. Notre père voulait venir expliquer pourquoi il avait tant besoin de ces salophores, je le ferai à sa place, comme je m'y suis engagé. Bon, quand est-ce que ces poissons viennent me sortir de ce frigo ? !
- Je pourrais retraverser le mur, mais je n'ai pas vu de système d'ouverture. Laéryane a utilisé son trident pour le faire. Je ne peux pas t'aider, sur ce coup. Mais si je perçois que ça tourne mal entre Morgaude et toi, je serai là.
- Mais je n'en doutais pas, sourit Aldéran. Tu es venu pour en découdre !
- Ben oui, je m'ennuie tellement au quotidien !
Et Aldéran rit plus franchement encore, ne prenant guère garde au silence de Clio qui devait songer que son frère et lui prenaient la situation avec bien trop de légèreté !
La capitaine des gardes de l'Impératrice des Sirènes était revenue, et c'était bien Aldéran qu'elle avait emmené avec elle.
Dans la salle au plafond translucide, Aldéran avait lui aussi levé les yeux et vu des dizaines de Sirènes nager dans l'océan, la pression ne les affectant visiblement pas.
« Nombreuses, et chacune redoutable. Cette prison liquide est le piège le plus parfait qu'il m'ait été donné de voir ! ».
- Tu n'as pas idée à quel point, ironisa Laéryane.
- Aucune importance, j'ai juste à convaincre ton Impératrice.
La Sirène éclata de rire alors qu'il entrait dans la salle où Morgaude l'attendait.
