Titre : Tourmentes
Taille : 16.096
Base : Star Wars : The Clone Wars. Star Wars : La revanche des Sith.
Genre : Angst, Romance, Hurt/Comfort
Crédits : George Lucas, Lucasfilm Inc., Lucasfilm Animation.
Auteur : Kandai
Rating : M
Couples : Majoritairement Anakin/fem!Obi-Wan.
Avertissements : Semi-Univers Alternatif. Genderswap. Multiples pairings abordés et relations homosexuelles féminines assumées (femslash). LIME, c'est-à-dire scène à caractère sexuel suggéré, ainsi que des références à des rapports non-consentis. Violence générale et scènes de tortures imagées. Spoilers de la série d'animation The Clone Wars, quatrième saison incluse.
Résumé : Mais ce que les légendes oublient, c'est qu'avant d'être Jedi, elle avait aussi été une femme qui pouvait rire, pleurer et même tomber amoureuse. On dit juste qu'avant, elle s'appelait Obi-Wan Kenobi.
Note : La seconde partie, elle m'aura donné bien du fil à retordre. Déjà, parce qu'elle est longue, que j'ai dû écumer toute la série Star Wars : The Clone Wars pour ne pas dire n'importe quoi et parce qu'elle est résolument plus sombre que la première. J'ai bombardé ce chapitre d'avertissements pour que vous sachiez dans quoi vous allez vous embarquer. La période que j'exploite exigeait que je ne laisse pas de côtés certains aspects plus sombres que ce que j'exploite d'habitude. C'est donc des thèmes lourds, un contexte de guerre, ponctué du sarcasme d'Obi-Wan et des répliques décalées d'Anakin que je vous offre là. Lecture, donc, à vos risques et périls. Mais que la Force soit toujours avec vous ! :)
En espérant toujours,
Iron Maid
— Deuxième partie —
Tourmentes
1.
La guerre s'est abattue sur eux avec la violence des orages sur Naboo et celle des tempêtes de sable de Tatooine. Le Conseil a décidé qu'il était temps de prendre les armes et de diriger les Clones dans cette tempête qui vient de se déchaîner sans pitié aucune sur la Galaxie : aussi, beaucoup de Jedi sont fait Chevaliers dans les premiers temps pour pouvoir être envoyés au front. C'est un tourbillon de haine, de sang et de cendres qui tombe sur eux, implacablement, et jamais le Côté Obscur n'a jamais été aussi intense, aussi présent que maintenant. Ca lui rappelle de vieux souvenirs, d'un ancien combat, d'une tête tatouée de noir et rouge et le prix que son adoubement lui a coûté.
Et Obi-Wan ne peut s'empêcher, lorsqu'on la nomme Général, de craindre que cette bataille soit la dernière qu'elle ait l'occasion de voir. Mais au moins, Anakin est à ses côtés alors qu'elle est forcée de plonger en enfer.
C'est tout ce qui lui importe, en ce moment même.
2.
Elle sait pour Anakin et Padmé.
La Force ne lui aurait pas montré en rêve une scène aussi importante que le mariage de son Padawan s'il n'y avait pas là une leçon à tirer. Elle n'est pas sûre quoi retenir de leur union secrète mais c'est bien plus que les amourettes auxquelles elle a été confrontée dans son jeune temps : son amour pour Qui-Gon s'est diffus depuis longtemps dans le respect et l'amitié profonde qu'elle lui vouait, celui qu'elle porte toujours à Siri s'est réduit à de vieux souvenirs accompagnés d'un pâle reflet du sentiment qui les unissait autrefois et si elle n'a pas oublié Sabé, le temps s'est chargé d'effacer le reste.
Anakin n'a jamais oublié Padmé. Il l'a aimée durant toutes ses années, il adule la figure qu'elle représente et il admire la femme qu'elle est sous la carapace de Sénatrice. Quant à Padmé… elle est visiblement tombée amoureuse du jeune homme qu'il est devenu lors de leur retraite sur Naboo. Suffisamment pour le laisser mettre leurs positions en danger. Suffisamment pour se marier, en secret, loin de tous ceux qui les aiment et de tout ce en quoi ils croient.
Obi-Wan avait espéré, au retour de son Padawan, que ce dernier lui laisserait au moins un indice sur son secret, n'importe quoi – elle n'avait été assez sotte pour s'imaginer qu'il se confesserait – mais ce dernier est resté muet comme une tombe alors qu'on les envoyait au cœur de la bataille, déterminé à protéger la seule chose qui, à ses yeux, mérite d'être protégée.
Elle ne l'aurait pas cru mais ce silence la blesse autant que les morts qui s'étendent devant elle.
3.
Les morts s'entassent à une vitesse fulgurante et les vies qu'elle sauve ne sont rien comparées aux trous qui se creusent et ternissent son âme à chaque fois qu'un de ses pairs est tué. Elle est une gardienne de la paix, pas une combattante son entraînement ne l'a jamais préparée à l'horreur de la guerre, à la profondeur du doute et de la violence que cette dernière apporte. Chaque victoire lui arrache un maigre sourire et chaque défaite est un puits sans fond auquel elle contribue à creuser.
La réalité de la guerre est épuisante et la consume un peu plus chaque jour, vidant son essence même pour la réduire à une marionnette sans vie, donnant des ordres et élaborant des stratégies. Elle voit le même processus se répercuter sur ses camarades, leurs visages devenir de moins en moins expressifs et la vivacité de leurs regards diminuer jusqu'à n'être plus qu'une vague lueur.
Lueur d'espoir, peut-être, que cette calamité cesse de les frapper.
Peut-être que si elle se regardait dans un miroir, elle verrait que ses cheveux ont poussé, que les cernes sous ses yeux se sont creusés et que ses iris sont perpétuellement dans cet état de gris-bleu qu'ils prennent d'habitude lorsqu'elle est troublée. Mais qu'importe de quoi elle a l'air, cela ne répond pas à ses questions.
Qu'est-ce qui les différencie vraiment de ceux d'en face ? S'ils en sont réduits à utiliser la violence contre la violence, méritent-ils encore le titre de Jedi qu'ils sont si fiers de porter ?
Elle interroge la Force et rencontre le silence.
4.
Personne ne mérite de mourir dans un enfer de feu. C'est ce qu'elle a pensé avant de partir à la rescousse de ceux restés en arrière.
Obi-Wan est consciente du fait qu'on la croit morte, perdue dans une explosion qui s'est produite sur Jabiim. Elle peut presque sentir le désarroi et l'effroyable douleur dans laquelle Anakin est plongé mais leur lien est comme brouillé, ainsi que ses perceptions de Jedi. Horriblement faible, soumise à une torture au-delà des mots, à la merci d'une Apprentie Sith du nom d'Asajj Ventress, elle refuse toutefois de se décourager. Ventress désire la soumettre, la voir ramper à ses pieds – elle tient bon, malgré la vie d'un clone nommé Alpha-17 en jeu. Elle endure avec une patience infinie le poison, les tortures physiques que la Sith lui inflige avec son poignard, la privation d'eau et de nourriture, s'appuyant plus que nécessaire sur la Force pour tenter de se maintenir en vie. La mort lui paraît une solution de plus en plus douce mais Ventress ne veut pas le lui infliger avant qu'elle ne soit brisée à ses pieds et elle a trop de foi en le Code pour même songer à se suicider.
Son sang coule, ses membres crient et ses yeux pleurent jusqu'à leur extrême limite. Malgré tout, elle tient bon. La Force l'aidera – la Force l'a toujours aidée.
Mais quand Ventress, toutes dents dehors, lui met le masque de torture sur le visage, la Force disparaît et Obi-Wan plonge en hurlant dans les ténèbres et la tourmente qui règnent en elle-même.
5.
Son monde est fait de noir – et la haine, la jalousie, les blessures qu'elle croit refermées depuis longtemps, les démons du doute, la peur, la terreur même sont revenues – elle est terrifiée, oui, de succomber au feu ébène qui coule comme du métal en fusion dans ses veines.
Est-elle morte ? Non. La mort est sans douleur, la mort est paisible, la mort est la Force. La souffrance est laissée aux vivants, à ceux qui restent en arrière – et elle est vivante, si consciente de l'être… même si elle souhaite de tout cœur pouvoir tomber morte aux pieds de Ventress.
Est-elle morte ? Oui, peut-être, car sans la Force, sa vie n'a plus de sens.
Est-elle morte ? Oui. Elle aimerait que les tortures se terminent, que les mensonges dans sa tête disparaissent avant qu'elle ne bascule pour de bon – mais le masque qui lui dévore le visage et étouffe ses cris est tenace et à chaque émotion qu'elle relâche, une nouvelle grandit, plus sombre et plus mauvaise encore.
Est-elle morte ? Non.
Pas encore.
6.
Elle réchappe des griffes de Ventress, à peine debout et consciente, mais elle est toujours Jedi. Et toujours vivante, ce qui est un exploit en regard de l'enfer qu'elle vient de traverser. Elle laisse le Clone et la Force la guider – vers ses compagnons, vers Anakin.
Obi-Wan ressent sa panique lorsqu'elle s'écroule à moitié dans les bras de son Padawan. Bien qu'elle ne soit pas aussi endommagée qu'on aurait pu le croire, la torture de Ventress ne l'a pas laissé intacte – le Côté Obscur l'a engloutie, mise face à ses propres démons et a attendu avec patience qu'elle finisse par se soumettre à son noir caprice. Elle a résisté de toutes ses forces mais on ne sort pas complètement détaché d'une pareille épreuve.
Les jours suivants sont un tourbillon bariolé de visages choqués et de murmures inquiets. Sa condition a affecté tous ses compagnons Jedi et si le fait de la savoir vivante a apaisé leur chagrin, les révélations faites par Alpha au sujet des tourments subis aux mains de l'apprentie Sith les choquent et les attristent, Anakin particulièrement. Aucun n'imagine l'horreur qu'elle a vécue en portant le masque, la haine et la malveillance qui ont un instant brûlé en elle, qui ont fait partie d'elle. Le Conseil est silencieux devant sa propre version du récit mais Obi-Wan reconnaît les prémices d'un nouveau respect que les Maîtres éprouvent pour elle. Peu de Jedi seraient ressortis d'une torture semblable aussi intouchés, aussi peu marqués par le Côté Obscur. Elle a porté avec dignité et honneur les enseignements de ses professeurs. Les marques laissées mettront du temps et de la force pour disparaître complètement – peut-être ne s'effaceront-elles jamais vraiment, du reste.
Elle a du temps. Elle a du courage, même si les larmes lui viennent trop facilement. Elle a de la discipline, autant qu'il en faut pour surmonter pareille épreuve. Elle a ses amis, ses Maîtres et Anakin sur lesquels s'appuyer quand elle-même se fait défaut.
Et par-dessus tout, elle a la Force.
Les rêves s'effacent avec le temps, a-t-elle dit un jour à Anakin. C'est aussi vrai pour les blessures.
7.
Siri meurt.
C'est la jeune femme blonde qui a tenu à l'accompagner lors de cette mission – elle n'est pas tout à fait remise de sa captivité aux mains de Ventress et pas assez confiante que pour refuser à son ancienne amante le droit de l'accompagner – et cette soudaine proximité avec la jeune Chevalier a réveillé de vieilles émotions qu'elle croyait disparues à jamais dans la dévotion qu'elle a faite à son devoir. Mais le devoir a-t-il de l'importance désormais ? Siri est mourante et elle meurt dans ses bras. Il n'y a plus rien à faire – à part la serrer fort contre son cœur et prier que la Force l'emmène sans douleur.
— Eh, Obi… murmure la moribonde, en lui tendant un cristal bleuté. Faut pas… être triste, hein… J'serais toujours avec toi.
Elle accepte le cadeau tête baissée, honteuse de ne pas pouvoir affronter le regard voilé de son ancienne compagne. Si seulement on lui donnait un peu plus de temps… de courage. Sa lâcheté la dégoûte.
— Je t'aime, souffle-t-elle à cette dernière, des larmes dans la voix et la colère au ventre.
— Hmm… Moi… 'ssi.
Il y a trop de choses à dire – ou peut-être plus rien de très important. Qu'y a-t-il à ajouter ? Son amour meurt et son cœur se brise.
Et elle ne peut rien faire.
8.
Le Côté Obscur est proche – il rôde aux frontières de son esprit, attendant qu'elle l'accepte complètement pour enfin envahir tout son être. La mort de Siri la consume, de rage et d'une douleur agonisante, la forçant à remettre en question tout ce pourquoi elle se bat. La lumière s'étouffe sous la souffrance qu'elle ressent et tandis qu'elle pointe sa lame sous la gorge du chasseur de primes qui a tué sa chère amie, une dernière hésitation l'empêche de basculer, malgré la révolte d'Anakin.
Anakin qui n'hésiterait pas à tuer son assassin si jamais elle devait mourir. A contrecoeur, elle rétracte sa lame bleutée, consciente que surmonter sa lâcheté apparente est une épreuve que peu de gens peuvent se vanter d'avoir réussie.
Il faut vingt fois plus de volonté pour laisser vivre que pour tuer. Elle accepte la leçon humblement.
Demain, quand ses cendres seront froides, elle pleurera sa Siri.
9.
Ses blessures n'ont pas tout à fait eu le temps de guérir – guériront-elles un jour ? – mais elle est assez forte que pour endurer la mission que s'apprête à lui assigner le Conseil. Toutefois, lorsqu'elle pose le pied dans la salle du Conseil, les airs graves sur les figures de ses Maîtres la dérangent. Le silence est tendu, solennel. Les yeux perçants de chaque membre du Conseil sont rivés sur elle, la faisant se sentir minuscule au milieu de ces grands hommes. Yoda se dresse sur son siège, une intensité qu'elle ne lui a jamais connue. Certainement, quelque chose d'important a dû se produire.
— A genoux, Obi-Wan Kenobi, lui intime le Grand Maître.
Intriguée, nerveuse même, elle pose ses genoux par terre et baisse la tête avec respect devant le Grand Maître. Yoda descend de son siège et commence à tourner autour d'elle, le bruit régulier de sa canne frappant contre le sol en marbre.
— Une terrible époque, nous devons vivre aujourd'hui. De nombreuses morts, nous avons dû essuyer – il désigne des sièges vides d'un air triste. Mais pas de rôle un Conseil n'a, si à cause des morts aucun membre nous n'acceptons.
Obi-Wan lève un sourcil, étonnée. Où Maître Yoda veut-il en venir ? Elle a peur de comprendre. C'est Mace Windu qui prend la relève du Grand Maître, se levant à son tour – et à sa grande surprise, tous les Maîtres se lèvent en même temps, comme s'il s'agissait là d'un rituel d'adoubement.
— Obi-Wan Kenobi, depuis toujours, nous t'observons. Nous avons commencé alors que le Temple t'accueillait à peine et nous avons été témoins des difficultés que tu as traversées en tant qu'Initiée, Padawan et Chevalier. Nous nous sommes réjouis à chacune de tes réussites, avons craint à chacun de tes échecs. Maintenant, Maître Jedi, tu te présentes toutefois à nous en toute humilité, comme au premier jour où tu as commencé à parcourir la route de lumière qui est la nôtre. Tes souffrances précédentes ont révélé ton véritable potentiel et c'est avec honneur que nous espérons te voir accepter un siège au Conseil.
Elle n'ose le croire – le Conseil veut d'elle ? Comme… un membre du Conseil ? Aux côtés de Mace Windu, de Maître Yoda et des autres Maîtres de légende qui avaient depuis longtemps fait leurs preuves envers la galaxie ? Perdant sans difficulté son éloquence légendaire, elle balbutie, choquée de voir l'un de ses plus grand rêves se réaliser :
— Je… je… L'honneur est pour moi, Maître Windu.
— Alors, bienvenue au Conseil, Maître Obi-Wan Kenobi. Puisse la Force toujours être avec nous.
Le Maître chauve se fend d'un petit sourire et quand il reprend, c'est avec une chaleur dans la voix qu'elle ne se souvient pas lui avoir entendue :
— Qui-Gon Jinn serait fier de toi, mon amie.
Cette simple phrase fait imploser son cœur de joie. Elle est une Jedi accomplie et à sa place, au milieu de ses pairs. Son Maître serait fier, oui – ils sont tous fiers, même Yoda qui ne cache pas son sourire placide.
Et la Force… La Force chante à ses oreilles.
10.
L'un de ses premiers mouvements en tant que membre du Conseil est de pressentir Anakin pour ses épreuves. Il est jeune, certes, mais l'époque est critique et si l'Ordre Jedi rechigne à séparer une équipe aussi efficace que la leur, ils sont bien obligés de reconnaître la valeur solitaire du jeune homme.
Anakin est donc fait Chevalier. Le Conseil organise une cérémonie secrète durant laquelle elle sectionne avec révérence la tresse d'apprenti du désormais Chevalier Anakin Skywalker. La joie qu'elle lit dans les yeux célestes de l'homme qu'elle a contribué à former apaise le douloureux souvenir de son propre adoubement et des circonstances tragiques qui l'ont entouré.
Il garde sa tresse – elle ne lui en veut pas de ne pas lui en faire cadeau. La pratique de léguer le symbole de son apprentissage à son Maître n'est pas si courante et elle a une petite idée de la personne qui aura l'immense honneur de recevoir les cheveux tressés. Padmé a bien de la chance.
Sa propre tresse est partie en cendres avec le corps de son bien-aimé Maître.
Ici et maintenant, cependant, la joie est grande et le futur brillant. L'Ordre a gagné un Chevalier remarquable et elle a gagné une fierté immense à voir Anakin marcher à ses côtés et plus derrière elle.
Elle ose espérer que son défunt Maître est aussi fier qu'elle.
11.
La première fois qu'elle rencontre Cody, le commandant de la section de soldats qui lui a été assignée, elle le regarde avec froideur et lui demande son nom. Il répond par une suite de chiffres qui ne veut rien dire et qui ne fait que l'irriter davantage. Cette guerre n'est une insulte jetée à la face de l'Ordre, une farce morbide qui lui ricane sinistrement en plein visage. Aucune vie n'est identique dans cette armée, aucun membre ne devrait être considéré comme on les considère – des outils, bons à jeter dès que leur utilité cesse. Carrant les épaules et croisant les bras, elle lui répond :
— Je ne vous appellerais pas par une suite de chiffres sans queue ni tête, Commandant. Je vous le redemande : quel est votre nom ?
Il reste silencieux un moment, apparemment surpris par la question, avant de reprendre d'un ton moins assuré que celui qu'il avait quelques minutes plus tôt :
— Cody, mon général.
Elle approuve avec un petit sourire. Commandant Cody. Cela lui va bien.
12.
Ses victoires deviennent progressivement des légendes son nom même est presque un mythe. Partout, même dans les confins des plus misérables planètes de la Bordure extérieure, on murmure les mots « Obi-Wan Kenobi » avec révérence. Anakin est le « Héros Sans Peur », le héros préféré du citoyen lambda : son courage – impatience, dira-t-elle – et ses qualités de Jedi attirent une myriade d'émotions, qu'elles passent de l'admiration absolue au mépris le moins subtil.
Son nom à elle est par contre rarement crié par les foules en délire. On remarque bien sûr son ancien Padawan – comment le manquer quand toute la galaxie braque son projecteur sur lui ? – mais elle attire plus de regards, de murmures précipités et d'étranges dévotions que n'importe quel Chevalier de leur Ordre.
La Négociatrice, ils l'appellent. Même les dirigeants étrangers lorsque vient l'heure des traités assènent qu'ils ne répondront que devant la Négociatrice Jedi. Elle prend ce surnom avec humilité et fait de son mieux pour ne pas y faire défaut – Anakin roule des yeux à l'idée qu'elle puisse perdre un jour son titre informel, tellement l'idée même lui paraît stupide. Elle est née pour être la Négociatrice, lui dit-il avec un sourire en coin, et ce titre la poursuivra toute sa vie.
Ce qu'Obi-Wan a appris plus tard, par le plus grand des hasards, c'est que « Négociatrice » n'est pas le seul sobriquet avec lequel ses exploits sont contés dans la galaxie tout entière – et l'autre surnom dont on l'affuble parfois lui fait froncer les sourcils de perplexité.
Qui, entre tous, a eu l'idée de l'appeler « la vierge de fer » ?
13.
Anakin s'est vu confier une Padawan par le Conseil. La situation est tellement cocasse qu'elle manque de s'étrangler devant l'air déconfit de son ancien apprenti qui conteste la décision, arguant qu'il n'est pas assez expérimenté que pour entraîner
— Je n'étais pas beaucoup plus vieille quand j'ai moi-même pris un apprenti, Anakin, et je puis t'assurer que le résultat est plus que remarquable, réplique-t-elle avec un sourire dans la voix.
— Au moins, je comprends ce que vous avez dû ressentir, Maître. Être forcé de prendre un Padawan si tôt après votre adoubement, c'est particulièrement – il bute sur le mot, incapable de trouver celui qui convienne dans une telle situation.
Les circonstances étaient drastiquement différentes cependant, elle se sent proche du jeune Chevalier. Offrant un réconfort qu'elle juge nécessaire, le Maître pose une main sur l'épaule de l'homme qu'elle a formé et lui lance un regard plein d'une tendresse maternelle.
— Le fait que je ne t'aie pas choisi ne veut pas dire que je n'ai pas chéri chaque instant de ton apprentissage, Anakin. Cela a été un véritable honneur que d'être ton Maître.
Sa tirade a l'air d'apaiser la tempête qui gronde en le cœur du jeune Skywalker et il lui lance un sourire timide de remerciement avant de se rendre, confiant, auprès de sa nouvelle apprentie.
Obi-Wan retient un sourire à les voir interagir. Cette Ashoka Tano et Anakin Skywalker forment déjà un duo des plus intéressants.
14.
Le vaisseau de la Sénatrice Amidala est arrivé au beau milieu d'un champ de bataille, bataille à laquelle Obi-Wan participe aux côtés de Maître Plo Koon, d'Anakin et d'Ashoka avec une fascination dégoûtée.
Voir Padmé si près du danger la fait hérisser de frayeur. Le piège était si simple, si grossier qu'elle ne réalise pas qu'ils soient tombés dedans. La faiblesse d'Anakin Skywalker envers la sénatrice de Naboo est difficilement un secret galactique – mais, elle, par contre, est consciente que leur relation est bien plus que cette amitié indéfectible, cette affection platonique qu'ils veulent bien montrer en public. Elle connaît leur secret et elle souffre autant de le partager avec eux que de ne pas être dans la confidence. Pendant que le Maître lit entre les lignes de leur conversation holographique – là où tous voient une Sénatrice tenter de convaincre un ami Jedi de poursuivre sa mission, elle voit une femme qui demande à son mari de la laisser mourir – elle ne peut s'empêcher de se demander si, un jour, son ancien Padawan trouvera en lui-même trouver assez de confiance et de courage pour lui avouer sa faute.
Oseront-ils un jour se confier à elle, voir au-delà de la froide Jedi qu'elle donne l'impression d'être ? Anakin ne se rendra-t-il jamais compte qu'elle l'aime suffisamment pour nier les principes qui ont régi sa vie pendant si longtemps, ce Code auquel elle s'accroche comme si sa vie en dépendait ? Est-il aveugle au point de ne pas voir qu'elle trahit déjà ces lois ? Elle en est à nouveau réduite à l'espoir.
Espoir qu'Anakin finisse par enfin ouvrir les yeux.
15.
Obi-Wan rencontre le Comte Dooku une seconde fois lors d'une mission clandestine sur un vaisseau séparatiste pour récupérer son ancien Padawan – lequel s'est fourré dans les problèmes jusqu'aux yeux, ce qui n'est guère surprenant considérant les ennuis qu'il semble attirer.
Elle pensait être prête à le confronter de nouveau – elle réalise avec brutalité qu'elle s'est trompée en voyant la figure tranquille du Maître Sith en position méditative, plus confiant et agressif que jamais.
Effroyablement, sa posture est la même qu'aimait adopter feu son Maître lors de leurs séances de méditation – posture qu'elle a elle-même apprivoisée jusqu'à la faire sienne. Pas tout à fait identique mais bien différente non plus.
Un instant, elle a crut – folle enfant ! – revoir son défunt Maître… jusqu'à ce que la voix acide du Comte ne la ramène à la cruelle réalité. Obi-Wan regarde sans réelle surprise l'ennemi disparaître dans un conduit placé sous lui et ne tente même pas de dissuader Anakin de poursuivre le chef des Séparatistes.
Elle a besoin des quelques minutes qui la séparent du hangar pour retrouver son centre.
Il serait de mauvais ton qu'elle se surestime à nouveau.
16.
Perdus dans des cavernes aux cristaux brillants sur la planète Vanqor alors qu'ils poursuivaient Dooku, Obi-Wan réalise que c'est la première fois depuis longtemps qu'elle se retrouve seule avec Anakin. Ils sont vite séparés alors que des rochers leur tombent sur la tête elle parvient à s'échapper mais l'explosion projette des rochers, dont un qui atterrit sur le coin de sa tête et la sonne un instant.
— Maître ! Obi-Wan ! Maître, répondez-moi !
Ce sont les cris paniqués d'Anakin qui la sortent de son inconscience passagère. Elle se lève sans difficulté et avance pour rejoindre son Padawan, secouant ses manches pour chasser la poussière qui s'y est accrochée.
— Anakin, quand je te dis de courir…
Elle n'a pas le temps de terminer sa phrase qu'Anakin a déjà fondu sur elle et la serre étrangement dans ses bras, ses mains palpant son dos et sa taille comme pour vérifier qu'elle n'a aucune blessure sérieuse.
Déconcertée par le comportement si inhabituel du jeune homme, elle lui tapote maladroitement l'épaule, geste qui le fait soudain lâcher prise. Il la regarde avec des yeux hagards, comme surpris qu'elle se soit trouvée là à cet endroit, à ce moment précis. Elle l'est encore plus, si possible : Anakin n'a jamais été enclin à cacher ses émotions mais qu'il se montre aussi démonstratif – avec elle, qui plus est – est aussi inattendu qu'étrange.
— Où est encore passé ton sabre-laser ? finit-elle par demander, désireuse d'attirer son attention autre part.
Son plan fonctionne mais elle restera troublée un long moment.
17.
Se retrouver droguée et prisonnière de pirates en attendant d'être rançonnée n'est déjà pas une expérience plaisante – s'y retrouver en compagnie de Dooku est autrement plus déplaisant. Pour ne rien arranger, Anakin et le Comte se montrent les dents comme deux chiens affamés tournant autour d'un morceau de viande particulièrement alléchant – et le fait qu'elle ait l'impression d'être le morceau de viande en question la met encore plus mal à l'aise. Décidant de calmer les choses, elle pousse son ancien Padawan le plus loin possible de son ancien Grand Maître, prête à s'interposer au cas où la tension monterait. Ils semblent comprendre et revenir à des plans plus raisonnables : aucun d'entre eux n'a le choix.
Il faut qu'ils coopèrent s'ils veulent sortir entiers de cette prison.
Même si voir Anakin se moquer sans honte aucune du Comte alors que celui-ci manipule un couteau pour les faire s'évader est un spectacle des plus cocasses, elle doit bien l'admettre.
18.
— A quoi pensiez-vous, vraiment ? critique Anakin, maussade. Suivre un seigneur Sith…
Attachée dos à dos à ses compagnons d'infortune, une corde d'énergie autour de sa taille et de ses poignets, Obi-Wan admet intérieurement que ce n'était pas l'idée du siècle mais le Comte avait l'air si sûr de lui qu'il lui était difficile de refuser. S'échapper ou ne pas s'échapper, il n'y a pas d'essai et ceci est un échec. Elle pince les lèvres de dépit tandis que les crapules qui les retiennent testent la solidité de leurs liens.
— Ah, que faire de vous, que faire ? rumine le chef de cette bande de pirates sans scrupules. Je serais fort contrarié si je me retrouvais obligé de vous tuer… surtout quelqu'un qui possède un si joli visage, ajoute-t-il d'un ton mielleux qui la révulse.
Fronçant les sourcils de dégoût, elle remarque à peine la soudaine tension qui semble s'être emparée des hommes derrière elle. Tout ce qu'elle voit, c'est le visage répugnant du pirate qui s'avance vers elle, un intérêt mal dissimulé dans les yeux.
— C'est un tel dommage que votre tête vaille tant d'argent, Obi-Wan Kenobi. J'aurais bien été tenté de faire de vous l'une de mes esclaves personnelles. Une femme comme vous… si connue et respectée, si charismatique… si belle même… combien cela vaut-il sur le marché de la prostitution, à votre avis ? continue-t-il sur un ton badin comme s'il faisait la conversation.
Son long doigt caresse sa joue avec lenteur, presque sensuellement. Obi-Wan se retient de fermer les yeux et de détourner la tête, soutenant le contact avec un stoïcisme qu'elle ignore avoir. Elle peut presque sentir la rage d'Anakin se solidifier tellement ce dernier est tendu. Ce pirate en rut qui la touche ainsi la dégoûte. Elle va vomir.
— Imaginez un peu… Maître Jedi, grand général des armées des Clones… celle que la galaxie a surnommé la « vierge de fer »… ah, le nombres d'hommes seraient prêts à payer pour avoir une femme comme vous à quatre pattes dans leur lit…
— NE LA TOUCHEZ PAS! explose Anakin, des flammes dans les yeux et toute retenue jetée aux orties. En tant que Maître, elle devrait le rappeler pour avoir encore perdu son contrôle mais comment peut-elle s'y résoudre alors que l'attention du bandit se dirige sur Anakin et que le doigt lubrique quitte sa joue ?
— Plus aussi serein quand il s'agit de l'une de vos pairs, n'est-ce pas, Jedi ? crache-t-il d'un air mauvais, renvoyant son regard noir au jeune général.
Avant que son Padawan fulminant n'ait eu le temps de répondre à la provocation, une autre voix résonne dans l'air tremblant, aussi calme que tranchante, aussi froide que doucereuse. Celle du Comte.
— Avisez-vous de poser encore ne serait-ce qu'un doigt sur cette femme et je puis vous garantir que l'univers entier ne sera pas assez grand pour vous soustraire à mon ire.
Surprise au-delà des mots, Obi-Wan tourne un regard perplexe en direction du Maître. Ce dernier est aussi placide qu'à son habitude mais ses yeux rougeâtres – les yeux d'un Sith, par la Force – parlent d'une promesse de vengeance, de mort et de furie.
Curieusement, cela a le mérite de faire reculer la crapule qui semble soudain moins assuré. Avoir le chef des séparatistes comme ennemi déclaré n'est pas une plaisante perspective. Après leur avoir intimé en grommelant l'ordre de ne plus tenter de s'échapper, il quitte la cellule, laissant les trois prisonniers à nouveau seuls. Anakin fronce les sourcils, apparemment mécontent, Dooku garde la tête baissée et Obi-Wan le fixe, des doutes plein la tête.
— Pourquoi ?
Elle a peur de savoir – elle ne comprend tout simplement pas. Les yeux qui se tournent vers elle sont une terre désolée rongée par le feu noir et sang du Côté Obscur et pour la toute première fois, elle peut voir le Maître en deuil sous l'armure d'acier du Comte.
Quelque part, elle connaît la réponse depuis toujours.
— Pas si je peux l'empêcher, Kenobi. Nous jouons peut-être dans des camps différents mais il n'est pas dit que le Comte Dooku a regardé la Padawan de son Padawan se faire violenter sans agir.
Obi-Wan ferme les yeux, tandis que la main d'Anakin frôle son côté, lui apportant un réconfort bienvenu.
Oh, Maître Qui-Gon, comme je souhaiterais avoir votre force.
19.
— Très impressionnant, Maître Kenobi.
Le compliment, si inattendu dans la bouche du Comte Dooku, la fait presque sursauter. Si elle en croit son Maître et ce qu'elle sait de son grand Maître, les compliments ne lui viennent pas facilement. Il était réputé chez les Jedi pour être dur, excessivement strict – un professeur assez déplorable, somme toute, dont les talents en la Force compensaient sans mal le manque de tact et de patience. Et en plus, c'est un Sith. Dire qu'Anakin se plaignait constamment de son enseignement à elle !
Indécise quant à la réponse à donner, elle opte pour un petit sourire qui se veut reconnaissant, ce que Dooku a l'air d'apprécier. Ils sont certes ennemis mais pendant un instant, à la place du chef glacial des Séparatistes, s'est tenu un Maître Jedi fier des accomplissements de son apprentie.
Ce n'est pas grand-chose mais ce peu est quelque chose qu'elle se décide de chérir.
20.
Ses rencontres avec Asajj Ventress sont aussi exaltantes que déplaisantes.
Exaltantes parce que Ventress, même si elle a une forte prédisposition à abandonner le combat trop vite et à fuir pour sauver sa misérable vie – cette façon de se battre est typique des Sith et ça l'écœurera toujours – est tout de même une sacrée combattante contre laquelle Obi-Wan lève le sabre avec un plaisir doux-amer.
Déplaisantes parce que tous ces combats ramènent de mauvais souvenirs : une autre bataille, un autre Sith et un Maître mort dont elle a recueilli les derniers mots en pleurant comme une enfant perdue… Et déplaisantes également parce qu'elle n'a jamais oublié sa captivité aux mains de la Sith et la séance de torture qui s'ensuivit. Le masque lui aura à jamais laissé des cicatrices sur l'âme.
Et d'autant plus déplaisantes quand les émotions de Ventress irradient de cette aura noire et malveillante, si intenses qu'elles la font frissonner : son envie de pouvoir, ses désirs de meurtres et de domination ainsi que l'obsession plus que dérangeante que l'Apprentie de Dooku a pour elle.
Anakin s'en est rendu compte avant elle, de la façon dont Ventress la regarde quand elles engagent le duel, mais il n'est pas difficile de remarquer à quel point le désir de soumettre le Maître Jedi, de la posséder et de la briser ensuite est intense et grandit au fur et à mesure qu'Obi-Wan mène ses clones à la victoire.
Elle ignore quelle position aborder vis-à-vis des sentiments de haine pure qu'elle fait naître chez l'Apprentie Sith. Tout ce qu'elle peut remarquer, c'est que ça fait grincer les dents de son Padawan – sans doute n'a-t-il lui non plus jamais digéré les tortures qu'elle a dû subir sur Jabiim.
Obi-Wan ne garde aucune haine contre son bourreau. Juste un profond sentiment de regret.
Quelque part, au milieu de ces morts sans nombre et de cette guerre sans sens, elle a trouvé la force de pardonner à Ventress.
21.
Padmé est – encore – en danger de mort, à croire que l'ancienne Reine n'a aucun instinct de préservation et Obi-Wan se retrouve – encore – à tenter de raisonner Anakin pour éviter qu'il ne mette – encore ! – la galaxie tout entière en péril dans sa quête de Chevalier sauvant sa dame en détresse. Ce qui échoue, comme toujours. Le Maître Jedi se demande pour la millième fois comment elle a réussi le tour de force qui a été de retenir Anakin sur Geonosis, de l'empêcher de se lancer à la poursuite de la Sénatrice… mais ce qui a marché sur son Padawan adolescent et encore intouché par la cruelle réalité de la guerre ne marche plus sur le Chevalier adulte et dur comme l'acier qu'il est devenu.
Ce dernier semble avoir remarqué l'air triste qu'elle arbore à l'instant même et il se détourne, incapable de supporter son regard d'orage calme et la main qu'elle avait posée sur son épaule comme pour soutenir sa colère. Elle soupire et le suit calmement – il va encore mettre la mission en danger pour sauver sa belle et va tout rattraper à la dernière minute, s'attirant les regards admiratifs de son Padawan, de sa femme et de tous les Clones qui les suivent.
Et elle applaudira ses exploits et souffrira, en silence, de ne plus être autorisée à faire partie du monde que son ancien apprenti a construit.
Parfois… souvent même, son ancien Padawan lui manque – mais il faut qu'elle apprenne à le laisser partir.
22.
Revoir la Duchesse Satine Kryze de Mandalore, après de longues années de séparation, est comme regarder dans un passé dont elle se souvient qu'il fut heureux. Elle se souvient des sentiments qui ont passé entre elle et la jeune noble – à défaut d'être définissables, ils étaient forts. C'était après Siri, avant Sabé et la mort de Qui-Gon. Même des années après, Satine n'a pas changé. Toujours aussi dédiée à la paix, toujours aussi têtue et toujours aussi magnifique.
— Mon Chevalier Jedi dans son armure brillante vient encore une fois à la rescousse, jette-t-elle avec sarcasme quand elles se revoient.
Obi-Wan retient un sourire en coin. Les joutes verbales contre les politiciens, elle peut gérer – on ne l'appelle pas « la Négociatrice » pour rien, après tout.
— Après toutes ces années, vous êtes encore plus resplendissante que jamais, Duchesse Satine.
— De biens doux mots pour une femme qui m'accuse de trahison, rétorque avec acidité la noble blonde.
Obi-Wan accuse le coup. Ca va encore être facile, cette affaire.
23.
Quand Anakin l'interroge, visiblement troublé vis-à-vis de leurs comportements, elle lui parle de la mission qui les a réunies : elle se revoit, jeune Padawan escortant et protégeant la Duchesse pendant une année entière alors que son monde était en pleine guerre et touchée par l'incroyable personnalité de Satine. Elle la revoit, sa mission terminée, lui demandant de rester à ses côtés pour l'aider à reconstruire son monde et –
— Vous n'êtes pas resté pour l'aider ? demande son ancien apprenti, abrupt.
— Cela aurait été problématique, soupire-t-elle en attirant un siège pour s'asseoir. Mon devoir de Jedi exigeait que je sois autre part.
Anakin reste calme, même si sa tête est remplie de questions et de doutes qu'il n'arrive pas à verbaliser – est-ce par crainte de découvrir les sentiments qu'il a pour une autre politicienne ou par simple confusion de voir son Maître romantiquement engagé avec quelqu'un, elle n'en sait rien et elle ne veut pas savoir. Les poids de son ancien apprenti sont trop lourds pour elles, en ce moment.
— Exiger… Mais c'est évident que vous avez des sentiments pour elle, Maître ! Certainement, cela a dû affecter votre décision.
— Justement, Anakin, répond-elle, lasse de répéter la même ligne du Code à son Padawan têtu. Le Code des Jedi m'interdit de former des attachements. Avant tout, je suis Jedi.
Et il n'y a rien à ajouter.
Ou peut-être des regrets.
24.
C'est l'enfer : Satine est retenue contre son gré par un traître, les troupes se sont déployées partout sur le vaisseau et elle ne doute pas que la panique gronde au sein des Sénateurs. Ils auront de la chance si aucune perte majeure n'est à déplorer – cette mission est un fiasco comme elle n'en a plus essuyé depuis un long moment.
Et pour ne rien arranger, c'est maintenant – alors qu'elle se fait un sang d'encre pour son amie enlevée – à ce moment précis qu'Anakin décide de se montrer curieux.
— C'est sans doute le mauvais moment pour demander une chose pareille… mais est-ce que Satine et vous avez déjà… ?
La question est déplacée et ce n'est certainement pas le moment de la poser. Quelque chose craque en elle et avant qu'elle n'en soit consciente, elle fixe son ancien Padawan avec frustration et s'écrie dans un élan de colère :
— Je ne vois absolument pas ce que cette question a à voir avec la situation actuelle !
Anakin lève un sourcil alors qu'elle lui tourne le dos, consciente d'agir comme une enfant capricieuse – ah, la Force soit de son apprenti, Anakin aurait sa peau un jour ! Une dent plantée dans sa lèvre inférieure, elle décide tout de même de rétorquer :
— Et si toute une moitié de la galaxie m'appelle « la vierge de fer », c'est qu'il y a une raison.
C'est un coup vicieux mais l'air de profonde stupeur sur le visage d'Anakin vaut toutes les richesses de la galaxie.
25.
Même prise en otage, Satine Kryze reste d'une dignité et d'une décence impeccable. Elle ne peut qu'admirer son comportement alors qu'Obi-Wan menace de son sabre-laser son ravisseur. Mais chaque patience a ses limites et celles de Satine s'effritent quand elle lui avoue, d'une voix étranglée :
— Je ne sais pas comment te le dire, Obi-Wan, mais puisque nous ne nous reverrons peut-être plus… Je t'ai aimée dès l'instant où tu es venue à mon aide, toutes ces années auparavant.
Ignorant le commentaire désobligeant de l'homme qui a pris en otage la Duchesse, la Jedi reste immobile quelques minutes, frappée par la déclaration, avant de répondre avec gêne :
— Satine, c'est vraiment pas le moment… ni le lieu pour…
Mais les larmes qui commencent à perler dans les yeux d'océan de la noble lui font regretter sa froideur, son hésitation. Anakin avait raison en la taquinant tout à l'heure : c'est évident qu'elle ressent toujours quelque chose pour la jeune Duchesse blonde. Et c'est aussi évident que ces sentiments sont trop forts pour être complètement balayés. Mais ce temps où elle était libre de choisir est aussi révolu : elle a une guerre à mener, des pairs qui comptent sur la Négociatrice, une galaxie à protéger. Les abandonner maintenant serait trahir tout ce en quoi elle croit.
— Aurais-tu dit ces mots à ce moment-là, j'aurais quitté l'Ordre Jedi.
Contre toute attente, les lèvres de la Duchesse se tordent en un demi-sourire et elle se prend à sourire, elle aussi, malgré la situation critique.
— Il n'y a guère qu'Obi-Wan Kenobi pour pouvoir dire « Je t'aime aussi » de cette manière-là.
26.
Elle va regretter la semi-confession faite à Anakin pas besoin de prédire l'avenir pour savoir que son apprenti profiterait de ce savoir pour la taquiner impitoyablement à ce sujet.
— Vous êtes vierge, répète-t-il, bouche bée et bras ballant, comme s'il était complètement horrifié par l'idée-même.
— Anakin…
— Non, attendez, je crois que je vais finir par assimiler … Ou alors… sérieusement, Maître, même pas une seule fois ? Je comprends que votre copine – pardon, la Duchesse de Mandalore – vous en veuille un peu si vous l'avez fait attendre tout ce temps. Étrange parce que je ne me souviens pas d'avoir fait vœu de chasteté le jour où j'ai été fait Chevalier – c'est peut-être un terme implicite du contrat ?
— Anakin ! s'écrie-t-elle, outrée par son comportement.
— Maître, sans vouloir vous vexer, vous n'allez pas me faire croire que pendant… vous allez avoir quarante ans, par la Force !
— Trente-huit ans et oui, Anakin, je n'ai jamais été intime avec quelqu'un physiquement parlant et je ne vois pas pourquoi tu – arrête un peu de te moquer de moi, veux-tu ?
Rouge de honte et de colère, Obi-Wan croise les bras, patiente, et les ricanements étouffés de son Padawan s'effacent avec lenteur, remplacés presque directement par un sérieux qui ne lui va pas.
— Même avec Maître Tachi ?
Elle cligne des yeux, surprise par la douleur qui l'agresse à la mention de ce nom. La mort de Siri l'a grandement affectée et si, de ses désastreuses relations affectives, celle qu'elle a noué avec sa pair aux cheveux blonds avait été la plus longue et la plus solide – Anakin ne compte pas, bien sûr, c'est son ancien Padawan – elle n'a jamais… considéré… Elles s'étaient embrassées plusieurs fois, parfois avec une passion tout incroyable, avaient parfois laissé leurs mains s'égarer sur une taille, une hanche ou un sein mais jamais elles ne s'étaient unies physiquement. Leur amour ne leur avait jamais demandé une union de ce genre et aucune d'elles ne l'avait voulu.
— Jamais, répond-elle avec fermeté.
Anakin semble plus dérangé qu'amusé, maintenant, mais devant son visage fermé il s'abstient de tout commentaire.
27.
Ventress est morte – la nouvelle ne lui inspire qu'une sourde pitié – mais le remplaçant que lui a choisi Dooku la glace d'un sentiment effroyablement reconnaissable.
Les cornes, les yeux d'un jaune maladif, les dents, la peau tatouée… la créature sur l'hologramme est une copie conforme du Sith qu'elle a tué dix ans plutôt sur Naboo dans un horrible combat qui lui a fait perdre son Maître, son adolescence et son innocence. Pour la première fois depuis la mort de Siri, Obi-Wan ressent de la haine à l'égard de l'individu monstrueux sur l'hologramme, cette créature qui, à elle seule, insulte son sacrifice personnel.
— Darth Maul, vivant ? Impossible, je l'ai tué moi-même, affirme-t-elle avec force.
Yoda a dû percevoir sa hargne – rien n'échappe à ce maudit troll – et lui envoie son regard perçant qui semble tout savoir. Elle lui répond avec la même intensité, incapable de lui laisser la main haute cette fois. Son air de défi déplaît au petit Maître qui grommelle de mécontentement et lui ordonne de partir sur les traces du mystérieux individu. Ce n'est sans doute pas la solution la plus avisée mais elle a déjà combattu l'un de ces êtres : elle est le Chevalier le plus à même de mener cette mission à bien.
Elle part donc, la rage au ventre et son Padawan inquiet sur les talons. Tous deux sont conscients que Darth Maul est son enfer personnel – être forcée de fouiller dans le passé de ce dernier est une perspective qui ne l'enchante guère. Obi-Wan ne veut pas risquer d'éprouver la moindre compassion pour le monstre qui hante encore ses cauchemars les plus vivaces. Elle n'en est pas capable.
Même le pardon a ses limites. Elle vient de découvrir les siennes.
28.
Obi-Wan croit rêver quand Qui-Gon Jinn apparaît devant elle dans la caverne de Mortis, auréolé d'une translucide lumière bleue. Tout à coup, elle oublie le temps et l'espace, oublie la Fille, le Fils, Ashoka et son apprenti perdu : elle n'est plus qu'une Padawan de treize ans qui vient à peine d'être acceptée par son Maître, la tête pleine de rêves et du courage au ventre – rien, rien ne lui fait plus envie à cet instant que de se jeter dans les bras accueillants de l'apparition et d'y rester jusqu'à ce qu'elle ait les yeux secs d'avoir pleuré. Elle est tellement heureuse et tellement triste…
Le visage du défunt Chevalier est tranquille et souriant, son allure formelle mais relaxée. Elle s'attend à ce qu'il la félicite, peut-être à ce qu'il plaisante, ou qu'il lui sorte une de ses maximes pleines de bon sens – elle aurait tout accepté venant de lui sauf ça.
— As-tu entraîné le garçon, Obi-Wan ? As-tu respecté mes volontés ?
Le cœur de la jeune Chevalier frémit alors que son esprit se ferme et se contente de répondre avec platitude à la question. Après toutes ses années qu'ils ont passées séparés par la mort, les premières paroles de son Maître vont pour Anakin, soucieuses de savoir si elle a honoré son ultime promesse. Bien sûr, c'est normal que ses pensées aillent pour le précieux élu qu'il a déniché sur Tatooine – après tout, elle n'a été que son apprentie, celle dont n'a pas voulu. Qu'importe les douze ans passés ensemble, cela ne remplacera jamais les années qu'il aura passé avec Xanatos ou les moments avec Anakin, avec les enfants qu'il a choisis – pas celle qui s'est jetée à sa tête sans lui laisser le moindre choix.
Quel droit possède-t-elle, la fille dont personne n'a voulu, pour exiger de son ancien Maître une telle attention ? La réponse est aucun et elle n'en est que plus douloureusement consciente à cet instant.
Et peu importe combien elle se sent misérable.
29.
Obi-Wan est inquiète. Mortis est un lieu aussi étrange qu'hostile et de savoir Anakin parti trouver le Fils, cet être sombre qui semble attirer tout ce qu'il touche vers le Côté Obscur, n'est pas une pensée rassurante. Intimant à Ashoka de rester en arrière – son apprenti lui en voudrait à la mort si elle prenait le risque d'exposer la Padawan une fois encore au Côté Obscur – elle part à sa recherche, consciente du temps limité qu'il lui reste.
Là où elle descend, dans la crevasse, le Côté Obscur crépite partout, caresse son âme avec un désir dégoûté. Elle frémit sous la morsure familière mais refuse de décélérer pour autant. .a familiarité de la sensation ne suffit pas à la dérouter de son objectif. D'Anakin. Anakin seul, au fond de ce puits de ténèbres, en compagnie du Fils. Son ancien apprenti est fort mais le Côté Obscur n'a cure de ces choses là.
Quand elle arrive, il est trop tard. Les yeux jaunes et hantés qui la fixent lui donnent envie de vomir. Le feu, les prunelles d'or fade, la cendre qui densifie l'air… Sa vision lui revient en mémoire, accrue par les sensations qu'elle éprouve et c'est impuissante qu'elle regarde Anakin avancer vers elle, la douleur incrustée dans ses traits comme jamais elle ne l'a été.
— Tu ne pourras jamais comprendre ce que je dois faire pour mettre fin à la guerre, délire son apprenti aux yeux de Sith. Tu essaieras de m'arrêter… mais je ne veux pas qu'il t'arrive du mal.
Du mal ?
A peine essaie-t-elle de répondre qu'une douleur effroyable explose dans son dos, la projetant sur le sol rugueux de la caverne. A demi assommée, elle tourne ses yeux alourdis par la douleur vers la figure rigide de son Padawan.
— Pourquoi ? hurle-t-elle, perdue.
— Je suis désolé. J'ai compris que ce sont les Jedi qui se tiennent sur le chemin de la paix.
Les mots résonnent dans sa tête et lui font horreur. Non ! a-t-elle envie de crier mais la douleur lancinante qui lui déchire les entrailles lui permet tout juste de gémir de protestation quand son Padawan s'envole vers le ciel assombri de Mortis.
La dernière chose qu'elle entend avant de perdre connaissance est le ricanement sinistre du Fils qui lui susurre :
— Il est à moi, désormais.
30.
C'est étrange mais elle ne peut empêcher la tristesse de la gagner alors que Mortis s'effondre et que les grands seigneurs qui ont régenté cette planète s'effacent dans la Terre qui leur a donné vie. La Force est paisible autour du monde en ruines, l'équilibre ayant finalement été rétabli mais les évènements tirent une corde sensible en elle, un mauvais pressentiment qui n'a pas fait écho depuis les tristes évènements de Géonosis.
Anakin a apporté l'équilibre, certes, mais au prix de la vie et de la destruction. Si réellement son destin est de faire la même chose à travers la galaxie, quel résultat cela donnera-t-il ? Il a l'air bouleversé également – peut-être pour les mêmes raisons ou peut-être est-ce le fait d'apprendre qu'il est véritablement l'Élu annoncé et que sa vie entière est construite sur le dessein que la Force souhaite le voir poursuivre ? Pour quelqu'un d'indépendant comme son apprenti, il n'est pas forcément agréable d'avoir conscience que sa vie est régentée par une volonté supérieure à la sienne. A moins qu'elle ne se trompe…
Elle souhaiterait presque se tromper. Pour la première fois depuis qu'elle a entendu parler de la prophétie, elle se demande si le sens du mot « équilibre » ne lui échappe pas complètement.
31.
C'est mal. C'est mal, mal et cent fois plus mal encore qu'elle n'a aucune excuse pour justifier son comportement, contrairement à Anakin, encore à moitié plongé dans les douces voluptés de l'alcool bon marché avec lequel il avait décidé de s'imbiber cette nuit là. S'il l'on juge des faits sur le plan rationnel, il peut difficilement être tenu responsable de ces actes qu'il n'a sûrement pas conscience de poser.
Après avoir retrouvé son ancien Padawan dans le bar le plus proche de leur point de ravitaillement, la tête roulant sur le comptoir et ronflant légèrement, elle avait grogné avant de le ramener dans sa cabine sous les regards amusés des Clones qui s'étaient bien gardés de commenter devant elle le comportement de leur Général. Pestant silencieusement contre le besoin de se saouler et le comportement actuel de son Padawan – Mortis est encore difficile à digérer – elle finit par installer Anakin sur sa couchette en position assise et entreprend de le défaire de ses vêtements superflus. Bientôt, sa tunique noire et la fabrique qu'il porte en dessous sont repliées sur la petite commode qui se trouve à côté de la couchette. Ashoka est absente, en mission d'escorte, il n'y a pas de danger pour que la Padawan soit dérangée. Ses mouvements ont toutefois sorti son compagnon de sa torpeur et alors qu'elle achève de replier ses chaussettes, une main attrape la sienne – comme pour la dissuader de quitter sa cabine.
— Obi… 'An ?
Son cœur se serre avec tendresse et nostalgie. Depuis combien de temps ne l'a-t-il plus appelée « Obi » ? Ce surnom remonte à ses premières années d'apprentissage et si le Maître a été soulagée sur le moment est contente de l'entendre à nouveau. Elle passe doucement sa main libre dans les cheveux d'un blond sombre, l'invitant muettement à s'allonger et sombrer dans le sommeil. Il cligne des yeux dans une tentative à moitié réussie de reprendre le contrôle de sa conscience, elle lui sourit et comme pour lui répondre, il se penche vers elle, les yeux à moitié fermés, une lueur étrange au fond des orbes bleutés.
Leurs bouches sont près – trop près. Le sang bat trop vite à ses tempes. Leurs souffles se mêlent, se répondent calmement dans leur propre langage, la langue de l'air, des battements de cœur et des sentiments non-dits.
Avec une lenteur qu'Obi-Wan pourrait croire calculée si elle ne savait pas Anakin à moitié ivre, il franchit les centimètres – les années-lumière – qui les séparent encore et couvre ses lèvres immobiles avec les siennes. Le contact est doux, chaud, un peu poisseux, plein d'émotions refoulées qu'elle ne comprend pas. Pendant un moment, ils restent immobiles la main d'Anakin est toujours contre sa joue et la sienne s'est égarée sur la poitrine dénudée du jeune homme. Puis, comme si un signal avait été donné, il l'attire contre lui, encastrant leurs deux corps l'un contre l'autre. Surprise par la proximité, par le contact en lui-même, elle ouvre la bouche comme pour protester il ne lui en laisse pas le temps. Une langue chaude et rugueuse a plongé entre les lèvres entrouvertes, caresse avec une tendresse brumeuse sa compagne étrangère qui n'hésite plus à le rejoindre. L'échange est maladroit mais étrangement doux, de même que les mains qui enserrent ses épaules et descendent sur sa taille. Elle se surprend à désirer ce contact qu'elle devrait repousser, à apprécier la torpeur qui s'empare de son esprit alors que les mouvements d'Anakin explorent son buste avec une hésitation dévote. Pourquoi hésite-il, d'ailleurs ? Elle est si seule, il la désire et Padmé est si loin…
Padmé ?
Par la Force, qu'est-elle en train de faire ?
S'arrachant aux lèvres et aux mains d'Anakin, Obi-Wan recule, l'horreur de la situation et la faiblesse de sa volonté se dévoilant à elle sous une nouvelle lumière.
Elle sait que son ancien Padawan l'a désirée et la désire encore. Mais Anakin a juré fidélité à une autre, une femme qu'il aime et chérit, une femme assez importante pour qu'il nie les principes de l'Ordre auquel il a juré fidélité. Trahir leur amour est une perspective aussi effroyable pour lui que de trahir les préceptes Jedi pour elle. Elle en est douloureusement consciente.
Profiter du désir d'Anakin envers pour lui faire commettre la pire trahison qui existât aux yeux du jeune Chevalier, c'est un acte d'une égocentricité crasse. Indigne du Maître Jedi qu'elle est censée être. Elle ne veut pas abuser de la confiance qu'il place en elle. Elle ne se le pardonnerait pas.
— Dors, répond-elle au silence de son apprenti anesthésié par l'alcool, usant de son pouvoir de Jedi pour l'endormir complètement.
L'instant d'après, Anakin ronfle comme un bienheureux.
Le lendemain, quand il lui demande comment il a atterri dans son lit la nuit dernière, elle se contente de sourire et de lui tendre une aspirine.
32.
L'incident relégué au plus profond de ses souvenirs, ils se chargent de découvrir quel complot séparatiste se cache sous la disparition de la colonie alien de la planète Kiros. Cependant, le conflit dans lequel ils sont forcés d'interférer prend une tout autre dimension quand leurs chemins croisent la route d'un marchand d'esclave Zygerrien. Anakin fulmine de devoir la laisser prendre le contrôle des négociations.
— Pourquoi est-il si énervé ? demande Ashoka, aussi observatrice qu'inquiète.
Obi-Wan considère avec une compassion calme la jeune Padawan qui en sait si peu sur son Maître. Ashoka lui rappelle une autre apprentie, parfois. Elle n'a jamais discuté l'affection de son propre Maître qui était parfois si évidente qu'elle faisait gonfler une étrange légèreté sous son estomac mais ce dernier n'a jamais tenu à se dévoiler à elle – et il n'en a jamais eu le temps. Elle a certainement été moins secrète que Qui-Gon Jinn envers Anakin mais la guerre les oblige à maintenir cette distance, ce détachement froid de la réalité et de l'histoire. Ashoka n'a jamais connu Anakin avant la guerre – elle ne comprendra jamais à quel point cette dernière l'a changé.
A quel point elle les avait tous changés.
— Anakin ne t'a jamais parlé de son passé, n'est-ce pas ?
— Uniquement pour me dire qu'il n'en parlerait jamais.
Avec un certain remord, le Maître dévoile ce point précis de la vie d'Anakin : son esclavage et celui de sa mère durant son enfance. Ashoka hausse les sourcils de compréhension et presse ses sourcils contre ses yeux, l'inquiétude voilant ses yeux cristallins.
— Ne vous inquiétez pas. Je garde un œil sur lui.
Obi-Wan sourit faiblement elle doute qu'Ashoka suffise pour freiner Anakin, même avec toute la bonne volonté de la galaxie. Mais elle apprécie l'offre. Mieux vaut Ashoka que rien. De plus, elle ne devrait douter de la Padawan de son Padawan si facilement.
— D'accord. Ne le lâche pas d'une semelle.
33.
Obi-Wan a essuyé de nombreuses douleurs dans sa vie : des brûlures de sabre-lasers, des bras ou des jambes cassées dus à des chutes, des blessures faites au blaster et à la lame. Même la souffrance mentale ne lui est pas étrangère : elle a ressenti plusieurs fois la morsure acide du Côté Obscur, l'étouffement qu'il a exercé sur son âme même. Elle connaît la douleur tranquille et lancinante du deuil, les affres de l'angoisse et du doute, la perversion du soupçon et du manque de confiante, le dégoût de l'inquiétude.
Mais la morsure d'un fouet qui claque sur la chair exposée de son dos, c'est une souffrance tout autre. C'est pire car le sentiment d'humiliation qu'elle ressent à chaque coup la traverse et souille ses tourments d'un poison noir et purulent. Plus que jamais, elle comprend Anakin et sa volonté de garder son passé sous la couverture du non-dit. Le Jedi se sent sale, avilie, comme si chaque claquement lui enlevait progressivement son identité de Jedi. Poitrine et dos exposé, elle bénit presque le Zygerrien qui l'arrache au fouet pour l'emmener vers sa mort certaine.
C'est donc à moitié nue, la peau du dos à moitié arrachée et des bleus couvrant sans merci son visage mais la tête haute et résolue à mourir avec tout l'honneur qu'elle peut rassembler qu'elle entre dans une arène. Mais la voix qui vient du marchand d'esclaves censé la battre à mort est aussi amusée que familière et lui met du baume au cœur.
Même quand la bataille tourne au désastre et que l'inconscience la gagne, elle sombre avec apaisement dans le tourbillon noir qui s'ouvre sous sa conscience.
34.
Ses geôliers jouissent de la voir enchaînée et réduite à sa condition, elle répond à leur moqueries avec un haussement de sourcils dédaigneux et une moue condescendante face à leur cruauté ignorante. Le pire des esclavages n'est pas cet enfer de chaînes, de métal en fusion, de sueur et de sang ce dernier est ailleurs, prisonnier des âmes les plus solitaires et les plus noires de la galaxie. Elle est fière, oui, mais un Jedi sait quand déposer sa fierté pour sauver une vie. La honte de devoir s'agenouiller est accessoire mais celle de ressentir toutes les conséquences de son échec est brûlante, pire qu'une marque au fer rouge sur sa peau.
Son esprit faiblit mais elle garde le peu d'espoir qui lui reste et sa foi en Anakin.
Un jour, un Zygerrien se presse trop près d'elle, des mains sans douceur éraflant chaque parcelle de sa peau découverte et massant avec force ses seins couverts d'égratignures. Préparée stoïquement à ce genre d'attitude, elle doit son salut à un supérieur qui la tient tant en horreur qu'il ne peut supporter qu'on la touche, arguant qu'elle souille tout ce qui entre en contact avec elle. Obi-Wan garde le silence mais elle sait à voir la fureur glacée dans les yeux de Rex que ce dernier a été témoin – leur impuissance le dégoûte de la même manière. Elle-même est choquée par sa faiblesse.
Elle est amenée, une nouvelle fois, devant l'hologramme sarcastique du Comte Dooku. Le chef des séparatistes prend certainement un malin plaisir à la voir à genoux, enchaînée et couverte de plaies. Ses yeux cruels s'égarent sur le corps que ses haillons découvrent et la voix déformée interpelle leur geôlier, aussi froide que la mort :
— Gardien. Cette femme a-t-elle été violentée durant son… séjour sous votre surveillance ?
Il est évident qu'il ne tolèrera aucun mensonge. Le gardien répond, avec un sourire malveillant.
— Une fois seulement, monseigneur. Peu de mes hommes s'abaisseraient à toucher une esclave, fût-elle Jedi.
— L'auteur de cet acte est-il toujours en vie ?
— Oui, monseigneur, rétorque le gardien.
— Parfait. Tuez-le. Immédiatement. – Le ton du Comte est sans appel, ses yeux rougeâtres glacials. Si Obi-Wan s'en étonne, le visage fermé du Sith l'empêche de poser la question qui lui brûle les lèvres. Pourquoi maintenant, alors qu'il vient d'ordonner sa mise à mort ? Quelle satisfaction malsaine peut lui apporter la mort d'un homme alors qu'ils sont ennemis ? Il doit lire sa question dans ses yeux voilés car il répond sans détour :
— J'ai déjà répondu à cette question une fois, Kenobi. Ma réponse reste la même.
Obi-Wan laisse échapper un faible rire dépourvu de joie. Elle a tendance à l'oublier – la faute au fait qu'il essaie de l'éliminer par tous les moyens – mais cet homme a été son Grand Maître. C'est d'un pathétisme navrant et c'est ce à quoi elle réduite.
Au moins, elle mourra la tête haute.
35.
Elle a dû s'effondrer dans les bras d'Anakin quand il est venu à la rescousse, une fois que l'on a plus eu besoin qu'elle restât consciente.
Des voix ont tourné autour d'elle, parlant de repos, de choc post-traumatique, de la ménager. A son réveil, elle se retrouve dans un de ces centres médicaux qu'elle déteste tant, reliée à des moniteurs par des tubes plantés dans ses bras et Anakin est à ses côtés, les sourcils froncés d'inquiétude. Rex a dû tout lui raconter, cela se voit à la façon dont ses yeux sombres suivent le moindre de ses mouvements. Obi-Wan grogne et laisse sa tête dodeliner sur l'oreiller mince dont on l'a gratifiée.
— Je suis là, la rassure le Chevalier, en passant une main tendre dans ses cheveux ternes.
Il attend qu'elle se confie – elle n'en fera rien.
La honte d'avoir échoué à protéger les esclaves, d'avoir été esclave elle-même, lui brûle encore l'âme.
36.
Simuler sa propre mort pour travailler sous couverture n'est pas une mission qu'elle a accepté de bon cœur, surtout si peu de temps après sa mise en esclavage et les conséquences qui ont suivi. Engager une chasseuse de primes pour se tuer elle-même n'est pas non plus une expérience des plus plaisantes mais si la vie du Chancelier et de millions d'êtres dans la galaxie en dépend, son devoir de Jedi l'y oblige. C'est du reste presque trop facile : il lui suffit de porter d'un gilet pare-balles, de laisser les droïdes médicaux du Temple confirmer sa mort et la voilà prête à prendre la place de son soi-disant assassin, Reï Hardeen, et de se faire jeter en prison pour déjouer le nouveau complot qui se trame contre la République.
Elle n'a pas vu les larmes d'Ashoka ni le visage triste de Padmé elle n'a pas entendu les sanglots étouffés de Satine ni les cris désespérés d'Anakin – mais son propre cœur se serre à l'idée de la peine que ces manigances leur ont apportée.
— Alors, comment était mon enterrement ?
Elle plaisante mais elle n'a pas le cœur à rire. Sa mission est dangereuse – mortelle, peut-être. Elle aimerait pouvoir dire à Anakin qu'elle est toujours vivante. Au plus profond de la connexion qu'elle a gardé avec lui, elle ressent son désespoir, la colère qui l'habite et cette même colère la frappe de plein fouet quand son ancien Padawan vient chercher celle qu'il croit être l'assassin de son Maître – rempli d'une haine froide, d'une fureur qui palpite en lui comme un feu noir. Nul doute que sa trahison laissera des traces sur leur relation. Sera-t-il un jour capable de lui pardonner ce mal jugé nécessaire par le Conseil ? Pourront-ils sortir de cette crise sans trop de dommages ?
Elle n'est plus sûre de rien quand, après les avoir poursuivi pour tenter de les arrêter, elle et les autres évadés, il pointe son arme vers la femme qu'il croit être Reï Hardeen et qu'il murmure entre ses dents, comme pour être sûr que cela restera entre lui et celle qu'il s'apprête à tuer.
— Ca, c'est pour la femme que j'aimais.
37.
Obi-Wan Kenobi a déjà commis des actes répréhensibles ou moralement discutables dans sa vie. Parmi ceux-ci, les premiers qui lui viennent sont les jours passés sous couverture en compagnie de la lie de l'univers. Cade Bane et les autres chasseurs de primes marchent avec allégresse sur tous les principes qui lui sont chers. Elle se dégoûte elle-même de devoir sacrifier sa moralité sur l'autel du plus grand bien. Le geste est noble, certes, mais il la laisse étrangement vide.
Quand Mace l'appelle Obi-Wan, mettant ainsi officiellement fin à sa couverture, elle ne peut s'empêcher de remercier la Force avec gratitude.
La voilà redevenue Jedi.
38.
La transformation a été aussi douloureuse que la première fois mais au moins, Obi-Wan est elle-même à présent – même s'il lui faudra s'habituer à porter les cheveux très courts pendant un moment. Les nouvelles de sa fausse mort et de sa mission sous couverture se répandent elle ne doute pas qu'elle recevra le lendemain les visites de quelques personnes furieuses et soulagées que cette bonne vieille Obi-Wan Kenobi soit encore de ce monde. Elle sera prête à les recevoir, même à endurer les mots empoisonnés de Satine et les regards de reproche de Bant – elle n'a pas de honte à avoir rempli sa mission, tout cela a été fait pour le plus grand bien.
Mais devant la figure rigide de son Padawan qui l'attend dans ses quartiers, cette conviction s'efface comme si elle n'avait jamais été réellement solide. Anakin lui tourne le dos mais elle peut sentir les émotions qui irradient de sa stoïque posture : au-delà de l'infini soulagement de la savoir en vie, il y a une colère qui gronde, mêlée à une peur qu'elle n'arrive pas à saisir tout à fait. Obi-Wan soupire : elle ne peut éviter cette discussion. Elle a trop longtemps repoussé ce moment.
— Je suis désolée, Anakin. Je n'ai jamais souhaité te causer une si lourde peine mais –
— Je t'ai crue morte, la coupe le jeune homme, abrupt.
Elle se tait, attendant la suite que son ancien apprenti n'arrive pas à formuler. Son premier réflexe est de poser une main réconfortante sur son bras mais ce serait franchir plus de limites qu'elle n'en a le droit – tout est entre les mains d'Anakin qui lutte contre la fureur pour trouver ses mots.
— J'ai vu ton corps sans vie, j'ai assisté à ton enterrement, je… tu étais morte, Obi-Wan, même la Force était silencieuse ! Pourquoi ne m'as-tu – pourquoi a-t-il fallu que tu sois l'honorable Jedi et que tu acceptes cette stupide mission ? Pourquoi ne pouvais-tu pas simplement me faire confiance ?
Elle entend « pourquoi a-t-il fallu que tu me fasses souffrir ? » et un moment, le Maître craint que les dommages causés par cette mascarade ne soient trop importants. Un pas hésitant le rapproche d'elle mais la Négociatrice ne trouve aucune excuse à lui donner.
— Anakin…
— Je t'ai crue morte, Obi-Wan ! explose Anakin, ses yeux presque noirs soudain fixés sur elle. Tu m'as laissé croire que tu étais morte parce que… juste parce que tu ne me fais pas confiance !
— Tu te trompes. J'admets ne pas avoir été juste de te tromper mais c'était inévitable. Il n'y avait pas d'autre moyen pour que Dooku croie à ma mort, Anakin.
— Moi, j'en aurais trouvé un autre, rétorque-t-il.
— Mais ce n'est pas à toi qu'incombait cette mission, rappelle-t-elle.
— Pourquoi ? – Ils touchent le nœud du problème, n'est-ce pas ? Pourquoi a-t-elle tenu à ce qu'Anakin ne participe pas à cette mission ? Il a vécu des missions bien plus difficiles… mais si tôt après sa captivité, après l'humiliation de l'esclavage… il aurait discuté son rôle. Il aurait remis le Conseil en question et cela aurait pu les amener à questionner leur relation, l'attachement qu'ils ont l'un pour l'autre. Anakin n'a pas besoin de ça.
— Tu t'y serais opposé, avoue-t-elle avec force. Je ne peux laisser au Conseil l'occasion de croire que tu es trop attaché à moi que pour me laisser faire mon devoir.
La colère disparaît du visage dur pour laisser place au choc le plus total. Il n'a pas l'air de croire ses paroles et pourtant, après ses manigances, elle s'est montrée complètement honnête. Il bafouille comme il essaie de retrouver ses mots :
— Tu veux dire… que tout ça… ces mensonges et… c'était pour me protéger ?
Elle n'a pas le temps de répondre. Il a fondu sur elle, la plaque contre le mur de la salle de séjour, ses mains agrippant comme un étau ses épaules, presque à lui faire mal. Perplexe, la Jedi lève la tête vers son ancien apprenti… uniquement pour se retrouver réduite au silence quand une bouche agressive recouvre la sienne. Leurs corps se touchent, se joignent, presque douloureusement, et alors qu'elle tente de protester, les lèvres d'Anakin quittent les siennes une minute, le temps de lui souffler :
— Ne me repousse plus. Ca fait trop longtemps qu'on attend.
Et la vérité qui résonne dans ses paroles lui fait perdre toute envie combattive.
39.
Il n'y a plus rien.
Les draps sur lesquels les mains calleuses de son ancien apprenti l'ont allongée, les vêtements ôtés et abandonnés sur le sol clair, le trafic aérien qui bourdonne au dehors, le calme trémolo de la Force qui résonne dans sa tête. Tout cela a disparu pour se noyer dans les yeux de l'homme qui la surplombe.
Il n'y a plus qu'Anakin. Anakin et sa bouche qui dévore la sienne, sa langue qui lui fait tourner la tête. Anakin et ses mains qui explorent ses courbes, ses creux, ses plaines. Anakin et le poids de son corps sur elle, sa façon dont chaque pli de sa peau comble chaque vallée de la sienne, comme s'ils étaient deux pièces de puzzle à assembler. Anakin et ses doigts de métal tièdes qui enlacent sa paume ouverte, lui arrachant un frisson. Anakin qui lui murmure à l'oreille, séducteur, sûr de lui et pourtant si inquiet, si fragile quand il s'arrête soudainement ses mouvements, ses scrupules ressurgissant soudain – prenant conscience que c'est quelque chose d'important qu'ils sont en train d'accomplir là – s'en rend-elle compte elle-même ? Non, oui, bien sûr, pas vraiment…
Elle n'est plus sûre de savoir. Elle ne sait plus qu'Anakin.
— Viens, répond-elle à son hésitation muette, avec une ferveur qui la dépasse.
Et quand, une foi nouvelle dans ses gestes, il fait tomber les dernières barrières qui séparent leurs peaux, quand ses doigts rugueux descendent le long d'un chemin encore jamais emprunté par un autre, quand il l'emmène au-delà de limites invisibles et de murs de chair, tout ce qu'elle sait, qu'elle aime et qu'elle combat s'évanouit dans son regard bleu de tourmente.
Il n'y a plus que lui et elle, si étroitement mêlés qu'elle ignore où l'un commence et où l'autre s'achève. Il n'y a plus que lui en elle, elle autour de lui et l'implosion d'étoiles qui les cueille alors que la Force chante de contentement – à moins qu'il ne s'agisse que de la mélodie saccadée de leurs cris et gémissements de jouissance ? Elle n'est pas sûre – elle n'est plus sûre de rien.
Elle ne sait plus que lui.
Oh, Anakin !
40.
— J'ai rêvé de cet instant depuis que j'ai dix-sept ans, avoue son amant.
Encore embrumée par l'absolu sentiment d'harmonie qui l'a gagnée, Obi-Wan lève un sourcil circonspect à la déclaration malvenue. Allongé à côté d'elle, Anakin lui répond avec un sourire satisfait et se penche pour embrasser son épaule dénudée avec une dévotion qui la met mal à l'aise et l'agace en même temps. Ils viennent de… Ils ont couché ensemble – oubliant le fait qu'ils sont tout deux Jedi, que leur Code leur interdit très clairement ce genre de liaison et qu'en agissant ainsi, Anakin trompe également une épouse à laquelle il a juré fidélité… bref, en bafouant au passage une bonne dizaine de leurs promesses et serments – certainement, il ne va pas prendre les choses aussi légèrement ?
— Je te croyais furieux contre moi, pourtant, soulève-t-elle.
— Et je le suis toujours, rétorque-t-il avec sobriété, sans que l'exaltation dans ses yeux ne disparaisse complètement.
— Tu as une drôle de façon de l'exprimer, dans ce cas.
— T'en rends-tu compte seulement maintenant, Maître ? plaisante-t-il, taquin et définitivement pas d'humeur à changer de ton.
Roulant des yeux, elle tente de se lever mais son amant entoure sa taille de ses bras et l'attire contre lui, dans une prière silencieuse. Obi-Wan soupire, prête à le repousser s'il tente de recommencer. Il faut qu'elle sorte de ce lit, qu'elle quitte le piège que sont les bras d'Anakin. Rester plus longtemps serait cautionner ce qu'ils viennent de faire. Le laisser la toucher encore serait admettre que, quelque part, elle est prête à briser le Code encore plus qu'elle ne le fait déjà. Elle ne peut pas se réfugier dans cette étreinte : c'est au-dessus de ce qu'elle peut admettre.
— Anakin…
— Je sais, je sais… chuchote l'homme qui la serre sur son cœur. Laisse-moi juste quelques secondes.
Soupirant derechef, elle renonce et laisse son dos s'appuyer sur la poitrine large de son partenaire. Distraitement, il caresse ses cheveux courts de sa main bionique tandis que l'autre repose innocemment sur sa hanche, massant la peau claire. Un baiser s'égare sur sa nuque, assez chastement pour qu'elle ne s'offusque pas. C'est un moment paisible, malgré l'interdit qu'ils ont bravé, où aucun d'entre eux ne souhaite rompre le silence fragile qui règne dans la pièce. C'est un instant unique.
Très égoïstement, elle souhaiterait qu'il ne s'arrête jamais.
41.
Anakin est toujours là quand elle rentre de son débriefing avec le Conseil. Encore torse nu, assis à son ancienne place à sa table avec une tasse remplie d'un breuvage fumant dans les mains, il la regarde pensivement entrer dans les appartements qu'ils ont partagé durant les années de son apprentissage. Maintenant, il a ses propres quartiers où Ashoka doit dormir, inconsciente de la localisation exacte de son Maître – maintenant, ce n'est pas un secret qu'Anakin ne dort pas souvent au Temple, Tano ne devrait pas être trop inquiète quant aux risques qu'il pourrait encourir hors de leur Sanctuaire. Anakin est le Héros sans peur, après tout.
Refusant de lui donner une attention immédiate, Obi-Wan enlève ses chaussures et les place dans un coin. Il porte le mug à ses lèvres, son regard toujours rivé sur la fine silhouette de son ancien Maître, et avale tranquillement une gorgée. Elle aimerait rire devant le ridicule de la situation : à les voir ainsi, on pourrait les prendre pour le cliché même d'un vieux couple malheureux où l'épouse volage rentre sans gêne aucune d'avoir rencontré une de ses conquêtes sous le regard assassin du mari frigide qui se demande comment faire lui boire le thé empoisonné pour pouvoir toucher l'héritage. Oui, c'est presque comique. Un semblant de sourire vient hanter ses lèvres.
Le silence s'éternise alors que des mètres insurmontables les séparent. Mais ils ne peuvent conserver l'illusion plus longtemps – leur monde est déjà si fragile.
— Et maintenant ? demande-t-il, un peu gauchement.
Maintenant ? C'est une question à laquelle elle a tout sauf envie de répondre. Parce que cela leur ferait du mal, un mal qu'elle a envie de s'épargner. Cependant, la cruelle réalité est cent fois préférable au rêve dans lequel vivent son Padawan et sa propre épouse, celle qu'il a trompée cet après-midi – les rêves, même les plus délicieux, finissent toujours par s'arrêter.
La réalité, elle, reste cruelle.
— Cela change-t-il quelque chose ? Nous restons des Jedi, Anakin.
Elle s'attend à ce qu'il proteste, qu'il tempête, qu'il la réclame en écrasant ses principes sous sa botte – comme il l'a fait avec Padmé. Elle espère peut-être qu'il se confie à elle, qu'il avoue ses manquements à l'Ordre, qu'il explose en criant à l'injustice, qu'il décide, qu'il dise que tout cela n'était qu'une erreur stupide – ou au contraire, peut-être que c'était autre chose que de la frustration, qu'un fantasme à assouvir…
Anakin ne fait rien. Laissant sa tasse à moitié pleine sur le coin de la table, il sort de ses quartiers sans dire un mot. Sans doute va-t-il rejoindre sa femme maintenant que ses désirs sont assouvis. Sans doute veut-il corriger l'erreur qu'il a commise cet après-midi.
L'erreur. Est-ce donc tout ce qu'elle est, désormais ?
Lèvres serrées, Obi-Wan renverse consciemment la tasse sur le sol et regarde avec indifférence le thé maculer le sol impeccable – elle pleure peut-être un peu, mais la galaxie entière n'en a rien à faire, Anakin en premier.
La réalité est cruelle, certes, mais parfois, elle l'est juste un peu trop.
42.
Négatif ?
Elle est anxieuse.
Non, se corrige-t-elle, elle est complètement paniquée.
Anakin ne lui a plus reparlé depuis cette fameuse soirée, il y a déjà trois semaines, sauf quand la situation l'a exigé. Il s'est exprimé formellement, en termes brefs et maladroits, malgré les regards désapprobateurs d'Ashoka et des autres Maîtres. Ils pensent qu'il lui en veut pour la mascarade de « Reï Hardeen » et ils n'auraient pas tort – elle se souvient des larmes déçues de Bant et entend encore des hurlements outragé de Satine. Mais ils ont tort et c'est bien le problème.
Son cycle menstruel a du retard.
Voilà le problème.
Autrefois, elle ne se serait pas inquiétée. Ce n'est pas la première fois que ses hormones lui jouent quelques tours, surtout en période de stress. Cependant, cette fois-ci est différente. Elle n'est plus vierge elle s'est donnée à un homme. Et maintenant, elle a du retard. Il suffit d'une fois pour tomber enceinte – et si vraiment ce test est positif, cela veut dire quitter l'Ordre, trouver un nouveau travail, une nouvelle vie, accoucher et élever seule un enfant, parce qu'il est évident qu'elle refusera d'entraîner le père avec elle, ce dernier étant à la fois Jedi et marié à une autre femme. Il est le Héros sans peur, l'idole chérie des foules. Il est jeune et brillant il mérite mieux que de tomber dans la déchéance simplement parce que son honneur le lui interdira.
Il mérite mieux que sa stupide vieille Maître Jedi – il a enfin l'air de le comprendre, vu comment il l'a évitée ces derniers temps.
Anxieuse, elle tripote le dossier contenant les résultats de ses derniers tests. Le Maître a demandé à Bant de les lui remettre sans les consulter, manquant consciencieusement le regard intrigué et apeuré de son amie Mon Calamari. Elle veut savoir et elle veut que personne ne sache. Mais le courage lui manque.
On frappe un coup à la porte et Anakin fait irruption dans ses quartiers sans attendre qu'elle l'y invite – avec le temps, elle ne se formalise même plus du manque de bonnes manières de son apprenti. Cependant, l'état d'agitation dans lequel il est plongé est plutôt inquiétant.
— Anakin, qu'est-ce que… ?
— J'ai appris par Bant, explique-t-il, visiblement en détresse. Tu es malade, c'est ça ? C'est grave ? Qu'est-ce qu'on peut faire ? Qu'est-ce que tu fais encore ici, d'ailleurs – tu devrais te reposer ! Quel abruti j'ai été – ça va s'arranger, je te…
— Calme-toi ! Je ne suis pas malade ! s'exclame-t-elle, ahurie par l'inquiétude qu'elle a provoquée.
A cette déclaration, Anakin arrête soudain son épanchement, à la fois honteux, soulagé et agacé.
— Pourquoi, alors, faire tout le cirque de demander à voir ton dossier et interdire les Guérisseurs de le consulter ? Tu ne vas pas me dire que tu as fait ça parce que tu avais envie de me faire réagir ! A moins que tu aies une très bonne raison…
— J'en ai une.
— Laquelle ?
— J'ai du retard.
Aurait-elle parlé à un homme qui n'était pas intime avec une femme depuis suffisamment longtemps pour avoir à s'inquiéter de choses pareilles, elle est persuadée qu'Anakin n'aurait rien compris et qu'il aurait fallu se lancer dans une gênante explication de l'anatomie féminine et du cycle de la reproduction. Heureusement, le mariage clandestin de son ancien Padawan a au moins un bon côté. Avec un sourire sans joie, elle regarde le visage d'ordinaire si dur se décomposer pour prendre un air vulnérable qui lui sied à ravir.
— Mais… mais… tu… tu… balbutie-t-il, complètement choqué.
— Je ? répond-elle avec sarcasme, témoin du combat que mène son Padawan pour reprendre un semblant de contrôle.
— Je pensais… tu… il y a… tu ne… prends pas… je n'sais pas… des… un contraceptif ?
Elle lève les sourcils du plus haut qu'elle le peut. Certainement, il n'espère tout de même pas rejeter toute la responsabilité sur elle ?
— Etant donné qu'avant toi, je n'ai jamais été engagée affectivement qu'avec des femmes et qu'aucune d'entre elles ne m'a défloré, j'ose espérer que tu comprennes que non, je ne prends pas de contraceptif.
Son ton est glacial mais Anakin n'en a cure, perdu qu'il est dans l'immense. Il ouvre la bouche, comme pour trouver un courage qui lui manque, et finit par balbutier, en manque de mots et de cœur.
— Je… Obi-Wan, je… je ne peux pas…
Étrangement, l'attitude si lâche, si pathétique de son ancien Padawan la met en rage. Elle imagine une scène similaire avec Padmé, elle peut presque voir sa joie nerveuse à l'idée d'être la mère de l'enfant d'Anakin et ce dernier, souriant, tout sucre et miel avec sa femme bien-aimée. Pourquoi faut-il qu'il soit si différent en face d'elle ? Parce qu'elle est une erreur ?
Parce qu'ils sont Jedi. C'est elle-même qui le lui a rappelé.
— Dehors, siffle-t-elle entre ses dents.
Pour une fois, Anakin obéit sans rechigner, sortant en trombe de ses appartements comme s'il cherchait à fuir un ennemi particulièrement dangereux. Une fois ce dernier sortit, le Maître saisit le dossier et l'ouvre d'un coup sec, ses yeux filant sur les lignes pour arriver au résultat qui la hante.
Négatif.
Obi-Wan recueille sa tête entre les mains et se met à pleurer.
De soulagement ou de chagrin, elle-même n'est sûre de rien.
43.
Darth Maul est de retour.
C'est pire encore que d'être confrontée à l'hologramme frustre de Savage Opress. Là où il évoquait une vague ressemblance qu'elle pouvait occulter – difficilement, certes – revoir le visage tant haï qui lui a ôté à la fois un être cher et une partie même de sa vie éprouve sa patience. Il n'y a rien qu'elle souhaite plus que de prendre un vaisseau et de régler leur compte à ces deux monstres sans cervelle consumés par le côté Obscur. Mace Windu l'observe, inquiet quand aux émotions dont elle fait montre. Aucun doute que la colère qui l'anime est symbole d'un mauvais augure, un noircissement dans la Force qu'aucun d'eux ne comprend et que tous redoutent. Les Sith se multiplient, le Côté Obscur grandit et projette sa menace sur tous.
Obi-Wan n'en a que faire. Maul la défie, sûr déjà de sa victoire – mais elle aussi a gagné en puissance et en sagesse. Le combat à venir ne sera pas aisé.
C'est presque trop simple, d'ailleurs. Darth Maul veut se venger, elle aussi, malgré toute son envie de laisser partir la colère qui saccade son souffle : c'est un défi mutuel qu'ils se renvoient. Elle tient à y aller seule, moins par souci de sauver des vies innocentes que par volonté de terminer seule ce qu'elle a cru achever il y a dix ans. Ce monstre ne la hantera plus, ne hantera plus personne.
La Force décidera de qui survivra.
44.
Elle est morte, elle en est sûre.
Comment justifier le fait qu'une minute plus tôt, elle était torturée par Darth Maul et sa charmante armoire à glace de frère, pour ensuite entendre la voix d'une Ventress bien vivante qui lui donne une paire de gifles ? Elle est morte, c'est certain – ou alors, Maul a dû lui frapper très fort sur la tête.
— Kenobi ! Ne me dis pas que quelqu'un a finalement réussi à t'avoir ! Réveille. Toi !
Décidemment, ce n'est pas parce que Ventress est soudainement de son côté qu'elle frappe moins fort. Grommelant avec faiblesse, elle laisse l'ancienne Sith la relever sans douceur.
— Il semblerait que je sois là pour te sauver, commente la grande femme, condescendante.
C'est la Force à l'envers, vraiment. Ou elle hallucine et Maul est simplement en train de la torturer au-delà de la raison. Après réflexion, elle préfère encore croire que Ventress est là pour l'assister, même si c'est complètement fou.
— J'ai dû rater quelque chose… marmonne la Jedi. Quand exactement es-tu devenue la gentille ?
— Ne m'insulte pas, vierge de fer, crache la chasseuse de primes.
— Dommage. Dire que pendant un instant, j'ai apprécié de te voir…
— Ne te flatte pas trop, Kenobi. Tu n'as jamais été très jolie à regarder non plus… et spécialement, maintenant.
La facilité avec laquelle les sarcasmes leur viennent est déconcertante. Mais Ventress n'est pas Maul – là où elle a pardonné depuis bien longtemps à l'une, l'autre est une cristallisation de ses propres démons et de ses erreurs. Elle aurait dû lui sectionner la nuque quand elle en a eu l'occasion. D'ailleurs, les frères sont de retour – Maul veut sa vengeance. Il aura son combat.
Avec une moue, Ventress lui tend un de ses sabres et lui lance mi-dédaigneuse mi-amusée :
— Il s'appelle « revient ».
Obi-Wan se retient de rire – cela serait du plus mauvais effet, surtout devant Maul et Opress.
— Pas de problèmes. Le rouge n'est pas vraiment ma couleur.
Dos à dos, pendant un instant qui se joue presque hors du temps, Jedi et Sith coopèrent.
45.
Elle n'était pas préparée à affronter Maul à nouveau. La piètre performance qu'elle a accomplie face à lui le prouve. Dans l'état où elle était, remplie de colère, de doutes et de frayeur, elle s'est retrouvée démunie face au bloc de haine pure que les frères Maul et Opress ont déployé. Ils voulaient qu'elle souffre, physiquement et moralement, ils ne vivent plus que pour leur vengeance. Elle ne tait pas le rôle de Ventress et si l'ancienne Sith a été égoïstement motivée, il n'empêche qu'elle lui a sauvé la vie. L'Ordre convient de mener une trêve.
Maître Yoda, alors qu'elle lui confie les sentiments et la confusion dont elle est la proie, secoue la tête avec paternalisme. Ces derniers mois ont été durement éprouvants et ont laissé son esprit étrangement vide, comme recouvert d'un voile blanc qui l'empêche de voir au-delà des récents évènements.
— De cette leçon, tu avais besoin. Le Côté Obscur, plus puissant chaque jour, devient. Une colère trop vieille, une honte trop grande, tu as longtemps porté. Te libérer de ce carcan noir, tu dois.
Tout tourbillonne en elle : la colère – la haine, presque – qu'elle ressent contre Maul, sa honte face à l'échec de sa mise en esclavage, l'humiliation qu'elle a subie sur Zyggeria, Anakin et son rejet, des mains invasives qui se promènent sur sa poitrine, les sentiments qu'elle garde pour son ancien Padawan qui ne veut pas d'elle. Obi-Wan inspire et hurlant en silence, rejette ces émotions qu'elle ne peut retenir davantage dans la Force.
La paix qui l'envahit presque immédiatement est fade mais bienveillante. Yoda pose une petite main sur son genou, concerné, et lui intime de se reposer, de reprendre les forces qui lui ont si cruellement manqué. La Guerre n'est pas terminée et nul doute que Maul et Opress referont surface à nouveau, réclamant leur vengeance à corps et à cris.
Elle est Jedi, quoi qu'ils en disent. La vengeance est un concept qui lui est étranger, la haine est une émotion qu'elle a laissé partir.
La prochaine fois, elle sera prête.
46.
Les mois s'égrainent. La Force souffre et pleure les pertes, les esprits se fatiguent et elle-même se prend à souhaiter sa mort avant que la guerre ne se termine. Les combats s'enchaînent, les morts s'entassent et Anakin s'éloigne petit à petit. Incapable de comprendre les remords qui semblent ronger son ancien Padawan, elle se résout à l'observer de loin, à être son épaule durant les moments de doute où il revient vers elle. Elle-même ne lui en veut pas : elle aime Anakin. D'une manière altruiste, presque platonique et sans attendre qu'il fasse de même en retour. Le fait de voir qu'il tient encore à elle est un baume sur son cœur qui saigne encore un peu.
Puis, la guerre prend un nouveau virage – le dernier peut-être. Dooku meurt, tué de la main même d'Anakin, et Grevious prend le commandement de l'armée séparatiste. S'il est grossièrement entraîné, ce n'est pas un Sith et il finira forcément par faire l'erreur que son prédécesseur n'a pas commise.
La Guerre est sur le point de s'achever et tous s'en réjouissent, elle la première.
L'issue de ce conflit stupide bouleversera sans aucun doute le visage tout entier de la galaxie. Reste à espérer que l'équilibre soit enfin rétabli et que la paix se répande. Elle ne souhaite rien d'autre.
47.
Padmé est enceinte.
Padmé. Est. Enceinte.
La Sénatrice le cache admirablement bien mais ce genre de choses n'échappe pas à un Jedi, spécialement quand l'enfant qu'elle porte est sensible à la Force. A un âge si jeune, c'est un fait presque sans précédent – mais qu'attendre de la part de l'héritier du Héros Sans Peur, de l'élu de la Force ? Certainement que sa progéniture sera aussi puissante que lui, aussi réceptive aux murmures de la Force.
Obi-Wan ne sait pas quoi faire. Il est évident, à voir l'air de joie béate que prend son ancien apprenti quand elle le croise, qu'il compte bien voir cet enfant naître et fonder une famille. Envisage-t-il de quitter l'Ordre, de révéler son mariage au grand jour, de quitter Coruscant pour s'établir sur une planète quelconque avec son épouse et son héritier ? Il ne pourra plus garder ce secret bien longtemps : sitôt l'enfant né, tous les Jedi un tant soit peu attentifs à la Force vivante vont se précipiter sur ce nouveau phénomène et les connexions deviendront très vite évidentes. Un nuage sombre vient très vite brouiller son sourire et ses yeux deviennent hésitants, hantés par une malédiction qu'il est le seul à voir.
— Je fais des rêves, avoue-t-il, la fois où elle arrive à le coincer.
Elle tente de le guider vers Yoda mais il lui dit avoir déjà cherché conseil auprès du Maître, sans toutefois trouver dans les sages paroles la sérénité dont il manque. Soucieuse, elle s'enquit de ses rêves et elle trouve au fond de ses yeux un voile hanté qui ressemble à celui qu'elle a longtemps gardé après la mort de Qui-Gon.
— La mort. Je vois des personnes mourir et… j'ai peur de ne pouvoir l'empêcher.
Obi-Wan pose une main sur l'épaule du Chevalier troublé. Elle a peur de savoir de qui Anakin rêve au point d'arborer ce regard d'enfant perdu. Padmé est la seule qui puisse lui causer un tel désarroi. Padmé… et le bébé, désormais.
— Anakin…
— Je ne veux pas les perdre, Maître. Je m'y refuse. Il doit y avoir un autre moyen.
— D'éviter la mort ? répète-t-elle, confuse. Il n'y en a pas.
Les yeux vagues se durcissent de détermination et cet Anakin si prompt à aller à l'encontre de la Force même lui fait presque peur, tout à coup. Hésitante, elle laisse sa main quitter l'épaule dure comme l'acier et tente de toucher son visage – il l'intercepte, plein de hargne.
— Je trouverais un moyen.
La dévotion qu'elle lit dans ses yeux la terrifie.
48.
Anakin est furieux – cela devient une habitude qu'elle tolère de moins en moins.
— C'est complètement absurde, fulmine-t-il. On m'accepte au Conseil mais on me refuse le rang de Maître ? J'ai pourtant déjà entraîné un Padawan. C'est une première dans l'Ordre Jedi, c'est une insulte !
Elle-même est perturbée par les ordres du Conseil cependant, Anakin a besoin de réaliser que c'est loin d'être une insulte. Admise si jeune au Conseil aurait été un immense honneur qu'elle aurait accepté avec gratitude – mais il est ridicule de penser que son ancien Padawan réagirait de cette façon. Elle le connait trop bien.
— Calme-toi, Anakin, c'est un immense privilège qui t'es accordé. Être admis au conseil à ton âge, on n'avait jamais vu ça.
Son ton moralisateur ne fait que le braquer davantage et Anakin lui jette un regard noir. Se mordant les lèvres, elle croise les bras, désapprobatrice :
— La véritable explication est que tu es trop lié au Chancelier. Le conseil Jedi ne permettra en aucune façon qu'il intervienne dans ses affaires.
— Je vous l'assure, réplique Anakin avec froideur. Je n'ai pas demandé à faire partie du Conseil.
— Mais c'est pourtant ce que tu voulais, rétorque-t-elle avec la même froideur. Marchant à ses côtés, elle lui dévoile les plans du Conseil et graduellement, elle voit la blessure et l'incompréhension remplacer l'outrage. Obi-Wan soupire : c'était une mauvaise idée d'assigner cette mission d'espionnage à Anakin – il est trop loyal, plus envers les personnes qu'envers les idéaux. Il n'envisage pas les choses comme faisant partie d'un tout. C'est une leçon qu'elle a apparemment failli à lui enseigner – encore une.
— Pourquoi me demandez-vous tant ? interroge-t-il, les dents serrées.
Pas moi, Anakin. Jamais.
— Le Conseil le demande, répond-elle avec gravité.
49.
— Vous allez avoir besoin de moi, Maître.
Obi-Wan s'apprête à partir pour Utapau et mettre fin aux agissements du Général Grevious. La guerre touche à sa fin et c'est remplie d'une placidité légère qu'elle part, satisfaite de voir le bout de ces trois années d'enfer. Peut-être que quand tout sera fini, les choses seront différentes. Peut-être qu'Anakin trouvera ce courage qui lui manque et peut-être qu'elle pourra enfin lui donner ce qu'il demande. Peut-être que quand cette guerre sera terminée… peut-être pourra-t-elle être autre chose que la « vierge de fer », la parfaite Jedi que son Padawan méprise tant…
— Oui, sans doute, réplique-t-elle avec gaieté. Cela dit, j'ai peur que toute cette opération s'avère inutile.
— Maître, l'interrompt calmement son apprenti. Je vous ai beaucoup déçue. Je n'ai pas su témoigner la reconnaissance que je vous dois. J'ai été arrogant… et je m'en excuse.
Il ne lui a pas reparlé avec cette voix depuis qu'elle s'est offerte à lui et elle peut lire le sincère regret qui brûle dans ses yeux. Le soulagement de retrouver une certaine normalité et la fierté emplissent tous deux son âme et la Force lui intime gentiment de lui avouer ce qu'elle pense de lui avant son départ. Sans doute en aura-t-il besoin, dans les moments à venir…
— Tu es fort. Et sage, Anakin, et je suis extrêmement fière de toi. Je t'ai pris comme apprenti quand tu n'étais qu'un petit garçon – il grimace légèrement à ce souvenir – et je t'ai appris tout ce que je savais. Je t'ai vu devenir meilleur Jedi que je ne le serais jamais.
Un faible sourire gagne les traits masculins de son Padawan, apparemment surpris par l'éloge qu'elle fait de lui. Heureuse de terminer sur une note aussi joyeuse, elle lui pose une main encourageante sur l'épaule, comme elle l'a fait à chaque fois qu'il a eu besoin d'elle durant ses années d'apprentissage.
— Fais juste preuve de patience. Bientôt, le Conseil t'élèvera au rang de Maître. Jusque là, puisse mes sentiments t'accompagner.
Il semble hésiter puis, sans prévenir, il avance vers elle et l'entoure de ses bras, serrant son corps souple contre lui. Elle se raidit un instant, les souvenirs de leur dernière étreinte brûlant encore dans sa mémoire, puis se laisse à s'abandonner quelques minutes contre les tissus rêches qui couvrent son cœur. Il la serre étroitement contre lui, comme s'il n'allait jamais la laisser partir et elle craint un moment de ne pas pouvoir le convaincre de la lâcher. Cependant, il semble se reprendre alors que ses bras se desserrent et que ses mains agrippent ses coudes. Les yeux bleus d'Anakin sont voilés, hésitant et quand il lui parle, sa voix tremble :
— Il… il y aura… des choses dont il faudra qu'on discute… quand vous reviendrez.
Est-ce... est-ce possible ? Anakin tient-il vraiment à lui avouer son secret ? Elle n'ose croire que le voile noir qui pèse sur leur relation est sur le point de disparaître. La Force soit bénie, elle n'espérait pas qu'un tel jour arrive. Confiante, elle presse une main contre le cœur battant du jeune homme et répond avec douceur :
— Je reviendrais vite, alors.
Esquissant un dernier sourire, elle s'engage sur la passerelle, nerveuse. Il y a quelque chose de final dans cette scène, un changement qui s'opère dans la Force et qu'elle n'arrive pas à comprendre tout à fait. Peut-être est-ce le simple fait qu'il est enfin temps que leurs mensonges s'effacent et que le relation redevienne ce qu'elle était : saine, pure, une traînée de lumière dans la nuit éternelle de l'espace.
— Obi-Wan, l'appelle Anakin. Que la Force soit avec vous.
Elle se retourne et sourit.
— Au revoir, Ani. Que la Force soit avec toi.
50.
Un coup de blaster met fin à la vie de Grevious – et, indirectement, à la guerre qui ravage la galaxie.
Obi-Wan devrait être heureuse que cette période de tourments se termine mais quelque chose au plus profond d'elle-même la tiraille, lui pèse sur le cœur. Le mauvais pressentiment qu'une tempête arrive. La Force frémit d'alerte, anticipant une tempête à laquelle elle n'était pas préparée.
Agrippant les rênes de sa monture, elle agrippe le sabre que Cody lui a rendu alors que ses noires impressions se diluent dans l'air et dans la Force.
Soudain, son monde explose.
Alors que sa monture à écailles lance un dernier cri de douleur pure et que la gravité reprend son droit le plus élémentaire, la Jedi comprend avec horreur que le Côté Obscur est déjà sur eux, ricanant de fureur et de joie malsaine.
Il est trop tard.
Elle tombe.
A suivre.
