Vérité
Les filaments de laine de ma couverture chatouillaient mes narines sans vergogne ce qui me réveilla. Ces quelques heures de sommeil ne m'avaient en rien aidé à retrouver mon caractère habituel. Je repoussais rageusement le plaid, poussant un grognement de dépit.
Je n'avais pas remis les pieds au lycée, ce qui n'était pas forcément une bonne chose pour moi, mais je n'étais pas encore apte à affronter tout ce petit monde. Trop de questions dont je n'aurais pas les réponses allaient jaillir. J'avais pourtant l'habitude de mentir, c'était même devenu un talent incroyable. S'en vanter n'était sûrement pas la chose à faire, mais ma situation ne me donnait pas d'autres choix.
Soudain, le téléphone sonna. Le son strident m'agaça. Je sortis de la douce chaleur de mon nid douillet, et attrapais le combiné. Une voix monocorde me parut à l'autre bout du fil.
---Cassandra ?
---Oui, Carl. C'est moi.
La voix de mon avocat venait d'obtenir toute mon attention. Je me vautrais de nouveau dans mon canapé. Pourquoi m'appelait-il ?
---Il y a un problème ?
---Non. Ne vous inquiétez pas. Je venais juste aux nouvelles. Comment s'est passée votre installation ?
Je soupirais.
---Plutôt bien.
---Pas de problèmes majeurs ? Mis à part la ville et les habitants en eux-mêmes, bien sûr.
Son humour me dérida. Il avait l'habitude que je me plaigne des petites villes et de ses habitants. C'était devenu une sorte de rituel dont il ne se souciait plus.
---Rien à signaler. Vous vous êtes très bien débrouillé comme d'habitude.
Carl était la seule attache que j'avais sur terre. J'étais arrivée dans un monde en perpétuel changement, là où l'argent et le pouvoir étaient désormais les seuls moyens pour garder une identité secrète. Seule, je n'avais aucune envie de me charger de tout cela, surtout que mon état de santé ne me le permettait pas. Carl avait été une bénédiction. Il n'était pas de ces avocats qui se posent inlassablement des questions et qui ne vivent que pour la curiosité d'épier ses semblables. Lorsque nous nous étions rencontrés, la toute première fois, il n'avait pas fait allusion à mon état de santé déplorable, il ne m'avait même pas dévisagée. J'avais tout de suite aimé cela. Il n'était pas du genre difficile. La seule chose qu'il réclamait était sa paye à la fin du mois. Je pouvais lui demander n'importe quoi, il le ferait sans poser de question.
Depuis dix ans, il se chargeait de chacun de mes transferts. Nouveau logement, nouveaux papiers, nouvelle identité. Il savait pertinemment que tout ceci n'était pas normal, mais jamais il n'avait fait preuve de défiance envers moi. Le fait que je ne vieillisse pas, mes changements de caractère, ma fatigue constante, mes déplacements réguliers. Rien ne semblait l'inquiéter. A mes questionnements, il m'avait rétorqué qu'on ne laissait pas la poule aux œufs d'or s'échapper. On l'acceptait telle qu'elle était.
---Personne ne vous a appelé récemment ?
---Si, le secrétariat du lycée. Je leur ai confirmé que votre état de santé vous obligez à vous absenter régulièrement. Je n'aurais qu'à leur fournir un certificat médical et les papiers qui prouvent que je suis votre tuteur par dérogation. On ne vous embêtera pas pour cela, je vous le promets. Cassandra ? Vous êtes toujours là ?
L'odeur était trop sucrée pour ne pas la remarquer. Elle était venue chatouiller mes narines à la seconde où l'homme qui gravissait mes marches était sorti de sa voiture. Je souris.
---Carl ? Je vous rappelle. Un petit imprévu.
---Je peux vous aider ?
---Ne vous inquiétez pas. Je suis assez grande pour gérer celui-là.
Trois coups secs m'avertirent que mon visiteur se trouvait devant ma porte. Je raccrochais et ouvris la porte derechef. Carlisle Cullen fut surpris de ma présence.
---Vous pensiez que je ne serais pas là ?
---Non. Mes enfants m'ont dit que vous étiez malade. Je ne m'attendais pas à vous voir debout.
Je le fixais intensément. Il ne comprit pas que je me remémorais les informations que j'avais glanées sur lui. Il devait croire que je le prenais pour un fou.
---Oh. Excusez-moi. Je manque à tous mes devoirs. Docteur Carlisle Cullen. Je travaille à l'hôpital de Forks.
Il me tendit une main, que je saisis aussitôt.
---Vous êtes le père d'Edward et Alice.
---Oui, c'est cela. Puis-je ?
J'aimais ce petit jeu. Nous tournions tous les deux autour du pot à l'affût de la moindre information qui justifierait nos soupçons. Le problème était que j'avais un avantage certain. Je savais qui il était.
Je le laissais passer devant moi lui indiquant la cuisine. Il ne prit pas une chaise, attendant que je l'invite à s'asseoir, ce que je fis rapidement. Je n'aimais pas vraiment cette position là, mais Carlisle avait tout d'un homme civilisé, je risquais peu en sa présence. Du moins aimais-je à le croire.
---Ils s'inquiétaient. C'est pour cela que vous êtes venus me voir ?
---Oui, on peut dire ça. Disons que ma curiosité à pris le dessus. Déformation professionnelle.
Je lui rendis son sourire. Devais-je lui proposer à boire ou quelque chose à grignoter pour continuer notre petit jeu ? Cette idée me traversa l'esprit une seconde. Elle ne manquait pas de charme, mais je risquais de pousser le bouchon un peu trop loin.
---Ce n'est rien de grave. Je suis comme ça depuis longtemps. L'être humain s'habitue à beaucoup de chose. Mais vous devez le savoir mieux que moi.
Ma pique ne le décontenança pas. Il parut plutôt amuser par la tournure de mes propos.
---Vous êtes d'une intelligence remarquable.
---C'est ce qui est écrit dans mon dossier scolaire.
Il n'avait pas l'air de se lasser. Il me tendait des perches que je saisissais à la volée sans aucune difficulté.
---Que voulez-vous, Carlisle ?
Il essaya de me sonder quelques minutes. Je ne cherchais plus à le titiller. Je n'avais pas la patience requise même si tout cela m'amusait. Il était venu pour avoir des réponses. Des réponses qui permettraient aux siens de gagner en quiétude. Ma venue ici n'était pas ce qu'ils avaient espéré. Je mettais à mal tout ce en quoi ils croyaient, et ils avaient peur que je détruise tout. Je les comprenais.
Il soupira.
---Mes filles vous aiment bien.
---Vos filles ? Je n'ai rencontré qu'Alice. Rosalie reste un mystère pour moi.
Il ne releva pas. Je savais très bien qu'il avait voulu parler de Bella et d'Alice. Ce pouvait-il qu'il aime cette jeune femme comme sa propre fille ? Oui, c'était plus que probable. Malgré son regard sombre, lorsqu'il avait parlé de ses filles, je n'avais vu qu'amour et tendresse. Je finis par lui répondre sans moquerie, cette fois-ci.
---J'aime beaucoup Bella, moi aussi. Je n'ai pas eu la chance de vraiment rencontrer Alice, mais elle a quelque chose de charmant. Peut-être deviendrons-nous amies.
---Puis-je l'espérer ?
Je me redressais, m'accoudant sur la table.
---Bella ne devrait pas se trouver parmi vous, tout comme elle ne devrait pas me trouver attirante. Son vrai père pourrait ne pas le supporter.
---Nous ne lui ferons aucun mal.
---Vous l'aimez tous beaucoup trop pour cela… mais les accidents arrivent tellement vite.
Il resta silencieux. J'avais à moitié avoué, maintenant.
---Ne tournez pas autour du pot, le relançais-je.
---Je ne voudrais pas que la situation dégénère, me comprenez-vous ? Nous ferons tout pour garder ce que nous avons à Forks.
La menace était sincère. Ce fut à mon tour de soupirer. Croyait-il que je m'étais trouvée cette petite maison, inscrite au lycée du coin, rempli le frigo et les placards pour faire un festin à Forks et ensuite disparaître.
---Pourquoi croyez-vous que je sois aussi fatiguée, docteur ? Nous ne dormons généralement pas, et moi je sombre comme une masse dès que j'en ai la possibilité.
Ses yeux me scrutèrent perplexes.
---Vous ne vous souvenez pas ? Cet état devrait pourtant vous être familier…
Je me levais, impatiente. Croyait-il que je faisais tout ça pour mon bon plaisir. Que j'étais une de ces créatures psychotiques qui n'avait pas idée de ce qu'elle faisait.
Lorsque je me retournais vers lui, il sembla emprunt à un doute qu'il n'osait formuler.
---Vous ne vous nourrissez pas…
Cette simple évocation sur mes habitudes alimentaires me fit rire. Oui, je voulais tant que je le pouvais renier ce que j'étais, faisant tant d'efforts pour rester un tant soit peu humaine. Je m'étais rapidement aperçu que la fatigue prenait le pas sur la faim, sans pour autant me tuer. C'était un bon compris, n'est-ce pas ? Je gagnais juste à paraître irascible et grincheuse. C'était une mince perte.
---Je ne vous octroie aucun mérite à cette découverte, plaisantai-je.
Il ne trouva pourtant rien de drôle dans mon attitude. Ses yeux me fixaient avec une tendresse incroyable. J'eus envie de pleurer, mais je résistais de toutes mes forces. Il n'était pas question que je me découvre devant un tel étranger. Je ne me le pardonnerais jamais. Pourtant, ma nervosité et la rigidité de mon corps ne le laissaient pas dupe. Il savait que je souffrais, qu'au plus profond de mon âme tout cela était insupportable. Il n'avait lui-même ressenti cette douleur que durant un lapse de temps très court, mais les souvenirs gravés dans sa mémoire ne lui étaient pas plaisants. Il avait trouvé une alternative à ce supplice, une alternative que je ne voulais pas envisager. Pas maintenant. Pas tant que je pourrais le supporter.
---Vous n'êtes pas obligée de subir cela. Il y a d'autres moyens.
---Vous perdez votre temps. Passez à une autre question. Si je dois revenir au lycée, je ne veux pas devoir subir les regards menaçants d'Edward.
---Il veut seulement protéger les siens.
---Tout comme vous. Alors, allez-y ?
---Pensez-vous tenir sans vous égarer ?
---Je ne serais une menace pour personne. Si j'ai choisi de ne pas me nourrir ce n'est pas pour flancher quand la douleur deviendra trop forte. J'ai eu le temps pour apprendre à me contrôler.
---Vos yeux ?
Un nouveau soupir. Ce sujet allait devoir être éludé rapidement.
---Mes yeux avaient cette couleur là quand je suis née. Le manque de nourriture a fini par effacer la noirceur et me rendre ce vert intense. La fatigue n'arrange rien.
Il sembla satisfait de ma réponse, ce qui me soulagea.
---Autre chose ?
---Edward s'inquiète pour autre chose. Ce n'est peut être pas très important, mais avoir une réponse l'aiderait beaucoup…
---Je suis télépathe, le coupai-je. J'arrive à entendre ce que les autres pensent ou ont pensé. S'il n'a pas pu lire en moi, c'est parce que je contrôle le flot des paroles qui ne cesseraient de m'ennuyer à longueur de journée si je ne faisais rien pour les arrêter. Je me coupe du monde en quelque sorte.
---Il ne va pas être très enchanté par cette nouvelle.
---Je n'utilise pas ce don à la légère. Il ne sert, à vrai dire, qu'à me prévenir d'un danger quelconque. La plupart du temps, je reste hermétique. Je ne suis pas du genre voyeur.
Il retrouva son sourire.
---Bella aurait-elle le même don, me hasardai-je.
---Bella ? Non. Pourquoi ?
---Je n'ai pas pu lire en elle.
Le soulagement se peignit sur son visage.
---Bella reste insensible à certains de nos pouvoirs. Edward ne peut pas lire en elle, non plus.
---Oh ! Très bien.
Etrange, certes, mais venant de la jeune femme, rien ne pouvait plus m'étonner. Elle avait décidément choisi une vie bien trop imprévisible.
Carlisle me regardait encore fixement. Il était curieux que son insistance ne me dérange pas. J'avais cette impression désagréable d'être une adolescente en proie à un interrogatoire réprobateur de son père, bien trop tendre pour vous enguirlander franchement, mais assez sage pour vous faire comprendre que vous aviez tord d'avoir agi de la sorte. Je commençais à aimer cet homme.
---Pouvez-vous me faire une promesse ?
---Demandez toujours.
---Nous avons un pacte avec un clan qui vit dans la réserve de Forks, La Push. Nous ne devons en aucun cas aller sur leur territoire, ni mordre un seul humain.
---Je ferais comme si cela s'appliquait à moi aussi. Cela vous rassure-t-il ?
---Oui.
Il m'adressa un signe de tête reconnaissant. C'était la moindre des choses. J'étais une intruse bien encombrante pour eux. Me plier à cette règle n'allait pas me tuer. Mais un doute s'insinua.
---Comment s'appelle cette tribu ?
---Les Quileutes. Pourquoi ?
Un gouffre s'ouvrit sous mes pieds. La coïncidence était beaucoup trop douloureuse pour n'être qu'un vague souvenir.
---Des loups-garous, n'est-ce pas…
---Oui. C'est exact.
Forks prit une toute autre dimension à mes yeux. Ce n'était pas un havre de paix, c'était mon enfer personnel.
