Bonjour à tous!

Merci beaucoup à ceux qui m'ont laissé une petite review en passant, pour le petit prologue de cette petite histoire, et voici le premier chapitre!

J'espère qu'il vous plaira, accrochez-vous, ça secoue un peu ^^.

Bonne lecture, et à bientôt pour la suite!

Disclaimer: Euh... well : Mai Hime n'est pas à moi.


DES CERISIERS SOUS LA NEIGE

Première chute

Natsuki Kuga n'aimait pas particulièrement aller en cours. Ça faisait partie des choses qu'elle considérait comme étant inutiles, ennuyeuses, frustrantes et sans intérêt. Elle n'y allait pas souvent, lorsqu'elle était encore au lycée. Mais lorsque l'on était étudiant, on allait en cours, ne serait-ce que pour faire l'honneur de sa présence à son professeur. À moins d'être un génie. Et Natsuki... et bien, Natsuki n'était pas un génie. Et c'était une étudiante. Enfin, presque. Vous comprenez l'idée.

C'était juste une jeune femme de vingt ans qui n'avait rien trouvé de mieux à faire que de venir perdre son temps à regarder les nuages par la fenêtre. Il fallait bien être honnête.

C'était ce qu'elle se disait pour se forcer à revenir. Pas qu'il fallait être honnête. Mais il y avait quelques points positifs à être étudiante. Le plus important étant la cantine. Utile, quand on ne savait pas cuisiner. L'autre étant la relative tranquillité. Après tout, être étudiant c'était s'asseoir et attendre que le temps passe sans être dérangé. À peu près.

La tête reposant presque négligemment sur une main et les yeux tournés vers la fenêtre à côté de laquelle elle s'était assise, Natsuki comptait les nuages en attendant que la sonnerie retentisse. Un, deux, trois. Elle se demandait encore pourquoi elle était là. Ça n'était pas du tout son truc, les études. Et pourtant. Nous irons au bois…

C'était comme le piano. Tout le monde savait qu'elle haïssait cet instrument. Trop sophistiqué, trop arrogant. Elle, il lui fallait une guitare ou une batterie. Quatre, cinq, six… Et pourtant, elle jouait du piano. Depuis quatre ans. Parce que c'était un instrument sophistiqué et arrogant, précisément. Parce que Shizuru jouait du piano, elle aussi. Et ça lui allait comme un gant.

Cueillir des cerises?

Il n'y avait pas beaucoup de nuages ce jour-là. C'était un après-midi comme tous les autres. Elle voyait des étudiants en contrebas discuter, assis dans l'herbe et sous l'ombre d'un arbre dont les feuilles étaient portées par la brise. C'était le printemps. Les cerisiers commençaient à fleurir alors même que leurs troncs nageaient sous la neige, les jardins prenaient de la couleur. Enfin, sans doute. Elle avait oublié ce que c'était, la couleur.

Comme cet immense jardin à Fuuka. Celui où elle avait rencontré Shizuru. Nul doute qu'à cette époque de l'année, il devait être magnifique. L'hiver, c'était toujours très triste. Elle n'y était plus retournée. Depuis des années. Fuuka.

Shizuru. Elle aurait eu vingt-et-un ans. Comme l'absence était cruelle.

Natsuki soupira. Elle se souvenait des quelques semaines qui avaient suivi son réveil dans la petite chapelle en ruine et son effarement lorsqu'elle avait découvert que son amie n'existait plus. Ou plutôt, qu'elle n'avait jamais existé. Tu te souviens? Oui. Elle avait cru qu'elle était devenue folle.

Elle n'était pas du genre à se laisser faire. Elle avait poursuivi les meurtriers de sa mère pendant des années pour découvrir la vérité sur sa mort. Elle s'était sacrifiée pour permettre à Mai de détruire le prince de l'Obsidian. Eh oui, elle était une héroïne. Haha. Celle-ci était vraiment bien trouvée. Depuis quand les héros se traînaient-ils dans les rues comme des vers ? Parce que ça faisait partie de leur destin tragique. Destin tragique, ah bon ? Et bien, c'est tout un programme, dis-moi. Va ruminer plus loin, tu veux ?

Lorsqu'elle avait vu que Shizuru n'était pas revenue, elle avait décidé de la chercher. Oui madame. Ça avait été une très mauvaise idée. Mais elle n'avait pas pu ne rien faire. Ça aurait été une trahison. Tu comprends ?

Parce que personne ne se souvenait d'elle. Même les autres Himes l'avaient oubliée. Complètement. Pfiou. Disparue. De la fumée qui se faufilait entre ses doigts.

Pour commencer, Shizuru Fujino n'avait jamais été kaichou, ça avait toujours été Reito Kanzaki. Shizuru Fujino n'avait jamais été une Hime, puisqu'il n'y en avait que douze. Et la douzième, c'était Alyssa Searrs. Évidemment. Voyons Natsuki, tu le sais ça, non ?

Shizuru Fujino n'était jamais née. C'était ce que disaient les registres. La famille Fujino n'avait jamais existé. Personne à Kyoto n'avait la moindre idée de qui ça pourrait être. La société des Fujino n'avait jamais été créée. Personne n'en avait jamais entendu parler, même pas John Smith.

Oh oui, ça n'avait pas été facile. Euphémisme. D'être la seule à se souvenir. D'être la seule à ne pas avoir oublié ce qu'il s'était réellement passé pendant ce Festival. Ce Carnaval. Cette Mascarade. Natsuki se souvenait de tout, elle. Et elle n'avait même plus honte de dire qu'elle aurait préféré qu'il en soit autrement.

On l'avait crue folle. Elle s'était crue folle. Elle ne savait plus combien de psychologues elle avait vus depuis quatre ans et jusqu'à il y avait quelques mois. Un ou deux. Huit ou neuf. On lui avait diagnostiqué une sorte de schizophrénie. Parce que selon ses dires, Shizuru Fujino était son exact contraire. Ça ne pouvait donc qu'être un fantasme. Une telle personne n'existait pas. Les yeux rouges ? Mais mademoiselle, vous savez bien que c'est impossible !

Impossible. Mais elle n'avait pas rêvé Shizuru Fujino, elle le savait. Elle n'avait pas rêvé cet accent de voix si particulier, cette odeur de fleur et la chaleur de ce corps contre le sien. Elle l'avait connue, vécue. Perdue. Et jamais retrouvée.

La sonnerie retentit enfin et elle se leva comme un automate avant de marcher vers la sortie en bousculant quelques étudiants pas assez réactifs.

Elle avait passé des heures à fouiller son propre appartement à la recherche de preuves de l'existence de son amie. Des journées entières. Mais tout avait disparu. Les photos sur lesquelles Shizuru apparaissait n'avaient jamais été prises. Ses cadeaux n'avaient jamais été offerts. Puisqu'elle n'avait jamais existé, eux non plus. N'est-ce pas ?

Est-ce qu'elle était vraiment celle qui avait rêvé ? Elle doutait parfois de sa propre raison. Mais rien ne pourrait lui faire croire que la femme qu'elle aimait n'avait jamais mis un pied sur la planète Terre. C'était une hérésie. Ça n'avait pas de sens.

Elle aimait Shizuru parce que Shizuru existait. C'était une évidence.

Où es-tu ?

Elle sortit rapidement de l'enceinte de l'université et marcha dans les rues de Tokyo en direction de l'appartement de Mai. Et Mikoto. Mais la femme-chat ne comptait pas vraiment. Enfin si, au contraire. Elle prenait la place pour trois ou quatre personnes à elle seule. Toujours à courir partout. Elle ne tenait pas en place. Et elle mangeait comme quatre. Et… arrête ça.

Sa Ducati l'avait lâchée quelques mois plus tôt. Saloperie de mécanique à la con. Il fallait s'y attendre, elle avait déjà quelques années et... disons qu'elle avait subi pas mal de dégâts irréparables. Merci Nao. Alors elle marchait. Pas la Ducati. Elle. Mais ça ne la gênait plus autant qu'avant. Marcher lui faisait du bien, même si elle ne pouvait plus se vider la tête comme elle le faisait lorsqu'elle enfourchait sa moto et qu'elle roulait à toute vitesse et moteur hurlant sur le macadam.

Elle soupira une nouvelle fois lorsqu'elle bouscula le cinquantième passant de la journée. Elle ne savait faire que cela de toute façon. Soupirer. Pas bousculer les passants. Ça elle le faisait parce qu'elle se sentait toujours en colère contre le monde entier et que ce petit geste bâtard qu'était le coup d'épaule latéral vers un corps étranger l'aidait à extérioriser sa frustration. Les petits plaisirs de la vie, en somme. S'il lui en restait encore.

Et les rues étaient bondées. Comme toujours à Tokyo d'ailleurs. Elle pouvait facilement faire comme si ce coup d'épaule n'avait pas été prémédité. Faire croire que c'était un coup malheureux. Une perte d'équilibre. Oh, excusez-moi, je ne vous avais pas vu. Désolée. Pardon, pardon.

Et à chaque coup son esprit exultait des « Bien fait pour ta gueule, vieux salaud de riche ! » et des « Tu l'as pas vu venir celle-là, hein ? ». Et le pire, c'était que la plupart du temps, les victimes s'excusaient. Oh, pardon mademoiselle. Mais ça c'était parce qu'elle était belle. Tout le monde considérait en la voyant qu'elle ne pouvait pas être autre chose qu'un modèle de grâce et de gentillesse. Mais Natsuki n'était pas gracieuse, elle était maladroite. Nuance. Quant à la gentillesse, elle se demandait parfois s'il lui en restait encore.

Elle était juste triste. C'était tout. Natsuki Kuga était triste. Et seule.

Pour aller chez Mai, il fallait traverser cet énorme fleuve. Sumida. À pied elle allait plus vite que les voitures qui formaient sur le pont un bouchon compact et bruyant. Klaxon par-ci, klaxon par-là. Tut tut tuuuuut. Et elle riait intérieurement de doubler ces monstres vrombissants qui en plus d'être gros étaient chers et polluants. Elle, elle ne coûtait rien, elle se faufilait partout et ne polluait pas. Ne pas avoir de voiture à Tokyo n'avait que des avantages. Ou presque.

Ses pensées furent interrompues lorsqu'elle sentit quelqu'un lui donner un coup d'épaule dans le dos qui la fit voler contre la rambarde du pont qu'elle traversait. Ça allait se payer très cher.

Que...

Un homme courrait.

Elle se redressa en se massant le côté gauche, qui semblait brûler, et voulut l'interpeller mais se fit doubler par les autres passants qui hurlaient déjà toutes les insultes qu'ils connaissaient. L'homme continua de courir comme s'il ne les entendait pas. La foule se fendait sur son passage afin d'éviter que quelqu'un ne soit blessé.

Pourquoi courrait-il? Était-il à ce point pressé ? Cet homme venait de lui déboiter l'épaule ! Oui… tu exagères un peu, là. Elle fit quelques mouvements pour vérifier. Oui, bon… d'accord. Mais quand même ! Natsuki sentit ses jambes se mettre en marche sous elle et avant qu'elle ne comprenne ce qui lui arrivait, elle courait en fulminant derrière lui, profitant du fait que la foule ne se soit pas encore refermée pour le rattraper.

« Hé ! »

Elle avait l'impression d'être à la poursuite de Moïse. La mer s'ouvrait face à lui et le laissait passer sans rien dire, avant de se refermer devant elle, la forçant à batailler ferme pour continuer sa course.

C'était comme revivre.

Pour la première fois depuis des années, Natsuki sentait son cœur battre fortement dans sa poitrine et le sang circuler avec rage dans ses veines. À chaque coup d'épaule qu'elle donnait pour avancer, elle sentait une pointe d'exultation rugir dans son corps et courrait encore plus vite. Elle devait à tout prix le rattraper. Pourquoi elle ne le savait pas. Est-ce que c'était vraiment pour un malheureux coup d'épaule ? Rien n'était moins sûr. Mais il le fallait.

Stop

Ils approchaient à présent du milieu du pont. Le point le plus haut au-dessus du fleuve. Il courrait vite, très vite. Beaucoup trop vite.

« Hé ! » hurla-t-elle une seconde fois. « Arrête-toi ! »

Les passants se plaignaient derrière elle. Certains étaient tombés. Ses jambes courraient toujours.

Il ne s'arrêta pas. Elle le comprit trop tard. Il ne s'arrêterait jamais.

Il sauta par-dessus la rambarde.

Pendant un instant, bref mais éternel, il sembla flotter dans les airs et voler comme un oiseau. Bras écartés, sourire béat. Exaltation sauvage.

Puis il tomba.

« Non! »

Elle percuta la barrière de métal avec force et son souffle se coupa sous la violence du choc. Elle sentait chacune de ses veines et chaque centilitre de sang qui y circulait à toute vitesse comme des électrons fous.

La chute dura quelques longues secondes qui s'égrenèrent au ralenti.

Il y eut un plouf lointain et misérable lorsqu'il percuta la surface de l'eau puis plus rien. Il coula. Mais… les cadavres n'étaient-ils pas censés flotter ? Je t'en pose des questions, vraiment…

C'était atroce. Un point c'est tout.

Elle n'entendit pas les murmures choqués des autres passants qui regardaient la scène avec des yeux égarés. Elle ne sentit pas non plus des mains étrangères l'agripper pour l'éloigner de la rambarde avec une douceur gênée.

Dans sa chute, l'homme s'était retourné pour la regarder.

Elle avait vu du rouge. Du rouge dans ces yeux fous de tristesse.

Elle avait vu un sourire. Un sourire entendu qui semblait la narguer et lui livrer un défi silencieux.

À ton tour, maintenant

Mais ça n'était le tour de personne. Et certainement pas le sien, à elle. Elle avait eu une seconde chance. Elle ne la gâcherait pas en sautant dans le vide. Jamais. Tu peux bien crever au fond des eaux. Moi je vivrai.

C'était ça l'humanité.

Moi moi moi. Toi ? Laisse-moi rire. Haha.


La police l'avait interrogée pendant assez longtemps pour la mettre en retard. Son téléphone n'avait pas arrêté de sonner pendant toute la durée de son témoignage. Est-ce que vous le connaissiez ? Où alliez-vous ? Savez-vous son nom ? Comment vous appelez-vous ? Pourquoi le poursuiviez-vous ? Où pouvons-nous vous joindre ? Quel est votre numéro de téléphone ? Et à présent, elle courrait à nouveau dans les rues de Tokyo en direction de l'immeuble où Mai résidait, en tapotant son numéro.

Elle s'arrêta et s'adossa à un mur en respirant fortement pour reprendre son souffle lorsqu'elle entendit le téléphone sonner de l'autre côté de la ligne. La nuit tombait déjà. Les lampadaires commençaient à s'allumer, un par un. Comme un serpent qui s'éveillait, lentement.

On décrocha. « Natsuki ? »

« Hey Mai... » souffla-t-elle avec un petit sourire. Un sourire triste. Mais personne ne le voyait de toute façon.

Il y eut un soupir frustré de l'autre côté de la ligne. « Mais qu'est-ce que tu faisais ? Je t'attends depuis plus d'une heure ! Attends- Tu vas bien ? Il s'est passé quelque chose ? Tu t'es encore battue ? Est-ce qu'il t'a amochée comme la dernière f- »

Elle la coupa avec un petit rire désabusé. « Je vais bien », répondit-elle simplement. « Je me suis pas battue. »

Il y eut un silence étonné. Comme si elle passait ses journées à se battre. Vraiment. N'importe quoi.

« Oh ? »

« Quoi, Oh? Je ne suis pas si casse-cou que ça, Mai. »

« Oui bon... Où es-tu ? »

C'était là toute la question, n'est-ce pas ? Où es-tu ?

Elle se passa nerveusement une main dans les cheveux et recommença à marcher plus calmement. « Pas loin. J'arrive. J'ai quelque chose à te raconter. »

« Ok. À tout de suite, Natsuki. »

Et c'était tout. Les conversations téléphoniques devraient toujours être aussi concises et ciblées. Elle ne supportait pas tous ces gens qui bavardaient pendant des heures de tout et de rien comme si ça ne pouvait pas attendre qu'ils soient en tête-à-tête pour se le dire. Surtout de rien en fait. C'était ça l'humanité. Une tripotée de crétins qui passaient leur vie à parler au téléphone pour justifier le fait qu'ils ne se voyaient jamais. Parce qu'ils étaient toujours pressés et très occupés, tu comprends ?

Tu exagères. C'est vrai. Des fois ils s'envoient des sms. De façon très utile et constructive. Devine où je suis ? Salut, je pense à toi. Je te vois ! Et le grand prix. Parce qu'il y en avait un. JTM. Natsuki se jura que le jour où quelqu'un aurait la mauvaise idée de lui envoyer un jitéhém, elle se ferait un plaisir de lui renvoyer un sms tout aussi constructif. NTM. Débrouille-toi avec ça. Non, ce n'est pas une erreur.

Elle finit par pénétrer dans l'immeuble après encore quelques minutes de sombre marche, et avança vers l'ascenseur. Pourquoi pas les escaliers ? Comme ça. La fainéantise faisait aussi partie de l'humanité. Elle appuya sur le bouton à côté de la porte et attendit que la machine infernale ouvre sa gueule béante pour se glisser à l'intérieur. Elle appuya encore sur un bouton, parce qu'il y avait toujours des boutons partout dans un ascenseur, c'était normal, et se sentit monter après quelques secondes d'attente angoissée.

Un étage.

...

Deux étages.

...

Trois étages.

Ding. Vous êtes arrivée. Pause. Nous vous remercions d'avoir choisi notre compagnie pour ce voyage et vous souhaitons d'agréables vacances. Les portes s'ouvrirent et elle sortit. Merci. Elle passa rapidement devant quelques portes avant de s'arrêter devant le numéro 46. Elle inspira profondément et expira doucement, pour se détendre. Elle se passa de nouveau une main dans les cheveux et frappa.

Toc toc.

Et la porte s'ouvrit dans la seconde.

« Natsuki ! » Une forme trouble arriva à la vitesse de la lumière vers elle et se jeta sur elle un instant avant de courir de nouveau à l'intérieur. Natsuki cligna des yeux avant de répondre à cette étreinte spontanée avec un train de retard.

« Salut Mikoto. » dit-elle d'une voix sans émotion, encore trop choquée pour faire un pas vers l'intérieur de la pièce. Ça faisait quatre ans que c'était comme ça. Elle ne s'y ferait jamais.

Quelques secondes plus tard, le visage souriant de Mai apparaissait devant elle et elle en fut soulagée. La femme rousse l'étreignit elle aussi, mais avec bien plus de douceur et de considération, avant de l'inviter à entrer.

« Natsuki. Viens. »

C'était dans ces moments-là qu'elle se sentait véritablement chez elle.


« Quoi? Tu plaisantes... »

Natsuki leva les yeux au ciel et continua de jouer avec ses baguettes et les nouilles instantanées qui y étaient accrochées. « Bien sûr que non, Mai » commença-t-elle, « je te jure qu'il a sauté. »

La jeune femme regarda son bol un moment, l'air ailleurs. « Mince alors... » souffla-t-elle finalement en repoussant son bol qui fut presque immédiatement happé par une petite main féline avant d'être englouti sous le regard atterré de Natsuki.

Mikoto était un ventre vivant. Dix-huit ans ou pas, il y avait des choses qui ne changeaient jamais. La cuisine de Mai était une constante. Le ventre de Mikoto l'était aussi. Quelle était la sienne, de constante ? La solitude ? À moins que ce ne soit la mauvaise humeur. Elle avala ses nouilles en silence avant de reprendre son récit où elle l'avait laissé.

« Comme je lui courrais après, les policiers ont voulu m'interroger. C'est pour ça que j'étais en retard tout à l'heure. Désolée, Mai. »

Cette dernière releva la tête, visiblement perplexe. « Mais de quoi tu t'excuses, imbécile ! » s'exclama-t-elle. « C'est quand même pas toi qui l'as poussé dans le vide ! »

Ah non. Ça n'était pas elle. Mais peut-être était-elle celle qu'il avait invitée à le suivre. Elle ne savait pas trop ce qu'il fallait penser de toute cette histoire. Ces yeux étaient si rouges.

« Il avait les yeux rouges, Mai. »

Aïe. Si elle avait pu éviter de laisser couler ces quelques mots, nul doute qu'elle l'aurait fait. Pourquoi ne savait-elle pas fermer sa bouche quand il le fallait ? C'était une bonne question. Elle se disait que c'était une sorte d'habitude chez elle. De parler plus vite qu'elle ne le devrait. Ah. Voilà. Ça devait être cela, sa constante à elle. Une grande gueule. Héhé, c'est comique. Pour quelqu'un qui est tout seul.

Mai se figea avant de soupirer avec énervement. « Je vais faire comme si je n'avais pas entendu. »

« Désolée. » Mikoto lui avait piqué son bol. Elle ne l'avait pas vu venir. De quoi s'excusait-elle, déjà ? Ah oui, d'avoir vu un homme qui avait les yeux rouges. Elle avait sans doute halluciné de toute façon. Ça faisait partie de sa vie à présent. Les hallucinations. Les yeux rouges la suivaient partout depuis son réveil, quatre ans plus tôt. Comme un mauvais rêve. Car ça l'était certainement. Toute cette mascarade n'était probablement qu'un cauchemar et elle se réveillerait bientôt, avec Shizuru dans les bras. Comme cela aurait dû se passer.

« Je sais que tu ne vas plus chez le psy, Natsuki. »

« Je vais bien. »

« Tu ne vas jamais bien. »

Quelle que soit la conversation qu'elles engageaient lorsqu'elles se voyaient, elles finissaient presque toujours par parler de la même chose. À croire que Mai aimait lui rappeler que sa stabilité mentale était fragile et qu'elle ne pouvait pas être laissée dans la nature sans garde-fou. Et qui était le garde-fou, d'abord ? C'était Mai bien sûr. Qui passait chaque soir chez elle pour déposer une assiette ou qui l'invitait, régulièrement, à venir dîner. C'était le psychologue. Sa désagréable habitude de disséquer ses pensées et de lui parler comme si elle n'était pas seule dans sa tête, mais qu'une autre personne était avec elle. D'accord, mademoiselle Kuga, mais que dit mademoiselle Fujino ? Elle ne dit rien, imbécile, elle n'est pas là.

Elle était peut-être folle. Mais elle savait qu'elle n'était pas schizophrène. Il était inadmissible de penser que Shizuru n'existait que dans sa tête. De toute façon, qui ne serait pas un peu fou dans sa situation ? Elle se demandait parfois si toutes les Himes n'étaient pas un peu folles, chacune à leur façon.

Ça n'avait pas de sens.

Elle avait pendant un moment voulu considérer que le monde où elle se trouvait n'était pas celui d'où elle venait. Ça aurait été rassurant. Mais elle avait vite déchanté. Ce monde était le sien. Elle le savait, au fond. La seule chose qui différait de son souvenir, c'était que Shizuru n'était pas dedans. Cela voulait-il dire que c'était Shizuru qui avait changé de monde et n'en était pas revenue ? Elle ne savait pas.

Lorsqu'elle tourna la clé dans la serrure de la porte de chez elle ce soir-là, elle était éreintée. Sans doute ce suicide qui ne voulait pas la lâcher d'une semelle. Ou son côté gauche qui continuait de lui faire un mal de chien. Mais de quoi était-il fait, ce type ? D'acier ? Elle avait juste été bousculée et pourtant la douleur ne voulait pas partir. Elle ouvrit la porte et se glissa à l'intérieur. Elle tendit le bras vers le meuble pour y déposer son trousseau de clés. Dans le noir, c'était toujours difficile de savoir. Elle avait besoin de prendre une douche, elle se sentait poisseuse. Était-il à un ou deux mètres de la porte d'entrée ?

Elle lâcha aveuglément le trousseau. Qui vivra verra.

Il tomba. Sur le sol. Raté.

C'était malin. Elle aurait pourtant juré qu'il était à un mètre de la porte. Elle soupira. Elle n'avait pas de chance avec ce meuble. Il faudrait qu'elle le bouge pour ne plus avoir ce problème à l'avenir. Elle appuya sur l'interrupteur et ramassa ses clés lorsque la lumière éclaira les murs de son appartement. C'était beaucoup plus convivial, quand c'était allumé. Dommage qu'elle n'ait personne avec qui partager ce petit bout d'enfer.

Bon. Elle enleva son blouson de cuir usé et le pendit au porte-manteau avec aise avant de se déchausser en vitesse. Elle avait définitivement besoin d'une douche. Elle avait sué dans ses vêtements à force de courir partout. Ça collait. C'était très désagréable. Comme cette douleur au côté gauche.

Elle grinça des dents lorsqu'elle se défit du reste de ses vêtements et entra dans la cabine de douche avant d'ouvrir le jet d'eau. L'eau était toujours glacée les premières secondes.

Une vingtaine de minutes plus tard, elle sortait de la douche, trempée, et courrait presque vers l'armoire pour attraper une serviette. Elle oubliait toujours de la préparer, alors elle mettait toujours de l'eau partout. Elle s'en fichait, mais le sol semblait s'en souvenir, lui.

Entre la douche et l'armoire, il y avait le miroir. Alors comme à chaque fois qu'elle devait aller chercher une serviette dans l'armoire, elle s'arrêta net devant ce dernier pour se regarder. Narcissique ? Pas vraiment.

Elle était belle. Les gens le disaient souvent. Ils le soufflaient à l'oreille de leur compagnon en la regardant. Hé regarde, elle est canon cette fille ! Son visage était fin. Mais sa peau était blême. Ses veines étaient terriblement visibles, elle avait l'impression parfois que justement, la blancheur translucide de son épiderme faisait ressortir tout ce qui n'était pas censé être vu. Les veines, en somme. Elle se faisait penser à un quadrillage macabre lorsqu'elle les voyait, qui formaient des sillons noirs en s'enroulant autour de son corps.

Ses yeux étaient verts. Frappants. Vifs. Perçants. Dangereux. Elle savait que Shizuru les adorait. Combien de fois la jeune fille le lui avait-elle dit. Mais la plupart des gens en avaient terriblement peur. Trop expressifs. Trop sauvages. Non. En fait, tout le monde en avait peur. Parce qu'ils rugissaient. Hypnotiques et meurtriers. Tristes. Effilés comme des rasoirs.

Ses cheveux. Ses cheveux étaient noirs. Noirs. Noirs.

Noir.

Ils étaient longs, soyeux, ils descendaient jusqu'à sa taille et...

Oh. Merde.

Natsuki savait qu'elle n'était pas la fille la plus intelligente de la planète, mais elle ne se pensait pas stupide au point d'oublier...

Sa hanche gauche. C'est bien là qu'elle se trouvait, non ?

Le miroir lui répondit, goguenard, lorsqu'elle se tourna pour lui montrer son côté gauche. La brûlure d'une nouvelle marque brillait sous les lumières tamisées de la salle de bain. La marque des Himes. Comme tatouée sur sa peau, douloureuse empreinte qu'elle pensait disparue depuis des années.

Venait de réapparaître.

Ça n'avait pas de sens.

Elle courut. La porte de la salle d'eau claqua lorsqu'elle sortit de la pièce en manquant de glisser sur le carrelage. Le salon fut traversé en quelques secondes. Le canapé la vit s'envoler vers la porte-fenêtre et avant d'avoir pu comprendre ce qu'elle venait de faire et dans quelle situation elle se trouvait, Natsuki fut sur le balcon.

Shizuru.

La Lune brillait elle aussi. Mais l'étoile des Himes ne scintillait pas avec elle dans la nuit.

Elle frissonna lorsque le vent vint frapper son corps avec déférence. Elle avait froid. Parce qu'elle était complètement nue et trempée sur son balcon à regarder la Lune dans l'espoir fou qu'une étoile qu'elle avait détruite des années plus tôt réapparaisse. Comme elle se sentait stupide.

Et elle pleurait encore. Mortifiée.

Tout ça n'avait pas de sens.

« Oh, Shizuru, Shizuru... je t'en prie, aide-moi... »

Essaie encore ?


Review?