« C'est inadmissible, lieutenant ! »

Lestrade soupira tout en se pinçant l'arête du nez et en fermant les yeux. Il était déjà harassé en ce doux et bien agréable matin de mai, parce qu'il était lancé depuis février sur une affaire de cambriolages en série qui ressemblait à s'y méprendre à un magnifique sac de nœuds, d'autant plus que des agressions mineures sur les particuliers avaient pu être constatées lors des vols les plus importants, à deux reprises -c'était en partie pour cela que Scotland yard, la police judiciaire, avait repris le dossier-. Et là, en face de lui, il avait en face de son bureau deux autres victimes de cette série de vols, à savoir John Watson et Mary Morstan.

C'était d'ailleurs elle qui venait de prononcer ces mots : à dire vrai elle les répétait, parce qu'elle les avait déjà prononcés dès qu'elle était entrée dans son bureau, son sac à main pressé contre sa poitrine et le regard animé par la colère et l'indignation. John, à ses côtés, semblait déjà beaucoup plus calme. Le lieutenant commença alors à poser les questions qu'obligeait la procédure : oui, leur logement d'Hampstead, dans le nord de Londres avait été cambriolé la nuit précédente entre minuit quarante et une heure vingt du matin. Oui, les voleurs avaient dérobé des objets chez eux, dont environ sept cents livres en liquide, du parfum de haute facture, des bijoux précieux, de l'argenterie et plusieurs bouteilles de vin français. Non, ils n'avaient pas vu les voleurs, même s'ils les avaient réveillés. Non, il n'y avait pas d'alarme chez eux et oui ils souhaitaient porter plainte. Lestrade soupira à nouveau puis valida la déposition du couple. En réalité, pour le moment, c'était tout ce qu'il était en mesure de faire : il leur promit qu'une enquête serait ouverte sitôt leur témoignage enregistré, mais il croisa alors le regard de John, et se dit ensuite qu'il avait immédiatement compris qu'ils étaient victimes du cambrioleur en série qui sévissait dans Londres et ses environs depuis trois mois et donc que l'enquête stagnait. Enfin, pensa-t-il alors, elle stagnerait beaucoup moins si l'un de ses meilleurs éléments acceptait de la reprendre…

Soudain, alors que Mary allait recommencer ses vociférations, la porte du bureau de Lestrade s'ouvrit à la volée et un homme y entra alors, un épais dossier sous le bras qui devait certainement avoisiner la bonne centaine de pages. Il était grand et s'approchait aisément du mètre quatre-vingt-cinq, portait un costume noir et sobre par-dessus une chemise bordeaux dont les deux premiers boutons étaient ouverts, mais le décrire davantage aurait été inutile car John l'avait reconnu dès qu'il avait passé la porte.

Sherlock Holmes avait vieilli en un an et demi, mais même si son enveloppe physique n'avait pas réellement bougé -toujours la même coupe erratique de cheveux, des boucles brunes chaotiques et incontrôlables, toujours la même dégaine, toujours le teint aussi pâle, mais une légère barbe de trois jours qui commençait à naître-, c'étaient ses yeux, qui brillaient d'un drôle d'éclat, qui étaient les témoins directs de sa prise d'âge prématurée : on aurait dit que ses grandes prunelles bleues étaient celles d'un homme vieillissant alors que son corps était encore dans la fleur de l'âge, et ce décalage flagrant entre l'aspect de ses yeux et celui plus général de sa posture et de sa silhouette perturbait réellement l'ancien médecin. Il demeura silencieux -parce que chacun des mots qu'il aurait pu prononcer lui aurait paru effroyablement maladroit-, puis, il sentit son cœur se serrer lorsqu'il constata que Sherlock l'ignora complètement et vint se pencher à côté de Lestrade après avoir déposé son imposant dossier sur le bureau de bois en soupirant bruyamment. Alors que le lieutenant allait prendre la parole, certainement pour le congédier vu qu'il était occupé, le brun l'interrompit en rétorquant d'une voix posée mais sèche :

« Je sais, Lestrade. Je sais que vous êtes occupé avec votre horriblement ennuyeuse affaire de cambriolages en série dont vous avez certainement deux nouvelles victimes en face de vous, mais je vous ai déjà dit que je ne la reprendrai pas. Ce qui m'intéresse pour le moment, c'est votre autorisation pour une perquisition dans le district de Chelsea, tout près de la Tamise, au domicile de M. Harold Hardy. Je suis sûr qu'il sait quelque chose sur l'auteur des meurtres.

-Sherlock…Je ne pensais pas que vous viendriez me demander la permission, vous savez.

-La dernière fois, j'ai failli être viré et je m'en souviens bien. J'ai besoin de ce travail alors je dois rentrer dans les clous même si je ne le supporte pas », grimaça-t-il alors.

John haussa alors un sourcil : Sherlock, rentrer dans les clous, la norme ? C'était une hérésie pour un esprit aussi inadapté que le sien : alors, s'il faisait tout ceci de son plein gré, c'était que cet étrange comportement couvait quelque chose de tout aussi spécial, voire réellement stupéfiant.

« Et puis, Sherlock, reprit Lestrade en feuilletant le dossier. Harold Hardy n'a rien à se reprocher, ou du moins pas assez pour que vous procédiez à une perquisition de son domicile. C'est tout.

-Mais je suis sûr qu'il est lié à Piarrey fils, c'est évident ! Ces deux-là nous mèneront à notre tueur ! Vous devez me croire ! »

John, au fil des secondes, avait pu reconnaître sa ferveur et son implication rien qu'au ton de sa voix.

« Mais c'est le cas. C'est juste que je dois respecter la loi, et je n'ai pas un motif suffisant pour perquisitionner son appartement. Mais je reconnais que votre théorie tient la route, malgré mon incapacité à vous autoriser un tel acte d'intrusion chez un particulier à priori innocent. »

Alors que Lestrade allait certainement le congédier, Sherlock pesta bruyamment et grommela en rangeant les feuilles de son dossier, avant de bondi jusqu'à la porte, l'ouvrir en grand et de sortir en la claquant. Sans même réellement réfléchir, John quitta la chaise où il était assis sous le regard complice et compréhensif du lieutenant, ignorant sa petite-amie, avant de suivre les pas du brun dans le couloir et de le héler :

« Sherlock ! », cria-t-il ensuite.

Celui-ci cessa sa marche rapide dans les couloirs de Scotland Yard, son dossier sous le bras, et l'observa avec un calme olympien où s'y mêlait tout de même une certaine condescendance :

« Oh, John.

-Ah, enfin, Sherlock ! Tu ne m'as pas reconnu, dans le bureau de Lestrade ?

-Oui, mais je t'ai ignoré. Même un aveugle aurait pu le remarquer. Tu me déçois John, je te croyais plus observateur que ça. »

John pouffa doucement, mais son rire était dénué de toute joie. Puis, il croisa les bras.

« Tu te fous de moi ou quoi ?! Et puis, qu'est-ce que tu fais au Yard ?! Et c'est quoi ce dossier ?

-Je ne crois pas que tu sois de la police, vois-tu. Moi, en revanche, ça fait maintenant un moment que je fais partie de la maison. Aussi, je n'ai pas à te répondre.

-Que…Quoi ? Tu bosses ici ? Mais depuis quand ? »

Sherlock soupira d'agacement et reprit sa marche vers ce qui semblait être son propre bureau. John, ne pouvant supporter un tel mutisme et une si grande insolence, lui emboîta le pas :

« Mais pourquoi est-ce que tu ne veux rien me dire ?

-Parce que je ne veux pas te parler.

-Mais nous sommes amis ! »

Sherlock renifla de mépris et reprit, sec et froid :

« Bien sûr. Ça fait un moment que je ne te considère plus comme tel.

-Oui, je sais. Je connais la teneur de tes sentiments. »

Soudain, le brun se retourna vers lui et l'observa dans les yeux, le dominant de toute sa hauteur, et rétorqua en baissant la voix, mais en crachant presque tant celle-ci était glaciale :

« Oh, mais n'y vois aucun sentimentalisme, qu'il soit affectif, amical, sexuel ou je ne sais quoi d'autre. Tu m'as brisé le cœur, et j'en ai recollé les morceaux avec ma haine, ma rage, mon amertume et mon ressentiment. Tu ne m'inspires plus rien du tout, si ce n'est une profonde indifférence. Si nous nous étions parlé il y a encore quelques temps, je crois que je n'aurais pas pu retenir une gifle, voire même un coup de poing. »

John, profondément interdit, ne sut quoi répondre sur l'instant alors que son ami -enfin, qui ne semblait plus en être un désormais-, s'éloignait à nouveau de lui en pestant bruyamment, comme il avait, apparemment, l'habitude de le faire dans les locaux du Yard. Mais il n'avait pas l'intention d'en rester là : il parvint à le rattraper, et essaya de saisir son poignet libre -celui qui demeurait ballant contre sa jambe-. Toutefois, Sherlock parvint à l'esquiver avec une certaine dextérité, puis accéléra le pas -ce qui força John à s'arrêter-, avant de retourner la tête vers lui et de le scruter au travers de ses yeux qui, comme à chaque fois, déchiraient son cœur et transperçaient son âme. Mais, John n'aima ce qu'il y vit, à savoir défi, provocation et même moquerie. Et, lorsqu'il reprit la parole, ce fut du pur sarcasme, où perlait tout de même un mépris certain, qui transparut dans sa voix sombre et lourde :

« Oh, mais j'ai d'autres choses à faire, vois-tu. Alors, c'est très simple John. Laisse donc Mary se faire tuer par le Rôdeur Mortel, et là, nous discuterons gaiement sur sa tombe ! »

Et, suite à ces mots violents et durs, il ouvrit la porte de son propre bureau, l'avisa une dernière fois, le regard chargé de rancœur, et entra avant de claquer la porte avec brutalité. John, sur le coup, ne prononça pas un seul mot tant il était soufflé par la violence dont il venait de faire preuve à son égard. Sherlock avait tellement changé…Un an et demi plus tôt, jamais il n'aurait osé lui parler ainsi -et peut-être n'aurait-il pas pu non plus-, si méchamment, avec si peu de tact et d'amitié. Et oui, désormais, il lui semblait bien que Sherlock le détestait profondément, alors que lui-même n'avait aucune idée de ce qui aurait pu causer un tel ressentiment. Oh, bien sûr, il se doutait bien qu'il avait d'excellentes raisons d'éprouver de tels sentiments à son égard, mais il n'aurait jamais cru qu'ils atteindraient un tel niveau de détestation. Il soupira puis se rembrunit alors qu'un nombre effarant de questions l'assaillait, parce qu'il se doutait bien qu'il y avait des raisons qui justifiaient de tels changements. Et, il le savait, il n'y avait qu'une seule personne qui était susceptible de le renseigner : Mrs. Hudson.

XxX

La bouilloire siffla alors qu'on toquait en même temps à la porte au 221B Baker Street. Mrs. Hudson, surprise qu'on vienne lui rendre visite à cette heure de la matinée, haussa un sourcil tout en lissant du plat de la main la robe mauve à col haut qu'elle portait ce jour-là. Ensuite, elle déposa la bouilloire sur le plan de travail en inspirant doucement à cause de la chaleur de l'appareil, puis se dirigea jusqu'à la porte à petits pas feutrés. Elle l'ouvrit, et ne put contenir sa surprise en constatant que c'était John qui était de l'autre côté. Mais, elle serra les doigts contre le chambranle de la porte et crispa les lèvres : l'ancien médecin comprit aisément qu'elle ne s'attendait pas à le voir, mais elle le laissa entrer et le conduisit jusqu'à sa cuisine. Elle lui proposa un thé, qu'il accepta timidement. Une fois qu'ils furent servis tous les deux, Mrs. Hudson l'invita à s'assoir et prit place en face de lui. John remarqua tout de suite qu'elle semblait soucieuse, nerveuse même, vu comment elle triturait ses doigts à côté de sa tasse de thé. Alors qu'il allait commencer à parler, elle le coupa avec une certaine précipitation :

« J'ai reçu vos lettres, vous savez.

-Oh.

-Et je les ai données à Sherlock, comme vous le souhaitiez. Et… »

Sa voix trembla et elle étouffa alors ce qui ressemblait à un sanglot d'un geste de la main.

« Et il a très mal réagi. Dès qu'il en avait une dans la main, il l'ouvrait avec empressement, en lisait les premières lignes, mais finissait par grogner et pester en la déchirant en mille morceaux. Et, alors que je lui demandais, il refusait sans cesse de reprendre contact avec vous. Il me disait qu'il avait beaucoup trop mal pour faire ce geste.

-Je…Je sais très bien de quoi il parlait quand il vous disait ceci. Mais, dites-moi, Mrs. Hudson. Que s'est-il donc passé pendant tout ce temps ? »

Mrs Hudson tremblota, puis prit sa tasse par l'anse et but une petite gorgée de thé sans faire le moindre bruit. Puis, elle soupira, et commença alors à parler d'une petite voix toute blanche :

« Pendant les quatre mois qui ont suivi votre départ, Sherlock s'est terré à l'étage et n'en est pratiquement pas sorti, sauf pour des urgences ou des rendez-vous. Son mutisme était…réellement effrayant. Un jour, il est sorti pour un rendez-vous médical au St Barts, et lorsqu'il est revenu, trouver de l'argent rapidement était devenu sa seule et unique obsession, et il me disait, sans s'arrêter, qu'il devait trouver un travail bien payé. Le lendemain, il revendait alcool, cigarettes, patchs de nicotine et cocaïne, et se faisait embaucher à Scotland Yard. Il devenait de plus en plus responsable en quelque sorte : il payait le loyer en temps et en heure, tenait un peu mieux l'appartement, et ne tirait même plus dans mes murs. Il…Il a également continué à officier comme détective pendant un temps, mais beaucoup moins, et il facturait ses clients de plus en plus cher. Oh, John, je…Je ne le reconnais plus, commença-t-elle en sanglotant, ses légères larmes entrecoupées de petits hoquets brefs et aigus. Il est effroyablement pingre et ne cherche qu'à accumuler de l'argent, sans qu'il me veuille me dire pourquoi. Il est dans une perpétuelle effervescence, mais pas celle de ses enquêtes, vous voyez. Elle est…vraiment différente, presque plus…vénale.

-Vé…Vénale ?

-O…Oui. Comme si l'argent était devenu important pour lui.

-Alors que ça n'a jamais été le cas. »

Mrs. Hudson acquiesça silencieusement. Puis, elle déposa sa tasse -à moitié vide désormais- sur la table. Elle soupira, puis reprit en se triturant encore les doigts :

« Je ne pourrai jamais prétendre le connaître aussi bien que vous seriez en mesure de le faire, John. Mais je suis sûre qu'il n'a jamais été aussi désireux d'accumuler autant de livres.

-C'est le cas. Il rechignait à faire payer les clients et s'il avait pu, il l'aurait sans cesse évité.

-C'est étrange de dire cela, mais je le préférais presque comme il était avant. Je ne le reconnais plus. Et puis, je ne sais pas, il…il me paraît encore plus froid et distant qu'il ne l'était déjà. C'est dire… »

Alors que John allait répondre, la porte d'entrée grinça puis claqua avec fracas alors qu'ils entendirent tous les deux le bruit si caractéristique des pas de Sherlock résonner dans les escaliers.

« Le voilà… », soupira la vieille femme.

John, en se levant, s'excusa auprès d'elle puis quitta la cuisine avant de monter les dix-sept marches qui séparaient le rez-de-chaussée du premier étage.

Sherlock était dans le salon et semblait chercher quelque chose dans le capharnaüm étrangement organisé de la pièce. Toutefois, John remarqua immédiatement qu'il semblait régner en ces lieux un désordre beaucoup moins conséquent que celui qu'il avait connu durant leur cohabitation. Soudain, le détective se retourna brutalement vers lui et l'avisa à nouveau :

« Oh, John, reprit-il. C'est fou comme la vie est étrange. Je t'ai plus vu en une heure et demi qu'en plus d'un an ! »

Il comprit aisément le sarcasme derrière ces mots, mais choisit de l'ignorer.

« Sherlock, je…Je sais que je n'ai pas été correct avec toi, mais…

-Ne t'encombre pas de mots inutiles, souffla-t-il en reprenant ses recherches et en sortant ensuite d'un amas de papiers une enveloppe en kraft légèrement froissée. Je n'ai pas besoin de les entendre et j'ai d'autres priorités que tes excuses.

-Mais…

-Oh…Arrête donc avec tes jérémiades, répliqua-t-il brusquement en levant les yeux au ciel et en se dirigeant vers la porte.

-Mais j'ai besoin de savoir !, cria alors John. Tu n'imagines pas le nombre de questions que je me pose, Sherlock ! »

Sherlock soupira puis coinça l'enveloppe sous son bras gauche :

« Oh, c'est évident…Tu as vu Mrs. Hudson.

-En effet.

-Que t'a-t-elle dit ?

-Elle m'a parlé de ton travail au Yard, de tes quatre mois de dépression, de ton étrange obsession pour l'argent…C'est d'ailleurs cela que je comprends le moins.

-Suis-moi et tu les auras, tes réponses. »

XxX

Le taxi s'engagea et se gara en face du St Barts Hospital après une dizaine de minutes de trajet. Sherlock et John en sortirent, avec une certaine rapidité, payèrent le chauffeur, puis entrèrent dans l'hôpital. La totalité de la course s'était déroulée dans un silence glacial, mais Sherlock commença à se livrer à quelques confidences lorsqu'ils furent tous les deux en face de l'imposante façade blanche du bâtiment :

« Mon…obsession pour l'argent, comme tu la définis toi-même, est purement utilitaire.

-Vraiment ?, murmura John en croisant les bras.

-Il y a un peu plus d'un an, le docteur Williams, du St Barts, m'a présenté un traitement médical révolutionnaire nommé le DFT-236, révolutionnaire et donc très coûteux. J'ai donc commencé à travailler au Yard, tout en économisant le plus possible. Et, aujourd'hui, j'ai réussi à réunir les dix-neuf mille livres nécessaires pour commencer les soins.

-Oh.

-Quoi ? Tu pensais donc que récolter de l'argent sans but pourrait me convenir ? Tu devrais savoir que ça n'est pas mon genre, John, renifla-t-il avec condescendance. L'argent n'est pas quelque chose dont j'ai l'habitude de me soucier. Bon, allons-y maintenant : je suis le prochain rendez-vous. »

Une fois à l'hôpital, ils se signalèrent au secrétariat du service d'oncologie, puis s'assirent dans des chaises de plastique à la sobriété relative et à la laideur innommable, le genre de meuble qu'on ne pouvait trouver que dans un lieu pareil. Plusieurs patients y étaient déjà assis, la plupart étant des personnes entre deux âges ou entrant dans le troisième âge, mais quand même plus vieux qu'eux. Et tous, sans exception, affichaient une expression presque indéfinissable sur le visage, à mi-chemin entre l'abattement, la fatigue ou même la lassitude, mais on pouvait également y voir une sorte de fatalisme froid, comme s'ils étaient tous conscients qu'ils ne pourraient jamais mettre au tapis le crabe insidieux qui les bouffait de l'intérieur. Toutefois, John ne retrouvait pas cet air chez Sherlock : lui ne semblait montrer qu'une incroyable et implacable détermination, une volonté de s'en sortir et de se soigner pour de bon. Un silence impérial régnait dans les lieux, comme si une immense chape glacée était tombée et avait enserré de sa fraîche étreinte toutes les personnes assises ici : seule la secrétaire brisait l'absence de bruit en tapotant sur son clavier et en prenant les appels qu'un téléphone fixe dans les tons crème signalait par une sonnerie aisément comparable à une crécelle. Lorsqu'ils étaient arrivés, la jeune femme leur avait annoncé entre deux heures et demi et trois heures de retard : le docteur Williams avait dû essuyer une urgence particulièrement difficile.

Les minutes commencèrent alors à s'écouler avec une extrême lenteur, et aucun son, aucun bruit, aucune discussion, ne permettait d'accélérer le temps et donc de démontrer une fois de plus sa légendaire relativité. De temps à autre, furtivement, Sherlock jetait un petit coup d'œil à John, après s'être assuré que le principal intéressé ne le remarquerait pas lorsqu'il le regarderait. Sa vision avait beaucoup perdu en dix-huit mois : son acuité visuelle, désormais de plus en plus faible, ne lui permettait plus de voir quelques petits détails lors de ses enquêtes, et, même s'il n'avait pas encore eu à le constater, il se doutait bien qu'un jour tous ces détails manqués lui porteraient préjudice lors d'une affaire particulièrement harassante. Et même si ses autres sens commençaient doucement à se surdévelopper -notamment son ouïe et son odorat-, il avait toujours peur que ses capacités demeurent insuffisantes. De plus, il détestait comment son cœur battait en ce moment : de manière erratique, à la chamade, avec une grande irrégularité. Il savait que tout son corps était en proie à une grande joie, où s'y mêlait sans doute enthousiasme et excitation, et il demeurait persuadé que ça n'était pas la présence de John à ses côtés mais la promesse d'un traitement prochain qui justifiait de tels sentiments. Oui, c'était évidemment ça. Il pesta intérieurement. Evidemment que ses soins demeuraient une bien faible motivation face à John, dont il percevait la présence rien que grâce à son mouvement dans l'air lorsqu'il croisait les bras d'agacement. Il se détestait, parce qu'il savait pertinemment que l'emprise que son ami avait sur lui était telle qu'elle pourrait un jour lui apporter de biens gros problèmes. Oui, il l'avait réellement haï, pendant très longtemps, parce qu'il l'avait jeté sans sommation et avait fait la sourde oreille face à ses sentiments, mais au final, c'étaient ceux-ci qui étaient restés les plus forts. Et, malgré tout, malgré ce qu'il lui avait dit, il se rendait peu à peu compte qu'il lui avait menti : rien que de le savoir près de lui, à quelques centimètres, lui donnait une furieuse envie de se jeter sur lui et de l'embrasser. Car son amour avait très vite repris le dessus sur sa haine. Ce sentiment profond et peut-être même réellement pur tant il était incommensurable avait recommencé à le consumer dès que sa rancœur s'était évanouie à cause de la fatigue et de l'habitude. Il avait donc dû mobiliser tous ses talents d'acteur pour ne lui montrer qu'un visage froid et réellement peu amène. Mais, c'était une manière de protéger ce qu'il restait de son cœur : il avait peur que ses sentiments se réveillent, encore plus forts qu'avant et qu'il n'en soit que plus brisé quand John finirait par le quitter. Parce que, à ses yeux, c'était évident : John, comme la dernière fois, partirait dès que les évènements le permettraient, et lui resterait seul avec son amour et sa tristesse. Et puis, il y avait Mary, qui semblait prendre un malin plaisir à s'immiscer entre eux : c'était fou comme il avait envie de l'évincer comme il se débarrasserait d'un insecte horriblement horripilant. Tout ce qu'il espérait, c'était que le sort, joueur comme à son habitude, lui balancerait bientôt quelque chose d'assez fort pour que lui et John soient plus ou moins forcés de rester ensemble. Une heure et demie passa : John toussota un peu au bout d'un moment tout en discutant avec Mary par le biais de son téléphone alors que Sherlock, par ses habiles œillades, parvenait de temps à autre à saisir quelques bribes de leur conversation qu'il trouvait aisément inintéressante. Puis, il laissa son regard dériver sur les autres patients assis dans la salle d'attente, avisant une petite vieille aux lèvres pincées et qui semblait agacée à cause de l'attente, certainement accompagnée par son mari, qui lui était certainement plus âgé et également plus effacé, puis une femme blonde d'environ cinquante ans très bien apprêtée et tirée à quatre épingles, qui avait déposé son sac à main imitation cuir de python sur ses genoux -Sherlock remarqua alors que le collant noir et opaque qu'elle portait commençait à se filer au niveau de la moitié du mollet-, un homme à la chevelure auburn, plutôt rondouillard et trapu qui semblait à peine plus vieux que lui, et tout un tas d'autres patients qu'il n'avait pas vraiment le cœur à complètement détailler du regard. Mais il était clair que John et lui étaient ceux qui détonaient le plus ici.

Et, sans même s'en rendre compte, il observa à nouveau John du coin de l'œil : ça lui faisait un bien fou de le revoir maintenant. Au fil du temps, il avait fini par réaliser que son amour, comme son mélanome, le dévorait complètement de l'intérieur : c'était son cancer du cœur, mais pour celui-ci, il n'était pas réellement sûr de vouloir se soigner tant la maladie pouvait se montrer clémente pour peu qu'on s'habituait à sa présence et à son emprise sur son corps et sa tête. Il baissa la tête, alors qu'il se remémorait le jour où il lui avait volé un baiser, un an et demi auparavant : il se mordit la lèvre tout en réfrénant un très léger tremblotement. Il se souvenait encore de tout ce que cette étreinte si douce, si brève et si furtive lui avait permis de ressentir sur le coup, et il avait même parfois encore l'impression que ses lèvres brûlaient dès qu'il recommençait à y penser. C'était si étrange comme sensation…Il soupira, puis se cala un peu plus dans son siège de plastique laid : malgré la joie que provoquait en lui le retour de John, il devait rester concentré sur son enquête, car le Rôdeur Mortel était un tueur en série particulièrement retors et malin.

XxX

Cela faisait presque quatre heures que le duo attendait : outre le fait que le temps écoulé était beaucoup plus conséquent que celui annoncé, ce qui perturbait Sherlock était plutôt celui qu'aucun patient n'avait été pris en charge par le praticien depuis leur arrivée. Et puis, la secrétaire semblait de plus en plus perturbée par cette situation réellement anormale : elle se triturait les doigts, et il lui arrivait même de se ronger les ongles -le bout de l'annulaire pour être plus précis-. Puis, elle s'avança vers la porte du bureau du docteur et y toqua brièvement avant d'essayer de l'ouvrir : elle était verrouillée. N'y tenant plus, Sherlock se leva, se dirigea vers la femme bien habillée et resta alors debout devant elle en la scrutant avec application. Puis, il lui tendit la main, paume tournée vers le ciel, et articula d'une vois sèche mais injonctive :

« Donnez-moi votre épingle à cheveux. »

Elle se recula très légèrement, surprise par son ton et ce qu'il lui demandait :

« Je vous demande pardon ?

-Oh, je vous en prie. Votre chignon est en partie tenu par une épingle à cheveux en bois de hêtre verni et sombre serti de nacre poli qui doit coûter entre huit cents et huit cent cinquante livres. Alors, même si elle est précieuse, chère, et attire l'œil, il y en a une autre beaucoup plus modeste et utilitaire dirais-je, plus fine également, en métal inoxydable. C'est de celle-ci dont j'ai besoin. »

La patiente resta interdite devant son sens de l'observation hors du commun, mais elle finit par détacher une épingle fine et métallique de son chignon d'une main tremblotante, puis elle la déposa doucement dans celle toujours ouverte de Sherlock. Il lui sourit faiblement, puis referma la main, se redressa, et s'avança vers la secrétaire. Celle-ci se recula, mais avant même qu'elle ne puisse prononcer le moindre mot, il sortit sa plaque de police de l'une des poches extérieures de son imperméable afin de lui prouver sa légitimité à agir ainsi. Elle se tut, puis continua à reculer alors que John, intrigué, s'avançait vers la porte. Sherlock s'agenouilla, puis fit glisser la moitié de l'épingle dans la serrure et commença à gentiment la triturer afin de la forcer. L'action ne lui prit même pas une minute : la serrure sauta dans un claquement sec et sonore. Ensuite, il se releva, ouvrit la porte et la laissa dans un grincement tout aussi peu discret dévoiler l'entrée de la pièce avant d'aviser John, qui était resté derrière lui :

« C'est louche. Plus que louche même.

-Ça l'a été dès le moment où nous avons constaté que la porte était verrouillée. Auun praticien n'a cette habitude.

-Entrons. »

Le blond acquiesça, puis lui et Sherlock s'engagèrent dans le cabinet. Les murs étaient blancs et nus, très sobres -un seul d'entre eux était orné d'une reproduction fidèle de trois variations de la cathédrale Notre Dame de Rouen, de Monet-, et d'eux émanait une très légère odeur de peinture fraîche. Le meuble central de la pièce était un imposant bureau certainement sculpté dans de l'acajou d'Afrique, sobre également, verni sur une épaisseur d'environ un demi-millimètre, et qui était entouré de trois chaises à dossiers et assises en cuir souple de vachette. Tout dans ce bureau respirait le luxe et l'argent, mais également le bon goût : on n'y voyait qu'élégance et lignes épurées. Sherlock remarqua ensuite la fenêtre ouverte près du bureau et dont le loquet abîmé trahissait une certaine urgence et une grande précipitation : à son esprit apparut alors la possibilité qu'on l'avait forcé en catastrophe. Il sourit, puis s'avança un peu plus dans le cabinet -malgré son calme apparent, quelque chose dans son ambiance le dérangeait profondément- : et ce fut à ce moment-ci qu'il le vit.

Le docteur Wesley Williams était étendu sur le ventre, les bras étendus au-dessus de la tête et les coudes formant presque un angle droit avec les avant-bras. Sa blouse blanche était maculée de sang sur les manches et les épaules, et ses doigts aux ongles fendus ainsi que les marques oblongues et rougeâtres sur ses poignets trahissaient une lutte certainement acharnée. Sherlock croisa alors un moment les bras, avant de sortir sa loupe de la poche intérieure de son manteau et de commencer à fureter partout dans les lieux, tandis que John, lui, s'agenouillait à la hauteur du docteur et procédait à son examen. Il ne présentait aucune trace d'humidité ou de poussière, et la rigor mortis constatée data sa mort entre trois heures et demie et quatre heures auparavant. Lorsqu'il commença à le remettre sur le ventre, il déglutit lorsqu'il constata une étrange marque en forme de U sur son cou, mais irrégulière, comme composée de trous nets et profonds dans la chair blanche et livide du praticien. Les plaies étaient pourtant très propres, sans traces de déchirures, comme si quelqu'un -ou quelque chose- avait violemment mordu le docteur sans tenter de déchirer la chair et la peau, juste pour le plaisir de la mordre afin de la perforer, de la trouer, et de la creuser profondément sans vergogne.

Quelle horreur.

Alors qu'il réfléchissait à tout ceci, il vit soudainement Sherlock se relever tandis qu'il faisait face à la fenêtre forcée, comme pris d'une soudaine illumination. Il pesta bruyamment, puis bondit presque jusqu'au bureau avant de commencer à y fouiller avec précipitation et empressement. Intrigué, il s'approcha de lui, et constata très vite qu'il semblait chercher quelque chose de très précis. D'un coup, il s'arrêta, la main en suspension dans l'air, puis se retourna vers lui avant de le scruter intensément de ses prunelles bleues, certainement en proie à une intense réflexion. John, qui s'attendait à une déduction particulièrement poussée, fut soufflé par la trivialité prosaïque de sa question :

« John, que met-on dans un cadre posé sur un bureau ? »