« Parmi les cinq plus puissants Villages Cachés, celui du pays du Feu – le Village Caché parmi les Feuilles ou Konohagakure – se distingue par deux facteurs. Konohagakure a tout d'abord la deuxième population civile la plus importante par rapport à son nombre de shinobi, un ratio battu uniquement par le Village Caché dans les Rochers, Iwagakure. Ensuite… » - Guide du voyageur international, douzième version.
7 Juin, an 1049 du Grand Calendrier, an 69 pKo
Elle avait l'impression d'être enfermée.
C'était une sensation étrange, comme si elle était en cage mais que la cage, au lieu d'être tout autour d'elle, se trouvait à l'intérieur de son corps.
Paradoxalement, Sakura constata qu'elle se sentait en pleine forme. Là, maintenant, elle était sûre qu'elle aurait pu faire trois fois le tour du terrain d'entraînement numéro un sans se fatiguer. C'était le genre de forme qu'on ressentait après avoir consommé de petits cachets blancs que les filles bien élevées ne devaient pas toucher. Bref, c'était une forme qu'une enfant comme elle, qui était fatiguée rien qu'en marchant jusqu'à l'école, n'aurait pas dû ressentir.
Sakura découvrit que quand elle était parcourue d'une telle sensation de bien-être, ce qu'elle devait ou ne devait pas ressentir devenait soudain très secondaire.
Elle ouvrit un œil. Tout ce qui l'entourait était blanc, des murs au plafond en passant par les draps qui la recouvraient. Elle les repoussa sans réfléchir et s'assit. On lui avait laissé sa robe rouge orné du cercle blanc des Haruno ; ses sandales reposaient au pied du lit.
Que lui était-il arrivé ?
Tu ne te souviens pas ? La gamine aux yeux bizarres t'a agressée !
Ah oui, Hanabi Hyūga. Mais pourquoi une fillette de cinq ans s'en prendrait à elle ? Arrête ! avait-elle crié avant de l'attaquer ; sauf que Sakura ne comprenait toujours pas ce qu'elle aurait dû arrêter. Quelle enfant étrange, quand même…
Sakura s'étira. Malgré ses interrogations, elle se sentait merveilleusement bien. Cette impression de claustrophobie incompréhensible demeurait, mais elle n'avait pas savouré la sensation de forme physique qui la parcourait depuis l'époque de l'Académie au moins.
Que lui avait donc fait l'autre fille ? Sakura se souvenait de douleurs pointues, puis du noir. Elle chercha dans ses souvenirs mais ne put trouver de livres parlant d'une attaque pareille. C'était probablement une technique ninja, peut-être même réservée au Clan Hyūga – quelque chose qu'une civile ne connaîtrait sûrement pas.
Elle en était là de ses réflexions quand l'unique porte de la pièce s'entrouvrit. Une infirmière passa la tête et lui sourit d'un air rassurant.
- Haruno-san, vous pouvez rentrer, dit-elle en ouvrant complètement la porte. Je repasserai plus tard voir si tout va bien.
Sakura se retrouva soudain engloutie dans l'étreinte inquiète de son père.
- Ma chérie, tout va bien ? Une femme brune est venue nous voir, elle nous a dit qu'il t'était arrivé quelque chose, ta mère est morte d'inquiétude ! J'ai engagé une équipe de Genins pour s'occuper du rangement au magasin, elle arrivera dès qu'ils l'auront remplacée.
- Papa, je vais bien…
- Il y avait un homme dehors, il nous a dit qu'il était le père d'une certaine Hanabi, c'est une amie à toi, princesse ?
- Papa, tu m'étouffes, s'étrangla Sakura.
- Pardon, ma chérie ! J'étais tellement inquiet !
Sakura soupira. Son père était un vrai papa poule.
- Le père de Hanabi-chan est dehors ? répéta-t-elle.
- Oui, un homme très étrange. C'est un de ces gens aux yeux entièrement blancs, je n'en avais jamais vu un d'aussi près.
- C'est un Hyūga, révéla sa fille.
La main de Kizashi lui caressant les cheveux s'immobilisa.
- Un Hyūga, vraiment ?... Sakura, il va falloir que tu m'expliques ce qui s'est passé.
Sakura allait répondre quand une autre personne pénétra dans la pièce.
- Sa-chan, j'étais tellement inquiète ! s'écria Ino en se jetant sur elle. Oh, bonjour, Haruno-san. Je suis désolée pour ce qui est arrivée à Sakura, c'est ma faute !
- Ino, tu n'as pas le droit d'entrer sans autorisation, lança une voix inconnue.
Sakura fouilla sa mémoire, en vain : la femme qui venait d'entrer ne lui disait absolument rien.
- Désolée, Maman, chantonna Ino avec insouciance.
Maman ? La nouvelle venue ressemblait si peu à sa fille que Sakura se demanda si elle avait mal entendu. Peut-être que le chef du Clan Yamanaka s'était remarié ?
La femme était brune et avait des yeux noisette qui, pour l'instant, étaient posés sur sa fille avec une affection exaspérée. Elle portait une longue robe verte s'arrêtant au-dessus de ses chevilles, un habit qui n'aurait pas déparé parmi des civiles aisées, si ce n'était la fente qui partait du bas de la robe et remontait jusqu'à mi-cuisse.
C'est comme si elle essayait de mélanger des vêtements de femme de chef avec des vêtements de kunoichi.
- Tu ne changeras jamais, soupira la femme en direction de sa fille. Sakura-chan…
Sakura se sentit profondément gênée quand la digne dame s'inclina dans sa direction.
- Je suis contrite d'avoir laissé une telle chose advenir sous mon toit. Cela ne se reproduira plus. Hiashi Hyūga attend dehors avec sa fille Hanabi, veux-tu bien les laisser entrer ?
On lui demandait à… elle ?
Qu'est-ce qui se passerait si on disait non ? se demanda Inner.
C'est un membre du Clan le plus puissant du village. Je crois que Madame Yamanaka demande juste par politesse.
Sakura donna donc son autorisation d'un hochement de tête. Elle surprit le regard complice que lui jeta Ino : le mystère de la réaction de Hanabi allait finalement être levé.
Elle avait l'intention de continuer à observer Madame Yamanaka du coin de l'œil – c'était la mère d'Ino-chan – mais son projet fut mis à mal dès que Hiashi Hyūga passa la porte.
Sa présence était écrasante. Quand il entra dans la pièce, l'attention se centra naturellement sur lui. Sakura retint son souffle, un instinct lui soufflant qu'elle ne voulait pas attirer l'attention de cet homme. C'était ridicule, bien sûr, puisqu'il était là pour la voir, mais elle n'était qu'une simple civile de dix ans et lui…
Hiashi Hyūga était le genre d'homme qu'on aurait imaginé sortir d'un conte féodal ; il n'était pas si grand, mais sa manière de se tenir droit, le menton haut et le regard froid, donnait envie de se recroqueviller dans un trou de souris et d'y rester plutôt que d'encourir sa colère. Seule sa main posée sur l'épaule de Hanabi montrait qu'il était aussi un père capable de sentiments.
Quand Sakura sentit le poids de son regard se fixer sur elle, elle ne put s'empêcher de rougir. La phrase qu'elle avait lue autrefois dans son manuel sur les Clans de Konoha lui revint : des yeux qui voient tout. Elle commença à se demander si l'auteur avait vraiment exagéré, comme elle l'avait supposé au moment de sa lecture. Apprendre que l'homme en yukata noir avait le pouvoir de lire dans les pensées ne l'aurait pas surprise. Il la fixait comme si elle était pour lui un livre ouvert.
Les ninjas sont vraiment quelque chose d'autre, soupira Inner avec envie. Regarde ce que nous aurions pu devenir !
Je ne crois pas que nous pourrions arriver à son niveau, même si nous reprenions l'Académie, tempéra Sakura.
Son for intérieur se contenta d'un reniflement méprisant. « Ne pas pouvoir » n'était pas une expression incluse dans son vocabulaire.
Elle observa avec étonnement le Hyūga saluer son père d'un hochement de tête et d'un bref « Haruno-san » ; plus grande encore fut sa surprise quand Kizashi répondit par une légère inclinaison du buste et un « Seigneur Hiashi » mesuré. Sakura ne voyait son père faire preuve de calme et de maturité que dans l'enceinte du magasin familial. Elle éprouva un respect tout neuf pour lui en le voyant résister à l'aura écrasante du père de Hanabi.
L'homme se tourna vers sa fille et celle-ci, les lèvres pincées, s'avança et s'inclina face à Sakura.
- Je suis désolée de vous avoir attaquée si soudainement, Sakura-san, déclara-t-elle de sa voix flûtée. Veuillez accepter mes excuses et ne pas me tenir rigueur de mon comportement lors de nos interactions futures.
Cours toujours ! cracha Inner d'un ton venimeux. Pour une fois, Sakura dut admettre qu'elle partageait entièrement l'opinion de son for intérieur, même s'il était inconcevable de le formuler à voix haute.
Elle n'a pas dit pourquoi elle nous avait attaquées, nota-t-elle.
Pour s'entraîner ? suggéra vicieusement Inner.
Peut-être que son père va nous le dire.
Effectivement, Hiashi semblait prêt à prendre la parole.
- Ma fille, commença-t-il, a utilisé sur toi une technique de notre clan destinée à clore certains points de ton organisme.
Mes points de chakra, traduit Sakura. A ses côtés, Kizashi se tendit. Le père de Hanabi dut le remarquer car il ajouta :
- L'effet n'est que temporaire. Cependant, il peut être légèrement désagréable et je suis prêt à l'inverser, si tu le souhaites.
Sakura comprit instinctivement que c'était un honneur qu'on lui faisait là. Elle était quasiment sûre que Hiashi était le chef de son Clan – Hanabi était forcément l'héritière des Hyūga, c'était la seule raison pour que l'héritière Yamanaka en personne lui donne des cours d'art floral. Hiashi était son père, donc il devait être le chef. C'était une déduction parfaitement logique, et Sakura n'en était pas peu fière.
Dommage que ça ne soit pas du tout, du tout rassurant.
Le chef du Clan Hyūga proposait de rouvrir ses points de chakra personnellement. N'était-ce pas un peu bizarre ? S'il voulait s'excuser pour sa fille, il aurait pu envoyer n'importe quel autre membre de son Clan. Ce n'était pas comme s'il pouvait attendre quelque chose d'une simple civile, ni même de sa famille – les Haruno n'étaient pas riches ou importants et tout leur argent était investi dans la boutique familiale.
L'homme attendait toujours sa réponse. Assise sur le lit, Ino faisait la moue – sans doute était-elle déçue de ne pas savoir pourquoi Hanabi avait décidé de bondir sur son invitée –, Madame Yamanaka regardait Hiashi d'un air calme et Kizashi, fidèle à lui-même, caressait affectueusement la tête de sa fille chérie.
Aussi invraisemblable que cela paraisse, Sakura hésita. L'étrange sensation de bien-être qu'elle avait éprouvée à son réveil ne l'avait pas quittée ; elle se dit un instant qu'on lui avait peut-être administré des drogues durant son sommeil, mais l'effet se serait atténué à présent, non ?
Alors peut-être, peut-être que Hanabi ne l'avait pas attaquée sur un coup de folie. Peut-être que cette technique Hyūga qui bouchait les points de chakra avait fait quelque chose à son corps et que c'était pour ça qu'elle se sentait plus légère que depuis des années.
Elle voulait savoir, réalisa-t-elle soudain. Et Inner le voulait aussi.
- Seigneur Hiashi, puis-je demander quelque chose à Hanabi-san ?
Le chef de clan la regarda un instant, puis acquiesça. Sakura se tourna vers la fillette.
- Pourquoi avez-vous utilisé cette technique ?
L'enfant se tourna vers son père qui hocha la tête.
- J'ai cru voir quelque chose d'anormal dans votre r… organisme, expliqua-t-elle en jetant un coup d'œil à Kizashi.
Elle ne peut pas parler de chakra en face de papa.
- Et qu'était-ce ? demanda une voix inconnue.
Toutes les personnes présentes dans la pièce se tournèrent vers la nouvelle arrivante. Sa longue blouse blanche ornée du kanji rouge des médic-nins révélait son statut ; Sakura écarquilla les yeux en distinguant le terme Directrice inscrit au-dessus. On leur avait appris à l'école que Directrice était le titre réservé au dirigeant – ou, plus souvent, à la dirigeante – de l'hôpital de Konoha, et qu'il s'agissait d'une personne très importante dans le village.
Sakura fouilla sa mémoire à la recherche du nom de l'actuelle directrice mais rien ne lui vint. On ne leur parlait en classe que de la plus grande Directrice, la Princesse Tsunade.
Cette femme-là devait avoir une quarantaine d'années et ressemblait trait pour trait à l'image que Sakura se faisait d'une stricte directrice d'école, la musculature en plus. Elle portait un chignon châtain impeccable et exsudait une autorité naturelle qui faisait penser à celle du Professeur Karama, la doyenne des maîtresses de l'école.
Pourquoi toutes les grosses têtes défilent dans notre chambre ? protesta Inner. Ils ne se rendent pas compte que nous sommes une jeune fille délicate et que nous avons besoin de nous reposer ?
Nous n'avons pas besoin de nous reposer. Nous sommes en pleine forme.
Détails. Ce qui compte, c'est ce que la directrice de l'hôpital fait ici !
Sakura ne put que donner raison à son for intérieur.
Peut-être qu'ils s'attirent les uns les autres ? La directrice a entendu dire que le chef du Clan Hyūga était ici avec son héritière et l'héritière Yamanaka, alors elle est venue voir ce qui se passait ?
C'est de la politique, hein ? Je déteste la politique, grommela Inner.
- Ce n'est pas souvent que vous nous rendez visite, Hiashi-san, déclara la directrice. Hisui-san, c'est un plaisir de vous revoir.
Hisui Yamanaka, nota Sakura. Hisui, jade, comme la broche qui décorait sa robe.
- De même, Directrice Akada, répondit poliment la mère d'Ino.
- Mais je vous en prie, reprenez. Je ne voulais pas vous interrompre.
Hanabi ne semblait cependant pas prête à expliquer ce qu'elle avait vu chez Sakura. Ses yeux blancs faisaient des allers-retours entre son père et celui de Sakura ; enfin, Hiashi regarda la directrice et celle-ci se décida à parler à Kizashi.
- Haruno-san, je suis navrée mais ce dont nous devons discuter est classifié. Auriez-vous l'obligeance de sortir de la pièce quelques instants ?
Sakura sentit plus qu'elle ne vit son père s'immobiliser sous le choc.
- Sakura est ma fille ! s'exclama-t-il avec indignation.
- Je comprends que cela ne soit pas plaisant, compatit la médic-nin. Mais le sujet que nous devons traiter semble lié à des pratiques shinobi. N'ayez crainte, si j'apprends que votre fille court le moindre risque, je vous en ferai part immédiatement.
Ce dernier argument parut être le plus efficace. Kizashi se tourna vers sa fille et celle-ci hocha muettement la tête. C'est bon, papa, ne t'inquiète pas.
Elle voulait vraiment savoir ce que toute cette histoire signifiait.
Quand la porte se referma derrière Kizashi, Ino vint silencieusement prendre place à côté d'elle, leurs épaules se touchant. Sakura éprouva une vague de gratitude envers son amie. Même après des années de séparation, Ino la soutenait toujours.
La voix enfantine de Hanabi s'éleva de nouveau.
- Quand j'ai activé mon Byakugan, j'ai vu une circulation de chakra importante, expliqua-t-elle. Au début, je pensais qu'Ino-san avait menti et que Sakura-san était une shinobi en train de s'exercer à la manipulation de chakra, mais Ino-san a maintenu que Sakura-san était une civile. Je lui ai donc demandé d'arrêter ce qu'elle faisait avant de se blesser. Quand la quantité de chakra dans son réseau a encore augmenté, j'ai eu peur qu'elle n'épuise ses réserves et j'ai fermé les nœuds de son réseau chakraïque pour limiter les dommages.
…
Quoi ?
Le silence dans la pièce était assourdissant.
Il faut que quelqu'un traite cette gamine, déclara Inner. Mais sa voix manquait de conviction. Elle était aussi surprise que le reste d'entre eux, songea Sakura.
Et surpris, ils l'étaient. Seul Hiashi ne semblait pas affecté outre mesure, mais Hanabi avait dû tout lui expliquer par avance.
Du chakra. Hanabi était en train de dire que Sakura avait du chakra dans son corps – et pas qu'un peu. Cela expliquerait la sensation de claustrophobie légère qu'elle éprouvait depuis son réveil – depuis que Hanabi avait clos ses points de chakra – ainsi que ses échecs aux exercices d'Ino. Ce n'était pas qu'elle n'arrivait pas à invoquer son chakra, juste qu'il était déjà là.
Si c'était vrai… ça voudrait dire qu'elle avait du chakra. C'était tellement beau. Sakura hésitait à y croire. Si elle se raccrochait à cet espoir insensé et qu'il se révélait injustifié…
D'ailleurs, d'autres choses ne collaient pas. Le chakra était censé renforcer le corps de l'utilisateur, or Sakura était désespérément fragile. Et pourquoi, en premier lieu, y aurait-il autant de chakra circulant en elle ? Les ninjas avaient tous un réseau de chakra plus ou moins développé et savaient y faire circuler cette énergie pour le renforcer, mais ils ne le faisaient que temporairement, lors des combats. C'était expliqué clairement dans le rouleau que Naruto…
Oh.
Le jour se fit enfin dans l'esprit de la fillette.
Une fois qu'elle eut l'élément principal en main, tout s'enchaîna à une vitesse étourdissante. Bien sûr, c'était tellement évident ! Les exercices du rouleau avaient fonctionné : voilà pourquoi la Sakura de six ans avait cru ressentir quelque chose !
Sakura se revoyait, s'examinant sous toutes les coutures dans son grand miroir, fixant chaque mèche rose, chaque reflet de lumière sur ses yeux verts à la recherche du moindre petit détail qui confirmerait ce qu'elle avait pensé éprouver. Elle avait cherché des heures, s'était même déshabillée pour vérifier qu'aucune marque n'était apparue sur son corps. Elle avait pensé à Ino-chan et à ce que la blonde dirait en apprenant que sa protégée avait réussi à manipuler du chakra, rien de moins, et n'avait pu contenir son excitation à l'idée d'être celle qui apprendrait quelque chose à Ino et non l'inverse. Sur le coup, la promesse faite à Naruto de ne rien dire lui était complètement sortie de l'esprit.
Et puis l'excitation était retombée. Sakura s'était sentie merveilleusement bien pendant un ou deux jours, puis la fatigue avait commencé à s'installer. En y repensant, elle se demandait pourquoi la proximité temporelle entre ses expériences et la sensation d'épuisement permanent ne lui avait pas mis la puce à l'oreille. Mais elle avait à peine six ans à l'époque ; on manquait beaucoup de détails révélateurs quand on avait six ans. Maintenant, à dix ans, tout lui semblait limpide.
Donc elle avait laissé du chakra circuler dans son organisme pendant dix moins six égale quatre ans. D'accord. Deux autres questions se posaient. Sakura déroula méthodiquement sa liste mentale.
Un, pourquoi le chakra avait continué à circuler tout ce temps ? D'après ce qu'elle savait, la manipulation de chakra était un processus conscient, pas quelque chose qu'on faisait sans se rendre compte.
Et surtout, deux : pourquoi était-elle encore en vie ? Elle aurait dû mourir. Elle aurait dû épuiser son chakra et s'écrouler. Le rouleau disait bien que vider son chakra signifiait disparaître.
Vu le regard que lui jetait les trois adultes présents dans la pièce, ils le savaient aussi.
Pourtant, Sakura voulait comprendre. Elle avait toujours été trop curieuse, ses parents le lui disaient bien. Maintenant qu'elle savait ce qui lui arrivait, pouvait-elle le contrôler ?
Pouvait-elle devenir une… une ninja ?
Elle prit une profonde inspiration et demanda à Inner de lui donner de la force.
- Seigneur Hiashi, s'il vous plaît, pouvez-vous rouvrir mes points de chakra ?
L'homme lui jeta un regard indéchiffrable. Sakura sentit la gêne habituelle la prendre, comme toujours quand l'attention se fixait sur elle, mais cette fois, elle avait un objectif et comptait bien le tenir.
Inner poussa un grognement agacé quand la directrice de l'hôpital intervint.
- Ce ne serait pas prudent. Si ce que dit Hanabi-chan est vrai, il faut te mettre sous surveillance médicale pendant que ton chakra revient et vérifier l'intensité des dommages subis par ton système.
Dommages ? s'inquiéta une petite voix. Ino dut sentir la tension qui l'envahit, car elle passa un bras réconfortant autour de l'épaule de Sakura et celle-ci se blottit contre elle avec reconnaissance.
- Je suis en mesure de rouvrir ses nœuds chakraïques progressivement, dit Hiashi. Si vous le désirez, Directrice Akada, il vous sera possible d'effectuer vos vérifications en même temps.
La médic considéra la proposition.
- C'est une bonne idée, dut-elle admettre. Nous pouvons faire ça sur-le-champ si Sakura-chan est prête.
Sakura hocha la tête. Elle était plus que prête.
Au fond de son esprit, Inner leva un poing victorieux.
Une part d'elle-même refusait encore d'y croire.
- E… Excusez-moi, Madame la Directrice, pourriez-vous répéter ?
Ce n'est pas vrai. C'est un rêve. Je vais me réveiller et Maman me dira de me dépêcher, j'arriverai à l'école essoufflée et Mari se moquera de moi parce que je n'arrive pas à grimper à la corde comme les autres élèves.
- A partir d'aujourd'hui, tu étudieras sous les ordres d'Ishi Igaku. Tu suivras les cours de l'Académie avec les aspirants de ton groupe d'âge le matin et tu rejoindras Igaku-san pour des leçons supplémentaires l'après-midi. Est-ce que tu as des questions ?
Sakura serra ses mains pour les empêcher de trembler. Oh mon Dieu, elle avait bien entendu. Elle allait retourner à l'Académie. Elle allait devenir une kunoichi. Elle avait même un tuteur personnel !
C'était trop, comme si les contes qu'elle lisait avidement autrefois avaient décidé de tous se réaliser d'un coup et de l'ensevelir sous la joie. Même Inner était trop ébahie pour partir dans une danse de la victoire et clamer qu'elle l'avait toujours su. Aller à l'Académie avec ses camarades d'avant, avec Ino-chan ! Elle, la petite civile au grand front et aux cheveux roses !...
Une seconde, objecta la partie rationnelle de son esprit en fronçant ses sourcils imaginaires.
- Madame la Directrice, si je suis les cours avec les élèves de mon âge, ça veut dire que je… je dois passer l'examen en même temps qu'eux ? Dans un an ?
- Ce sera ton objectif, dit la directrice. Tu as de l'avance dans les matières civiles et Igaku-san t'aidera, bien sûr. Mais si tu ne t'en sens pas capable, il est encore temps de contacter l'Académie pour leur dire que tu n'es pas intéressée…
- Non !
- Eh bien, voilà ce qu'on appelle un cri du cœur, s'amusa la médic-nin. Igaku-san est une ancienne kunoichi qui travaille à mi-temps au sein de l'hôpital. Je dois te prévenir : ce n'est pas une femme tendre, mais elle est très douée dans ce qu'elle fait. Ses apprenties sont toutes devenues des médic-nins de talent. Celles qui ne se sont pas enfuies en pleurant, en tout cas.
Châ ! Cette vieille bique ne nous fait pas peur !
- Tes petits… soucis de chakra sont tout à fait exceptionnels, pour t'avouer la vérité. Tu es le premier cas de ce genre dont j'ai jamais entendu parler et les personnes au courant sont toutes très curieuses de voir comment tu vas évoluer. Sais-tu que Hyūga-san m'a demandé personnellement qui serait choisi pour être ta tutrice ?
Le Seigneur Hiashi a demandé ça ? paniqua Sakura. Pourquoi tous ces gens ont l'air intéressés par moi ? J'ai juste fait des exercices bizarres écrits sur un rouleau volé !
On va tout casser ! se réjouissait Inner en parallèle. On va montrer à ce prétentieux et à sa fille cinglée ce que Sakura Haruno peut faire !
- Il y a bien entendu une condition à ce tutorat.
Ça y est. Elle va me demander quelque chose d'impossible, hein ? Comme… tuer un monstre, sacrifier mon œil gauche, offrir mon premier-né au village...
- Tu dois promettre de ne pas te rétracter. Si tu acceptes d'être l'élève d'Igaku-san, tu auras l'obligation de devenir une kunoichi de Konohagakure.
Quoi, c'est tout ?
- Acceptes-tu ?
A ce stade, Sakura espérait juste qu'on ne lui ferait rien signer. Ses mains tremblaient tellement qu'elle ne pensait pas pouvoir écrire quoi que ce soit.
Cinq heures plus tard, Sakura était sur le point de s'effondrer.
- Maître, dit-elle d'une voix suppliante, je ne vais pas pouvoir tenir.
- Tu as un contrôle parfait de ton chakra, non ? Alors contrôle ! Je n'ai pas passé une heure à te montrer comment renforcer tes membres pour que tu t'écroules comme n'importe quel civil !
Sakura serra les dents et continua de marcher.
Ishi Igaku, avait-elle très vite conclu, était un démon. Un monstre. Un esprit maléfique qui ne prenait forme humaine que pour torturer les filles qu'on lui offrait comme apprenties. Le Démon à Neuf Queues ? Une blague ! A cet instant, Sakura avait joyeusement sauté en face du Renard pour échapper aux coups de canne de l'infernale vieillarde. Pourquoi possédait-elle une canne, d'ailleurs ? Elle marchait aussi vite que Sakura ! La seule chose qu'elle faisait avec cette fichue canne, c'était frapper son élève quand celle-ci se montrait trop lente à son goût !
On va… la tuer, gronda Inner.
Tais-toi… Pas assez d'énergie pour se disputer…
Sakura poussa encore un peu de chakra dans ses bras et ses jambes et rééquilibra la montagne de paquets qui menaçait de s'effondrer.
Elle n'en pouvait plus.
Elle avait rencontré Ishi Igaku plus tôt dans l'après-midi. Après leur tête-à-tête, la directrice l'avait envoyée attendre dans le parc derrière l'hôpital où les ninjas blessés faisaient leur rééducation. Sakura avait surpris des coups d'œil méfiants et s'était réfugiée derrière un bosquet, à l'abri des regards. C'était là que sa future professeur l'avait trouvée.
Maître Igaku avait au moins soixante-cinq ans, peut-être même plus ; des rides couraient sur son front et aux extrémités de ses yeux bruns, la peau pendait de son cou comme un sac vide, et elle tenait à la main une canne en chêne au bout pointu. Ses vêtements étaient simples et pratiques, un pantalon large aux multiples poches et un haut beige qui lui faisait comme une seconde peau. Elle avait observé Sakura d'un œil critique, s'attardant sur ses cheveux roses, et était allée s'asseoir sur un banc à proximité en lui faisant signe de suivre.
Sakura se souviendrait longtemps des premiers mots que lui avait adressés la vieille médic :
- Tes cheveux, c'est naturel ?
- Oui, Maître Igaku.
- Maître suffira. Ils viennent de ton père ou de ta mère ?
- De mon père.
- Il s'appelle comment ?
- Kizashi Haruno, sensei.
- Hm. Connais pas. Concentre ton chakra dans ta main gauche.
Sakura l'avait fixée sans comprendre pendant quelques secondes. Quoi, comme ça, d'un coup ?
- Va falloir être plus rapide que ça, petite, avait grogné la vieille médic, et Sakura avait eu l'intuition qu'elle allait beaucoup entendre cette phrase dans les mois à venir.
Elle avait passé l'heure suivante à malaxer son chakra comme elle ne l'avait jamais fait auparavant : dans ses mains d'abord (« Pas autant d'un coup ! Tu veux t'frire les muscles ? »), dans son estomac (« C'est ta poche de chakra, l'estomac, l'oublie pas ! Si tu te prends un kunai dedans et que tu guéris pas ça vite fait, ça peut perturber ton flux de chakra pendant dix bonnes minutes, crois-moi ! Ou tu peux crever sur le coup, ouais, ça aussi »), dans sa tête (« Dommage qu'on puisse pas utiliser le chakra pour renforcer le cerveau, j'en connais qui en profiteraient bien… Oh, me regarde pas avec tes grands yeux, j'parlais pas de toi ! ») et enfin dans la plante des pieds.
- Mouais, avait conclu Igaku en frappant le sol avec sa canne. C'est correct. Maintenant, garde ton chakra au repos, on va parler. Anko Mitarashi, avait-elle lancé d'une voix plus forte, j't'ai réparé le bras, j'peux aussi te l'casser si tu dégages pas vite fait !
- Désolée, Igaku-san ! avait répondu une voix féminine dans les feuillages.
- Ces gosses, avait ronchonné Igaku. Ils passent Jōnin spécial et ça y est, ils s'imaginent qu'ils peuvent espionner toutes les conversations.
Sakura avait observé l'échange avec fascination. Elle n'avait absolument pas senti la présence de la ninja qui les écoutait, même une fois que sa sensei lui avait adressé la parole ; elle n'aurait même pas pu indiquer avec précision l'endroit où la femme s'était tenue.
Igaku avait enchaîné quelques signes de main à une vitesse effrayante et Sakura avait senti un brusque pic de chakra venant de la vieille femme.
- Oublie Mitarashi, voici ta première leçon, avait-elle déclaré. Ce que je viens de faire s'appelle un genjutsu, une technique d'illusion. Ça agit sur le cerveau de la personne visée pour stimuler ses sens. Très utile en combat quand tu sais bien le maîtriser, très dangereux si tu ne t'y connais pas assez et que tu n'as pas suffisamment de chakra. L'adversaire fait semblant d'être pris dans le genjutsu, fait signe à ses coéquipiers d'aller t'attaquer pendant que tu gâches ton chakra à maintenir une technique inutile et bam !, carotide coupée en deux.
Sakura avait silencieusement promis de ne pas utiliser de genjutsu avant d'avoir une autorisation écrite en trois exemplaires de sa sensei.
- A quoi sert le genjutsu que vous venez de lancer, Maître ?
- Oh, ça ? Ça sert à empêcher des oreilles indiscrètes de s'approcher. Si quelqu'un s'approche de la zone que j'ai délimitée, son ouïe sera étouffée et il ne nous entendra pas.
- Et c'est infaillible ?
La vieille médic était partie d'un grand rire qui avait révélé ses dents jaunâtres.
- Infaillible ? Rien n'est infaillible dans le monde shinobi, fillette ! Cette technique-là encore moins que le reste. Ça ne demande quasiment pas de chakra et c'est contournable très facilement. Même toi, tu pourrais détourner l'illusion si tu faisais un effort.
- Mais dans ce cas, à quoi est-ce que ça sert ?
- A ton avis ?
Sakura avait fixé sa professeur.
Je… n'en ai aucune idée.
Pas la réponse qu'Igaku attendait, de toute évidence.
Sakura leva les yeux vers le ciel d'azur et commença à réfléchir. A quoi pouvait bien servir une technique qu'on pouvait contourner facilement ? Elle ne voyait pas. Le ninja ennemi entrait dans la zone touchée par le genjutsu, réalisait que quelque chose n'était pas normal, contournait l'illusion… S'il était silencieux, le lanceur du genjutsu ne l'entendrait même pas.
- Vous sentirez son chakra ? avait-elle tenté.
- Et s'il le masque ?
On peut masquer son chakra ?
- Mais s'il entre dans votre genjutsu, vous devriez pouvoir le sentir, non ?
- Ah, tu te réchauffes !
- Vous pouvez le sentir… parce que votre genjutsu consomme du chakra ?
La réponse lui était venue d'un coup, comme quand elle trouvait le résultat d'une opération durant la classe. Bien sûr. Bien sûr, c'était évident.
- Vous avez dit que cette technique ne demandait pas beaucoup de chakra à lancer, mais c'est parce que ce n'est pas un vrai genjutsu, n'est-ce pas ? Ce n'est qu'un… un genjutsu potentiel tant que personne n'entre dans votre zone. Et ce n'est que quand quelqu'un arrive que le genjutsu commence à agir et à consommer plus de chakra. Donc même si la personne rompt le genjutsu très vite, vous aurez déjà senti que votre chakra était utilisé et vous saurez qu'il y a quelqu'un tout près.
Elle s'était retrouvée à bout de souffle à la fin de son explication et avait posé sur sa sensei un regard plein d'espoir. Igaku avait souri.
- On va peut-être pouvoir faire quelque chose de toi, petite.
Sakura avait senti un sourire irrésistible lui étirer les lèvres.
On a réussi ! s'était écrié Inner en lançant un poing vers le ciel. Shānnaro !
Shānnaro, répéta ironiquement Sakura en inclinant la pile branlante vers la droite. Visiblement, Igaku considérait que toute réussite de la part de son élève signifiait qu'elle pouvait la pousser encore plus loin.
Quand la directrice de l'hôpital avait expliqué à Sakura comment garder son chakra au repos pour conserver ses réserves, la jeune fille avait cru qu'il se passerait des mois – des années ! – avant qu'elle ressente la même sensation de fatigue que celle qui lui avait empoisonné la vie pendant quatre ans. L'épuisement de chakra ? Elle le fuirait comme la peste ! Dorénavant, elle conserverait son énergie au maximum !
Et voilà qu'avant la fin de la journée, elle sentait ses réserves baisser lentement jusqu'au seuil minimal qu'elle avait maintenu par miracle pendant des années. Tout ça à cause de ces fichus paquets.
- Fais pas la tête, fillette, s'amusa son démon de sensei en sortant d'un nouveau magasin. Je croyais que les petites filles aimaient le shopping ?
Pas de ce genre-là !
- T'as l'air sur le point de tomber par terre. Viens, on va aller boire un verre dans ce bar de l'autre côté de la rue, celui avec la devanture violette, tu l'vois ?
Sakura lui jeta un regard exaspéré. Bien sûr que non, elle ne le voyait pas ! Elle avait un mètre de paquets devant les yeux !
Igaku rit de bon cœur face à son regard noir.
- Allez, suis-moi !
Un quart d'heure plus tard, elles étaient assises à une table, Sakura sirotant sa grenadine, Igaku buvant à petites gorgées une boisson limpide qui, vu l'odeur, n'était pas de l'eau. La montagne de paquets était posée contre le mur. Sakura étira ses bras fourbus pendant que son professeur observait leurs achats, un bloc-notes à la main.
- Vêtements, fait. Kunai et shuriken, fait, listait-elle. J'espère que tu t'souviens du magasin parce que tu vas y retourner souvent, les jeunots de l'Académie adorent vous faire travailler votre lancer. Ah, les livres !... Sceaux, c'est bon, théories du genjutsu, oui, romans d'infiltration, les manuels médicaux, bien sûr…
A chaque case cochée sur la liste, la vieille femme ajoutait au moins trois livres à la pile. L'excitation de Sakura laissa vite place à une sourde appréhension.
- Maître Igaku, est-ce que je vais devoir lire tous ces livres ?
Qu'on ne s'y trompe pas, Sakura adorait lire. Son armoire était remplie d'ouvrages en tout genre et la bibliothèque était sa seconde maison, mais les énormes pavés qu'Igaku avait choisis auraient effrayé n'importe qui.
Est-ce que la vieille kunoichi venait de se lever de sa chaise pour atteindre le haut de la pile ?
- T'inquiète donc pas, fillette, j'te demanderai pas de me lire tout ça pour jeudi. Mais oui, à terme, il faudra que tu lises tous ces livres et que tu mémorises la plupart d'entre eux. Y en a qui sont des manuels scolaires requis à l'Académie, d'autres des traités médicaux dont tu auras besoin si tu veux devenir médic-nin. Y a aussi des livres plus avancés avec des techniques réservées aux shinobi diplômés.
- Et vous me les laissez ? demanda Sakura avec méfiance. Vous n'avez pas peur que je brûle quelque chose en essayant des techniques trop avancées ?
- J'me suis dit que ta petite mésaventure avec ton chakra te servirait de leçon. Si tu as envie d'essayer une nouvelle technique sans personne autour, à toi de voir, mais les sceaux mal dessinés ont une méchante tendance à revenir te mordre en pleine figure. Toujours intéressée, fillette ?
Sakura frissonna. Ne pas toucher aux exercices avancés, ajouta-t-elle à une liste déjà bien remplie.
- Bandages, continuait d'une voix rauque la vieille femme, poche à armes, sceaux explosifs, encre infusée… Et un bocal pour poissons rouges. C'est bon, on a tout. Allez, on va déposer tout ça chez toi.
Le temps que la médic et son élève parviennent à la maison des Haruno, Sakura avait l'impression d'avoir autant de chakra qu'une plante verte. Igaku refusait obstinément d'aider la fillette, mettant en avant son âge vénérable (« Tu pourras t'estimer chanceuse si tu vis jusque-là, ma p'tite ! ») et son statut de professeur (« Si tu t'écroules pour trois colis, tu fileras à l'hôpital après ta première mission ! »).
Une fois dans le salon, Sakura se risqua à jeter un coup d'œil au miroir au-dessus de la commode. Elle le regretta immédiatement : ses cheveux roses tombaient en mèches désordonnées sur ses épaules, sa robe rouge s'ornait de taches humides aux aisselles et une fine couche de sueur lui recouvrait le visage. Elle songea un instant au lavabo de la cuisine et à l'eau fraîche qu'elle pourrait se passer sur le visage, mais secoua la tête avec résignation. Pas tant que Maître Igaku ne l'aurait pas libérée.
- Dépose-moi c'bazar, pose la facture sur la table et suis-moi. Il est temps qu'on parle, fillette.
Son ton était brutalement devenu plus sérieux. Sakura déposa docilement son fardeau (Mais pourquoi avoir acheté un bocal à poissons ? se demanda-t-elle pour la quatrième fois) et se tourna vers la vieille femme.
- Je suis prête, Maître Igaku.
Le soleil commençait à décliner quand elles arrivèrent dans une prairie proche des remparts du village.
- Assieds-toi, ordonna Igaku. Pas sur les genoux, t'es pas une foutue Hyūga à ce que je sache ! Voilà, c'est mieux. Maintenant, dis-moi c'que tu penses de ta journée.
Ce qu'elle pensait de sa journée ? Sakura leva la tête vers le ciel, contemplant sans un mot le bleu azur de ce début d'été. Elle ne savait pas trop quoi répondre. Elle avait l'impression qu'un mois entier s'était écoulé depuis qu'elle s'était réveillée ce matin-là, décidée à manipuler son chakra pour renforcer son corps de civile et se débarrasser le plus vite possible de ses malformations.
- Maître, se demanda-t-elle soudain, est-ce que mes malformations sont dues à mon usage précoce du chakra ?
Sa mère lui aurait lancé un regard mécontent si elle l'avait entendue parler d'usage précoce du chakra. Mebuki Haruno disait toujours qu'un marchant trop intelligent faisait peur aux clients…
Mais elle ne serait jamais marchande, réalisa Sakura avec bonheur. Elle serait kunoichi, comme Ino-chan. Maître Igaku ne la gronderait pas parce qu'elle parlait trop bien pour une enfant de dix ans : de ça au moins, elle était certaine.
- T'es une petite maligne, hein ? On peut être sûr de rien mais j'veux bien parier mon petit doigt qu'il y a un lien. Aujourd'hui, les exercices de manipulation du chakra se concentrent sur les mains et les pieds… Mais autrefois, ils se focalisaient sur l'estomac, un coin plutôt proche du système génital. Le livre sur lequel t'as trouvé tes exercices était pas tout jeune, pas vrai ?
La fillette resta interdite. Elle n'avait parlé à personne du rouleau volé ! Quand la directrice lui avait demandé comment elle en était venue à manipuler du chakra, elle avait répondu qu'elle ne savait pas, qu'elle avait dû faire ça inconsciemment, et la femme n'avait rien demandé de plus.
Igaku se mit à rire.
- Il va falloir que tu apprennes à bluffer mieux que ça, gamine ! J'avais des doutes sur ce livre, maintenant j'en ai plus aucun. Cette histoire de manipulation inconsciente du chakra, j'en croyais pas un mot. Il y a eu des cas semblables autrefois, pendant la guerre, quand des shinobi revenaient à demi-morts après avoir utilisé leur chakra sans arrêt pendant des jours. Mais une gamine civile qui commence à faire tourner son chakra sans raison ? Même avec un contrôle parfait, c'est pas crédible. Peut-être que tu t'es pas rendue compte de c'que tu faisais pendant tout ce temps, mais y a forcément un truc qui t'a aidée à démarrer.
Maintenant qu'elle entendait l'explication de la vieille dame, Sakura se demandait comment elle avait espéré pouvoir garder le rouleau secret. A la réflexion, elle commençait aussi à craindre de ne pouvoir protéger Naruto plus longtemps.
La vieille médic sembla lire dans ses pensées.
- Dis-moi, fillette, ce livre, où est-ce que tu l'as trouvé ?
Ses yeux bruns brillaient d'un éclat qui fit un peu peur à Sakura.
C'est une ninja, elle a sûrement tué plein de gens. On ne lui fait pas peur, nota avec regret Inner.
Sakura hésita à vendre Naruto. Le garçon était exaspérant, toujours en train de faire des blagues ridicules ; même après avoir quitté l'Académie, la fillette avait eu vent de ses plaisanteries et avait écouté ses parents critiquer l'attitude irrespectueuse du blond. Et quelque part, même si elle avait conscience d'être de mauvaise foi, Sakura se disait que sans lui, elle n'aurait jamais quasiment épuisé son chakra, n'aurait pas eu à se sentir aussi fatiguée – elle n'aurait pas quitté l'Académie.
Pourtant, quand elle ouvrit la bouche pour dévoiler la vérité, ce fut une toute autre version qui sortit :
- Je l'ai trouvé à la bibliothèque. J'avais vu un garçon pas très vieux en train de le consulter et quand il est parti en le laissant sur la table, j'ai… je… je l'ai pris. Je ne voulais pas le voler, je vous le jure ! Je suis même allée le reposer ensuite ! Mais j'étais tellement curieuse, mes parents n'arrêtaient pas de dire qu'il fallait que je parte de l'Académie, que je ne pouvais pas jouer au ninja, et je pensais que si je lisais des livres de ninja et que je devenais forte, ils me laisseraient être kunoichi ! Je ne voulais rien faire de mal, j'avais juste envie de… de…
Ce ne fut qu'à ce moment-là que Sakura réalisa qu'elle pleurait. De grosses larmes rondes coulaient sur ses joues et elle se mordit la lèvre pour retenir les sanglots qui menaçaient de sortir. Elle n'y pouvait rien : le mensonge contenait juste trop de vérité. Ses parents qui lui expliquaient qu'elle n'était pas faite pour la vie de ninja, que c'était juste un rêve de petite fille qui la ferait tuer, la peur immense qu'elle avait eu de devoir revenir chez les civils… Redevenir Sakura la fille timide, Sakura avec son grand front et son gros cerveau derrière dont toutes les filles se moquaient, Sakura barbe à papa avec ses cheveux rose cerisier.
Elle avait juste voulu devenir quelque chose de plus. Et les kunoichi étaient fortes, n'est-ce pas ? Comme Ino.
A l'époque, bientôt six ans et de grands yeux verts, elle avait juste voulu être Ino.
Maintenant, à dix ans et après quatre ans de calvaire, elle désirait simplement avoir le droit d'être forte. Personne ne croyait en elle ; même ses professeurs, quand ils la complimentaient sur ses notes, étaient un peu trop gentils, un peu trop compatissants, et Sakura avait vite compris qu'ils avaient pitié d'elle. A cinq ans, elle aurait juré qu'on ne pouvait pas être trop intelligent. A sept, elle avait perdu ses illusions. Personne n'aimait les gens trop doués.
Le pire, c'était de savoir que les ninjas n'auraient pas rejeté quelqu'un comme elle et que chez eux, sa bizarrerie serait devenue une force.
Sakura renifla une dernière fois. Sa détermination se cristallisa autour d'une seule pensée : elle deviendrait kunoichi. Non, plus que ça : elle deviendrait shinobi. Elle avait sa chance et pour rien au monde elle ne la laisserait échapper.
- Ma journée, Maître, c'était la meilleure que j'aie jamais vécue.
Igaku sourit.
- Si t'aimes tellement trimballer des paquets, faut l'dire, fillette, y a des missions de déménagement que te plairaient bien…
- Ce n'est pas ce que je voulais dire ! s'exclama Sakura en rougissant. Je suis juste contente de pouvoir devenir ninja !
- J'espère bien parce que pour passer l'examen avec les gosses de ton âge, il va falloir que tu craches tes boyaux. C'est pas pour t'offenser, fillette, mais t'as pas exactement la forme physique d'une aspirante ninja.
Sakura blanchit légèrement mais ne baissa pas les yeux.
Elle croit qu'elle va nous intimider ? On va lui montrer ce qu'on vaut !
Elle n'était plus la même que la petite civile qui s'était levée ce matin. Maintenant, elle était Sakura Haruno, future kunoichi de Konoha, et elle ne laisserait personne la décourager de la voie qu'elle s'était choisie.
Et l'aventure commence pour Sakura ! N'hésitez pas à me dire si l'histoire vous plaît pour l'instant.
