Chapitre 2

Largo et Joy se rendirent au Groupe W pour y déposer Rosy. Dans l'immeuble qui abritait le siège social de la multi nationale se trouvait une garderie pour les enfants des employés. Le milliardaire était d'avis que c'était l'endroit le mieux indiqué pour y laisser la fillette. Certes, elle dépassait de beaucoup la moyenne d'âge des pensionnaires habituels mais Largo savait qu'on ne lui ferait pas la moindre difficulté pour accueillir la petite fille. Etre le grand patron avait ses avantages. Joy, pour sa part, ne partageait pas son idée. Pour elle, Rosy avait été un peu trop empressée de les quitter dans le centre commercial et elle pensait que la fillette se ferait la malle une fois qu'ils auraient le dos tourné. En tout cas, c'était ce qu'elle aurait fait si la situation avait été inversée. Le jeune PDG se laissa convaincre par les arguments de sa garde du corps et ils optèrent pour une solution de rechange tout en se dirigeant vers le bunker.

- Hello les gars, regardez qui on vous amène ! S'écria Largo à l'attention des deux autres membres de l'Intel.

Ces derniers se détournèrent de leurs occupations pour jeter un œil aux nouveaux arrivants. La présence d'un enfant dans le bunker n'avait pas l'air de surprendre outre mesure le Russe mais le Suisse sembla trouver cela fort intéressant.

- Hé bien, mon pote, encore un de tes enfants illégitimes qui fait son apparition ?

Il se leva pour aller baiser la main de la petite fille. Ceci la fit sourire pour la première fois de la journée. Elle avait déjà vu ce geste à la télé. Elle décida qu'elle aimait bien cet homme. En plus, il avait les yeux qui brillaient de malice et elle savait qu'il était le genre de personne avec qui on devait bien s'amuser. Elle ne parvint pas à se faire une opinion sur l'homme blond qui était resté à son siège. Il les regardait toujours mais son visage ne laissait pas transparaître le moindre sentiment.

Largo fit les présentations et expliqua brièvement la situation à ses deux amis.

- Avec Joy, nous allons faire un tour chez Rosy pour voir ce qui est arrivé à son oncle. Simon, tu viens avec nous.

Ce dernier, qui était retourné s'asseoir à sa place, protesta vivement.

- Hé ! Oh ! Je ne suis pas d'accord, je suis débordé !

Il désigna de la tête un dossier devant lui. Joy s'en saisit pour voir ce sur quoi il travaillait. Le dossier en question ne contenait que des magazines de voitures de sport.

- J'essaye de trouver une voiture pour notre énergique patron qui lui corresponde et qui, en plus, réponde à toutes les normes de sécurité tout en ne polluant pas ! En un mot, je bosse !

Kerensky admira la façon qu'avait le Suisse de toujours avoir réponse à tout mais il trouva l'idée de se retrouver seul dans SON bunker trop belle.

- Allez patron, vas donc justifier ton salaire !

- T'en fais pas, Kerensky, ajouta Joy, toi aussi tu vas être mis à contribution ! Nous te laissons Rose. Elle te donnera une description détaillée de ses assaillants et nous pourrons ainsi les identifier.

Le Russe était sur le point d'ajouter quelque chose mais la jeune femme le fit taire d'un simple regard. Il savait que Joy voulait que la fillette soit occupée et qu'elle se sente utile en attendant leur retour. En effet, la boutique devait avoir des caméras de surveillance et ils s'y arrêteraient au retour pour demander les cassettes vidéo.

- Mais bien sûr, avec joie, ajouta-t-il ironiquement. Il faut que je relise mon contrat. Je ne me rappelle pas avoir lu un passage concernant le baby-sitting !

- Tu ne vas pas me dire qu'un gars aussi futé que toi a oublié de lire les petits caractères et les astérisques avant de signer ! Joy semblait décider à avoir le dernier mot.

Pendant que les trois amis quittaient le bunker, Rosy vint prendre place à côté du Russe.

- Alors, petite, est-ce que tu sais jouer aux échecs ?

Il poussa un soupir quand elle lui fit non de la tête.

Largo, Joy et Simon se rendirent donc à l'adresse indiquée par la petite fille. Au pied de l'immeuble de Rosy, ils jetèrent un rapide coup d'œil aux alentours. Ils ne remarquèrent rien de particulier mais décidèrent de rester sur leurs gardes. Si les types n'avaient pas pu attraper la fillette dans la rue, peut être l'attendaient-ils chez elle.

Ils se séparèrent en deux groupes. Simon passa par l'escalier de secours, malgré l'état de délabrement de ce dernier, pendant que Joy et Largo empruntèrent les escaliers. L'odeur qui régnait dans la cage d'escalier était intenable. Odeur de cave pourrissante mêlée d'urine.

Il était heureux que Rosy leur ait donner tous les renseignements nécessaires pour atteindre son appartement car il n'y avait ni noms sur les boites aux lettres défoncées, ni numéros sur les portes. Ils ne rencontrèrent personne qui aurait pu les renseigner. Lorsqu'ils arrivèrent devant la porte qui devait être celle qui les intéressait, Largo frappa deux coups rapides. Ils avaient prit leurs précautions au cas où ils auraient été accueillis avec une arme et se tenaient chacun d'un côté de la porte, pistolet au poing. Comme aucun bruit ne se fit entendre de l'intérieur, Largo recommença une nouvelle fois. Il eut finalement une réponse.

- Entrez, je crois qu'on arrive trop tard.

C'était la voix de Simon. Il était entré par la fenêtre et avait découvert le corps de celui qui devait probablement être feu tonton Paulo. Même s'ils avaient eu une photo de cet homme, ils ne l'auraient pas reconnu car il lui manquait une partie du visage. On lui avait tiré une balle en pleine tête et à bout portant. Joy s'approcha du corps et s'agenouilla auprès de lui.

- Je crois que nous avons été bien inspiré en n'emmenant pas Rose avec nous !

De retour au groupe W, les trois amis se rendirent sur le champ au bunker. Ils y trouvèrent Rosy scotchée devant un écran. Elle eut tout juste le temps de lever la tête dans leur direction et n'eut pas le temps de leur demander des nouvelles de Paulo que Simon était déjà à ses côtés pour voir ce qui semblait fasciner la fillette.

- Hé, mais je connais cet épisode, c'est celui où Pikachu perd Sacha !

- Comme c'est étrange ! Simon connaît les émissions enfantines par cœur ! Le railla le Russe.

- Attention, on ne se méprend pas ! C'est au cas où je rencontrerais une mère célibataire. Il faudra bien que j'aie un sujet de discussion avec son enfant !

- Je vois que notre cher ami de Russie a adopté la nounou très à la mode dans notre monde capitaliste ! La télé. Lui dit Joy, sourire aux lèvres. Elle préférait taquiner ses amis que d'annoncer la nouvelle à la fillette.

- Le portait robot que nous avons obtenu n'a rien donné et il fallait bien qu'elle s'occupe. En plus, elle adore. Elle regarde les épisodes presque plus vite que je les télécharge !

Rosy préféra ne pas les interrompre. Tonton Paulo n'était pas avec eux et elle redoutait d'en connaître la cause. Elle savait qu'il y avait plusieurs façons d'interpréter cette absence : il n'était pas chez lui à leur arrivée car il la cherchait ou, alors, il n'avait pas voulu venir et Joy allait la raccompagner. Mais son cœur lui disait que si Paulo n'était pas là, ça n'avait rien à voir avec les raisons précédentes. Elle était sûre qu'ils l'avaient trouvé. Elle se concentra encore plus fort sur le dessin animé en espérant que ça les ferait oublier la nouvelle qu'ils venaient lui annoncer. Elle n'eut malheureusement pas cette chance. Largo vint s'accroupir à côté d'elle.

- Ecoute moi un instant, Rosy, il y a une chose que je dois te dire.

Elle garda fixement les yeux sur son écran.

- Tu peux y aller, je t'écoute.

Ca ne semblait pas convenir à Largo car il passa un bras devant ses yeux pour éteindre le moniteur de son PC. Il fit ensuite pivoter son siège pour pouvoir la regarder en face.

- C'est à propos de ton oncle. Il est… C'est difficile à dire.

- Il est mort. C'était Joy qui lui avait finalement annoncé.

Rosy lui jeta un regard noir. Elle savait finalement qu'elle s'était trompée sur cette femme. Elle trouvait qu'elle n'avait pas de cœur pour lui dire ça de la sorte. Largo devait trouver comme elle car il ajouta, comme pour s'excuser du comportement de Joy.

- Je suis désolé, je sais que c'est dur de perdre quelqu'un. Et c'est encore plus dur si c'est un membre de la famille. Est-ce que tu as de la famille chez qui tu pourrais aller ?

Rosy avait les yeux humides mais elle ne pleurait pas. Elle se refusait à pleurer devant ces personnes qui n'étaient, finalement, que des inconnus. Elle sentait la colère monter en elle. Colère contre la vie, colère contre ces gens qui lui avaient laisser espérer que tout s'arrangerait. Elle regardait toujours Joy, comme pour la défier, puis elle ajouta froidement.

- Ca n'était pas vraiment mon oncle. C'était juste le type qui s'occupait de moi. C'est donc pas grave. Et non, je n'ai plus de famille.

Il lui sembla voir comme une réaction dans les yeux de Joy à cette annonce mais ce fut tellement rapide qu'elle n'en était pas sûre. Pour monter à Joy qu'elle pouvait être aussi froide qu'elle, elle ajouta :

- Quand est-ce qu'on va voir les gens des services sociaux ? Il va falloir qu'ils me trouvent un nouvel endroit pour dormir.

Georgie la regarda par-dessus ses lunettes pendant que Simon et Largo échangèrent un drôle de regard. Rosy ne désirait pas être placée dans un foyer mais elle avait espéré obtenir une autre réaction de la part de Joy. Cette dernière était la seule qui n'avait pas sourcillé à sa question. Ce fut Simon qui, cette fois, prit la parole.

- Je sais que je suis mêlé à cette histoire depuis peu mais je ne pense pas qu'il soit très prudent de laisser Rosy aux mains des services sociaux sans savoir ce que lui voulaient ces hommes.

Largo et Kerensky approuvèrent d'un signe de tête. Comme Joy restait silencieuse, Largo désira connaître son avis :

- Et toi Joy, qu'en penses-tu ?

Elle n'avait toujours pas quitté son air grave mais elle cessa de regarder la fillette et posa son regard sur Largo pour répondre à sa question :

- Je n'ai pas d'avis sur la question et c'est toi le patron. On fera donc comme tu décideras.

Simon n'essaya même pas de cacher le sourire qui venait de lui fendre le visage.

- D'aussi loin que je me souvienne, je ne me rappelle pas une seule fois ou notre gentille Joy n'a pas eu une opinion sur un sujet !

- Contrairement à d'autres, si je n'ai rien à dire, moi, je me tais !

Il était visible que Joy avait prit la remarque de Simon comme une attaque et qu'elle était sur la défensive mais le Suisse ne voyait vraiment pas ce qu'il avait pu dire pour la mettre dans cet état. Il était dans ses habitudes de lui faire ce genre de réflexions. Il préféra ne rien ajouter.

Ce n'était pas tant la remarque de Simon qui avait irrité la jeune femme que la réaction de la fillette. Joy reconnaissait cette attitude de défi. Ça ressemblait étrangement au comportement qu'elle-même adoptait comme moyen de défense d'aussi loin qu'elle se souvenait. Mais ce réflexe n'était pas inné : l'éducation que lui avait imposée son père avait eu ce résultat. Elle connaissait la petite fille depuis peu et ignorait son histoire mais elle craignait que quelqu'un, son tonton Paulo peut-être, lui ait donné le même genre d'éducation. Aucun enfant de devrait avoir à subir cet espèce de dressage qui avait pour finalité de vous éloigner de vos congénères.

Largo reprit les choses en main.

- Alors c'est dit, nous n'appellerons pas les services sociaux tant que cette histoire ne sera pas tirée au clair. Je crois, Rosy, que tu vas rester un petit moment avec nous.

Cette annonce calma la colère de la fillette et elle se trouva finalement assez contente de la situation. Il était vrai que Paulo venait de mourir mais elle savait depuis longtemps que le monde était cruel et qu'il fallait se battre pour survivre. Ce que lui proposait cet homme n'avait pas l'air si horrible que ça. Et du moment qu'elle faisait un bon repas par jour, elle ne se préoccupait pas du reste. Simon proposa donc de la loger dans une suite libre ici même, au Groupe W. En temps normal, Largo aurait probablement approuvé mais il devait se rendre de l'autre côté du pays, à San Francisco, le lendemain à l'aube pour affaire.

- Il n'y aura personne pour s'occuper d'elle puisque que tu m'accompagnes !

Ils étaient en train d'argumenter quand une petite voix se fit entendre.

- Je ne voudrais pas vous embêter mais j'ai presque 8 ans et je sais parfaitement m'occuper de moi toute seule !

Les deux hommes la regardèrent étonnés puis se regardèrent l'un l'autre. Ils se sourirent. Ils avaient presque oublié que la fillette se trouvait dans la même pièce mais elle s'était bien vite rappelée à leurs bons souvenirs. Elle affichait une petite moue qui leur faisait clairement comprendre qu'elle n'appréciait pas qu'on parle d'elle en sa présence. Elle avait déjà un de ces caractères ! Elle leur faisait penser à quelqu'un mais ils ne voyaient pas qui….

- Je ne doute pas que tu sois suffisamment grande pour t'occuper de toi mais je t'avouerais que je serais beaucoup plus rassuré si tu n'étais pas seule.

En disant cela, Largo regarda le Russe. Ce dernier s'était remis à pianoter sur son clavier depuis un moment déjà mais il leva yeux vers Largo à cause du silence qui régnait soudainement.

- N'y songe même pas !

Largo ne voulait pas insister, il savait que c'était inutile et il avait déjà quelqu'un d'autre en tête. Il regarda alors Joy. Elle prit un air outré.

- Pas question ! Demande à une de tes secrétaires ou à une de tes conquêtes ! Je ne suis pas puéricultrice !

- Je sais, tu es garde du corps et Rosy est en danger. Je crois que nous sommes pile dans ton registre d'action !

- Je refuse. En plus je ne compte pas venir m'installer au Groupe pour le temps que durera l'enquête.

Elle était ferme dans sa décision mais Largo était plus tenace qu'elle sur ce coup.

- Qui te parle de venir loger ici ? Vous irez toutes les deux chez toi !

Rosy suivait l'échange avec beaucoup d'intérêt et d'espoir. Elle voulait vraiment aller avec Joy même si cette dernière semblait trouver l'idée répugnante. Il y avait quelque chose chez cette femme que la fillette trouvait sécurisant.

- Ça ne sera pas possible, je n'ai pas de chambre d'amis.

Elle pensait gagner la guerre avec cette constatation quand Rosy prit la parole.

- Je dormirais sur une chaise, ça ne me gêne pas !

Pour une raison que Joy ignorait, cette petite fille avait vraiment l'air de tenir à venir avec elle. Est-ce qu'elle ne faisait pas confiance aux autres ou est-ce qu'elle avait vraiment peur d'être à nouveau seule ? Elle finit par céder devant le regard implorant de l'enfant.

- Ça va, j'ai tout de même un canapé !

Elle s'empressa de jeter un regard qu'elle savait méchant à Simon pour faire taire une éventuelle remarque.