Effroi

Hyuga connaissait Aida Riko depuis plusieurs années, et jamais il n'avait pris la peine de réfléchir à ce qu'il ressentait envers la jeune fille, conscient toutefois que ses sentiments étaient confus, voire même contradictoires. S'il devait rester neutre, il répondrait probablement qu'elle l'impressionnait, sans préciser si cela était péjoratif ou mélioratif.

Ainsi, Hyuga Jumpei n'avait jamais pris le temps de se pencher sur cette question douteuse, il était généralement bien trop occupé. Aujourd'hui cependant, la coach avait décrété une journée de repos forcée pour toute l'équipe, et, s'il ne comprenait pas ses raisons, il respectait trop ses compétences pour enfreindre ses consignes... ou était trop effrayé par les possibles conséquences pour oser braver ses ordres.

Il était donc là, par cette froide matinée d'hiver, assis sur un banc gelé, situé sous un grand arbre que les feuilles vertes avaient abandonné depuis longtemps, dans un parc de jeu que même les enfants avaient déserté. Il s'ennuyait. Son temps libre étant d'habitude occupé par un entraînement intensif, il ignorait quoi faire d'une journée où l'entraînement était prohibé. Poussant un profond soupir empli de lassitude, il passa une main dans ses cheveux courts, se remémorant avec amusement l'époque où ils étaient plus longs et blonds.

De fil en aiguille, ses pensées se mirent à vagabonder à leur grès, tandis qu'il laissait ses yeux errer sur le triste ciel gris. Peut-être allait-il neiger ?

En tout les cas, ses songeries finirent par s'égarer près de Aida Riko. La coach... C'était un sacré bout de femme, on ne pouvait le nier. Par jeu, Hyuga décida de déterminer quels mots lui venaient en premier lorsqu'il songeait à elle.

En première place, ''effrayante'', cela allait de soi. C'était une jeune femme exigeante, elle ne les laissait jamais en paix avant d'avoir atteint son objectif, n'hésitant pas à utiliser des procédés moralement douteux. Elle n'hésitait pas non plus à utiliser sa férocité légendaire lorsqu'ils la contrariait. Elle avait une sacrée force pour une femme et Hyuga grimaça en souvenir de coups reçus. Vu qu'elle était également assez susceptible, elle rentrait assez souvent dans des colères noires. Peut-être légèrement sadique sur les bords même, à son avis, elle savait parfaitement où taper pour faire mal : Elle connaissait les points faibles de chacun des membres de son équipe et usait sans vergogne de ses connaissances pour les faire obéir. Lui-même en avait déjà plusieurs fois fait les frais : Combien de fois l'avait-elle menacé de briser ses précieuses figurines ?

Mais, songea Hyuga, on ne pouvait la réduire à ces défauts. En effet, il savait pertinemment que c'était surtout une excellente coach, aux compétences reconnues. Elle était efficace et attentive, tant à leurs besoins qu'à leurs faiblesses. Elle prenait soin d'eux sans cesse, à sa manière maladroite. Un rictus amusé tordit la bouche d'Hyuga lorsqu'il se remémora les multiples et catastrophiques tentatives de cuisine de la jeune fille. Elle n'était pas douée, c'était un fait, mais ses petites attentions étaient touchantes tout de même.

Elle était déterminée aussi : Trouver sa place en tant que femme coach n'était pas aisé, et sa persévérance était digne d'éloges. Mais du fait de la difficulté de son objectif, elle souhaitait atteindre le sommet pour montrer sa valeur. Elle attendait donc beaucoup d'eux, et ne comptait pas faire dans la demie-mesure.

C'était une battante, tout simplement. Lorsqu'elle se fixait un but, elle faisait son possible pour l'atteindre, et ne ménageait pas ses efforts pour cela. Combien de fois l'avait-il surprise à élaborer des stratégies toute seule au gymnase, bien après la fin de l'entraînement ? Elle s'investissait énormément dans la vie de l'équipe et dans les match. Chaque défaite de l'équipe était sa défaite.

Hyuga sourit. Oui, il pouvait bien se l'admettre à lui-même, il était admiratif devant ce petit bout de femme, à l'apparence si fragile et pourtant si forte. Il lui était extrêmement reconnaissant pour son travail, conscient qu'ils n'aurait jamais été aussi loin sans elle, et il respectait ce qu'elle était, malgré ses défauts. Après tout, c'était ce qui la rendait si intéressante. L'effroi qu'elle provoquait parfois chez lui était accessoire par rapport à la gratitude qu'il ressentait envers elle. Peut-être même y avait-il autre chose que de la simple reconnaissance, mais il était encore trop tôt pour le savoir. Pour l'instant, il ne voulait pas y songer.

Un petit vent frais se leva brusquement et, lorsqu'il entra en contact avec la peau de Hyuga, celui-ci prit conscience qu'il frissonnait. Aussitôt, il décida de rentrer avant de tomber malade. Un petit rire lui échappa lorsqu'il songea que Riko ne lui pardonnerait jamais de contracter une maladie si près d'un match. Se levant, il rejoignit l'entrée du parc en grande enjambées, et s'apprêtait à traverser la rue quand il fut subitement interpellé :

- Hyuga !

Surpris par cette voix qu'il avait reconnue, il pivota et se retrouva effectivement à regarder la menue silhouette de sa coach s'avancer vers lui aussi vite que lui permettaient ses petites jambes.

- Oh, salut coach...

Il se tut en la voyant se planter devant lui, reconnaissant l'aura noire qui semblait jaillir d'elle : Elle était furieuse. Il allait demander pourquoi, mais elle ne lui en laissa pas l'occasion :

- Qu'est-ce que tu fais là ?

Surpris, il répliqua machinalement :

-Ben rien, je me promène...

En voyant ses yeux étinceler de rage, il comprit aussitôt que ce n'était pas la bonne réponse.

Enfonçant un doigt rageur dans son estomac, elle se mit a siffler :

- Rien ? Alors que les examens approchent à grands pas? Tu as vu tes résultats aux dernières épreuves ? Moi oui, et à ta place je ferai profil bas ! Tu veux vraiment louper le match à cause des séances de rattrapages ? Tu devrais être en train de réviser ! Pourquoi crois-tu que je vous ai dispensé d'entraînement, si près d'un match ? Tu veux que je te fasse rentrer ça dans la tête avec ma prise de catch ? Ou en m'attaquant à tes figurines ?

Et elle continua ainsi plusieurs minutes durant, tandis que Hyuga faisait le gros dos et n'osait piper mot.

Finalement, se ravisa-t-il, ses défauts ne sont pas secondaires.

Elle était bien trop effrayante.