Chapitre 1

Boston vendredi soir, minuit...

Emma poussa la porte de la boîte de nuit et se retrouva à l'air libre dans la ruelle. Les vibrations des basses de la musique bien trop forte augmentaient toujours les battements son cœur. Elle marcha jusqu'à la bouche d'incendie à quelques mètres et s'assit dessus. Elle attrapa le talon d'une de ses chaussures et se libéra de l'escarpin qui lui comprimait les pieds depuis bientôt trois heures. Elle répéta son geste avec le deuxième, un soupir de soulagement s'échappant de ses lèvres.

Emma détestait ça, travailler sous couverture pour découvrir la vérité. Enfin, tout dépendait du rôle qu'elle jouait, mais celui d'une pétasse dans une robe rose bien trop moulante ne faisait pas partie de ses favoris. De plus, ce Kevin Newman, un connard chauve au ventre imposant, qui trompait visiblement sa femme et détournait l'argent de ses patrons, s'était montré grossier et lui avait préféré une brune maquillée comme un camion. Qu'il fut frustre et désagréable ne l'embêtait pas, au contraire, il valait mieux, sinon elle aurait eu du mal à s'en débarrasser. Elle plaignit un instant la pauvre femme qu'il collait.

Au moins, cette mission s'achevait, et elle avait rassemblé les éléments nécessaires à son dossier.

Emma bougea les orteils en grognant. Elle jeta un regard blasé à ses talons par terre, ils étaient magnifiques mais pas du tout adaptées à ses pieds. Elle hésita. Marcherait-elle pieds nus jusqu'à sa voiture garée quelques rues plus loin, dans laquelle l'attendait une paire de Nike tellement plus confortables ? Elle fit plusieurs mètres pour se faire une idée sur le goudron fissuré imaginant déjà que sa voute plantaire avait dû prendre une couleur noirâtre vu la saleté du sol, puis se retourna en entendant le grincement de la porte.

Un adolescent d'une quinzaine d'années sortit plié en deux, se précipita vers la bouche d'incendie, posa la main dessus pour l'aider à garder un semblant d'équilibre et vomit…

– Attention, mes Louboutin ! Cria-t-elle en courant vers lui.

Trop tard…

– Désolé m'dame… Dit-il en se relevant et s'essuyant la bouche du revers de la main.

« Madame ?! Non seulement ce petit con venait de ruiner ses chaussures extrêmement chères mais en plus, il l'appelait, Madame ! Elle avait à peine trente ans ! » Pensa-t-elle.

– … Mais ne vous inquiétez pas mon grand-père vous rachètera vos pompes, finit-il d'un air qui se voulait rassurant.

– C'est des Louboutin, jugea-t-elle bon de préciser.

– D'accord, on ira voir dans ce magasin « Louboutin » dont vous parlez, je suis certain qu'il en restera quelques-unes.

– …

Emma décida de ne pas continuer. Elle l'observa, notant qu'il était visiblement encore bien barbouillé, elle lui demanda.

– Ça va petit ?

– J'ai un peu trop bu.

– Tu n'as pas vraiment l'âge de boire, tu as quoi, quinze ans ?

– Dix-huit.

Elle plissa les yeux.

– Fais-moi voir ta carte d'identité.

Devant le ton qu'elle employait, il s'exécuta, la sortit de la poche intérieur de son blouson et lui tendit.

Emma sourit en dévisagent le portrait sur le bout de plastique. L'inconnu sur la photographie ne ressemblait en rien au jeune homme devant elle.

– Et ils ont gobé ça à l'intérieur ? Que tu t'appelais Mike Giver ?

– Ouais…

Elle secoua la tête n'en revenant pas vraiment, et nota mentalement que cet établissement vendait de l'alcool aux mineurs. Elle leur ferait payer.

– Alors… « Mike », commença-t-elle.

– Henry.

– Henry, qu'est-ce que tu fais là, hormis foutre en l'air mes talons aiguille ?

– Je voulais voir Boston, alors j'ai pris le bus…

Emma acquiesça.

– En attendant, tu es plutôt mal en point, tu as sérieusement besoin d'une bonne aspirine et de dormir plusieurs heures d'affilées. Tu devrais rentrer chez toi.

Face à son air embêté, elle vérifia l'heure à sa montre puis se décida.

– Allez viens dit-elle, je te ramène.

Elle jeta un dernier regard à ses escarpins irrécupérables et préféra les laisser là.

– Au fait tu habites où ? L'interrogea-t-elle en se mettant en marche.

– StoryBrooke, dans le Maine.

« Le Maine… Merde. Pourquoi j'ai ouvert ma grande gueule ?» se réprimanda-t-elle.

Elle tourna le regard vers l'adolescent, et face à sa tête, elle ne pensa pas aux kilomètres à parcourir, mais au fait que ce gamin allait ce faire démolir par ses parents. Bah, au fond, elle ne connaissait pas vraiment cet état au nord de la ville, et l'idée de revenir dans son appartement seule ne l'enchantait guère. Au moins avec lui elle ferait sa Bonne Action de l'année.

Suivie par Henry, elle se dirigea vers sa voiture en évitant les bouts de verres cassés sur la chaussée. Elle lui ouvrit la porte passager, et s'installa côté conducteur, après avoir vaguement nettoyé ses pieds à l'aide d'un peu d'eau et des kleenex. Emma apprécia ses baskets qui enveloppèrent ses pieds froids avec douceur et chaleur. Indécise sur le fait de revêtir ses affaires de sports, un jogging et un pull à capuche présents dans son coffre, elle garda sa robe rose en comprenant qu'un strip-tease face à un adolescent de quinze ans un brin ivre, attiserait certainement une lubricité qu'elle aimait mieux éviter. Elle se couvrit de sa veste en cuir rouge adorée, et tourna la clef de contact en écoutant tendrement le moteur se mettre en marche.

Le jeune homme étudia avec dégout l'habitacle autour de lui.

– Elle est un peu vieille votre bagnole, commenta-t-il.

– Dis-donc mon grand, tu as ruiné mes chaussures et je m'apprête à te ramener chez tes parents à plusieurs centaines de kilomètres de l'endroit où j'habite, alors si j'étais toi je me contenterais de dire merci au lieu de faire des commentaires à la con... Commentaires dont je te dispense à l'avenir.

– …

– Bien, je vois que tu as compris, alors on y va !

Ils se mirent en route et Emma se concentra sur la route. Elle avait légèrement bu, les effets de l'alcool se dissipaient déjà mais consciente qu'une autre personne gigotait sur sa droite dans la Volkswagen, elle redoubla d'attention dans cette ville où un accident était si vite arrivé.

Elle ne commença à respirer normalement que lorsqu'elle quitta l'agglomération et sillonna les routes plus tranquilles en direction du Maine.

Le jeune homme commençait à piquer du nez, Emma comprit qu'il ne ferait pas un compagnon de voyage très distrayant. Elle alluma la radio et chantonna le vieux morceau de jazz qui passait. Elle aimait cette chanson et la voix grave de Nina Simone. Elle reprit le refrain avec la chanteuse en le massacrant, ne se rendant même pas compte qu'elle chantait faux :

« It's a new done, it's a new day, it's a new life for me… and I'm feeling good… »

En mode automatique tenant le volant d'une main sûre tout en croisant les autres voitures, elle médita sur sa propre vie.

Emma était journaliste depuis trois ans pour un canard de Boston. Son patron un ancien client qui l'avait engagée pour suivre sa femme quand elle exerçait encore le job de détective privée, lui avait proposé d'écrire dans son magazine. Emma d'abord suspicieuse, avait essayé durant un mois et s'était prise au jeu de rédiger des articles sur les gens sur lesquels elle enquêtait. Cela lui rappelait un peu son ancien boulot. Il ne s'agissait pas seulement d'énoncer les faits, d'exposer les photographies d'un mari infidèle à une femme en pleures, mais bien de réfléchir à la meilleur manière d'écrire une histoire pour un auditoire qu'il fallait intéresser et même réussir à captiver. Pour elle, cela représentait presque une promotion par rapport au travail d'enquêteur.

Ce soir, elle venait de finir ses filatures sur un comptable de la pègre de Boston. Ce débile de la boîte de nuit qui ne comprenait pas que ses jours étaient comptés et que lorsque vos employeurs ne ressentaient aucuns scrupules à tuer des gens, il était assez idiot de se croire suffisamment malin pour les escroquer. Il paierait très bientôt cet orgueil de sa vie.

Emma se dit que les gens ne changeaient pas. Seul l'argent et l'égoïsme faisaient la loi depuis longtemps chez la race humaine.

Elle soupira, puis sourit face à la voix de Sam Cook et la chanson Summertime. Elle jeta un coup d'œil au gamin qui dormait la tête contre la vitre.

Ils roulaient depuis deux bonnes heures lorsqu'elle entendit les premières gouttes. Le tonnerre gronda et la pluie tambourina sur le pare-brise. La jeune femme actionna les essuie-glaces qui se mirent à couiner désagréablement, leur caoutchouc s'accrochant à la vitre ralentissant leur balayage, provoquant un déplacement pénible à observer sur la surface en verre.

– Je sais pourquoi il pleut, parce que mes putains d'essuie-glaces ne marchent pas ! Râla-t-elle.

Elle entendit le ricanement sur sa droite

– Tu trouves ça drôle ? Je n'y vois rien !

– T'inquiète on y est presque, répondit-il comme s'il s'agissait de quelque chose d'absolument banale.

Emma ne releva pas le tutoiement adopté par le jeune homme. Il était tard et elle ne voulut pas se formaliser de cette familiarité, imaginant à la place le lit d'un hôtel dans lequel elle s'endormirait après avoir déposer ce morpion à ses parents.

La pluie se calma et s'arrêta quand ils pénétrèrent dans la petite ville.

– Alors ? Demanda-t-elle. Où vivent tes parents ?

– Mes parents son morts, c'est mon grand-père qui m'a élevé.

– …

– Prends la prochaine à droite puis gare-toi devant la grande maison aux murs en bois.

Emma obéit et sortit du véhicule en même temps que l'adolescent. Ils remontèrent l'allée en silence.

– Je ne t'ai même pas remercié, réalisa-t-il tout d'un coup.

– Ouais, t'es un vrai petit malotru, lui dit-elle gentiment.

– Merci, répondit-il en souriant. Euh... Je ne connais pas ton nom.

Elle lui sourit avec chaleur en lui tendant la main.

– Emma Swan, se présenta-t-elle.

– Henry Gold, révéla-t-il en accompagnant son nom d'une poignée de main énergique. Merci de m'avoir ramené.

– Oui, en effet c'est assez aimable de votre part …

Les deux têtes se tournèrent vers l'homme en costume sur le pas de la porte qui venait de s'ouvrir, il soutenait une grande partie de son côté droit sur une canne en bois foncé.

Emma réalisa que cet inconnu face à eux, certainement un grand ponte de cette ville, la fixait sérieusement attendant qu'elle parle.

– Euh… Je m'appelle Emma Swan, j'ai ramené Henry qui avait loupé le dernier bus… Elle ne continua pas, honnêtement même elle ne croyait pas à ce mensonge grotesque.

– Grand-père… commença Henry.

– Tais-toi, le coupa-t-il, viens-là.

Alors que le garçon s'approchait, Emma en profita pour détailler « l'ancêtre ». Il devait avoir la cinquantaine, plutôt jeune pour être grand-père. Elle perçut l'éclat d'une dent en or dans la rangée du bas côté gauche lorsqu'il desserra la mâchoire pour demander à son petit fils.

– Tu as bu ?

– Oui, un ou deux verres… répondit Henry la tête baissée.

– Pourquoi avoir fugué ?

– Tu n'aurais jamais accepté que j'aille voir Boston.

– C'est vrai…

Un éclair de colère perça un instant ses pupilles, mais fut remplacé rapidement par la peur ressentie durant ces heures d'angoisses, le soulagement, et finalement l'attendrissement pour la chair de sa chair prit le dessus.

– Tu devrais aller te coucher. Nous reparlerons de tout cela demain.

Oui grand-père.

Henry le dépassa et s'arrêta devant la femme qui venait d'apparaître sur le pas de la porte.

– Tu as été assez malin dans ta fuite, lui dit-elle d'une voix chaude en lui souriant avec affection.

Il fit de même et hocha un peu timidement la tête pendant qu'elle lui indiquait discrètement l'intérieur de la maison pour qu'il obéisse à son grand-père.

Emma sentant qu'elle était observé par l'homme, ne put s'empêcher de s'intéressait à la nouvelle venue et l'étudia des pieds à la tête.

De la même taille que l'adolescent, brune, la peau mate, elle possédait une bouche sensuelle. Vêtue d'une veste en cuir noire dont le col relevé accentuait l'allure qui se dégageait d'elle, d'un chemisier blanc à moitié couvert d'un gilet foncé de barman en soie à trois boutons, et enfin d'un jean noir et des bottes en cuir de la même couleur, l'inconnue s'appuyait négligeament contre l'encadrement de la porte. Les mains dans les poches elle tourna la tête pour planter son regard dans le sien.

Emma ne bougea pas découvrant que cette femme se pliait au même examen qu'elle sur sa personne quelques instants plus tôt.

Les yeux de cette étrangère s'attardèrent sur sa poitrine et descendirent sur son corps et ses jambes. Elle arqua un sourcil et un léger sourire se dessina sur le côté de ses lèvres en découvrant les chaussures de sports qu'Emma portait.

La journaliste sursauta lorsque l'homme avec la canne reprit la parole.

– Vous avez bu ? L'interrogea-t-il.

– Pardon ?

– Avez-vous consommé de l'alcool, articula-t-il.

– Qu'est-ce que ça peut faire ? Répondit-elle sur la défensive.

Il s'approcha en boitillant.

– Ce que cela peut faire, Mademoiselle Swan, c'est qu'avec de l'alcool dans le sang, la vie de mon petit-fils dans votre voiture était menacée.

– Je …

– C'est bien ce que je pensais, cracha-t-il.

Il se tourna vers la femme toujours accoudée à la porte d'entrée de la maison qui observait leur conversation avec amusement.

– Shérif Mills, arrêtez-la je vous prie.

Emma en resta bouche-bée, ce n'est que lorsque l'autre femme obéit, qu'elle remarqua la petite étoile dorée à sa ceinture. Elle savait que les deux verres de tequila ne lui retireraient pas son permis, mais qu'ils lui vaudraient sûrement une petite nuit en cellule.

« Bonne Action de l'année mon cul », se félicita-t-elle, quand le shérif lui passa les menottes autour des poignets, et que la porte de la maison se refermait sur l'infirme dont elle venait de ramener le petit-fils sain et sauf.