Livai x Eren (suite)
Je suis dans ma chambre, assis en face de mon bureau, occupé à rédiger mon rapport sur la mission. Il est 3h40 et j'ai eu un mal de chien à m'endormir, tout ça pour me réveiller au milieu d'un rêve, encore une réminiscence de ma première expédition. Dans mon rêve, Isabel, décapitée et gisant à mes pieds, me dit en pleurant « Excuse-moi, grand frère, je n'ai pas été assez forte. » Elle s'excuse et me demande de la venger, de sauver Furlan… Mais quand je relève la tête, mon ami se fait engloutir par un titan. Il tend la main vers moi, désespéré. Le visage horrifié et le regard plein de remords, il lutte encore pour sa survie… Et je suis trop loin, je ne peux rien pour lui. Je m'élance avec mes grappins, ils atteignent ma cible mais il est trop tard : quand je lui tranche la nuque, le titan a déjà gobé mon meilleur ami.
C'est sur cette impression de remords et de culpabilité que je me suis réveillé, d'humeur maussade et irritable. J'ai l'habitude de faire ce genre de rêve. Chaque nuit, la mort de milliers de mes camarades me revient en mémoire, chacun d'eux, pour lesquels je n'ai rien pu faire, croyaient en moi…
Peut-être que bientôt nous pourrons vraiment dire que tous ces hommes, toutes ces femmes, toutes les victimes des titans, ne sont pas morts pour rien. Aujourd'hui était notre première victoire sur les titans, mais sûrement pas la dernière. Je jure sur l'honneur de chacun de mes camarades morts au combat de tout faire pour vaincre les titans et venir à bout du fléau qui nous oppresse tous depuis si longtemps. Je le leur ai promis : afin qu'ils reposent tous enfin en paix, je dois me battre et éradiquer ces monstres.
Il est encore tôt mais je suis déjà dans un tel état de combativité, je ne me l'explique pas. Chaque minute me parait être une heure, je n'arrive pas à me concentrer sur autre chose que le temps qui passe…
J'ai terminé mon rapport, enfin. Je suis si fatigué de tout ça. De cette lutte qui n'en finit pas, de ces réunions sans intérêt avec les autres régiments et surtout ces pétochards des brigades spéciales, de voir la mort chaque jour emporter mes camarades, mes amis…
Je retourne me coucher et tente de dormir. Rien à faire. Je tourne, encore et encore, dans mon lit, aucune position ne me convenant. Chaque fois que je regarde l'horloge, il n'y a qu'une minute de passée.
-Tch !
Exaspéré, je me relève et m'habille prestement. Je passe par la cuisine, prends une bouteille d'eau et me dirige vers la salle d'entrainement. J'ôte ma veste, mon équipement, mon jabot et ma chemise, et les dépose délicatement sur le banc à abdominaux – je ne voudrais pas les salir.
Je m'allonge confortablement sur le banc et empoigne la barre à haltères. Ca fait un bien fou, toute cette énergie dépensée me vide la tête. J'arrive enfin à évacuer toute ma frustration et mon humeur s'améliore légèrement.
Après quelques séries à soulever des haltères, je vais me suspendre à la barre de tractions. Elle est trop haute, je saute pour l'attraper, mais ça reste trop loin.
-Putain, fait chier !
Je monte sur une chaise, comme un gamin de quatre ans, et parviens enfin à la saisir. Je fais encore deux ou trois séries, tirant sur mes bras, me hissant le plus haut possible, et relâche tout en me laissant retomber, remonte et descends à nouveau.
A bout de souffle, je finis par lâcher prise et atterrir un peu derrière la chaise, bien droit sur mes deux pieds. Je sens la sueur perler sur ma peau, couler le long de mon échine jusqu'en bas de mon dos, au creux de mes reins.
-Pouah ! Une bonne douche me fera du bien.
Et c'est vrai. L'eau chaude détend mes muscles crispés et me lave de toute cette sueur. Je me laisse enfin aller, profitant de ce petit plaisir innocent. Après cinq minutes sous la douche, je sors et essuie l'eau qui coule encore sur mon torse et goutte de mon menton, de mes cheveux… La serviette est douce, elle glisse sur ma peau comme de la soie. Il est déjà 5h30 et d'après le vacarme qui vient de dehors, le bigleux doit déjà s'être mis au travail.
-Tch !
Depuis un certain temps, je suis on ne peut plus irrité par lui : dès que quelque chose me fait penser à lui, je suis aussitôt exaspéré. Son enthousiasme permanent et démesuré m'a toujours horripilé, mais là, il me casse vraiment les burnes.
Je quitte la salle d'entrainement et vais prendre un thé. Ah, c'est rare mais nous avons du thé noir. Aux quatre agrumes, mon préféré depuis peu. Je m'en sers un et le laisse infuser, assis à une table du réfectoire. L'odeur de l'agrume est très marquée, enivrante… Je goûte pour vérifier s'il est aussi bon qu'il semble l'être.
-Tch ! Pour une fois qu'on a du thé noir…
Celui-ci est de toute évidence de mauvaise qualité, bien en deçà de celui d'hier. Tout me revient alors en mémoire : le jeune homme que j'avais vu en passant devant le café en rentrant de la mission, son regard en voyant nos « trésors », son sourire admiratif… Et puis nous y sommes retournés, le même jeune homme, Eren, était si stupéfait à notre arrivée, particulièrement en m'apercevant, si gêné et maladroit alors qu'il avait eu l'air tellement sûr de lui plus tôt dans la journée. Et cette nouvelle expression était si mignonne… Chaque fois que nous nous touchions, il rougissait, bégayait en me parlant… Et l'expression de son visage quand il m'a vu laver ma chemise dans l'évier, torse nu… Il semblait apprécier le spectacle, au point même d'en avoir le souffle coupé. Peut-être imaginait-il la suite, peut-être la désirait-il, peut-être souhaitait-il que nous ne nous arrêtions pas…
Et moi ? J'ai décidé de ne plus m'attacher aux autres, à mes camarades. Mais lui, il n'est pas un soldat. Il n'est pas aussi exposé que nous aux titans. Est-ce que je peux me permettre d'aller plus loin avec lui ? Et si je le perdais, lui aussi ? Les titans ne sont pas la seule menace qui plane comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.
J'hésite. Pour la première fois de ma vie, je ne sais pas quelle décision prendre.
Fin de la 6ème partie
-Youhou ! Enfin ! On va enfin commencer les expériences sur les titans ! Tu te rends compte, Moblit ?
-Oui, Capitaine…
-Quelle merveilleuse nouvelle ! J'ai tellement hâte de découvrir les secrets qu'ils nous cachent encore ! Pas toi, Moblit ?
-Si, bien-sûr, Capitaine…
-Dans ce cas, en avant ! Pas de temps à perdre en bavardages !
-Capitaine…
-Pas de temps à perdre, te dis-je ! On a du pain sur la planche !
Le capitaine Hanji m'entraine à sa suite, me tirant par le poignet. Cette proximité avec lui ne me dérange pas, j'ai l'habitude, il fait toujours cela. Pour être honnête, je dois avouer qu'en réalité j'aime ce côté fougueux chez lui. C'est quand je l'ai vu à l'œuvre que j'ai décidé d'intégrer le bataillon.
Il continue à parler des expériences, prévoyant déjà ce qu'il compte faire subir comme épreuves aux titans.
-Tu sais, Moblit, je pense qu'il serait bien de leur trouver des noms. Que penses-tu de Bean et Sonny ?
-Capitaine…
-C'est décidé ! Le plus grand s'appellera Bean et l'autre Sonny…
-Dis-donc, Quat'zyeux… Tu veux pas la boucler deux minutes ? On t'entend depuis la salle d'entrainement.
-Livai ! Comment vas-tu, mon ami ?
-Ton ami ?
-Tu as bien dormi, j'espère ?
-Aussi bien que d'habitude.
-Eh bien tant mieux ! Il faut dire que c'est une longue journée qui nous attend, alors au travail !
Il continue son chemin seul, le capitaine Livai et moi marchons derrière lui, un peu en retrait.
-Moblit ?
-Oui, Capitaine ?
-J'aimerais bien que tu gardes pour toi ce que tu as vu hier.
-Bien… Bien-sûr, Capitaine…
-Parfait.
-Je suis profondément désolé d'avoir eu à vous… déranger…
-Ne t'en fais pas pour ça. Ce n'était pas ta faute.
Je hoche simplement la tête et m'efforce d'effacer de ma mémoire cette image compromettante de mon supérieur. Trahir son secret serait des plus outrageants, d'autant qu'il incarne les espoirs de tous les soldats et de tous les citoyens. L'espoir d'être un jour délivrés de ce fléau, libérés de ces murs et de cette oppression. Hier encore, quand nous sommes revenus de mission, les enfants et quelques adultes, encore jeunes bien-sûr – les plus vieux ont déjà perdu espoir –, acclamaient le bataillon mais surtout le capitaine Livai. Quoi de plus normal, il est tout de même le meilleur soldat de l'humanité, il est le héros de chacun de nous, soldats, mais aussi de ces enfants. Des enfants qui rêvent de liberté et d'aller à l'extérieur… Et chacun de nous sait parfaitement combien le capitaine Livai est indispensable à la concrétisation de nos rêves de liberté.
Fin de la 7ème partie
Je me rafraichis le visage après une autre journée de travail bien remplie au café. Ca me remet les idées en place, un peu. Tout ce stress accumulé… Ca ne fait pas très longtemps que je travaille ici et, même si j'aime bien le côté relationnel et pouvoir discuter avec les clients, je ne suis pas encore très à l'aise avec certains aspects de mon travail. J'ai toujours peur de faire des bêtises, notamment parce que dans ces cas là c'est toujours Mikasa qui me sauve la mise. Je déteste dépendre d'elle comme ça et qu'elle me fasse sentir, involontairement certes, que je ne suis capable de rien sans elle.
De plus, je ne tiens pas à me faire réprimander par le patron. Au moment de mon embauche, il m'a bien fait comprendre qu'il serait intraitable sur la moindre bavure.
C'est tout ce stress, ajouté aux sentiments tellement déroutants que j'ai ressentis à ce moment là, qui m'a fait complètement perdre les pédales. Pourquoi est-ce que je n'arrête pas d'y repenser ? Ca fait trois jours. Trois jours depuis qu'il est venu, depuis que nous avons… Trois jours pendant lesquels je n'ai pas cessé de me remémorer chaque instant passé avec lui. Des instants de pur bonheur, de béatitude, de plénitude. Je l'ai toujours admiré, idolâtré… Et maintenant ?
Quel est ce sentiment ? C'est plus que de l'admiration, on est au-delà de l'idéal qu'il incarnait alors à mes yeux, du héros en lequel je crois, celui en qui j'ai placé tous mes espoirs… Jusqu'alors, je ne désirais que le voir réussir dans ce domaine où il excelle : éradiquer une bonne fois pour toutes les titans et nous libérer. Mais désormais, je désire encore plus que ça.
Je veux revivre ces moments absolument merveilleux, je veux connaître à nouveau la plénitude que j'ai ressentie ce jour-là, et que je n'arrive pas à retrouver depuis. C'est comme s'il me manquait quelque chose, comme si le fait de ne plus sentir l'odeur douce amère de ses cheveux, de ne plus avoir ses mains sur moi, dans des gestes si parfaits, tout en douceur et sensualité, m'empêchait de ressentir à nouveau la perfection de ces moments. Ce qui me manque le plus, c'est son regard posé sur moi, ses yeux bleus gris hantant mes fantasmes, me taquinent jusque dans mon sommeil. Ce regard pouvant être si froid, si distant et pourtant tellement chargé de désir et de passion.
Les mains fermement agrippées au lavabo et la tête baissée, j'essaie tant bien que mal de dompter mon corps et mes désirs, de garder le contrôle de moi-même et de ne pas céder à la tentation, les yeux fermés par honte d'avoir de telles pensées au travail. Ceci dit, la cécité ne m'aide pas du tout. Bien au contraire, elle intensifie chaque souvenir, le rend plus réel, plus présent à mon esprit.
-Rah ! Mais qu'est-ce qui m'arrive ? je murmure pour moi-même.
-Eh ben Eren, tu parles tout seul maintenant ?
-Oh, c'est toi, Jean…
-Faudrait peut-être voir à consulter, mon vieux.
-Consulter ?
-J'ai toujours su qu' t'avais une araignée au plafond, mais là c'est grave.
Il s'est approché de moi et a mis un bras autour de mes épaules.
-Dis-moi… Ce lavabo t'a répondu ?
Son sourire moqueur me donne envie de le frapper. Je lui donne un coup de coude dans les côtes et me dégage.
-Fiche-moi la paix, Jean. Tu ne devrais pas encore être en service ?
-C'est l'heure de ma pause. Et toi ? N'as-tu pas fini ta journée ? Pourquoi traînes-tu ici à parler au lavabo ?
-Je passais juste aux toilettes avant de rentrer, Armin et Mikasa m'attendent dehors.
-Mikasa t'attend et tu la fais poireauter pour parler au lavabo ?
-Tu veux bien arrêter avec ça ? Je réfléchissais à voix haute, voilà tout.
-Toi, tu réfléchissais ?
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Simplement que ce n'est pas ton genre. T'es plus doué au poing, même si tu restes médiocre.
-Pff, tu vaux même pas la peine que je continue à parler avec toi. Je préfère rentrer, comme tu le disais, Mikasa poireaute déjà dehors en m'attendant.
J'insiste volontairement sur le prénom de ma meilleure amie, sachant pertinemment qu'il déteste voir combien Mikasa et moi sommes proches. C'est d'ailleurs l'un des sujets qui nous amène le plus souvent à nous disputer. Ceci dit, il trouve toujours un prétexte pour me mettre à bout. Je sors des toilettes et récupère mes affaires dans les vestiaires avant de rejoindre mes deux amis à l'extérieur.
-Tout va bien, Eren ?
Ah, la voilà de nouveau inquiète.
-Oui, très bien. Pourquoi ?
-Tu m'as l'air préoccupé ces jours-ci.
Rien ne lui échappe, ma parole.
-Ne t'en fais pas, je t'assure que je vais bien.
-Eh, Eren…
-Oui ?
-J'ai trouvé un livre qui parle du monde extérieur chez moi.
-C'est vrai ?
Armin a toujours été fasciné par ce qu'il y a au-delà des murs. Il m'a souvent parlé de la mer, une énorme étendue d'eau salée dont on ne verrait pas la fin, mais aussi du désert et des volcans. Armin rêve d'aller à l'extérieur, simplement pour voir de ses yeux toutes ces choses merveilleuses.
-Oui, c'est une géographie du monde. Tu veux venir à la maison pour que je te le montre ? demande-t-il, excité comme une puce.
-Avec plaisir, je réponds en souriant.
Mikasa, Armin et moi nous rendons donc chez lui, tandis qu'il continue à m'expliquer ce qu'il y a dans ce livre. Nous prenons la rue principale, qui passe devant la caserne militaire.
En arrivant devant l'entrée, je ralentis le pas et observe avec admiration à l'intérieur. Je scrute minutieusement la cour et suis attentif au moindre son. Evidemment. Il n'est pas là. Je ne sais pas pourquoi je suis aussi déçu, il n'y avait pourtant que peu de chances pour qu'il soit là, du moins pour qu'il se montre. Il doit probablement être en réunion ou parti entraîner son escouade…
-Eren ? Qu'est-ce qu'il y a ? demande Armin.
Mikasa vient se poster devant moi et me tient par les épaules, me redresse. Sans m'en rendre compte, je m'étais penché légèrement en avant et affaissé.
-Eren ? Tu as mal quelque part ? Tu es malade ? Tu t'es blessé pendant le service ?
Mikasa est très inquiète, elle parle si vite, ça ne lui arrive jamais. Je n'arrive pas à répondre, je ne la vois même pas vraiment. Depuis qu'on est passés ici, je n'ai que lui en tête.
-Eren, tu m'entends ?
-Oh, le binoclard. Fais un peu attention, si jamais ça tourne mal, ça me retombera dessus.
Mon Dieu, cette voix ! Si froide, grave et agacée. Si blasée et séduisante…
-Eren ! Qu'est que tu as ? Pourquoi pleures-tu ?
J'ai toujours le regard dans le vide, tourné vers l'intérieur de la caserne, quand il entre dans mon champ de vision, la tête coincée sous le bras du garçon à lunettes.
Nos regards se croisent, c'est comme si j'étais une boussole et lui mon nord : je suis immédiatement attiré vers lui et mon cœur s'affole, souffre et saigne. Je lis la tristesse dans ses yeux, l'incompréhension sur son visage d'ordinaire impassible. Au-delà de la tristesse, je vois aussi l'envie et la passion qui le dévorent.
Fin de la 8ème partie
-Livai ?
La voix du binoclard me semble lointaine, comme si un voile m'était tombé dessus ou que j'étais plongé dans l'eau : tous les sons me paraissent assourdis et lointains. Qu'est-ce qu'il fait ici ? Pourquoi pleure-t-il ? Je ne vois plus rien, je n'entends plus rien. Rien d'autre que ses joues maculées de larmes, rien d'autre que ses petites respirations faibles et rapides entre deux sanglots étouffés…
J'essaie d'avancer vers lui, mais le bras de Quat z'yeux me retient. Je lui file un coup de coude et il me lâche enfin. Je me dirige prestement vers l'entrée, de plus en plus inquiet.
Il semble surpris et son regard est si triste… J'aimerais faire quelque chose pour lui, mais mes collègues qui étaient présents au café comprendraient. Je ne peux pas, je dois rester calme et paraître fidèle à moi-même.
-Dites donc, les gamins…
Les deux autres se tournent vers moi, lui reste stoïque, muet et ses yeux sont toujours rivés aux miens.
-Qu'est-ce qui se passe, ici ?
-Le capitaine Livai…
-Ca ne vous concerne pas, répond sèchement la fille, du tac au tac.
Je sens mon visage se crisper. Je ne peux pas lui répondre qu'au contraire je suis très concerné par ce qui arrive à Eren.
-Alors dégagez. Vous n'avez rien à faire devant la caserne, vous bloquez le passage, j'assène en m'avançant vers elle, le regard droit et dur.
Elle ne bronche pas, ne recule pas, ne détourne pas le regard. J'en profite pour effleurer Eren de la main.
Puis je repars vers la salle des expériences. Plus vite on en aura terminé, plus vite je serai tranquille et libre.
Fin de la 9ème partie
Il est reparti, sans un mot pour moi, comme l'autre fois. Pourtant, je ne ressens pas la même impression d'abandon et de solitude qu'à ce moment là. Peut-être est-ce dû à ce contact fugace ou au regard plein de tendresse qu'il m'a adressé. Tant de douceur se dégage de ce contact et de ce regard, comme s'il m'avait serré dans ses bras, comme s'il avait tendrement essuyé mes larmes.
Je ne devrais pas l'inquiéter autant : il doit déjà être très occupé, pas la peine de lui ajouter des soucis. Je me reprends et essuie mon visage avec ma manche, ne laissant plus aucune trace de mes larmes.
-Eren…
-Je vais rentrer, Armin. Je ne me sens pas très bien.
-Vraiment ?
Il paraît déçu.
-Qu'est-ce que tu as ?
-Juste un petit mal de tête. Ne t'en fais pas, Mikasa.
-Hum, si tu le dis.
Elle n'a pas l'air très convaincue…
-Je suis désolé, Armin…
-Ne t'excuse pas. Il faut d'abord penser à ta santé. Le livre peut attendre, tu sais.
C'est aussi pour ça que j'apprécie autant Armin : il pense toujours aux autres avant lui-même. Depuis que je le connais, je ne l'ai jamais vu faire de mal à qui que ce soit, pas même aux jeunes qui n'arrêtaient pas de le martyriser. Il ne leur en voulait pas, il leur trouvait même des excuses, disant que c'étaient eux qui avaient raison et que c'était sa faute si les autres se comportaient comme ça avec lui.
-Rentrons. Tu dois te reposer, Eren. Je vais te faire une infusion à la camomille et à la lavande. Ca devrait fonctionner contre tes maux de tête.
-Merci, Mikasa. Tu n'es pas obligée de t'occuper de moi, tu sais. Tu dois avoir d'autres choses plus importantes à faire.
-Ce qui m'importe le plus, c'est que tu ailles bien.
Nous arrivons à l'auberge, Mikasa semble croire que je suis tellement faible que je ne peux pas ouvrir la porte moi-même ou marcher seul… Je ne sais pas pourquoi, mais elle a l'air de croire qu'elle doit s'occuper de moi, comme si c'était la mission dont on l'aurait chargée. C'est comme ça depuis qu'elle est devenue ma sœur, il y a dix ans de ça.
Depuis la mort de mes parents lors de l'attaque du titan colossal il y a cinq ans, Mikasa et moi avons vécu dans la rue puis, après avoir longtemps lutté pour nous en sortir, nous avons réussi à gagner suffisamment d'argent pour louer une chambre à la journée. Il y a deux choses qui sont absolument incertaines dans notre monde : le fait d'avoir du travail et celui de ne pas se faire dévorer par un titan dans la journée. C'est pour ces deux raisons que nous ne pouvons louer les chambres qu'à la journée, en plus du fait qu'on ait pas assez de moyens pour la payer d'avance.
Concrètement, je vis donc dans une simple chambre impersonnelle. Notre situation financière étant toujours aussi instable, nous avons préféré investir dans une chambre chacun, des vêtements et surtout de la nourriture. Il faut dire qu'après ce fameux jour il y a cinq ans, les provisions se sont faites de plus en plus rares, surtout la viande. Pour des enfants en pleine croissance, n'avoir que du pain et de l'eau à chaque repas, c'est-à-dire une fois par jour quand on arrivait à en acheter avant la majorité de la foule, ne permet pas de grandir et de se développer correctement, de rester même en bonne santé.
-Tu devrais aller te coucher. Je vais te faire une infusion.
-Merci, Mikasa.
Je passe d'abord au lavabo et me lave rapidement le visage et le haut du corps, simplement pour me rafraîchir. Je regarde mon reflet dans le miroir. Alors qu'en général je n'y vois rien de particulier, mes yeux, mon visage tout entier même, sont illuminés d'un éclat plus vif, plus intense. Le même éclat que celui que j'avais vu le jour où il est venu au café. Depuis, mon visage avait un peu perdu de ses couleurs, pas étonnant que Mikasa se soit inquiétée. Je finis de me déshabiller, accroche le tout au porte-manteau et vais me coucher.
-Voilà ton infusion. Lavande et camomille.
Je la remercie en prenant la tasse encore chaude. Elle s'assied sur le bord du lit en attendant que j'aie terminé.
-C'est délicieux.
Mikasa reste silencieuse, les yeux baissés sur ses mains jointes.
-Mikasa ? Tu sembles tendue…
Elle ne répond rien, ne me regarde pas…
-Mikasa… Parle-moi…
Elle a l'air si triste, des larmes commencent même à s'accumuler aux coins de ses yeux.
-Pourquoi… Pourquoi tu ne me fais pas confiance ? Pourquoi tu ne me dis pas ce qu'il se passe ?
Elle serre encore plus les mains, lutte pour ne pas pleurer. Je ne l'ai jamais vue autant sous pression.
-Comment ça ? Je te fais confiance, enfin…
-Alors pourquoi me caches-tu ce qui te préoccupe ces temps-ci ? Pourquoi tu ne m'en parles pas ? Pourquoi tu ne te confies pas à moi ?
-Je… Je suis désolé.
Je tends la main et caresse les siennes pour la réconforter.
-Je suis désolé parce que je t'ai causé beaucoup de souci. Tu es ma sœur et je t'aime énormément. Je n'ai pas voulu t'en parler parce qu'au contraire je ne voulais pas t'inquiéter.
-Eren…
-Mais tout va bien, maintenant. Ne t'en fais pas. J'étais simplement un peu stressé au travail, mais ce n'est rien.
-Vraiment ?
-Oui, tu ne devrais pas tant t'inquiéter pour moi. Tu devrais vivre pour toi et penser un peu plus à toi-même.
Elle a l'air de me croire. Je ne peux pas lui dire ce qui m'a encore plus préoccupé. Je n'ai pas la force d'en parler. Je prends un mouchoir sur la table de chevet et éponge délicatement le coin de ses yeux.
-Ca va mieux ?
Elle acquiesce et garde le mouchoir, le serre contre elle.
-Si tu vas bien, alors moi aussi.
Elle sourit enfin. Je suppose qu'elle va réellement mieux.
-Bon, je vais te laisser. Tu dois être fatigué, maintenant.
-D'accord. Merci beaucoup, Mikasa.
Elle a un petit sourire quand elle quitte la chambre. Je me recouche et pense à cette journée. J'ai enfin pu le revoir. Son regard qui m'avait tant manqué semblait si triste et inquiet. Quand il a touché ma main, sa caresse était si tendre, délicate, mais tellement fugace. Je récupère le morceau de papier que j'ai caché sous le matelas. C'est un message de sa part. Il me donne rendez-vous dans les écuries de la caserne, à minuit.
-Oh mon Dieu…
J'essaie de contenir ma joie. Je sais que si Mikasa se rend compte de ce que je fais, elle m'empêchera d'y aller. Tout ça parce qu'elle croit que j'ai mal à la tête.
Je repose la tasse que j'ai à peine commencé à boire sur la table de chevet, me lève et m'habille rapidement mais sans bruit.
Bon, je dois trouver un moyen de filer en douce. Je vais voir à la porte et l'entrouvre discrètement. De la mienne, je peux voir la chambre de Mikasa. Sa porte est entrebaîllée. Impossible de passer par là, elle me remarquerait immédiatement.
Je vais voir à la fenêtre à côté de mon lit. Celle-ci est opposée à la chambre de Mikasa, elle n'entendra rien. Mais comment vais-je pouvoir descendre ? J'ouvre la fenêtre et me penche un peu par-dessus le rebord.
-Hum. Rien pour escalader.
On est tout de même au premier étage. Si je saute comme ça…
-Ah ! Un tas de foin.
Je ne l'avais pas remarqué mais je suis juste au-dessus de l'écurie et la réserve de foin se trouve précisément en dessous de ma fenêtre. Je m'habille rapidement, arrange un peu mes cheveux devant le miroir et monte sur le lit. Avant de sauter, je vérifie que personne ne regarde. J'atterris sur le tas de foin sans un bruit.
-Bon, le coin est sûr. Allons-y !
Je sors discrètement de la réserve et cours vers la caserne. Elle n'est pas très loin, mais j'arrive à bout de souffle.
En tombant sur le tas de foin, je m'en suis mis partout dans les cheveux. Mais peu importe. Je dois d'abord trouver ces écuries.
Fin de la 10ème partie
-Capitaine, vous tombez de sommeil.
-Bon, Quat'zyeux. On arrête là pour aujourd'hui.
-Livai ? Tu n'es pas sérieux ?
-Regarde-toi. Tu tiens même plus debout.
-Capitaine, je vous ramène à votre chambre.
-Non, Moblit ! Pas question ! On doit continuer les expériences !
-Tch !
Je m'approche rapidement du binoclard et le chope par le col.
-Livai ?
-J'en ai plein le cul de tes expériences de merde ! Va te coucher !
-Mais on n'a pas terminé…
-Fais pas chier et va te coucher !
A cet instant, je suis tellement en rage contre lui, que, si je me laissais aller, je le frapperais. Et il aurait du mal à s'en remettre. Pourtant, je me contiens. Même s'il me pète les burnes comme jamais, notre monde a besoin de lui. Ses expériences, ses inventions… Tout ça nous a permis d'en apprendre beaucoup sur les titans et sur la manière de les vaincre. Ajourd'hui, nous savons que les titans sont inactifs la nuit. Et ça, c'est grâce à ses récentes expériences.
-Ramène-le dans sa chambre, dis-je à un soldat.
Tout est si calme, maintenant. Tout le monde a les yeux tournés vers moi, à l'affut du moindre accès de colère.
-Retournez tous travailler.
Ils font tous le salut militaire et déguerpissent.
-Moblit.
-Oui, Capitaine ?
-Assure-toi que personne ne vienne aux écuries.
-Bien, Capitaine.
Il s'éloigne après m'avoir salué. Je profite de ce moment de calme pour souffler un peu. Ca fait trois nuits que je n'ai pas pu dormir. Bien-sûr, j'ai l'habitude de dormir peu, avec ces cauchemars. Mais là, ça commence à faire beaucoup. Tout ça à cause de ces expériences. Ca nous a pris tellement de temps et l'autre binoclard est si entêté !
Assis sur une chaise du réfectoire, j'essaie de me calmer un peu avec un thé, vert au citron malheureusement. Evidemment. Le bataillon n'est pas suffisamment financé pour qu'on dépense cet argent dans de la nourriture de qualité. Tout ce qu'on a ici, c'est le strict nécessaire et les quelques dons des citoyens qui croient encore en nous. Tout ça, c'est aussi parce que les péteux des brigades spéciales font en sorte de nous entraver au maximum. Heureusement, le général Zackley est de notre côté et fait de son mieux pour que le bataillon continue à exister et à faire des expéditions.
Minuit sonne. Je vide ma tasse et me rends aux écuries.
-Tu peux y aller, Moblit.
-Bien, Capitaine. J'ai relevé les soldats en poste, la voie est libre.
-Merci.
Fin de la 11ème partie
Je longe la caserne, fais le tour, passe devant l'entrée principale et arrive enfin aux écuries. C'est étrange, il n'y a personne, pas un seul soldat.
-Capitaine Livai ? je chuchote, encore à l'extérieur.
Pas le moindre bruit. Je me faufile à l'intérieur, au milieu des tas de foin et ouvre l'œil. Il y a une torche allumée du côté intérieur de l'écurie, elle me donne un peu de visibilité.
-Capitaine Livai ? Vous êtes là ?
-Tu es en retard.
Sa voix rauque me parvient, fend le silence. Il semble à la fois irrité et réjoui. Je me retourne. Il est là. Adossé au mur intérieur de l'écurie, à moitié caché dans l'ombre, à moitié éclairé par la torche.
-Je suis désolé de vous avoir fait attendre.
-Ca a l'air d'aller mieux.
-Oh, je suis vraiment navré pour le dérangement de tout à l'heure et pour la façon dont Mikasa vous a répondu.
-Oublie ça. Pourquoi pleurais-tu ?
Il est toujours à moitié dans l'ombre, les bras croisés sur son torse.
-Euh… Eh bien… Depuis l'autre fois…
-Ne sois pas gêné. Dis-moi ce que tu as sur le cœur.
J'ai l'impression que mon cœur va exploser, simplement parce que je m'apprête à tout lui dire. J'ai tellement peur. J'ai peur qu'il ne ressente pas la même chose que moi, j'ai peur qu'il ne veuille pas qu'on retrouve ces moments merveilleux. J'ai peur qu'il ne veuille pas de moi…
-Je… J'ai beaucoup repensé… à l'autre fois. Je n'arrive à oublier ce qu'il s'est passé, à vous oublier.
