C'était par une humide soirée d'octobre.

La brume londonienne dont on ne s'inquiétait pas de savoir de quoi elle était l'effet, de la pollution ou du climat, rendait tout poisseux et gris. Sur le perron de la demeure sise sur Alderney Street, avant de poser un doigt sur la sonnette, Erik avait relevé le col de son manteau et s'était demandé ce qu'il venait faire là, son léger malaise n'étant pas le fruit d'un sentiment d'illégitimité mais plutôt celui de la certitude d'une incompatibilité. Petit juif issu de Stamford Hill, étudiant boursier en sciences agronomiques, marxiste convaincu, il doutait fortement d'avoir quoi que ce soit en commun avec les personnes qu'il s'apprêtait à voir et considérait même la soirée à venir comme une perte de temps, n'eût été la curiosité presque scientifique à examiner de près des spécimens d'une classe qu'il abhorrait. Pour la science, s'était-il dit en acceptant l'invitation qui ne lui était pas parvenue directement mais qui avait transité par Azazel. Son ami dont il blâmait parfois la naïveté, lui avait maintes fois vanté et avec fort enthousiasme ces soirées, véritables brassages de milieux et de cultures où l'on pouvait échanger sans animosité. Tout s'organisait autour de Raven, doctorante en sociologie, qu'Erik avait déjà croisée à des réunions syndicales. L'acuité intellectuelle de la jeune femme, démontrée par la pertinence de ses rares remarques lors de ces réunions, avait plu à Erik mais il conservait à son encontre de la méfiance, circonspect quant à la sincérité de ses engagements. Il n'y a rien de plus suspect qu'un nanti qui s'engage aux côtés des miséreux. Le romantisme de la lutte fait battre à peu de frais le cœur de ceux qui s'ennuient sous leurs ors et les discours radicaux, dont le péril est limité, sont les moyens d'un encanaillement sans risque. Si tu n'as pas eu faim alors tais-toi, disait souvent Erik à ces gamins des beaux quartiers, venus chercher dans l'effervescence du combat un frisson émoustillant. Rejeton d'une famille d'artisans, Erik n'avait pas eu faim mais il était juif et gay, ce qui lui permettait dans le palmarès des oppressions de briguer une place estimable. En venant à cette soirée, il ne s'attendait donc à rien qui pût le surprendre et il se préparait par avance à être mordant si l'indécence de certains propos lui en donnait l'occasion, voire même à être violent, partisan d'un intransigeant : « quand on ne peut plus discuter, il faut cogner » qui avait déjà fait ses preuves, les coups étant plus persuasifs que la rhétorique.

Rasséréné par sa propre droiture, il sonna. Azazel vint lui ouvrir et l'accueillit chaleureusement, très à son aise, comme s'il était chez lui. Etrangement, l'exubérance de son ami, qu'il appréciait comme un pied de nez à la bienséance, trouvait en cet endroit une scène propice à sa manifestation. Azazel était volubile, maniéré, virevoltant. Dans le hall d'entrée, bien plus grand que sa propre chambre, Erik comprit ce que signifiait l'expression « vieille famille anglaise ». Ici, on ne faisait pas étalage de sa richesse, attitude que l'on jugeait vulgaire et qu'on laissait aux parvenus. La décoration, allant du choix des meubles aux matières, des tableaux qui ornaient les murs à la couleur du tapis, résultait d'un réflexe, acquis sur plusieurs générations, seconde nature qui vous fait estimer en un coup d'œil, ce qui est beau, rare, précieux. Cette aisance face aux belles choses dont l'évidence s'affichait partout bien qu'elle voulût être discrète, hérissa Erik. Il allait détester ces gens. Du salon leur parvenaient des rires, des discussions enflammées, tout un brouhaha festif et joyeux. Azazel le pressa de retirer son manteau et le guida.

La pièce n'était pas si vaste et ressemblait à un cocon. Sur trois pans du mur courait une bibliothèque en acajou. Sur les rayons, contrairement à ce que l'on aurait pu attendre d'une telle demeure, ne s'alignaient pas des ouvrages de collection, reliés de cuir et poussiéreux, mais des ouvrages récents dont les couvertures abimées et cornées et le rangement même, aléatoire et foutraque, indiquaient qu'ils étaient souvent utilisés. L'espace était occupé par différents canapés, fauteuils et poufs, dépareillés dans leurs styles et leurs couleurs mais tous recouverts de coussins et de plaids. Au centre trônait une immense table basse garnie à cette heure de boissons et de nourriture grasse. On aurait dit un nid où piaillaient et picoraient une quinzaine d'oisillons.

C'était une banale soirée d'étudiants où l'on mange des chips et boit de la bière. Tout le monde mettait les pieds sur la table et les conversations étaient informelles, ponctuées d'exclamations et de rires. A la différence que là où la plupart des étudiants se réunissent selon leurs intérêts de classe, reproduisant sans le savoir les mêmes réseaux que leurs parents, ici chacun semblait être le représentant d'une origine, d'une culture ou d'une religion différente. L'humanité réunie dans sa diversité. Le concept, par sa mise en pratique chaleureuse, plut à Erik. Il reconnut quelques camarades qu'il salua du regard et se sentit plus à son aise.

« Erik ! », s'écria Raven qui s'avança vers lui, après s'être extraite de la profondeur d'un canapé. Avec une grande simplicité, comme s'ils avaient été amis de longue date, elle l'embrassa sur les deux joues.

« Je suis tellement heureuse que tu aies accepté de venir.

- C'est Azazel qui m'a convaincu.

- Je savais que je pouvais compter sur lui pour te faire venir, répondit-elle en enlaçant leur ami commun. Mais je t'en prie, Erik, fais comme chez toi, bois, mange… Que veux-tu ?

- Une bière, ça ira bien. »

Se frayant un passage jusqu'à la table basse, Raven décapsula une bière qu'elle lui tendit puis retourna s'assoir. Erik trouva qu'elle avait non pas des airs de princesse mais de reine.

Un peu gauche avec sa bouteille à la main, il avisa l'accoudoir du fauteuil où s'avachissait déjà Azazel et s'y posta. Préférant aux effusions rapides et superficielles une observation mesurée, il ne se mélangeait pas facilement.

C'est là qu'il vit et il sut immédiatement qu'il n'avait pas perdu sa soirée. A peine plus jeune qu'Erik mais ayant gardé au visage la fière crânerie de l'enfance, un jeune homme, vautré plutôt qu'assis et tenant entre ses cuisses ouvertes une bouteille de bordeaux grand cru, le regardait. Plus tard, ce serait un sujet de débat amusé entre eux : savoir lequel des deux avait vu l'autre en premier. « En tout cas, une chose est sûre, conclurait toujours Charles avec autorité, dès que tu es entré, j'ai su que je te voulais. »

Vérité incontestable qu'Erik avait instantanément comprise, épinglé qu'il était par ce regard d'un bleu métallique, ne se posant qu'une seule question dont la provenance lui échappait : un arc électrique est-il bleu ?

Vêtu d'une chemise blanche dont le col était déboutonné et sur l'immaculé de laquelle tranchait le satin noir d'un veston, le jeune homme s'alanguissait mollement dans son fauteuil, sirotant par petites lampées le contenu de son verre. L'activité fascina Erik qui n'avait jamais tant vu de sophistication dans le simple fait de s'alcooliser. Pour lui-même insensible à l'attrait de l'ivresse qu'il considérait comme une perte dommageable de lucidité, il en jugeait sévèrement l'expression chez autrui, souvent grossière et méprisable, et les méfaits. Mais rien dans l'attitude du jeune homme, ni dans ses gestes, ne pouvait s'apparenter aux buveries estudiantines sur lesquelles Erik avait basé son jugement. Bien que ses manières, élégantes sans être affectées, dénotassent une certaine éducation au savoir-vivre et au bon goût, ce par quoi Erik, hostile aux primautés sociales, n'était pas impressionné, il se dégageait de lui une aisance assumée à boire, débarrassée de toute honte, et une grâce qui par sa nonchalance excédait toute illusion de minauderie. Le lever de coude était viril et assuré, contredit ou souligné - Erik ne sut choisir -, par le cou piqueté de rose, la torsion du poignet, la chevelure mi-longue et souple, les lèvres à l'aspect d'un rubis. On était à mi-chemin entre le faune un peu rustre et l'éphèbe délicat. Ne lui manquait plus, ceignant son front, qu'une couronne de lierre.

« Qui est-ce ? », demanda Erik en se penchant à l'oreille d'Azazel et sans quitter du regard celui qui le fixait.

Azazel suivit son regard et dit tout bas : « C'est Charles Xavier, le maître des lieux, le frère de Raven. »

Tout le temps que Charles vidât sa bouteille, ils ne se lâchèrent pas du regard et Erik avait l'impression d'assister à une cérémonie secrète dont lui seul connaissait l'issue.

Parfois, l'un et l'autre se mêlaient aux conversations autour d'eux pour donner le change à ceux qu'ils côtoyaient. De celles auxquelles participait Charles, Erik n'entendait qu'un mot sur deux mais lors d'un aparté un peu fébrile avec sa sœur et une irlandaise, dont toute l'attitude trahissait l'intention de séduire Charles, il entendit distinctement le « Mais je suis bi ! », prononcé avec une telle véhémence par Charles que cela fit tourner plusieurs têtes.

Franchement gay donc, pensa Erik en suivant des yeux le geste de Charles dont le but premier n'était pas de replacer derrière son oreille une mèche de cheveux mais de dissimuler le rosissement de son teint. Et il eut férocement envie de lui.

Quand le flacon fut vide, et il y avait là quelque magie dont Erik ne pouvait percer le mystère tant le groupe, comme un organisme unique, semblait répondre à la même temporalité que Charles, quelqu'un proposa de danser. Tous se levèrent, poussèrent les meubles et improvisèrent sur les tapis persans une piste de danse. Erik, qui n'aimait pas danser, se déplaça en périphérie et, se retournant, il accentua le balancement de ses hanches. Il n'ignorait pas ses airs de grand fauve aux griffes duquel on désire être pris. En arrivant vers la bibliothèque contre laquelle il s'appuya, il s'assura que son cul avait été l'objet d'une attention particulière. La densité des pupilles de Charles qui avaient viré de l'azur ou saphir et le délicieux désordre de son visage lui prouvèrent qu'il avait visé juste.

Si regarder Charles boire était une épreuve pour les sens, le regarder danser était un supplice. Bien qu'Erik n'adhérât pas à l'idée de natures, selon laquelle certains sont nés pour faire certaines choses, il pensa sérieusement à réviser son jugement. Charles était fait pour danser. D'ailleurs, il ne dansait pas, il planait. Il planait au-dessus des autres qui, comparés à lui, gesticulaient comme des fantoches ; il planait au-dessus de la musique dont les accords, qu'ils fussent lents ou rythmés, semblaient avoir été conçus pour célébrer la volupté de ses déhanchements et le raffinement de ses mouvements. Rien dans son corps ne transpirait l'effort, et tout, de la rondeur de ses chevilles à la fermeté de ses cuisses, de l'ondulation de son bassin à la cadence de ses épaules, jusqu'au plus petit tressautement de sa nuque ou aux arabesques que ses doigts dessinaient dans l'air, tout concourait à faire de lui une lame liquide et chaude, dans laquelle Erik à bout de souffle et consentant, se noyait. La seule qui ne parut pas ridicule à ses côtés était Raven, dont les colliers qui cliquetaient sur la poitrine et les pieds nus suggéraient le triomphe d'une impératrice barbare. Sur Think Twice, le frère et la sœur dansèrent ensemble, non pas un slow décent où la raideur des corps annule la proximité mais un chaloupement partagé et languide, l'avant-bras de Raven posé négligemment sur l'épaule de Charles insinuant une impudeur si complète qu'elle en était gênante. Erik dut physiquement se retenir au rayonnage de la bibliothèque pour ne pas aller briser ce simulacre d'accouplement et emmener Charles très loin, dans une des nombreuses chambres que devait compter cette maison, où personne ne l'aurait entendu le faire impitoyablement crier. A la fin de la chanson, Charles s'approcha, sa chemise, au bas du dos et aux aisselles, assombrie de sueur.

« Tu ne t'amuses pas ? demanda-t-il un peu essoufflé.

- C'est ta sœur, sermonna Erik.

- Ma sœur adoptive. Et quand bien même ?

- C'est malsain.

- Oh ! Ce pourrait-il que l'exemplaire Erik Lehnsherr ait une morale bourgeoise ?

- Tu es décadent.

- Et ça te plaît ? »

Le jeu prenait une tournure qu'Erik pratiquait trop bien et il était hors de question qu'il perdît la main. Lentement, affichant son sourire le plus carnassier, il se pencha à l'oreille de Charles et murmura : « il n'y a rien de meilleur que l'attente. Est-ce que tu sais attendre, Charles ?

- Et toi ? »

Le décor était planté et Erik se prépara à une guerre de tranchées où le premier qui cède est le perdant, à moins que le conflit, prolongé en des terres qu'il ne présumait pas, les conduisît à une victoire conjointe.

La fête se poursuivit, faite de rires, de jeux dont la stupidité s'accrut à proportion de l'alcool ingéré et plusieurs finirent dans les toilettes dont les marbres furent tapissés de vomi. Charles se fit plus sage, ayant compris qu'à trop montrer son désir, il ne gagnerait pas la bataille.

Les fins de soirées ayant toujours des airs de misérables débâcles, Erik partit bien avant que le signal en fût donné. Il remercia Raven qui, ivre mais toujours joyeuse, le serra dans ses bras en lui faisant promettre de revenir puisqu'ils n'avaient pas pu discuter ensemble. Il chercha Azazel et le trouva dans la cuisine, en train d'explorer minutieusement les amygdales d'un étudiant américain.

Dans le hall, en reprenant son manteau, il fut rejoint par Charles.

« Tu t'en vas… déjà ?

- Trois heures, monsieur Xavier… c'est votre maximum ? »

Charles se raidit, tremblant sous la provocation.

« J'ai une patience d'acier.

- Nous verrons bien.

- Mais quand est-ce que je te revois ?

- Tss, tss… » se désola Erik.

Ça n'est qu'un gosse de riche. Tu ne vas pas d'enticher d'un gosse de riche, pensa Erik en remontant Alderney Street. Il ne soupçonnait pas à quel point enticher fût un euphémisme.


En bon scientifique, Erik ne considérait comme vraies que les lois de la nature dûment démontrées. A la liste des principes de la Physique et de la Biologie, il se vit contraint d'en ajouter un supplémentaire qui avait l'autorité et la sécheresse d'un théorème : ce que Charles Xavier voulait, Charles Xavier l'obtenait. Que lui-même en fût la preuve vivante était superfétatoire.

Le lendemain de la fête donnée chez les Xavier, un vendredi, Charles l'attendait devant la gare de Guildford. Erik effectuait son stage de fin d'études dans une coopérative agricole située dans le comté du Surrey et prenait chaque soir le train à Guildford pour rentrer à Londres, ses émoluments de stagiaire et sa maigre bourse ne lui permettant pas de résider ailleurs que chez ses parents. Malgré les allers-retours journaliers entre la capitale et la campagne où il travaillait, il était content d'avoir réussi à concilier dans la même activité la pratique de ses connaissances techniques et ses principes politiques. Chaque jour il collaborait avec des hommes et des femmes dont le moteur n'était pas le profit mais la solidarité et le respect de la terre.

Descendant de la camionnette poussive de Paul Lyod qui le déposait chaque soir devant la gare et qui le salua d'un marmonnement sans retirer le mégot jauni pendu au coin de sa bouche, Erik enfonça un peu plus son bonnet sur ses oreilles et remarqua que ses chaussures étaient crottées de boue. Il les racla sur le rebord du trottoir et continua à les inspecter en marchant quand il vit, garé de l'autre côté de la rue, sur une place réservée aux taxis, un cabriolet Lotus, d'un jaune pétant. Nonchalamment adossé au véhicule, Charles le regardait venir à lui. Manteau noir ouvert, mains dans les poches de son pantalon, il avait déjà ce sourire triomphant qu'Erik analyserait plus tard non pas comme étant une conclusion mais comme un prélude : Charles ne doutait jamais de ses victoires.

Lorsqu'Erik fut à sa hauteur, Charles ouvrit les mains, en signe de reddition.

« J'avoue, je suis faible, je n'ai absolument aucune patience !

- Qu'est-ce que tu fais là ?

- Je suis venu te chercher, n'est-ce pas évident ?

- Non pas ça… Ce que je veux dire c'est : comment as-tu fait pour me trouver ?

- Ah ça ! J'ai demandé à Raven qui a demandé à Azazel.

- Tout le monde fait toujours ce que tu veux ?

- C'est un mal ?

- Pour toi, non. Pour le reste du monde, oui. »

Charles haussa un sourcil perplexe puis éclata de rire. Charles avait des sourcils exagérés – qualificatif pas tout à fait approprié mais Erik n'en trouvait pas de meilleur –, en particulier le gauche, placé assez haut au-dessus de la paupière et dont la mobilité improbable pouvait exprimer une gamme si variée d'émotions qu'Erik peinait à les interpréter toutes. Son rire encore traça un chemin d'énigmes, entre écho lointain d'une joie enfantine et spontanée et dissimulation polie d'une sourde mélancolie. Ce fut en entendant Charles rire pour la première fois qu'Erik prit sa décision.

« Est-ce que cela veut dire que tu refuses ? demanda Charles.

- Stamford Hill. Je t'indiquerai la rue ensuite. »

A l'intérieur de la voiture qu'Erik jugea impraticable et étroite, mais il n'y a que les gens fortunés pour réaliser l'achat d'un véhicule sans s'inquiéter d'en optimiser l'utilité, il crut bon de préciser avec un sourire qu'il voulut le plus froid possible :

« Je n'aime ni la vitesse ni les voitures. Ton plan de drague est nul, Xavier.

- Oh ! Mais ça n'est pas la voiture qui compte, c'est…

- C'est ?

- Son contenu ! »

Et Charles démarra, faisant vrombir le moteur.

Ils prirent l'A3 et traversèrent des paysages moroses, où les champs noircis par la pluie et le froid, aux herbes couchées et sans vigueur, ressemblaient à des terrains vagues. Il n'y avait, dans ce trajet qui suivait une autoroute rectiligne et bordée d'une nature éteinte, absolument rien de romantique.

Charles était un garçon admirablement bavard. Bien qu'Erik ne lui eût rien demandé, il expliqua qu'il débutait un doctorat en génétique, plus précisément sur les maladies orphelines, que tout encore était à faire dans ce domaine, que le travail allait être colossal, « l'œuvre d'une vie », avait-il ajouté, mais qu'il était très enthousiaste. Son ardeur était sincère, il s'exalta, lâchant plusieurs fois le volant pour décrire dans les airs la spirale de l'ADN, « seule la nature a pu créer une chose aussi parfaite ! », disait-il, ou pour figurer devant les yeux d'Erik les symboles chimiques des protéines. Il était clair qu'il ne cherchait pas à impressionner mais à faire partager sa passion et sa fougue, guettant du regard l'assentiment d'Erik. Par ce flot continu de paroles, au phrasé élégant, à la mélodie enveloppante que perçaient soudainement des interjections vibrantes, semblables à celles que laisse filer un enfant enjoué, Erik se sentit bercé. Petit, il s'endormait au son de la voix de sa mère qui, pour lui, chantait des comptines yiddish. Plus grave, et plus sensuelle aussi, la voix de Charles avait ce même pouvoir, celui de dénouer en une place clandestine, aux confins de l'esprit d'Erik ou plus matériellement dans son ventre, une inquiétude latente et innommée dont il méconnaissait la présence. Conscient de cet effet aussi immédiat qu'inattendu, il se ressaisit. Il se retint de l'embrasser.

« Plus tard, quand je serai diplômé, je créerai une fondation pour la recherche en génétique, continuait Charles.

- C'est un privilège ça.

- Quoi ?

- De décider où l'on investit son temps et son argent.

- Ah ? Et que devrais-je faire à la place selon toi ?

- Tout donner et ne rien décider. »

Charles le regarda, profondément dubitatif puis il affirma :

« Non. Je tiens à rester maître de tout.

- C'est bien ce que je disais. »

Enfin, ils arrivèrent aux abords de la capitale et la conversation se fit moins soutenue, Charles pestant contre la circulation. Sur les indications d'Erik, ils furent dans la rue où résidaient ses parents. Le trajet avait été beaucoup plus long que celui qu'il aurait fait en train. Ils ne se saluèrent pas et Charles avait l'air contrarié.

Le vendredi suivant, Charles était devant la gare de Guildford. Erik monta dans sa voiture.

Cela dura deux mois et jamais Erik ne demanda pourquoi uniquement le vendredi. L'hiver, peu à peu, s'abattit sur la campagne anglaise, mettant aux branches des arbres un givre cristallin et cassant. Dans l'habitacle surchauffé, Erik retirait son bonnet et son manteau qu'il pliait sur ses genoux. A chaque fois, l'électricité statique de ses cheveux soudain libérés et l'envergure de ses gestes qu'il amplifiait délibérément, son corps trop grand pour une voiture si petite, activaient des braises qui couvaient à côté de lui. Vicieusement, il se réjouissait de contraindre Charles à réfréner son empressement. Lui aussi parla et exposa, forcé par les questions de Charles, en quoi consistaient ses études et son travail.

« Pourquoi n'as-tu pas choisi de faire philo ou au moins des sciences sociales comme Raven ? interrogea Charles.

- Parce que cela ne fait pas manger un homme et les livres, je peux les lire tout seul. »

Rarement, ils se disputaient quand Erik lâchait une pique, visant la fortune de Charles et la façon dont il en disposait. Mais Charles n'était jamais durablement vexé, confortablement assis dans ses certitudes. Parallèlement au frère, Erik fréquentait la sœur, curieuse, assez remontée contre le système, dont il partageait les emportements révolutionnaires. Ils se voyaient fréquemment, tractant ensemble sur le campus ou animant des réunions syndicales. Erik appréciait beaucoup Raven, ayant dépassé sa défiance initiale. Elle lui avait confié être perpétuellement tiraillée entre la fidélité qu'elle pensait devoir à sa famille biologique, d'origine populaire, et la gratitude et l'amour qu'elle éprouvait pour sa famille adoptive. L'argent peut faire ça, pensait Erik, scinder les gens en deux.

Chaque vendredi, il y avait sous les yeux d'Erik, les mains de Charles, agiles et belles, manipulant avec virtuosité le levier de vitesse, se plaquant sur le volant ou virevoltant dans les airs. Il y avait aussi, à ses oreilles, cette voix aux accents enrobés, chaude comme une pelisse, amusée comme un grelot. Et puis ce rire, infatigable monstre, qui creusait en Erik une caverne pour que plus tard l'animal pût s'y reposer. Mais Erik ne savait pas de quoi il aurait pu protéger Charles, ni comment.

Une fois il neigea et le petit cabriolet, frimeur en d'autres périodes de l'année, faillit à plusieurs reprises quitter la route et finir contre la glissière de sécurité de l'autoroute. Ce jour-là, ils arrivèrent très tard à Londres. La mère d'Erik, inquiète, les attendait sur le perron de leur maison. A peine fut-il descendu de la voiture qu'elle l'enlaçait.

« Maman… », rabroua-t-il gentiment.

Charles, en garçon très bien élevé, sortit pour saluer et présenter ses excuses. Il fut enlacé aussi. Sous le regard incrédule d'Erik s'engagea une conversation portant sur le trafic londonien et sur comment les anglais ne savaient absolument pas conduire par temps de verglas.

Quand Charles fut remonté dans sa voiture, la mère d'Erik se blottit contre son fils et dit :

« Il est très bien ce garçon…

- Quoi que tu imagines, maman, Charles n'est pas ce que tu crois.

- Mon chéri, dit-elle en yiddish, un fils ne ment pas à sa mère. »

Erik ne comprenait pas ces gens qui disaient avec la plus grande franchise méconnaître leurs sentiments et les découvrir à la faveur d'un évènement. Lui-même avait aimé deux fois. A quatorze ans, il y avait eu Simon Chemtov, dont les parents allaient à la même synagogue que les siens. Bien trop timide, il n'avait jamais eu le courage de s'adresser au garçon mais le simple fait de le croiser dans la rue avait enfiévré ses nuits. Cette puissante inclination romantique, qui avait pour elle la fraîcheur et la pureté de l'adolescence, Erik la regrette encore et s'en souvient comme d'une épiphanie. Il avait découvert tout à la fois qu'il était gay et ce qu'était le sentiment amoureux. A vingt ans, il avait rencontré Philippe Mersin, étudiant français, venu à Londres faire son Erasmus. Leur relation avait versé très rapidement dans le mélodrame, faite de serments, de crises de jalousie et de réconciliations ardentes puis s'était finie platement, par le retour de Philippe en France qui n'avait plus donné de nouvelles. Il y avait eu aussi tous les autres, mais qu'Erik n'avait pas aimés, aventures d'un soir ou d'un peu plus, drôles ou obscènes, lors desquelles il avait appris à séduire, cultivant son charme de taiseux, assez sûr de lui.

Ce fut donc le vendredi 8 décembre 1995, devant la gare de Guilford dont les murs s'ornaient de guirlandes clignotantes et le hall d'un sapin gigantesque mais aux branches misérables, qu'Erik se dit qu'il avait assez attendu. Comme d'habitude, Paul Lyod l'avait conduit depuis la coopérative et avant de repartir, il avait rallumé son mégot. Il faisait très froid ce jour-là et les mains d'Erik étaient gelées, crevassées à certains endroits. Ils les avaient regardées puis avait jugé que ce n'était pas grave, que ce n'était pas une raison valable pour reculer.

Charles l'attendait, emmitouflé dans un grand manteau, terriblement élégant, la moitié du visage cachée par une écharpe, si longue que même après plusieurs tours autour de son cou, elle pouvait encore toucher terre.

Un moment, Erik se planta devant Charles qui devint pâle et demanda, inquiet :

« Quoi ?

- Monte », ordonna Erik.

Charles obéit à contrecœur. Une fois au volant, il se tourna vers Erik et, la voix tremblante, une voix qu'Erik ne lui avait jamais entendue et qui l'enchanta par toute l'angoisse dont elle était chargée, une angoisse si brute, si transparente qu'Erik sut qu'il ne s'était pas trompé :

« Quoi ? Qu'y a-t-il, Erik ? Tu me fais peur…

- Tais-toi, Charles. »

N'ayant retiré ni son manteau, ni son bonnet, très lentement, comme un prédateur coince sa proie, Erik se pencha et plus il se penchait, plus Charles s'éloignait de lui en pivotant sur son siège, jusqu'à ce qu'il ne pût plus bouger, la tête et les épaules bloquées par la portière dans son dos.

« Oh ! », comprit Charles et il n'eut plus peur du tout. Son sourcil gauche eut même un mouvement délicieux, acceptation et invitation mêlées. Erik hésita : peut-être aurait-il dû commencer par là mais les extravagances viendraient plus tard, il était préférable de suivre une feuille de route classique.

Heureusement, les vitres de la Lotus étaient teintées, preuve de la prévoyance d'un homme dont Erik s'attendait au pire, car jamais, au grand jamais, Erik n'aurait embrassé un autre homme en public.

Les mains plaquées contre la vitre, de part et d'autre de la tête de Charles, il embrassa sa bouche, particulièrement sa bouche. Par ce baiser qu'il soigna et dans sa forme et dans sa durée, il lui sembla qu'il mangeait ses mots, les mots de Charles, et son rire, et c'était bien assez pour le satisfaire. Quand il l'eut bien chiffonné, lui faisant perdre son souffle, et les mains de Charles agrippaient son manteau comme celles d'un naufragé se retiennent aux planches d'un radeau, il se retira, pas trop loin, assez loin pour voir son visage et il lui vit cette expression, celle qu'il avait eue lorsqu'à la fête, il avait reluqué son cul.

Très vite, Charles se recomposa et demanda sur un ton d'une insolence qu'Erik ne voudrait jamais corriger :

« Est-ce que cela veut dire que j'ai gagné ?

- La ferme Xavier et retire cette foutue écharpe. »

Il l'embrassa encore, si vite, si fort, si longuement que les vitres en furent recouvertes de buée. Erik trouva cela absolument grotesque et merveilleusement romantique. Plus il l'embrassait, plus Charles haletait et riait ; dans les mêmes inspirations, il haletait et riait. Plus que de le sentir haleter, Erik jubilait de l'entendre rire, étourdi qu'il était par cette joie, cette assurance que suscitait en Charles son propre désir. C'était comme le voir danser. Il n'y aurait rien de plus destructeur et de plus enivrant que de voir Charles assuré de son pouvoir.

Enfin, puisqu'il n'était pas question d'aller plus loin dans une voiture garée en plein jour sur un parking, ils se séparèrent, réajustant leurs vêtements, chemises sorties des pantalons et pulls étirés par on-ne-sait quelles mains téméraires.

« Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? demanda Charles, avec une petite idée derrière la tête, aussi clignotante que la guirlande pendue au mur de la gare.

- On va chez toi.

- Et ta mère ?

- Quoi ma mère ? Oh ça va avec le cliché de la mère juive ! Elle ne me suit pas à la trace. Je baise qui je veux, je ne lui demande pas l'autorisation. Je l'appellerai depuis chez toi pour pas qu'elle s'inquiète. »

Sur quoi, Charles couina et Erik lui lança un regard noir.

« Et Raven ? Elle sera là, tu sais.

- On s'en fout de ta sœur. La maison n'est pas assez grande ? Elle va t'entendre crier peut-être ? Allez, roule… »

Charles qui était positivement ravi, d'un ravissement qui ravissait Erik, roula pied au plancher. Le temps était sec, aucun verglas n'avait été annoncé. Ils s'arrêtèrent une seule fois, sur une aire d'autoroute déserte, où s'esseulaient, comme un ilot perdu au milieu de nulle part, des toilettes publiques, mornes et grises.

« Vraiment Xavier ? Ça ne peut pas attendre qu'on soit chez toi ?

- Erik, je te prie, est-ce que tu pourrais utiliser mon prénom ? Je ne t'appelle pas Lehnsherr, que je sache ? Et non, ça ne peut pas attendre.

- On verra bien quand on aura atteint un certain degré d'intimité. Qu'est-ce qui ne peut pas attendre exactement ?

- On va l'atteindre très vite, me semble-t-il. Ce qui ne peut pas attendre, c'est que je te montre que moi aussi je sais très bien embrasser.

- Tiens donc ? Fais voir un peu… »

Effectivement, Charles embrassait très bien, avec une délicatesse affolante qui mit dans le cœur d'Erik une tendresse indicible et cruelle. Se confirmait ce qu'Erik avait supposé. Il était aimé autant qu'il aimait.

Il n'eût point fallu que Charles fût si déchiffrable car, après leur arrivée chez lui et ayant constaté que Raven n'était pas là finalement, dans la chambre de Charles, Erik, ému à un point qu'il n'avait pas encore connu, peina à bander. Le sentiment de Charles, si visible et si pur, le chavirait encore plus que le sien.

La bouche de Charles, obstinée et audacieuse – Erik en conçut une jalousie qu'il faudrait tempérer, quelles autres queues avait-il sucées ? –, lui arracha un orgasme rageur et mélancolique, traversé de sanglots.

« C'est la pipe la plus longue de l'histoire ! », s'enorgueillit Charles en se mettant debout dans le lit, horizontalement et verticalement dressé.

Erik l'attrapa par une cheville et le fit basculer pour lui rendre dignement la pareille. La façon dont Charles gémissait, en arrondissant sa bouche et en fouillant comme un forcené dans les cheveux d'Erik, n'arrangea rien à la gravité de celui-ci. Cette histoire était partie pour durer. Une éternité, espéra-t-il, imprudent et définitivement conquis.

Que dieu me garde ! pria-t-il, lui qui n'avait pas la foi.


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Voilà. Et celui-ci, il vous plaît ? Je vous attends.