Ils arrivèrent à Londres en tout début de journée. La ville était entourée de hautes murailles d'une étrange matière noire, érigée par les mangemorts sous demande expresse de Lucius Malefoy, le leader de Parti Pur, le lendemain de l'assassinat de Potter, et devant laquelle une foule de voyageurs s'amassait, en attendant de pouvoir entrer dans l'enceinte. Les yeux de Jean s'attardèrent un moment sur les briques, se troublèrent. Karen cru même y voir des larmes poindre. Elle lui jeta un regard interrogateur, mais la brune s'y déroba, se perdant dans l'observation de Damien, à quelques pas devant elles, qui semblait chercher un moyen de se frayer un chemin à travers la masse.
-C'est…Ça me rappelle des mauvais souvenirs, c'est tout, bredouilla-t-elle, la tête baissée.
Karen continua de la fixer. Jean ne montrait que rarement des moments de faiblesse, surtout devant elle. Depuis qu'elle l'avait prise sous son aile, alors qu'elle entrait à peine dans l'adolescence, la femme au crâne rasé représentait pour la jeune adulte un exemple de courage et de puissance, doublée d'une grande sœur de substitution. Elle l'avait très vite compris, d'ailleurs, et s'employait depuis à lui renvoyer une image aussi parfaite que possible. Ainsi, dès que Karen tentait de l'interroger sur son passé, elle ne recevait que des réponses évasives, ou des « tu préfères ne pas savoir. ».
Alors, elle ne savait presque rien de cette femme qui avait réponse à tout, à la fois intellectuelle, sorcière confirmée, et ferme envers elle (mais sans pouvoir cacher son affection pour la cracmol), si ce n'est les trois dernières années qu'elles avait passées côte à côte.
C'est pour cela qu'elle fut surprise de l'entendre murmurer :
-Ces briques, c'est les mêmes, exactement les mêmes que celle du ministère de la magie. J'y suis allée plusieurs fois et…J'ai horreur de cet endroit. Ils ont dû le détruire… Mais…
Sa voix s'éteignit.
-Tu travaillais là-bas ? demanda Karen, saisissant l'occasion pour en savoir plus.
Jean déglutit et plongea son regard noisette dans le vert de la plus jeune. Il était redevenu sombre et déterminé. La cracmol détestait ce faciès où il était impossible de déceler la moindre expression.
-Non. J'ai dû y régler des affaires, c'est tout.
Karen soupira. Elle savait qu'elle n'en saurait pas plus, malheureusement. Un silence s'insinua entre les deux femmes, mais il fut très vite rompu par Damien qui retournait vers elles, au grand soulagement de la plus jeune.
-Les filles, dépêchez-vous ! je crois que j'ai trouvé ton passeur, Jean, chuchota-t-il à côté d'elles.
D'un accord tacite donné dans discret hochement de tête, les trois rabattirent leur capuche, masquant leur visage et se faufilèrent dans la foule malgré les protestations de leurs voisins qui râlaient que c'était « chacun son tour », et atteignirent très vite un homme au manteau élimé, mal rasé, les mains dans ses poches. Un éclair rieur passa dans ses yeux bruns quand il se posèrent sur Jean, toujours impassible, et sa bouche se déforma dans un étrange sourire de travers.
-La fameuse chasseuse, hein ? C'est ça ta cargaison secrète ? lança-t-il à Damien.
Ce fut au tour de Karen d'avoir un sourire mauvais. Le passeur ne le savait pas, mais il venait de signer un contrat pour la pire journée de sa vie.
Tout se passa en un éclair. Jean fondit sur lui, et, avant qu'il n'ait le temps d'amorcer le moindre réflexe, il était figé par un sortilège informulé, raide comme un bout de bois, la main droite de la sorcière enserrant sa gorge, la gauche appuyant calmement un couteau de cuisine contre sa carotide. Son regard se couvrit d'un voile de panique. Dans la foule, personne ne lèverait ne serait-ce que le petit doigt pour l'aider. Personne ne prendrait le risque, puisqu'au premier signe d'un possible soulèvement dans la queue pour entrer dans Londres, les mangemorts avaient le droit de lancer des Avada Kadavra à volonté. Ils en usaient et en abusaient allégrement. Et personne ne voulait mourir. Donc personne ne faisait rien. Aussi, de malencontreux vols, ou meurtres à l'occasion, se perpétraient dans la plus grande illégalité et discrétion chaque matin, et restaient impunis.
La voix morne de Jean résonna à ses oreilles.
-Je ne chasse plus, Lewis. Surveille tes propos.
Ledit Lewis hocha frénétiquement la tête. La sorcière soupira, l'observa quelques secondes et le relâcha. Il tituba puis lui adressa un nouveau regard rieur.
-Il va falloir que tu pète un coup un de ces quatre, Jeannie.
« Il est fou. », se dit Karen, s'attendant à ce que Jean lui tranche le coup d'une seconde à l'autre. Elle n'avait jamais entendu personne la surnommer de la sorte sans finir en pièces. Mais étrangement, il ne se passa rien de cela. Elle se contenta de lui jeter un regard que la cracmol n'avait jamais vu, à la fois empli de tristesse, de regrets, mais aussi de soulagement. Ça ressemblait un peu à de la mélancolie.
Mais ce qui la choqua encore plus, c'était le regard du passeur. Rempli d'émotions, comme son interlocutrice.
Un étrange silence s'installa. Karen leva les yeux vers Damien. Il avait le visage fermé, lui aussi. Et à cet exact moment, elle se sentit en trop. Les trois autres se remémoraient quelque chose donc elle ne pouvait pas avoir la moindre idée. Néanmoins, il aurait fallu être stupide pour ne pas sentir le chagrin presque palpable dans l'atmosphère.
Lewis posa sa main sur l'épaule de la sorcière.
-Je suis désolé, mais...Ça te va trop bien pour que j'arrête. – Il marqua une pause, puis reprit. - Je pensais pas que vous arriveriez aujourd'hui, mais c'est tant mieux, ça laissera plus de temps à Neville pour tout vous expliquer. Allez, on y va.
Sans enlever sa main, il se mit à fouiller dans les poches de son manteau et en sortit une petite fiole. Il lança un regard au trois compagnons, comme pour donner un signal, que Karen ne comprit pas, et la déboucha. Elle se senti soudain aspirée, puis secouée dans tous les sens. Le monde se retournait dans tous les sens, tandis qu'elle sentait la nausée lui remonter le long de la gorge. Elle était incapable du moindre geste. Il lui sembla entendre au loin quelqu'un crier son nom, mais elle ne pouvait même pas déterminer d'où le cri venait.
Elle commençait à croire que ce cauchemar n'avait pas de fin, quand une poigne puissante lui attrapa l'avant-bras. Et tout cessa de tourner.
Karen se retrouva debout dans une salle qui n'avait pas la moindre ressemblance avec l'endroit où elle était quelques secondes plus tôt. Ses oreilles sifflaient. Incapable de tenir sur ses jambes, elle tomba à quatre pattes et déversa l'intégralité du maigre contenu de son estomac sur un vieux tapis beige, les yeux remplis de larmes. Elle senti l'odeur âcre de son vomi lui remonter dans les narines, mais elle n'arrivait pas à arrêter de trembler, et encore moins à se relever. Une main se tapota sur son épaule, et elle reconnu la voix rieuse de Lewis :
-Et ouais, ça fait toujours cet effet-là, la première fois. T'inquiète, tu t'habitueras, ma petite. Par contre, oublie pas que quand on demande à un passeur de te faire passer, il faut le tenir, hein. C'est à coup à ce que tu te retrouve coincée entre deux endroits, et le résultat est pas vraiment beau à voir.
Il l'aida doucement à se redresser. Au bout de quelques secondes, elle put enfin analyser son environnement.
Ils se trouvaient dans une pièce qui semblait être l'entrée d'un ancien bâtiment administratif laissé à l'abandon. Les murs, qui gardaient les traces d'une époque d'abondance et de succès, étaient envahis par les toiles d'araignées et des plantes sauvages. Quelques carreaux de fenêtres brisées faisaient office d'aération, et, sur une bannière animée qui confirma à Karen qu'ils se trouvaient en territoire sorcier (ou en tous cas en ancien territoire sorcier), un gobelin les observait d'un air réprobateur en dessous du mot « Gringotts ». Elle tiqua. Elle n'avait jamais vu de gobelins, puisqu'elle avait été condamnée à passer son enfance et son adolescence dans un internat moldus, et qu'ils avaient disparu sans préavis dès que le retour des forces de Mal avait été annoncé, plongeant ainsi la communauté sorcière anglaise en pleine crise financières au moment où elle en avait le moins besoin.
Devant elle, Damien et Jean, aux côtés d'un homme qu'elle ne connaissait pas, la regardaient avec une moue mi inquiète, mi amusée. Karen en conclut qu'elle venait de passer les quelques minutes les plus étranges de sa vie.
-Désolée pour le tapis, réussit-elle à marmonner.
L'homme parti dans un grand éclat de rire avant de lui tendre la main. Karen s'insurgea. Pour qui se prenait-il, exactement ?
-Enchanté Karen, je l'appelle Neville Londubat.
La jeune femme lui jeta un regard noir et se releva toute seule. Si elle avait bien horreur d'une chose, c'est qu'on se moque d'elle. Particulièrement quand cela impliquait d'une manière ou d'une autre la magie. Le sourire de l'inconnu se figea et il retira sa main. Jean lui lança un regard appuyé qui voulait dire « excuse toi. Tout de suite. ». Elle l'ignora.
-Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle, Londubat. Répondit-elle, venimeuse.
Il lui rendit son regard.
-Très bien. Je vois qu'on ne m'avait pas menti quant à ton éducation…
-Neville ! cria Jean.
Trop tard. Karen vit rouge. Et la claque partit toute seule.
Il avait touché le point sensible. Oui, elle avait grandi dans un orphelinat. Oui, personne ne s'était occupé d'elle. La faute à qui ? La faute à cette putain de société sorcière qui continuait de préférer les petits sorciers aux autres même si elle se proclamait ouverte d'esprit et égalitaire ! Et qu'est-ce que ça pouvait lui foutre, qu'elle avait grandi là-dedans, déjà ?
Elle avait rien demandé, elle.
Il la regardait, la main sur la joue, choqué.
-Tu vas…
-Espèce de connard ! le coupa-t-elle, les poings serrés.
Il s'apprêta à répliquer, fonçant vers elle, mais Lewis s'interposa entre eux, avec un ton inhabituellement sérieux.
-Arrêtez-ça tout de suite. Il n'y a pas la place pour les conflits ici. Vous règlerez ça plus tard, on a du pain sur la planche.
Neville la fixait, méchamment. Elle soutint son regard. Hors de question qu'elle se laisse faire par un type de son genre.
-Neville ! Insista Jean. S'il-te-plaît !
Il lui adressa un dernier regard noir, puis se retourna et pris la direction du bout du hall d'un pas rapide, en débitant d'une voix teintée de colère :
-Nous allons vous laisser vous installer dans vos appartements, Lewis vous donnera les clefs. Le dîner est servi à vingt-et-une heures le soir, juste après la fin du couvre-feu, de façon à être sûrs que tout le monde puisse être servis. Vous feriez mieux d'être rentrés à cette heure, sinon je ne donne pas cher de votre peau. Surtout que les Purs sont particulièrement de mauvaise humeur ces temps-ci. On discutera de votre prime à seize heures cet après-midi, après le débriefing de votre mission. De toute façon, tu sais comment ça se passe, Jean. Le matin, un petit déjeuner est disponible entre cinq et neuf heures du matin aux coffres 500 à 510, comme pour le dîner.
Il s'arrêta quelques secondes pour bifurquer à gauche au bout du hall et descendre quelques marches. Karen n'avait pas retenu la moitié des informations qu'il lâchait à tout allure.
-Le midi, il n'y a presque personne donc il faut se servir aux cuisines, juste aux coffres d'au-dessus, 605 à 610. Autrement, vous pouvez aller et venir comme vous voulez, et je pourrais mettre quelqu'un à votre disposition pour vous aider à faire le repérage des lieux dans Londres, si vous le voulez. Par contre, n'oubliez pas de prévenir un passeur quand vous partez, qu'on puisse aller vous chercher quand vous avez fini ce que vous avez à faire. Ceci dit, je vous recommande quand même d'être discrets quand vous êtes dehors, les gens d'ici n'aiment pas trop les étrangers. Des questions ?
-Calme-toi, s'il-te-plaît, Neville, lui répondit Jean d'une voix fatiguée. C'est tout ce que je te demande.
Damien n'osait plus rien dire à cause de l'altercation. Il se contentait de laisser passer ses yeux de Neville à Karen, l'air gêné. Lewis, sifflotant comme si de rien n'était, marchait devant eux. Ils avançaient d'un rythme soutenu qui commençait à agacer la jeune femme. La tension engendrée par la dispute ne semblait pas vouloir retomber. Elle maudit intérieurement cette idée qu'avait eu Jean de les embarquer dans elle ne savait quoi.
Voilà un nouveau chapitre ! :) j'essaierai de publier assez régulièrement, si j'en trouve le temps, à coup d'un chapitre tous les deux jours, je pense
